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CHAPITRE XXI

Le temps physiologique et le temps physique.

Si, en nous éveillant dans un milieu aussi inva- | riable que possible, et sommeillant encore un ! peu, nous entendons régulièrement sonner l’heure, nous distinguons nettement le second coup du premier, le troisième du second et du premier, etc., bref les coups ultérieurs des coups antérieurs, quoi qu’ils aient tous meme intensité, même hauteur, et même ! timbre. Nous reconnaissons sans hésitation que les | coups se suivent à des intervalles de temps régu- j liers, et nous remarquons immédiatement, sans avoir besoin de recourir à des artifices, toute perturbation se produisant dans leur succession. Nous ressentons immédiatement le temps ou la situation dàns le temps, comme l’espace ou la situation dans ! l’espace. Sans cette impression de temps, il n’y aurait pas de chronométrie, comme, sans l’impression d’espace, il n’y aurait pas de géométrie.

Nous reconnaissons l’égalité du rythme dans des mélodies très diverses, qui n’ont en dehors du rythme

aucune ressemblance. Il existe donc vraisemblablement des processus physiologiques particuliers, qui servent de base aux impressions de temps. Physiologiquement, certains faits montrent d’une façon frappante que déjà lès organes élémentaires , contribuent à former la sensation de temps-

Dans les limites de perceptibilité immédiate, c’està-dire en écartant, comme cas extrêmes, la vitesse de l’aiguille d’une montre ou celle d’un projectile, la rapidité d’un déplacement ou d’un changement d’intensité n’est pas seulement un objet de mesures mathématiques et physiques.

Entre notre intuition physiologique du temps et le temps chronométrique , dont nous avons acquis la notion en comparant entre eux des phénomènes physiques, il y a des différences analogues à celles qui séparent l’espace physiologique et l’espace métrique.

Tous deux paraissent continus ; à une variation continue dans le temps physiologique correspond une variation continue dans le temps physique. Tous deux ne s'écoulent que dans un sens. Mais là s’arrêtent les ressemblances. Le temps physique s’écoule tantôt plus vite, tantôt plus lentement que le temps physiologique, c’est-à-dire que tous les phénomènes, qui ont physiquement la même durée, ne nous paraissent pas de même durée à l’ohserva- . tion immédiate. La- distinction physique d’un point, du temps peut se faire avec une exactitude beaucoup plus grande que la distinction physiologique; . Le présent ne nous apparaît pas intuitivement.

comme un point du temps, qui n’a jamais aucune durée, mais comme une tranche du temps, d’une durée notable, avec des limites estompées, difficiles à préciser et de temps à autre variables. A proprement parler, c’est à cela que se limite l’intuition du temps, elle n’est complétée que d’une façon insensible par le souvenir du passé et par ce que notre imagination nous présente de l’avenir, mais le passé et l’avenir nous apparaissent tous deux sous une perspective très raccourcie.

En physique, un rythme qui se répète périodiquement n’est qu’une forme du temps, mais, pour notre intuition de temps, cette forme change avec le moment où notre attention intervient. De même, la forme d’une figure géométrique varie pour l’intuition spatiale d’après l’orientation et le point fixé.

Il n’y a guère lieu de douter aujourd’hui que l’intuition du temps, comme celle de l’espace, soit déterminée par notre constitution héréditaire : nous nous efforcerions en vain de nous affranchir de ces intuitions. En nous plaçant ainsi au point de vue de la théorie nativistique, nous n’affirmons d’ailleurs pas que les intuitions d’espace et de temps soient nettement et complètement développées au moment de la naissance, nous ne renoi à les relier aux besoins biologiques, ni cher l’influence de ces besoins sur le loppement phylogénique et ontogénique race et dans l’individu. Nous pouvons encore la liaison de cette double intuit

temps et la représentation d’espace se développent par l’adaptation de l’individu au milieu temporel et spatial, dans lequel il se trouve placé. L’homme, dont les intérêts sont très étendus dans l’espace et dans le temps, possède la sensation de temps et la représentation d’espace à leur plus haut degré de développement.

Le trait fondamental de nos représentations psychiques est de pouvoir ressembler à l’original au double point de vue non seulement de la qualité des éléments des sensations et de leurs combinaisons, mais aussi de leurs rapports et de leur distribution dans l’espace et le temps. Ce sont l’exercice et le degré d’attention de l’individu, qui ont la plus grande influence sur la précision atteinte par cette ressemblance. Un individu, même inattentif, ne voit pas dans sa mémoire les maisons avec leur toit en bas; de grands bâtiments ne lui apparaissent pas avec des dimensions lilliputiennes ou avec des cheminées disproportionnées. Pour un morceau de musique, la suite des sons ou du rythme n’est pas renversée par le souvenir, et un adagio ne devient pas un allegro.

Tout cela prouve que, en dehors des éléments que nous appelons impressions sensorielles, il y en a d’autres, qui forment un fond relativement fixe , qui sont reproduits en même temps que toute autre reproduction, et qui empêchent que les images du souvenir ne subissent une déformation trop forte, dans l’espace et le temps.

Si notre champ psychique dans le temps était

étroitement limité au présent, nous ne pourrions percevoir de variations ; notre conscience doit donc toujours embrasser une portion finie du temps. Les sensations ou. les représentations, qui se trouvent dans cette portion du temps, sombrent parfois, mais reviennent sur l’eau et peuvent, être conçues comme antérieures les unes aux autres. Nous, distinguons facilement des événements sensibles du présent les souvenirs plus pâles et fugaces même les plus récents, et, mieux encore, les restes effacés d’un passé plus ancien. Le fil de l’association va des plus vieux souvenirs aux plus récents, et par ceux-ci aux événements dont nous attendons l’apparition, et que l’imagination fait miroiter devant nous.

Numéroter les termes de cette suite de souvenirs avec des noms de nombres ne répond pas, selon moi, à une conception convenable du cours du temps. Nous pouvons le faire tout au plus pour les événements d’un passé éloigné, vus sous une perspective très raccourcie.

Pour comprendre plus facilement la notion d’espace, nous avons admis que tout organe excité, outre Y impression sensorielle , déterminée par la qualité de l’excitation, donne encore une irfipression organique , liée d’une façon constante à l’individualité de l’organe. Imaginons que cette dernière impression soit constituée par deux parties, l’une constante, l’autre variable dans le temps avec l’activité de l’organe. Nous ne proposons pas là de théories ou d’explications de l’espace et du temps phy-

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Biologiques, mais cette siipple analyse des faits n’est peut-être pas sans utilité.

Le corps de Yhomme ou d’un vertébré supérieur présente une température à peu près constante, nécessaire à la conservation de la vie ; habituellement, il oxiste une différence relativement constante entre la température de l’animal et celle du milieu environnant. Cela suppose, au point de vue physique, une très grande régularité dans le cours des fonctions vitales, qui n’éprouvent que de faibles perturbations quand changent les réactions du milieu. Seuls, les organismes les plus petits et les plus simples peuvent avoir une consommation. régulière et un apport régulier de nourriture. Chez les organismes plus grands et plus compliqués, il faut des processus périodiques pour assurer, avec une régularité imparfaite mais suffisante, la conservation des fonctions vitales. L’organisme passe alternativement par le sommeil et l’état de veille ; il a faim, puis il est rassasié. Le sang ne reçoit la quantité d’air qui lui est nécessaire que par les mouvements périodiques de la soufflerie respiratoire, et il n’arrive aux organes que grâce aux mouvements rythmés de la pompe cardiaque. Pour chercher sa nourriture, il faut que l’animal se déplace par des mouvements périodiques de ses extrémités, et la contraction musculaire présente déjà une allure rythmique.

Nous rencontrons partout dans l’organisme des périodes de durées très variables. Si, avec Hering, nous considérons la vie comme un état d’équilibre

dynamique entre l'anabolisme et le catabolisme, entre l'assimilation et la désassimilation, ces phénomènes périodiques ne nous surprennent pas plus que les oscillations physiques, qui interviennent forcément partout où un équilibre stable se trouve dérangé, et où l'amortissement n'est pas suffisant pour rendre le phénomène apériodique. Les fonctions organiques tendent à la périodicité : par exemple, notre pas s’adapte à une musique militaire, que nous rencontrons fortuitement.

Les excitations, importantes au point de vue biologique, provoquent des réflexes d’adaptation chez les animaux inférieurs, ou chez les animaux très jeunes. Si l’attention d’un animal plus développé est attirée par une suite de sensations, ses réflexes sont modifiés par l'expérience, et la mémoire intervient. L'action ne peut être séparée de la sensation : l’observation pure est déjà pour l’animal et pour l'homme une coopération muette 5 mais l’animai ne sort de son indifférence psychique que pendant la courte durée d’une action volontaire, et ne le fait que grâce à ses sensations, tandis que l’attention de l’homme, au contraire, est assez souvent éveillée par des souvenirs (représentations). Dans ce cas, nous ne laissons pas non plus les images se présenter à nous d’une façon purement passive, mais nous sommes tacitement actifs.

La vie psychique plus développée peut présenter une attention plus prolongée, mais cette attention n’est pas constante. Il en est de môme quand nous réfléchissons en cherchant à résoudre un problème.

Souvent nous croyons entrevoir le résultat cherché, mais, si nous ne réussissons pas à le fixer complètement, il nous échappe, et il nous faut un peu plus tard recommencer une nouvelle tentative.

L’attention subit donc des oscillations. La durée d’une de ces oscillations comporterait plusieurs secondes et s’étendrait à peu près à l’intervalle de temps physique, que nous concevons physiologiquement comme le présent. L’homme ayant adapté ces oscillations au milieu dans lèquel il vit, ses réactions peuvent consister en une augmentation de son activité corporelle ou simplement en une observation plus soutenue, mais, quoi qu’il en soit, à chacun de ces moments physiques correspond une phase de l’attention. Admettons que le cours des phases de l’attention soit à peu près régulier du commencement à la fin, et que les impressions de ces phases soient associées aux impressions sensorielles correspondantes : alors la reproduction physique et la reproduction de la rèprésentation se correspondront à peu près dans le cours du temps, et cela répond aux besoins physiologiques.

Cela ne nous aide à comprendre que la reproduction de petits intervalles ; pour de grands intervalles, le fil de l’association suffit, et le souvenir des détails se borne à quelques scènes plus importantes ; s’il n’en était pas ainsi, nos souvenirs nous prendraient le même temps que les événements eux-mêmes, et nous n’aurions plus de temps pour ressentir de nouveaux événements.

La suite des impressions dans le temps devient

un registre , où prennent place les autres qualités des événements que nous ressentons. Nous apprenons qu’il y a des phénomènes, pulsations, pas, oscillations pendulaires, dont la durée reste la même et qui nous donnent une constitution du temps phijsiologique . Bien que dans certains états normaux ou maladifs de notre corps, sommeil, fièvre, ivresse du haschisch, etc., ces phénomènes semblent avoir une durée différente, les oscillations d’un même pendule ont toujours la même durée quand nous leur appliquons notre attention normale à l’état de veille. C’est ainsi que nous arrivons à concevoir un temps qui s'écoule uniformément .

Au degré le plus inférieur de la vie, nous ne connaissons que ce qui concerne notre corps, ipais quand les besoins, plus complexes, ne peuvent plus . être ^immédiatement satisfaits, l’intérêt indirect, qui entre alors enjeu, dépasse souvent de beaucoup celui de la sensation momentanée. Pour apprécier le cours du temps dans les phénomènes qui se passent autour de nous, la sensation physiologique de temps est trop imprécise.

Nous commençons alors à comparer entre eux des phénomènes physiques, par exemple des oscillations pendulaires avec des mouvements de chute pour des espaces déterminés, ou avec l’angle dont la terre a tourné pendant l’oscillation du pendule. Nous nous rendons compte ainsi que, si deux phénomènes physiques exactement définis, dont le début et la fin coïncident, conservent cette propriété à tout instant, nous pouvons employer comme

unité de temps, un processus de ce genre exactement défini. C'est là-dessus que repose la chronométrie physique.

On a coutume de transporter instinctivement à Fétalon chronométrique la représentation de la substantialité du temps. Mais il faut bien remarquer qu'en physique cette représentation n'a plus de sens du tout. La mesure nous donne le rapport d'une quantité à l’étalon, mais la définition ne préjuge rien sur l’étalon lui-même. Il faut faire une différence aussi tranchée entre la sensation immédiate d'une durée et le nombre qui la mesure, qu'entre une sensation de chaleur et une température. Chacun a son intuition personnelle du temps, et cette intuition n’est pas transmissible, tandis que les concepts chronométriques sont communs à tous les hommes cultivés et sont transmissibles.

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