CHAPITRE II
Etude psychophysiologique.
L’adaptation progressive des pensées aux faits accroît notre expérience. L’adaptation des pensées cnlre elles constitue le système de pensées clair, ordonné, simplifié et sans contradictions que nous envisageons comme Y idéal de la science . Mes pensées ne sont immédiatement accessibles qu’à moi, comme celles de mon voisin ne sont directement connues que de lui. Les pensées appartiennent au domaine psychique. Ce n’est que quand elles entrent en relation avec le physique par le jeu de la physionomie, les gestes, les paroles, les actions, que je puis, par analogie, hasarder une induction plus ou moins certaine sur les pensées de mon voisin, en prenant comme base mon expérience physique et psychique . D’autre part, cette même expérience m’apprend aussi à reconnaître que mes pensées, ce qu’il y a en moi de psychique, dépendent de ce qui m’entoure physiquement, notam-
ÉTUDE PSYCHOPHYSIOLOGIQUE 33
ment de mon corps et de la conduite de mes voisins.
Décomposons un fait psychique en ses parties constituantes. Nous y trouvons d’abord ce que nous appelons « sensation », quand nous la considérons comme dépendant de notre corps (ouverture des yeux, direction du regard, etc.), et qui, dépendant d'antres conditions physiques (présence du soleil et de corps saisissables, etc.), est appelé caractère « des propriétés » des corps; je veux dire le vert d’une pelouse, la résistance du sol sur lequel je marche, etc.
Des sensations telles que le chaud, le froid, la
lumière, l’obscurité, les couleurs vives, l’odeur
d’ammoniaque, le parfum des roses, etc., ne nous
laissent pas indifférents en général; elles nous
sont agréables ou désagréables, c’est-à-dire que
notre corps réagit, vis-à-vis de ces sensations, par
des mouvements plus ou moins intenses de rap- «
prochement ou d’éloignement, et ces mouvements, à leur tour, ne sont pour l’introspeclion que des combinaisons de sensations. Au début de la vie, psychique, nous ne conservons un souvenir net et fort que des sensations auxquelhs était attachée une réaction forte. Puis, d’une façon indirecte. d’autres sensations peuvent aussi rester dans la « mémoire. » : indifférente en soi, la seule vue du flacon qui contient de l’ammoniaque en rappelle l odeur, et cesse par là d’ètre indifférente. L’ensemble des sensations éprouvées antérieurement, et conservées par le souvenir , agit mainte-
34 la connaissance Et l’eukiür
liant à chaque nouvelle sensation. L’Hôtel de Ville, devant lequel je passe, ne serait pour moi qu’un arrangement de taches colorées dans l’espace, si je ri’avais déjà vu beaucoup de bâtiments dont j’ai parcouru les couloirs et monté les escaliers. Les souvenirs de sensations multiples forment, avec la sensation optique, un complexe beaucoup plus richement fourni, la perception , dont nous ne séparons qu’avec peine la pure sensation actuelle. Si plusieurs personnes ont les mêmes choses sous les yeux, Y « attention » de chacune d’elles est éveillée dans un sens différent : leurs idées actuelles sont dirigées d’une façon particulière par de forts souvenirs individuels. Un ingénieur âgé se promène, dans une rue de Vienne, avec un fils de dix-huit ans et un gamin de cinq ans. Leurs rétines ont reçu les mêmes images. L’ingénieur n’a guère vu que les tramways, le jeune homme a particulièrement regardé les jolies filles, et l’enfant n’a peut-être eu d’attention que pour les jouets, aux devantures des boutiquiers.
Des état-s organiques particuliers, innés ou acquis, interviennent ici. Les traces laissées clans la mémoire par des sensations antérieures déterminent essentiellement le sort psychique des complexes de sensations qui se produisent à nouveau ; elles s’y mêlent insensiblement, s’attachent à la sensation et s’y fixent en la développant : nous les nommons représentations . Ces représentations ne se distinguent des sensations que par leur force moindre, par leur fugacité et leur variabilité plus
ÉTUBB PSTCHOPHYSIO LOGIQUE 35
grandes, et par la façon dont elles se rattachent les unes aux autres (association). Elles ne constituent pas une autre espèce d'éléments en regard des sensations, mais elles paraissent être de même nature qu’elles.
A première vue, les sentiments , les affections, les dispositions : amour, haine, colère, crainte, abattement, tristesse, gaieté, etc., paraissent offrir de nouveaux éléments. Mais, si nous approfondissons l’étude de ces états, nous y trouvons des sensations moins analysées, liées, à l’intérieur de U, à des éléments de l’espace moins bien définis, diffus et mal localisés ; elles caractérisent une certaine tendance qu’a notre corps à réagir dans une direction déterminée, tendance qui nous est connue par expérience, et qui, quand son intensité est suffisante, se manifeste par des mouvements d’attaque ou de fuite. Notre réaction tend-t-elle vers un but connu auparavant par un mouvement d’attaque ou de défense conscient, et déterminé par un complexe de sensations, nous dirons que nous avons affaire à un acte volontaire. Si je parle d’aller faire mon cours, si on m’annonce la visite d’un savant étranger , si un homme est désigné comme juste , je ne puis vraiment pas considérer les mots en italiques comme un complexe déterminé de sensations ou de représentations ; mais ces mots ont acquis, par un usage multiple et varié, la propriété de décrire et de limiter les complexes correspondants, de telle sorte que, en tous cas, ma conduite, jrnon mode de réaction vis-à-vis de ces
36 LA CONNAISSANCE ÉT l’eRREUR
complexes est par là-même déterminé. Des paroles qui ne pourraient absolument désigner aucun complexe de faits sensibles seraient tout à fait incompréhensibles et n'auraient aucun sens. Ainsi, quand j’emploie les mots rouge, vert, rose, la représentation correspondante a* déjà un rôle considérable. Dans les concepts cités plus haut, ce rôle, devient plus étendu ; il le devient bien plus encore dans les concepts scientifiques . En même temps, dans ces concepts, la limitation qui détermine notre mode de réaction, à l’égard des complexes correspondants, gagne en précision . La pensée vulgaire nous fait passer, d’une façon tout à fait continue , des représentations sensibles les plus déterminées à la pensée scientifique la plus abstraite. Ce développement même, qui rend possible l’usage de la parole, est d’abord purement instinctif, et il ne trouve son plein effet que lors de l’application méthodique et consciente de la définition du concept scientifique et de la terminologie, qui sert à le désigner. La continuité, entre la représentation individuelle et le concept, et la présence de sensations à la base de toute vie psychique ne sont douteuses pour personne, malgré la grande distance qui sépare apparemment le concept de la représentation sensible concrète.
II. n’y a donc pas de sentiments, de volontés et de pensées isolés. La sensation, qui esté la fois physique et psychique, forme la base de toute vie psychique; et constamment, les sensations sont plus 1 ou moins actives pour déclancher, immédiatement
ETÜDE PSYCHOPHYSIOLOGIQUE 37
chez les anrmaux inférieurs, par l'intermédiaire du cerveau chez les animaux supérieurs, les réactions les plus variées du corps. '
La pure introspection néglige absolument le corps et, par là, l'ensemble du physique dont il constitue une partie inséparable : elle ne peut servir de base à une psychologie suffisante* Considérons donc la vie organique et, en particulier, la vie animale comme un tout, et étudions-là tantôt au point de vue physique, tantôt au point de vue psychique. Choisissons des exemples où cette vie se manifeste sous des formes particulièrement simples.
Le papillon que ses ailes resplendissantes portent de fleur en .fleur, l'abeille qui ramène à sa ruche le miel qu’elle a rassemblé avec zèle, nous offrent des images familières d’actions réfléchies et prudentes. Nous sentons que ces petits êtres nous ressemblent. Mais nous pouvons voir aussi le papillon se brûler en retournant toujours à la flamme, nous pouvons observer que l’abeille se précipite constamment en bourdonnant contre la vitre d’une fenêtre à demi-ouverte et nous la mettons dans un embarras désespéré, en déplaçant légèrement la porte de sa ruche.
Ces deux traits opposés de la vie animale, nous les trouvons tous deux manifestement exprimés dans notre propre nature. Les pupilles de nos yeux se rétrécissent machinalement à une lumière plus vive, et s’élargissent de même régulièrement selon le degré de^ l’obscurité, à notre insu et sans que nous le voulions, tout comme les fonction
de digestion, de nutrition et de croissance s'accomplissent sans que nous y participions d'une façon consciente. Au contraire, si nous nous souvenons que le mètre, dont nous ayons besoin pour le moment, se trouve dans le tiroir de la table, notre bras qui s'étend et ouvre ce tiroir, semble n'obéir, sans impulsions extérieures , qu'à notre commandement bien délibéré. Pourtant, la main qui s'est tmilée par hasard, le pied dont on chat-, touille la plante, se retirent, sans réflexion ni préméditation, même pendant le sommeil, et même chez un individu paralysé. Dans le mouvement des paupières, qui se ferment involontairement à l'approche soudaine d'un objet, et qui peuvent aussi se fermer et s'ouvrir volontairement, comme dans un nombre très considérable d'autres mouvements, ceux de la respiration et de la marche par exemple, ces deux traits caractéristiques s'échangent et se mêlent incessamment.
L’observation exacte faite sur nous-mêmes des processus que nous appelons délibération, décision, volonté, nous fait connaître un simple état de faits . Un événement sensible nous rappelle de multiples souvenirs : c'est, par exemple, la rencontre d'un ami qui nous invite à lui rendre visite, à l’accompagner chez lui. Ces souvenirs se réveillent, l'un après l’autre, s'échangent et se déplacent mutuellement. Nous nous rappelons la conversation spirituelle de l'ami, nous voyons son piano dans sa chambre, et nous entendons sonjeu excellent. Mais voilà qu’il nous vient à l’esprit que c'est aujourd'hui
ÉTUDE PSÏCHOPHTSIOLOGIQUE
mardi, et que ce jour-là un monsieur tracassier a l’habitude de faire visite à notre ami ; nous remercions en déclinant l’invitation.
N’importe comment puisse se précipiter notre décision, dans les cas les plus simples comme les plus compliqués, les souvenirs efficaces influencent nos mouvemenls d’une manière délerrriuée, et provoquent les mouvements d’approche ou d’éloignement, tout comme les événements sensibles en question dont ils sont les traces. Nous ne sommes pas maîtres de choisir les souvenirs qui reviennent à la surface et qui remportent la. victoire 1 .
Dans nos actes volontaires , nous ne sommes pas moins automates que les organismes les plus simples. H y a cependant chez ces automates une partie du mécanisme qui, par la vie même, éprouve constamment de petits changements : elle n’est visible que pour nous-mêmes , demeure cachée à l’observateur étranger, et ses rouages les plus fins peuvent même échapper à notre observation personnelle la plus attentive. Aussi est-ce une portion beaucoup moins transparente et moins claire de la vie du monde, une relation beaucoup plus étendue dans l’espace et le temps qui se manifeste dans nos
1. Quand on le méconnaît, une réflexion tardive amène le repentir, qui n’a de sens et d’importance que si dans l'avenir sc répètent les mêmes situations, ou des situations semblables. Et là l'expiation ne sert à rien, seul le changement d’opinion est utile. La question de liberté et de responsabilité ne peut s’y rattacher que si l'individu a un développement psychique suffisant pour que, quand il prend ses décisions, il ait en vue les conséquences de ses actes pour lui et pour les autres.
actions volontaires, et c’est pour cela qu’elles ne nous paraissent pas susceptibles d’être soumises au calcul. Les organes des animaux inférieurs réagissent d’une façon relativement plus régulière et plus simple aux excitations. Toutes les circonstances qui entrent en jeu paraissent presque rassemblées en un seul point de l’espace et du temps, et l’on a très facilement ici l’impression d’automatisme. Pourtant, si l’on observe av<ec plus de soin y on découvre ici encore des différences individuelles , les unes innées , Jes autres acquises . On constate de grandes différences dans la mémoire des animaux qui n’apparliennent pas au même genre ou à la même espèce. Les différences sont plus faibles entre individus de même espèce.
Le fait que nous autres hommes sommes portés à nous considérer comme quelque chose de si complètement différent des animaux, dont l’organisation est la plus simple, provient uniquement de la complication et de la variété des manifestations de notre vie pS) chique par opposition à celle de ces animaux La mouche, dont les mouvements paraissent déterminés et guidés immédiatement par la lumière, l’ombre, l’odeur, etc., se repose toujours à la même place du visage après qu’on l’a chassée dix fois. Elle ne peut s’arrêter avant de tomber frappée sur le sol. Le mendiant, en quête du sou qui doit assurer sa vie quotidienne, dérange avec insistance le bourgeois sans souci et inerte dans son repos, jusqu’à ce qu’on le chasse a\ec une in-
ÉTUOE PSYCHOPHYSIOLOGIQUE 4i
jure violeote : ce ne sont tous les deux que des automates un peu moins simples.
Ce qui est bien déterminé, régulier, automatique, est le trait fondamental de la conduite des animaux et des hommes; mais, dans les deux cas, nous l’observons à des degrés si différents de complication et d’évolution que nous pouvons croire à deux ordres de motifs tout à fait distincts. Pour comprendre notre propre nature, il importe beaucoup que nous poursuivions ce caractère déterministe aussi loin que nous le pourrons. La constalation d’une absence de règle n’est, en eilet, intéressante, ni pratiquement, ni scientifiquement. Le progrès et la lumière ne se manifestent que dans la découverte d’une loi , pour des choses qu’auparavant on croyait dénuées de toute règle. L’hypotlièse d’une âme, agissant librement et sans loi, sera toujours difficile à réfuter parce que l’expérience montrera toujours un reste de faits non expliqués. Mais l’âme libre envisagée comme hypothèse scientifique , et toutes les études faites dans ce sens sont, à mon avis, des absurdités méthodologiques ,
11 y a chez les hommes quelque chose qui nous apparaît spécialement comme libre, arbitraire et pouvant être soumis au calcul : c’est un voile léger qui Hotte comme un souffle, comme un brouillard, et nous cache l’automatisme. .Nous voyons les hommes, pour ainsi dire, de trop près. L’image est surchargée d’un trop grandnombre.de détails embarrassants et cjui ne s’expliquent pas immédiatement. Si nous pouvions observer les hommes de plus loin,
42 LA CONNAISSANCE ET l’eRREUR
à vol d’oiseau, de la lune, les plus fins détails disparaîtraient avec les influences tenant aux souvenirs individuels, et nous ne verrions que des hommes qui, très régulièrement, grandissent, se nourrissént et se reproduisent. Mais nous avons à notre disposition une méthode d’observation qui efface et ignore à dessein ce qui est individuel pour ne s’attacher qu’aux circonstances les plus essentielles, à celles dont la dépendance mutuelle est la plus forte : c’est la statistique . En fait, les actes libres des hommes s’y montrent d’une régularité aussi bien déterminée que n’importe quel phénomène végétatif ou mécanique pour lequel personne ne pense jamais à une influence psychique, à' l’influence d’une volonté. Le nombre des mariages et des suicides annuels dans un pays varie aussi peu, ou même moins que le nombre des naissances et des décès naturels. Et cependant, pour les premiers la volonté intervient beaucoup, et pour les derniers, pas du tout. Mais si, parmi tous les éléments intervenant dans ces phénomènes pris en % masse, il y en avait un seul qui ne fut pas soumis à une règle , il n’y aurait plus alors de règle générale visible dans l’ensemble des cas.
On a toujours et partout cherché à figurer des êtres vivants par des automates et des machines, et on s’est efforcé de les expliquer de la sorte, au moins en partie. Citons seulement la colombe volante d’Archytas de Tarente et les canards de Vaucanson. Mais Inintelligence ne peut pas être remplacée de cette façon simple et mécanique.
ÉTUDE PSYCHOPHYSIOLOGIQUE
Les êtres vivants sont des automates sur lesquels tout le passé a exercé une influence; ils se modifient encore continuellement au cours du temps, naissent d’autres êtres auxquels ils sont semblables et peuvent à leur tour en engendrer de pareils.
C’est une tendance naturelle de chercher à imiter, à reproduire ce que l’on a compris. Le succès de l’entreprise donne la mesure dans laquelle on avait compris. Si noqs considérons t’avantage que la fabrication moderne des machines a tiré de la construction des automates, si nous considérons les machines à calculer, les appareils de contrôle, lès distributeurs automatiques, nous sommes en droit d’attendre des progrès plus considérables encore.
A notre point de vue, nous n’avons aucune raison de nous occuper davantage de l’opposition entre le physique et le psychique. Seule peut nous intéresser la connaissance de la dépendance mutuelle des éléments . Que cette dépendance soit fixe , bien que compliquée et difficile à découvrir, notre raison nous la fait supposer à V avance au début de notre étude. Toute l’expérience antérieure à nous, nous pousse à faire cette supposition ; tous les nouveaux résultats de la science la corroborent; cela ressortira d’ailleurs encore plus nettement des études de détails qui vont suivre.