‹ La connaissance et l'erreur;Chapitre 23 sur 29 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Exemples de recherches dans les sciences.

Pour communiquer aux autres hommes l’adaptation des pensées aux faits, nous faisons une description aussi simple que possible, un exposé économique des faits. Il faut que cette description soit cohérente, complète, sans surabondance. Si générales et vagues que puissent paraître ces caractéristiques de la recherche scientifique, elles font mieux comprendre l’activité du savant que des descriptions plus spéciales, n’insistant que sur un côté de cette activité.

Les représentations astronomiques scientifiques se sont développées à partir des idées naïves du vulgaire. . La rotation de la voûte céleste et de la sphère des étoiles fixes autour de la terre est l’expression immédiate de l’observation. Les mouvements du soleil et de la lune, comme ceux des planètes, diffèrent de ceux des étoiles fixes. A l’aide des épicycles , Ilipparque réussit à déduire d’une

EXEMPLES DE RECHERCHES 28i

représentation géométrique assez simple les inégalités du mouvement du soleil e.t de la lune, et cette méthode èst étendue par Ptolémée aux mouvements des planètes. Philolaüs, Àrchytas, Aristarque et enfin Copernic développent la théorie héliocenlrique, qui, comme Ta montré Képler, rend superflus onze mouvements du système géocentrique. En supposant le système planétaire régi par des rapports mystiques de nombres et de distances, Képler s’efforce de trouver ces rapports par des constructions de haute fantaisie, et il est conduit par ces spéculations à découvrir sa troisième loi : les carrés des temps des révolutions sont pour toutes les planètes proportionnels aux cubes des distances au soleil. Il donne l’exemple de la terre et de Saturne. L’étude du mouvement de Mars, d’après les observations de Tycho, le mène à la loi des aires comme à une hypothèse physique, qui se confirme par la suite. Il imagine alors que les « animae motrices » qui entraînent les corps célestes autour du soleil diminuent, quand augmente la distance du soleil. Cela lui explique bien la troisième et la deuxième loi. Après un grand nombre d’essais infructeux, il tombe sur le mouvement elliptique des planètes avec le soleil comme foyer, et il étend ces trois lois à toutes les planètes.

La tâche de Newton se réduit alors à déduire ces nombreuses descriptions de détail de l’hypothèse d’une accélération inversement proportionnelle au carré de la distance au soleil. Il considère ces accélérations des planètes comme des cas particuliers

d’une accélération générale et réciproque des masses, dont la chute des corps pesants à la surface de la terre représente le cas le plus connu. Newton ramène ainsi les mouvements astronomiques à un problème plus général de mécanique physique. D'ailleurs, ce pas était déjà préparé par les idées de Copernic et surtout de Képler sur la pesanteur considérée comme une attraction générale et réciproque des masses. Képler ne dit pas seulement que les « animae motrices » font tourner les planètes en rond, mais, que la lune tomberait sur la terre, « si luna et terra non relinerentur vi animali, aut alla aliqua æquipollenti , quælibet in suo circuitu. » A tous deux manquaient encore les vues générales que Galilée et Huyghens développèrent sur les phénomènes dynamiques. C'est ce qui les empêcha d'aller plus loin.

Si on considère ce développement historique, on ne peut y méconnaître une imitation de plus en plus exacte des faits astronomiques. Ce sont d’abord les mouvements apparents des corps célestes sur la sphère des étoiles fixes, puis leurs inégalités et enfin les distances à la terre et leurs changements qui attirent l'attention. Aujourd’hui on ne peut plus regarder le système des étoiles fixes comme une sphère, ni même comme un ensemble invariable. Le processus n'est pas clos, et ne peut pas l'être. Nous voyons que la description se simplifie avec le temps et devient plus économique , de sorte qu'aujourd'hui elle n'est plus limitée aux faits pour lesquels elle a été construite,

mais elle est valable dans de bien plus larges limites. Ces simplifications ne se font pas vite ; elles demandent beaucoup de temps. L’ « Astronomia nova » de Képler est particulièrement instructive p(Lr ses propres aveux et par l'exposé de ses erreurs.

Il lui fallut vingt-deux ans de travail pour atteindre le résultat cherché. Nous savons que Newton mit des années pour amener son système à maturité. Une imagination puissante et active met au jour d’innombrables constructions mort-nées, avant que . l’une ou l’autre de ces productions soit reconnue comme le vrai moyen de simplification.

La recherche méthodique ne peut guère être utile tant qu’on ne connaît pas encore la solution, qui se manifeste comme telle au chercheur surpris après qu’il l’a devinée. L’astronomie, dont le développement s’est poursuivi des siècles durant dans les têtes les plus diverses, montre bien que la Science n’est pas une affaire personnelle : c’est une affaire sociale .

Les idées simplificatrices peuvent venir aussi d’une autre branche de la Science. Le géomètre et le mécanicien 1 emploient couramment les épicycles.

Des expériences journalières, faites sur des mouvements apparents et des déplacements perspectifs,

1. Les mathématiciens reconnaîtront que la représentation d’un mouvement périodique quelconque par des épicycles découle du môme principe que l’emploi des séries de Fourier, et que notre physique mathématique côtoie ainsi l’astronomie des anciens.

ont certainement aidé Copernic; à tout cela se joignent, chez Képler, des idées mystiques et animistes ; enfin paraît Newton, le physicien et le géomètre étonnant, qui écarte ce qui est superflu. Pour la solution de ces questions, Vacuité du jugement critique, que l’on porte sur la valeur économique des idées, qu’on a choisies au hasard et qu’on cherche à prouver, a son importance, mais la largeur du cercle des représentations efa peut avoir tout autant. Il faut naturellement que le chemin frayé par le plus grand génie soit praticable pour tous les hommes. Il faut que la dynamique, préparée à l’avance, soit là pour trouver son application dans l’astronomie. Un examen attentif montre toute l’importance du développement psychique individuel. Huyghens, astronome et physicien, a développé lui-même tous les moyens qui permettent d’expliquer le système planétaire, et il ne résout pas la question, et il n’a pas la claire intelligence du problème qui se pose. Mais en songeant à rattacher à la pesanteur les mouvements astronomiques, on devait bientôt trouver le nœud de la question. On devait chercher une relation entre l’accélération et l’éloignement, et la troisième loi de Képler indique nettement qu’elle est en raison inverse du carré de la distance.

En fait, Hooke, qui n’est pas comparable à Huyghens comme mathématicien, était soutenu par ses idées sur le raisonnement de la pesanteur; il avait saisi ce point et précédé Newton, mais seul Newton a pu traiter toute la question mathématique.

Considérons un autre exèmple : on avait très superficiellement observé les phénomènes électriques et magnétiques depuis l'antiquité, et on les avait généralement confondus jusqu'à ce que Gilbert fît ressortir nettement la différence qui les sépare, et que Guericke commençât une étude plus exacte de l'électricité. La découverte de deux états électriques différents par Dufay, la CQnnaissance de la différence entre les conducteurs et les non conducteurs, et la richesse des phénomènes, qu'on

découvrait peu à peu, permirent à Coulomb de créer, en face de la vieille théorie unitaire d’Œpinus, une théorie mathématique dualistique plus complète. Coulomb traita de même les phénomènes magnétiques. Poisson développa davantage les deux théories, et l’analogie entre le magnétisme et l’électricité reparut de nouveau. Cette pure analogie laissait déjà deviner une relation entre ces deux branches de la Science, et ce] pressentiment fut encore confirmé par des observations fortuites, telles que l’aimantation d’aiguilles d’acier par des décharges électriques. Il n'avait pourtant conduit à aucun résultat important, quand Volta, en construisant sa pile, donna un nouvel essor à l'étude de l’électricité : on tenta à nouveau, mais en vain, de saisir cette relation. OErstedt réussit enfin à la trouver. Il remarqua par hasard, au cours d’une leçon, que l’aiguille magnétique se déplaçait quand on fermait une pile de Volta. H avait alors en main le fil directeur si longtemps cherché par lui et par d’autres, et il ne s’agissait que de ne plus le perdre. En

plaçant l’aiguille dans toutes les positions par rapport au circuit électrique* OErstedt put donner une description de tous les phénomènes observés. Cette description, d’ailleurs tout à fait correcte, n’est pas très commode à suivre, et les expressions qu’elle contient ne sont plus familières aux lecteurs d’aujourd’hui. Ampère rassembla les faits dans la règle suivante : Le pôle nord se place à la gauche d’un observateur dirigé suivant le courant positif et regardant le pôle. Ampère emploie le premier le mot « courant » à la place de l’expression d’OErstedt « conflit électrique ». Œrstedt reconnaît que le « conflit électrique » n’exerce aucune attraction et que malgré l’interposition de verre, de bois, de métaux, d’eau, etc., il continue à produire les mêmes mouvements de l’aiguille, que, dès lors, il n’exerce pas de force électrostatique attractive ou répulsive, qu’il n’est pas limité au fil conducteur, mais qu’il s’étend dans l’espaee environnant. Il se représente qu’une matière électrique tourne autour du fil dans un sens déterminé, en entraînant le pôle nord, tandis que l’autre matière électrique, tournant en sens contraire, entraîne le pôle sud. En fait, nous savons que, avec un dispositif convenable, on peut faire tourner un pôle autour du conducteur. Ces représentations naïves, qui sont plus voisines de celles que nous avons aujourd’hui que des idées classiques, qui avaient cours vers le milieu du xix e siècle, furent développées et éclaircies par Seebeck et Faraday. Seebeck parle déjà des lignes de force magnétique circulaires.

Examinons le cas avec attention et nous reconnaîtrons qu’ici ce qu'on cherchait fut trouvé par un heureux hasard. D’ailleurs ce hasard aurait pu se rencontrer aussi bien sans qu’on le cherchât, comme il est arrivé pour les rayons de Rœntgen et pour bien d’autres découvertes. Mais deux circonstances que personne ne pouvait pré voir montrent bien que la découverte n’a pu être faite suivant un plan . D’abord personne ne pouvait prévoir que seul un état électrique dynamique créerait un état magnétique statique . C’est pour cela qu’ÔErstedt essaya en vain certaines expériences pour trouver l’action de la chaîne ouverte sur l’aimant. Comment des gens qui ne connaissaient que des phénomènes statiques auraient-ils pu faire des expériences sur des états dynamiques? En second lieu, en électrostatique* presque tout 1 est symétrique au point de vue positif et négatif, comme dans le magnétisme statique; qui donc aurait pu s’attendre à ce que le pôle nord fût dévié d’une façon asymétrique en dehors du plan déterminé par l’aiguille et par un conducteur parallèle à cette aiguille?

Tous ceux qui ont revécu par la pensée l’expérimentation d’ÔErstedt ont dû éprouver une grande émotion, car ils ont eu soudain connaissance d’un monde jusqu'alors insoupçonné. Qu’était donc cet être physique merveilleux qui troublait là une symétrie en apparence complète ?

1. Si on fait abstraction des phénomènes de décharges unipolaires, des figures de Lichtenberg, etc.

La découverte d'Œrstedt stimula puissamment l'imagination et le zèle des chercheurs lassés par l'insuccès, et bientôt on découvrit des relations importantes entre l'électricité et le magnétisme. On pouvait attendre, comme réaction mécanique, qu'un courant mobile fût mis en mouvement par l'aimant etQErstedt le montra; Ampère devina l’action réciproque des courants entre eux, en s'appuyant sur leurs actions magnétiques. Sa conjecture lui paraissait à lui-même hasardée, puisque un morceau de fer doux se comporte vis-à-vis des aimants comme un aimant, et reste inerte en présence d’un autre morceau de fer doux. L'expérience lui donna raison. Aujourd’hui sa théorie mathématique, influencée par les idées newtoniennes des forces à distance, ne soutient plus la critique; elle a fait voir pourtant comment on peut songer à remplacer dans leurs actions tous les courants par des aimants et tous les aimants par des courants. Rapidement et d’une façon brillante, il donna à la physique de son temps un remarquable moyen de recherches.

Si des courants se comportent comme des aimants vis-à-vis des aimants, on doit s’attendre à ce qu’ils se comportent de même vis-à-vis du fer et de l’acier. Il semble pourtant qu'Arago n’ait pas été amené à la découverte de l’électromagnétisme par cette seule réflexion, et qu'une observation fortuite y soit pour quelque chose : un fît, traversé par un courant plongé dans de la limaille de fer, se recouvre de limaille jusqu'à prendre l'épaisseur

d'un tuyau de plume, et, àl’interruption du courant, laisse retomber la limaille. Il fut conduit par là à aimanter de petites tiges de fer et des aiguilles d'acier, à l'aide d'un conducteur parcouru par un courant, et qu'il tenait perpendiculairement à leur direction. A l’instigation d'Ampère, Arago plaça ces petits corps dans des bobines. Je citerai encore une autre découverte d’Arago, due à l'amortissement des oscillations d’une aiguille magnétique placée au-dessus d'un disque de cuivré. En admettant l’égalité de l'action et de la réaction, il fut amené à faire tourner le disque rapidement, l'aiguillè tourna aussi et le cuivre montra un « magnétisme de rotation apparent ».

On savait aimanter par un courant un morceau de fer doux. Faraday chercha longtemps en vain à produire des courants à l'aide dés aimants ; il fut enfin mis sur la voie par un heureux hasard. En introduisant et en retirant le noyau magnétique d'une bobine fermée sur un galvanomètre, il observa une élongation momentanée de Taiguille. La découverte de l'induction était faite, et Faraday en connut bientôt toutes les formes et toutes les lois. 11 lui fut alors facile de montrer qu’il existait dans le disque tournant d’Arago des courants, qui, naturellement, produisaient aussi une action magnétique. Personne, auparavant, n'y avait songé, quoique cela fut bien près du principe de l’équivalence des courants et des aimants posé par Ampère. Plus le nombre des chercheurs est grand, plus il y a de chances pour que toutes

les possibilités psychologiques soient épuisées, et plus le progrès scientifique est rapide. Naturellement, si Ton avait étudié de tou3 côtés l’expérience du disque d’Arago, on aurait dû découvrir l’induction, sept ans plus tôt. Cette découverte est encore remarquable sous un autre rapport : comme nous le voyons maintenant sans difficulté, elle reproduit à peu près la situation intellectuelle d’QErstedt. A est indépendant de la valeur actuelle de B, mais se modifie quand B varie. Dans le cas d’QErstedt, B est l’état statique; dans le cas de Faraday, c’est le courant constant, l’état stationnaire. Un génie comme Faraday ne songe pas d’abord à ce rapprochement, que l’on peut facilement trouver après coup. Remarquons, en passant, que les équations de Maxwell et de Hertz ne contiennent qu’un exposé plus complet et plus clair des relations de l’électricité et du magnétisme. Ces sciences forment maintenant un tout inséparable tendant à absorber l'optique : nous avons là un second exemple d’une découverte scientifique s’étendant de l’antiquité aux temps modernes.

Van Marum a observé l’odeur particulière qui se fait sentir pendant le fonctionnement d’une machine électrique, notamment quand l’électricité s’écoule par des pointes. En 1839, Schönbein eût à plusieurs reprises l’occasion de percevoir cette odeur, qui accompagnait des coups de foudre, tandis que se montrait un nuage bleuâtre, et, plus tard, il la retrouva dans l’électrolyse de l’eau, avec l’oxygène mis en liberté. Le chimiste rap-

porta cette odeur à une substance gazeuse. C’était d’autant plus vraisemblable que la substance odorante donnait rapidement une polarisation négative à de l’or ou à du platine qu’on y plongeait, que l’argent et d’autres métaux s’y oxydaient rapidement. Elle montrait des propriétés chimiques particulières disparaissant avec la chaleur ; il était naturel que Schünbein tînt pour une combinaison cette substance différente de l’oxygène, auquel elle était mélangée et qu’il appela ozone.

Puis on remarqua que la combustion lente du phosphore dans l’air développe l’odeur caractéristique ; on fit des expériences de chimie qui soulevèrent . de nombreuses controverses. Enfin, de la Rive montra, en 1845,, que l’ozone est une modification allotropique de l’oxygène, comme Marignac l’avait deviné. On voit nettement, par cet exemple, quel rôle important l’imagination exerce sur les découvertes, en rendant possibles la comparaison et l’adaptation de ce qu’on trouve et des souvenirs d’expériences acquises dans d’autres circonstances. Une étude plus poussée de la question de l’ozone montre aussi combien la même chose se reflète de façons différentes dans des têtes différentes, combien la collaboration à la même question d’individualités intellectuelles différentes est importante et profitable. Enfin, c’est un exemple typique d’une nouvelle voie de recherche ouverte par une observation fortuite, s’offrant à un individu dont elle excite l’intérêt.

Daguerre avait essayé d’obtenir à la chambre

noire des images sur des plaques d’argent iodées, mais sans résultat, malgré beaucoup d’efforts. 11 mit les plaques dans une armoire, et, quand il les en sortit au bout de quelques semaines, il y trouva les plus belles images, sans pouvoir expliquer leur mode de production. Rien ne changea, quand on sortit de l’armoire les appareils et les réactifs ; les plaques impressionnées, que l’on y renfermait, montraient toujours des images au bout de quelques heures ; il reconnut enfin qu’une cuvette contenant du mercure et restée dans l’armoire opérait le miracle, la vapeur de mercure se déposant sur les plaques impressionnées par la lumière, et il réussit à fixer parla dorure les images fugaces. Le hasard le conduisit ainsi à l’invention qu’il cherchait et à une découverte qu’il ne cherchait pas.

Cela ne change rien à l’essence de la méthode des variations que les circonstances concomitantes, qui déterminent les phénomènes, soient trouvées par une modification physique ou par une expérimentation mentale avec des pensées suffisamment adaptées. Si l’on veut se représenter de quelles façons multiples le hasard physique et psychique intervient dans les. découvertes et les inventions, il n’y a qu’à citer quelques noms célèbres comme Bradley, Frauenhofer, Foucault, Galvani, Grimaldi, Hertz, Hooke, Kirchhoff, Malus, J, R. Mayer, Rœmer, Rœntgen, etc. Presque tous, les savants ont éprouvé l’influence du hasard.

La tige des plantes croît vers le haut en sens

inverse de la pesanteur, et la racine vers le bas dans le sens de la pesanteur; on croit naturellement, à cause de la constance de ces faits, la direction de la croissance régie par la pesanteur, Duhamel a fait là-dessus des expériences spéciales ; elles montrent que, lorsqu’on veut forcer la direction des plantes qui poussent, les tiges se redressent toujours dans la direction normale. Les expériences de Knight sont particulièrement importantes ; il assujettit sur l’axe d’une petite roue verticale, mue par un courant d’eau, une seconde roue de 11 pouces de diamètre faisant 150 tours par minute, et sur laquelle il fit germer et croître des fèves placées dans les directions les plus diverses. La direction de la pesanteur variait pour ces plantes d’une façon si régulière et si rapide qu’elle ne pouvait agir sur elles, et les plantes se dirigeaient suivant la force centrifuge : les racines croissaient vers l’extérieur; les tiges croissant vers l’axe, le dépassaient et se recourbaient pour y revenir. Sur une roue horizontale de 11 pouces de diamètre., faisant 250 tours par minute, la force centrifuge et la force de la pesanteur se composaient en une résultante, qui déterminait la direction de la croissance. Le clinostat de Sachs supprime les effets de la pesanteur et, grâce à ses petites dimensions et à sa faible vitesse de rotation, ne produit pas de force centrifuge notable; il permet donc aux plantes, qui y sont fixées, de croître dans n’importe quelle direction. C’est à tort, selon moi, que Sachs semble n’attribuer à ces expériences

294 LA CONNAISSANCE ET l’eRREUR

que peu de valeur; il peut être très vraisemblable, pour un esprit non prévenu, que la pesanteur détermine la direction de la croissance, et pourtant cette dernière peut être déterminée par de tout autres circonstances que nous négligeons l en faisant varier la grandeur et la direction de la force, les expériences de Knight ont d’abord mis en évidence que la force intervient. C’est seulement par l’expérimentation qu’on a pu séparer de la pesanteur l’influence de divers facteurs : lumière, air, humidité du sol. Mill a très bien exposé que la méthode de la concordance ne peut pas nous guider aussi sûrement que la méthode de la différence ou la méthode de la variation concomitante. On avait montré que la pesanteur détermine la direction de la croissance, mais le mode de cette action demeura pendant près d’un siècle une énigme. Le premier* Noll, devina que, sous l'influence de la pesanteur, il se faisait une adaptation géotropique des plantes, analogue à ce qui arrive chez les animaux grâce aux statolithes. Les recherches de Haberlandt et Nemec ont montré que, chez les plantes, les grains d’amidon jouent le rôle de statolithes, et déterminent l’adaptation géotropique par des organes de perception ou de mouvement spéciaux.

Une des questions les plus remarquables, qui aient occupé les hommes, est celle de la génération des êtres organisés. Aristote croyait à la génération spontanée, et il admettait que les êtres organisés pouvaient provenir de matière non organisée. Le Moyen âge partageait encore son opinion et Van

Helmont donne une recette pour produire des sou- • ris. La pensée de créer l’homunculus dans une cornue pouvait alors ne pas paraître trop aventureuse. Rédi, membre de l’Académie del Cimento, mpntra qu’il ne vient pas de vers dans la viande en putréfaction, si, à l’aide d’une gaze fine, on empêche les mouches d’y pondre leurs œufs. Lorsque l’usage du microscope eut fait connaître une légion de très petits organismes, ces questions devaient être encore plus difficiles à trancher.

Needham, le premier, songea à chauffer des matières organiques dans des vases de verre pour tuer tous les germes, et à fermer ensuite les vases hermétiquement. Malgré cela, au bout de quelque temps, les liquides renfermés dans ces vases contenaient des infusoires. Spallanzani crut, par des expériences analogues, prouver le contraire, tandis que Needham objectait que le procédé de Spallanzani gâtait l’air nécessaire à la vie des organismes. Appert appliqua avec succès ce procédé de Spallanzani à la fabrication des conserves; d’autres savants, comme Gay-Lussac, participèrent à cette recherche, mais la question restait indécise, parce qu’on n’avait pas découvert toutes les causes d’erreurs dans ces difficiles expériences.

Pasteur fut conduit à la question de la génération spontanée par l’étude des ferments, où il croyait reconnaître des êtres organisés. Aspirant de grandes quantités d’air par un tube bouché avec un tampon de coton-poudre, il trouva dans ce tampon les poussières de l’air. Il les recueillit

en dissolvant le tampon dans de l'éther et de l’alcool. L’examen microscopique montra des germes organiques plus ou moins nombreux, suivant qu’on avait puisé l’air en ville, à la campagne ou sur les montagnes.

Si Ton fait bouillir, pendant quelques minutes, dans un ballon, de l’eau qui contient du sucre et de l’albumine, si, pendant le refroidissement, on ne laisse rentrer que de l’air qui a traversé un tube de platine incandescent, et si on ferme le ballon à la lampe, il peut demeurer pendant plusieurs mois à une température de 25° à 30° centigrades, sans qu’il se développe d’organismes dans le liquide. Prenons un ballon ainsi préparé, brisonsen la pointe, introduisons le tampon plein de poussières, refermons le col à la lampe, et nous observerons régulièrement des formations organiques au bout de vingt-quatre à quarante-huit heures. De l’amiante introduite dans le ballon ne donne lieu à des formations organiques que si elle contient de la poussière. Dans des ballons ouverts, munis d’un col étroit plusieurs fois recourbé, le liquide bouilli peut, après refroidissement, rester très longtemps sans modifications, parce que la poussière est retenue dans le col recourbé et humide. Si l’on essaye, au lieu de fermer le col à la lampe, d’isoler le liquide en retournant l’ouverture vers le bas et en la plongeant dans du mercure, les germes contenus à la surface du mercure se développent bientôt.

Ces expériences, importantes par la découverte

des sources d’erreur, montrent d’une façon décisive que les organismes, qui nous sont connus , ne se développent qu’à partir de germes organisés . Mais la question tout entière de la* génération spontanée est trop vaste pour .pouvoir être tranchée par une simple expérience de physique. On peut penser avec Fechner que ce n’est pas la matière inorganisée, mais la matière organisée qui est primaire, que la matière organisée peut se transformer en matière inorganisée plus stable, et que l’inverse n’a pas lieu. La nature n’est pas astreinte à commencer par ce qui est le plus simple pour notre entendement.

La difficulté consiste alors à expliquer le commencement des êtres organisés sur la terre, qui était autrefois beaucoup plus chaude. Si des germes organisés ont pu être apportés par des météorites venus d’autres astres sur la terre, nous ne pouvons penser pour cet apport vivant qu’à des organismes très inférieurs et la théorie de l’évolution peut seule lever la difficulté.

Mais qu’est-ce qui nous force à admettre une séparation si profonde entre la matière organisée et la matière inorganisée et à croire que le passage de la première à la seconde est absolument irréversible? Peut-être n’y a-t-il pas de limite précise. La chimie et la physique, il est vrai, sont encore bien loin de nous faire comprendre les êtres organisés ; mais elles ont déjà fait beaucoup dans ce sens, et font tous les jours davantage* Pasteur tenait encore tous, les ferments pour organisés ; nous

298 LA CONNAISSANCE ET l'eRRELR

savons aujourd’hui qu'on rencontre dans le domaine . de la matière inorganisée des actions catalytiques analogues aux actions des ferments (Ostwald).

Reportons-nous à un état de civilisation, où on ne connaissait encore que très peu le feu, où on savait bien l'éteindre, mais non l’allumer, et où on savait utiliser le feu trouvé dans la nature. On disait alors avec raison : le feu ne peut naître que du feu. Nous sommes aujourd'hui mieux renseignés. Je ne vois pas du tout comment peut venir à l’esprit la question de rendre solidaires la génération spontanée et le principe de la conservation de l'énergie.

Pour la plupart, les questions scientißques ont commencé à se développer à une époque très éloignée avec des représentations très primitives, et ne sont pas closes du tout à l’époque actuelle.

À la place des problèmes qu'on a résolus et de ceux qu’on a reconnus oiseux, il s’en est présenté de nouveaux, plus nombreux et plus difficiles. Les chemins de la connaissance sont sinueux, et chaque pas est déterminé paç les précédents, en même temps que par des circonstances physiques et psychiques purement fortuites.

Il faut que l’astronomie moderne se rattache %. l’astronomie des anciens, et cette dernière fait des emprunts à la géométrie. La première est aidée dans sa tâche par la physique, et notamment par la dynamique, qui s’est développée par hasard d’une façon tout à fait indépendante de l'astronomie.

L’optique, technique et théorique, qui, elle aussi, . s'est développée fortuitement et d’une façon indépendante, donne un nouvel essor à l’astronomie.

Plus tard, l’astronomie et la chimie se prêtent un mutuel secours. Gomment pourrions-nous faire notre théorie moderne de l’électricité si nous n’avions la technique du verre et des métaux, les machines pneumatiques et la chimie? Quel rôle important ont joué certaines idées fortuites dont nous parle l’histoire, et la théorie de la gravitation, d’où est issue celle du' potentiel ! En schématisant les voies suivies dans l’acquisition de nos connaissances, nous pouvons faciliter dans une certaine mesure les recherches 'ultérieures si, les mêmes situations se répètent, mais il ne peut être question de donner des indications fécondes pour établir des formules . Nous devons toujours adapter les pensées aux faits, et adapter les pensées entre elles. Dans le développement biologique, cela correspond à l’adaptation de l’organisme au milieu où il vit et à l’adaptation mutuelle des diverses parties de l’organisme.

Page 1