‹ La connaissance et l'erreur;Chapitre 5 sur 29 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

lement que les parcourir en amateur. Je dis avec Schuppe : le pays du transcendant m'est fermé, et, en outre, je déclare ouvertement que ses habitants ne peuvent nullement exciter ma curiosité scientifique. li est aisé dès lors de mesurer l'abîme énorme qui me sépare de beaucoup de philosophes. Je Tai déjà dit explicitement : je ne suis qu'un savant et je ne suis absolument pas un philosophe. Si malgré cela^ on m'a parfois compté comme tel, et d'une façon un peu retentissante, je n'en suis pas responsable. Mais naturellement, je né veux pas, comme savant, m’abandonner en aveugle à la direction d'un philosophe particulier, ainsi que l'exige de ses malades le médecin de Molière.

Voici en quoi consiste ce que je cherche à faire pour la méthodologie scientifique et la psychologie de la connaissance. Je ne songe pas à introduire de philosophie nouvelle dans les sciences de la nature, mais j'en voudrais séparer une ancienne philosophie vieillie, et cet effort a d’ailleurs été mal pris par plus d'un savant. Parmi les nombreux dogmes philosophiques qui ont vu le jour dans le cours du temps, il y en a beaucoup que les philosophes eux-mêmes ont reconnus pour des erreurs, ou exposés d'une façon si claire qu’ils peuvent aisément être reconnus comme tels par toute personne non prévenue. Rencontrant dans les sciences une critique moins attentive, ces dogmes y ont subsisté plus longtemps : ils sont inutiles, ils créent même de pseudo-prublèmes dangereux et oiseux ; il n’y a rien de mieux en

îjtvec lesquels il vivait, c’était tout simplement la puissance de sa mémoire individuelle, soutenue progressivement par les souvenirs mis en commun des ancêtres et de la race.

De même, le progrès de la civilisation est essentiellement caractérisé par ce fait que l’activité de l’homme atteint chaque jour des régions plus étendues de l’espace et du temps. Pour un degré plus avancé de civilisation, la division du travail et le développement de l’industrie amènent une facilité plus grande de la vie, et l’individu, s’orientant vers un groupe de faits plus restreint, ses idées ont plus de force, sans que celles du peuple entier aient moins d’étendue.

Alors, petit à petit, on peut se faïre une spécialité de cette manière de pensée intensive : la pensée scientifique, issue de la pensée populaire, clôt le développement biologique continu qui commence aux manifestations de la vie les premières et les plus simples.

Chez la plupart des hommes, le rôle de l'intelligence est de compléter par la pensée un fait partiellement observé. Le chasseur se représente les habitudes du gibier qu’il épie pour y conformer sa façon de chasser. L’agriculleur songe aux sols convenables, au temps opportun pour les semailles, à l’époque de la maturité d’une plante qu’il veut cultiver. L’achèvement par la pensée d’un fait donné en partie seulement est un trait commun à la pensée vulgaire et à l’esprit scientifique. Galilée cherche tout . simplement à se représenter tout

le cours du mouvement d'une pierre lancée dans une direction donnée avec une vitesse initiale donnée.

C'est par un autre trait que la pensée scientifique diffère souvent beaucoup de celle du vulgaire. Celle-ci, au moins à ses débuts, sert des buts pratiques , et vise d'abord la satisfaction des besoins du corps. La pensée scientifique, plus forte, se crée des buts propres, cherche à se satisfaire elle-même, et à supprimer toute gêne intellectuelle. Elle s'est développée en servant des buts pratiques, mais elle est devenue son propre maître. La pensée vulgaire né vise pas de buts scientifiques purs ; par là, elle est entachée de maintes insuffisances, comme la pensée scientifique à ses débuts. La pensée scientifique ne s’affranchit de ces défauts que peu à peu.

Si on jette un regard en arrière, on voit que le progrès scientifique est dû à une correction continue de la pensée vulgaire. Quand la civilisation se développe, l’esprit scientifique influe à son tour sur la pensée qui vise des buts pratiques : la pensée technique , scientifiquement inspirée, se substitue à la pensée vulgaire dont elle réduit de plus en plus le champ.

La représentation des faits par la pensée, ou Yadaption dès pensées aux faits nous permet, si des faits n’ont été observés que partiellement, de prévoiries éléments qui les complètent, dans la me>uro où leur complément se trouve déterminé par ce que nous connaissons déjà. Les caractères des faits sont

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liés entre eux , et c'est en cela que consiste leur détermination.

Ces caractères des faits sont le point de départ de la pensée. La pensée vulgaire, comme la pensée scientifique à son début, doit se contenter d’une adaption très grossière des idées aux faits, et il n’y a pas encore entre ces idées une concordance parfaite. Pour compléter notre satisfaction intellectuelle, il faut en outre adapter nos pensées les unes aux autres . Ce dernier effort, qui est l’épuration logique de la pensée, mais qui dépasse de beaucoup ce but, est, par excellence, le caractère distinctif de la science par opposition avec la pensée vulgaire. Celle-ci s’applique presque uniquement à la réalisation de buts pratiques, et cela lui suffit.

La pensée scientifique se présente à nous sous . deux types d’aspect tout différent : la pensée du philosophe et la pensée du savant spécialisé. Le philosophe cherche à s’orienter dans l’ensemble des faits d’une façon universelle aussi complète que possible; par là même il est obligé d’emprunter à la science des éléments pour sa construction. Le savant n’a d’abord à envisager et à étudier qu’un domaine de faits plus restreint. Mais, en vue du but actuel qu’il se propose à chaque instant, c’est toujours d’une façon arbitraire et brutale que l’homme sépare les faits les uns des autres, et les limites du domaine offert à chaque spécialiste se trouvent de plus en plus reculées par le progrès de la recherche scientifique. Tout spécialiste se rend compte finalement que les résultats obtenus dans

les antres branches par d’antres savants doivent contribuer à l’orienter lui-même dans sa spécialité. C’est la fusion de ces spécialités qui apportera la conception du monde, vers laquelle tendent tous les spécialistes.

L'imperfection des résultats, que les savants peuvent obtenir, les conduit, chemin faisant, à faire des emprunts plus ou moins avoués à la pensée philosophique. Le but final de toute recherche est ainsi le même. Les plus grands philosophes, Platon, Aristote, Descartes, Leibniz ont ouvert de nouvelles voies à ,1a recherche scientifique, et, sans porter le nom de philosophes, des savants comme Galilée, Newton, Darwin et autresont pourtant agi puissamment sur la pensée philosophique. ^

Sans doute ce que le philosophe prend pour un point de départ possible n’apparaît au savant que comme le but très éloigné vers lequel tendent ses efforts. Mais cette divergence d'opinions ne doit empêcher et, en fait, n’empêche personne de profiter du travail d'autrui. La philosophie a souvent cherché à rassembler les traits les plus généraux des diverses sciences, et a acquis dans ce sens une riche expérience. Elle a peu à peu reconnu, au moins en partie, et appris à éviter les erreurs qu'elle a commises elle-même et que commet encore aujourd'hui, presque à coup sûr, le savant qui n'a pas reçu d'éducation philosophique. Mais elle a donné aussi aux sciences de la nature des idées positives de très haute valeur, les différentes notions de conservation, par exemple.

En revanche, les sciences fournissent à la philosophie des bases plus solides que la pensée vulgaire. Les diverses sciences sont pour le philosophe des exemples de constructions prévoyantes, solides et fécondes en résultats ; d’aulre part la trop grande spécialisation du 'savànt donne au philosophe d’utiles enseignements.

En fait, tout philosophe a sa science à lui, et tout savant sa philosophie à lui. Mais cet élément personnel du savoir do chacun est généralement un peu arriéré. Il est très rare qu’un savant puisse trouver complète la science du philosophe quand celui-ci a l’occasion de l’exprimer. La plupart des savants ont aujourd’hui comme philosophie un matérialisme vieux de cent cinquante ans, et, depuis longtemps, ce système parait inadmissible aux philosophes, et même aux hommes qui ne se tiennent pas trop en dehors de la pensée philosophique. Les philosophes qui s’occupent de science sont rares aujourd’hui, et il est exceptionnel qu’un savant accorde aux questions philosophiques l'effort de sa pensée. Pourtant ce serait absolument nécessaire à l’intelligence des choses, car la lecture seule ne peut profiter ni au philosophe ni au savant.

Les vieux chemins, que les philosophes et les savants ont battus pendant des milliers d’années, sont par places bien frayés, mais, en mai nts endroits« nous les voyons barrés par des préjugés instinctifs très naturels, philosophiques ou scientifiques, restés là comme les débris de recherches antérieures et

de travaux stéh’les : il conviendrait d'enlever ces décombres de temps à autre.

Tous les individus, à l'éveil de leur pleine conscience, trouvent toute faite en eux-mêmes une vue du monde à laquelle ils n’ont pas volontairement contribué. Chacun la reçoit comme un don de la nature et de la civilisation. Tout penseur doit forcément prendre cette image comme point de départ, la développer et la corriger, en mettant à profit les expériences de ses devanciers et en évitant de son mieux leurs erreurs : bref, il doit s’orienter lui-mème et n’avancer qu’avec prudence.

• En quoi consiste cette vue du monde? Je me trouve dans l'espace, entouré de différents corps qui y sont mobiles. Certains de ces corps sont inanimés. Les autres sont des plantes, des animaux ou des hommes. Mon corps , mobile lui aussi dans l’espace, est pour moi un objet visible, tangible, sensible, qui occupe une partie de l’espace et s’y trouve comme les autres corps à côté et en dehors d’eux. Mon corps se distingue des corps des autres hommes par des caractères individuels, et son contact donne naissance à des impressions spéciales que je n’éprouve pas quand d’autres corps se touchent. De plus, il n’est pas, comme le corps des autres hommes, complètement visible pour mon œil; il m’apparaît sous une perspective toute particulière et je ne puis voir les autres corps du même point dé vue. Il en est de même pour le sens du tact et pour les autres sens. Par exemple, j’entends

ma voix tout autrement que la voix des autres hommes 1 .

J’ai des souvenirs, des espérances, des craintes, des instincts, des désirs, des voûtions, etc.', que je trouve en moi sans les faire, pas plus que je ne donne l’existence aux corps qui m’entourent. Mais à ces volontés se rattachent des mouvements d’un certain corps qui, parce fait, comme par ce que j’ai dit plus haut, se caractérise comme mon corps. Par une analogie irrésistible, je pense que, aux corps d’hommes et d’animaux, se rattachent des souvenirs, des espérances, des craintes, des voûtions, des instincts et des désirs analogues à ceux qui sont rattachés à mon corps. D’après la manière d’agir des autres hommes, je suis encore forcé d*admettre que pour eux , mon corps et les autres corps sont aussi immédiatement présents que le sont pour moi leurs corps et les autres corps. Par contre, mes souvenirs, mes désirs, etc., ne sont pour eux que la conclusion d’un raisonnement par analogie, comme le sont pour moi leurs souvenirs, leurs désirs, etc.

On peut appeler le physique tout ce qui dans l’espace est immédiatement donné à tous ; d’autre part, on appellera provisoirement le psychique ce qui n’est immédiatement donné qu’à un seul, et , qui, pour les autres, n’est connu que par analogie. Le moi (au sens étroit) d’un individu désignera

1. Avec de bons phonographes nous reconnaissons le timbre de voix des amis, mais notre propre voix y prend un timbre ; étranger, dût à ce que la résonnance de la tête fait défaut.

l'ensemble de ce qui n'est immédiatement donné qu'à lui.

Autour de moi, dans l'espace, les choses que je peux observer dépendent les unes des autres . Une aiguille magnétique se déplace dès que j'cn approche - suffisamment près un autre aimant. Un corps s'échauffe près du feu et se refroidit au contact d'un morceau de glace. La flamme d'une lampe rend visible une feuille de papier placée dans l'obscurité. La conduite des autres hommes me force à admettre que leurs perceptions ressemblent aux miennes. Nous avons le plus grand intérêt à savoir comment les phénomènes dépendent les uns des autres , aussi bien dans le but pratique, de satisfaire nos besoins que, au point de vue théorique, pour prévoir par la pensée la suite d'une observation incomplète.

En étudiant la dépendance relative des corps entre eux, je puis considérer les corps des hommes et des animaux comme des corps sans vie, tant que je fais abstraction de ce que je tire de l'analogie. Par contre, je remarque que mon corps exerce toujours sur mes perceptions une influence essentielle. Un corps peut jeter une ombre sur une feuille de papier blanc, mais je peux voir sur le papier une tache semblable à cette ombre si, immédiatement auparavant, j'ai fixé du regard un corps bien éclairé. Pour une position convenable de mes yeux, je puis voir double un corps unique; à la place de deux corps tout à fait semblables, je puis en voir trois . Quand j'ai tourné rapidement

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sur moi-même, n des corps en mouvement me.

paraissent immobiles, et inversement des corps immobiles me semblent en mouvement. Si je ferme les yeux, je ne vois plus rien. Mon corps a une influence analogue sur mes perceptions tactiles ou sur mes perceptions de chaleur. Si mon voisin fait sur son corps les mêmes expériences, cela ne change rien à ce que /éprouve ; je n'apprends qu’iudireclement, quand il nie le dit, que ses perceptions sont modifiées d’une façon correspondante, comme l'analogie me le faisait prévoir.

Les éléments de ce que je perçois dans l’espace dépendent, en général, les uns des autres; mais ils sont liés d’une façon plus spéciale à ce qui es! mon corps, et cela est vrai, mutatis mulandis , pour les perceptions de chacun. Si nous attribuons à cette relation spéciale de toutes nos perceptions et de notre corps une valeur exagérée, si nous négligeons * par là toutes les autres relations, nous arrivons facilement à’ considérer . toutes nos perceptions comme un pur produit de notre corps, à tenir. tout pour subjectif.

Mais nous avons toujours devant les yeux la limite de noire corps dans l’espace, et nous voyons que les choses que nous trouvons en dehors de celte limite spatiale U 1 sont liées entre elles, mais v dépendent aussi de ce qui se trouve en dedans de cette limite. L’étude des relations entre des choses extérieures à U est d'ailleurs beaucoup plus simple

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