CHAPITRE III
Mémoire, reproduction et association
Un fait sensible, formé des éléments A, B, C, D, évoque le souvenir d’un fait sensible antérieur, formé des éléments A, K, L, M, c’est-à-dire que ce dernier fait est reproduit . Puisque, en général, cela n’entraine pus la reproduction de K, L, M, par B, C, D, nous pensons naturellement que cette reproduction est amenée par l’élément commun A et dérive de lui. A la reproduction de A se rattache et s’associe celle des éléments K, L, M, simultanément (contiguïté dans de temps) offerts à nos sens auparavant, soit directement avec A, soit avec d’autres éléments dé|à reproduits. Cette unique loi de l’a$sociation intervient toujours.
L’association a une grande importance biologique. C’cïd sur elle que reposentioules les adaptations psychiques du milieu, toutes les expérieuces vulgaires, et même toules les expériences scientifiques. Si le milieu où vivent des êtres ne se composait pas de parties demeurant au moins à peu près
constantes, ou bien ne se laissait pas décomposer en éléments qui se répètent périodiquement, l’expérience serait impossible, et l’association inutile. C’est seulement parce que un bruit, toujours le même, annonce à l’avance l’approche de l’ennemi ou la. fuite de la proie, que la représentation associée peut servir à provoquer les mouvements correspondants de fuite ou d’attaque. Une stabilité approximative rend l’expérience possible et inversement, si l’expérience est réellement possible, nous pouvons conclure à la stabilité du milieu. Le succès justifie notre hypothèse de la- stabilité, introduite méthodiquement pour édifier la science .
L’enfant nouveau-né est, comme un animal d’organisation inférieure, réduit à ses mouvements réflexes. D’une façon innée, il a l’instinct de téter, de crier quand il a besoin d’aide, etc. En grandissant, il acquiert les premières et les plus simples expériences par association, comme les animaux supérieurs. Il apprend à éviter comme douloureux le contact de la flamme et le choc d’un corps dur ; il apprend à rattacher l’idée de saveur à la pomme qu’il voit, etc. Mais bientôt, par la richesse et la finesse de son expérience, il laisse tous les animaux loin derrière lui.
Il est très instructif d’observer la formation des
associations sur de jeunes animaux, comme C. L,
Morgan l’a fait systématiquement sur de petits
poussins et canetons éclos dans une couveuse. Quel-
ques heures après l’éclosion, les poussins sont déjà doués de mouvements réflexes convenablement ap-
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propriés. Ils courent, becquètent les objets qu’on leur offre et les atteignent avec sûreté. On voit môme de petits perdreaux se sauver couverts encore en partie de la coquille de l’œuf. Au début, les petits poussins becquetaient tout, les caractères imprimés sur une feuille de papier, leurs propres pattes, leurs propres excréments. Mais dans ce dernier cas, le poussin rejetait aussitôt l’objet de goût mauvais, secouait la tête et nettoyait son bec en l’aiguisant sur le sol. L’animal agissait de même quand il avait saisi une abeille ou une chenille de goût désagréable. Mais il cessait bientôt de becqueter les objets qui ne lui étaient pajs utiles. Les poussins ne font pas attention à un vase qui contient de l’eau, mais ils y boivent dès que, par hasard, en courant, ils y ont mis les pattes.
Les façons d’agir des poulets et des canards sont innées chez les jeunes animaux ; ils les mettent en pratique sans aucun enseignement. Ëlles sont préparées par le mécanisme des mouvements, et il en est de même des cris. On distingue chez les poussins le cri du bien-être, quand ils se blottissent frileusement dans la main qu’on leur tend, le cri de l’effroi à la vue d’un gros scarabée noir, le cri de la solitude, etc. Chez ces animaux, l’établissement de certaines associations est mécaniquement préparé et inné, il peut être grandement favorisé et facilité par une disposition anatomique; néanmoins les associations elles-mêmes ne sont pas innées , mais doivent être acquises par expérience personnelle .
Pour que ceci soit tout à fait exact, il faut n’appli-
quer le terme d’« association » qu’à des représentations (conscientes). Si nous entendons par là, dans un sens plus large, qu’un phénomène organique en provoque un autre, qui a déjà eu lieu en même temps, la limite entre ce qui est inné (héréditaire) et ce qui est acquis par l’individu sera très difficile à tracer, et c’est bien ainsi qu’il faut que cela se passe pour que les acquisitions de l’espèce puissent être augmentées ou modifiées par l’individu.
De petits poussins élevés dans la couveuse ne font pas attention au gloussement de la poule et ne craignent ni le chat ni la buse. S’il est vrai que de tout petits chats encore aveugles félissent réellement, quand ils sont saisis par une mspn qui vient de caresser un chien, il faut tenir cette manifestation pour un réflexe de l’odorat. Les apparitions inaccoutumées effraient d’ailleurs facilement de jeunes animaux. Ainsi de jeunes poulets que l’on a nourris de petits vers avalent aussi de petits flocons de laine, mais restent inquiets devant un gros flocon. Chez beaucoup d’animaux, la crainte de ce qui est inaccoutumé et surprenant paraît même être un des principaux moyens de défense.
Chez les animaux très développés on peut percevoir d’une façon plus frappante encore la formation des associations, et en constater en même temps la solidité.
Je vis une fois un jeune chien de chasse de mon père fouiller furieusement une fourmillière, mais aussitôt frotter d’une façon désespérée son museau sensible avec ses pattes. A partir de ce jour, il res-
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peela soigneusement le domicile des fourmis, autre fois, comme son empressement exag importun et persistant troublait mon travail, ji claquer avec grand bruit un livre devant son Il se retira effrayé, et depuis lors, il me suff de saisir un livre pour faire cesser toute impo nité. A en juger par le jeu de ses muscles pen< son sommeil, ce chien devait avoir une imag lion très vive lorsqu’il rêvait. Une fois qu’il mait tranquillement, je lui mis sous le nez un| morceau de viande : au bout d’un instant comn «.■ait un jeu très actif des ailes du nez, Une d( minute plus tard, le chien s’éveillait, happai morceau et se rendormait tranquillement.
Je pus me convaincre aussi de la persistance associations chez le chien. Rentrant sans attendu à la maison paternelle, dans l’obscuril la nuit et après neuf ans d'absence, je fus reçu le chien avec un aboiement furieux; mais un appel me suffit pour obtenir de suite l’accuei plus amical. Après cela, je ne liens pas pour exagération poétique l’histoire du chien d Uly
On ne saurait exagérer l’importance qu’a pour h veloppcment psychique la comparaison d’un fait sensible A, B, C,D avec un autre fait sensible A. K.L,M, reproduit mentalement. Ces différentes lettres peuvent d’abord indiquer des complexes entiers d’éléments. A sera, par exemple, un corps que nous avons une fois rencontré avec B, C, D, et que nous trouvons maintenant avec K, L, M, un corps qui se déplace sur un certain fond et qui par là même est
reconnu comme une combinaison particulière relativement indépendante. Donnons maintenant aux différentes lettres la signification d élémenls différents (sensations). Nous apprenons alors à les connaître comme des parties autonomes constitutives de nos impressions. L’orangé A ne se trouve pas seulement dans une orange, il se trouve aussi dans un morceau d’étoffe, une fleur ou un minéral, c’està-dire dans des complexes différents. D’ailleurs, tout comme Y analyse, la combinaison, elle aussi,
repose sur l’association: A sera par exemple l'aspect
visuel d’une orange ou d’une rose, et K signifiera, dans le complexe reproduit , la saveur de l’orange ou le parfum de la rose. Nous associons aussitôt à l’image visuelle nouvelle , les propriétés déjà éprouvées auparavant.
Les représentations que nous avons des choses de notre entourage ne correspondent donc pas exactement aux impressions actuelles; elles sont, en général, beaucoup plus riches. Il y a des faisceaux de représentations associées qui proviennent de faits antérieurs, s’entre-mêlent aux sensations actuelles et déterminent notre conduite beaucoup plus largement que ces dernières seules ne pourraient le faire. Nous ne voyons pas seulement une boule orange, mais nous croyons percevoir un corps mou, parfumé, rafraîchissant et de saveur acide. C’est pour cela que nous pouvons, à l’occasion, être trompés par une boule de bois jaune. Avec la durée , de notre vie, augmentent la multiplicité et la ( richesse de notre expérience sensible, ainsi
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que le nombre et la varié té des liaisons associatives. Et par là se produisept à la fois une décomposition progressive de cette expérience en ses éléments constitutifs et une formation progressive de nouvelles synthèses à partir de ces éléments. Quand la vie intellectuelle est formée, nous pouvons aussi retenir, comme des faits sensibles, des complexes de représentations associés entre eux et se reproduisant mutuellement. Dans les complexes de représentations eux-mêmes, interviennent de nouvelles analyses et de nouvelles synthèses, comme nous le montrent tous les romans et tous les travaux scientifiques, et comme tout penseur peut l’observer sur lui-même.
Bien que l'on ne puisse trouver qu’un seul principe de reproduction et d’associatioh, le principe de simultanéité , le cours des idées prend néanmoins, dans divers cas, un caractère très différent. Pendant la vie, la plupart des représentations se sont associées à beaucoup d’autres, et ces associations, orientées dans diverses directions, interfèrent et s’affaiblissent réciproquement. Peuton dire où et quand on a employé, vu employer au appris à connaître une lettre déterminée, un mot, un concept, une façon de calculer ? Plus on les a employés souvent, et plus on est familiarisé avec eux, moins on est en état de répondre. Le mot Schmidt est, même avec cette orthographe définie, lié de tant de façons aux spécialités et aux professions les plus variées, qu’il ne peut évoquer aucune association. Selon la direction actuelle de
mes pensées, selon la nature actuelle de mon travail, il peut me rappeler un philosophe, un zoologiste, un historien, un archéologue, un constructeur de machines, etc. On peut même observer cela pour des noms très rares. 11 m'est souvent arrivé de passer près d’une, affiche d’extrait de viande Maggi et pourtant de ne songer qu’une seule fois à l’auteur de même nom d’un livre de mécanique intéressant pour moi: je pensais alors à la physique. De même, la couleur bleue d’une étoffe pourra à elle seule ne rien suggérer à un adulte, tandis qu’elle rappellera peut-être à l’enfant le bluet qu’il a ' cueilli hier. Le nom de Paris peut me remettre en esprit les collections du Louvre, les physiciens et les mathématiciens célèbres de cette ville, ou encore ses fins restaurants, selon mes dispositions actuelles.
Considérons maintenant quelques types du cours des idées. Si, sans plan, ni but, tout à fait à l’abri des dérangements extérieurs, par exemple par une nuit d’insomnie, je me laisse aller tout entier à mes pensées, j’arrive à tout embrouiller. Des situations tragiques et comiques, ressouvenirs ou inventions, alternent avec des idées scientifiques et des plans de travail, et il serait bien difficile de déterminer les petites contingences qui ont déterminé cette « libre imagination ». Les idées ne se succèdent guère autrement lorsque deux ou plusieurs personnes causent ensemble, sans contrainte, sauf qu’ici les pensées de plusieurs indi- . vidus s’influencent réciproquement. Les sauts
52 la connaissancb bt l’erreur
étonnants et les retours de la conversation amènent souvent avec surprise la, question : mais comment en sommes-nous venus là ? La fixation des pensées par des paroles exprimées à haute voix et la présence de plusieurs observateurs facilitent ici la réponse, qui ne fait que rarement défaut.
En rêve, les idées prennent les chemins les plus surprenants. Mais le fil de l’association est dans ce cas tout particulièrement difficile à suivre, en partie parce que les souvenirs que laisse le rêve sont incomplets, en partie aussi, parce que les 'légères sensations du dormeur sont souvent une cause de i rouble.
Des situations vécues, des formes vues, des mélodies entendues en rêve offrent souvent des bases très importantes à la création artistique ; mais le savant ne peut rattacher ses pensées à des rêves que dans des cas extrêmement rares.
La solution d’un logogriphe ou d’une énigme, celle d'un problème de construction géométrique ou technique, celle d’une question scientifique ou bien encore l’exécution d’un projet artistique exigent un mouvement cfiidées, lait dans un but dêlerminé. On cherche là quelque chose de nourecm , quelque chose qui, pour le moment, n’est encore que partiellement connu. Ce mouvement d’idées, qui ne perd jamais- de vue le but plus ou moins défini, est ce que nous appelons réflexion. S’il y a devant moi une personne qui me propose une énigme ou un problème, ou si je suis assis à mon bureau, sur lequel je vois des traces de mes
travaux en cours, par là-même s’impose à moi un ensemble de sensations qui ramènent toujours mes pensées vers le but et les empêchent de vagabonder au hasard. En soi, cette limitation extérieure des pensées n’est pas à négliger. Si, occupé à un travail scientifique, je finis par céder à la fatigue et je m’endors, ce guide extérieur, qui me pousse vers le but, me manque aussitôt; mes idées se dispersent et abandonnent la route convenable. C’est bien pour cela que l’on trouve si rarement en rêve' la solution des problèmes scientifiques. Mais si l’intérêt involontaire, qui s’attache à la solution d’une question, est suffisamment intense, ces guides extérieurs sont tout à fait inutiles. Toutes les pensées, toutes les observations ramènent naturellement au but, parfois même pendant le rêve.
Quand on réfléchît, l’idée qu’on cherche doit remplir certaines conditions. Elle doit résoudre une énigme ou un problème, rendre possible une construction. Les conditions à remplir sont connues, l'idée qui les remplit ne l’est [»as.
Pour expliquer le mode de mouvement des pensées qui mène à trouver ce qu’on cherche, prenons l’exemple d’une construction géométrique simple. La forme du processus est, en eilet, la même dans tous les cas que nous envisageons ici, et il nous suffira d-un seul exemple j our les faire comjrendie tous : soient deux droites rectangulaires« ô. coupées obliquement par une troisième c; dans le triangle ainsi constitué, on propose d’inscrire un carré, dont deux sommets se trouvent
LA CONNAISSANCE ET l’bRREUR
activement sur a et sur b , dont le troisième au point de rencontre de a et b et. le quatrième, c. Nous cherchons à nous imaginer en place des rés qui remplissent ces conditions. Si nous
nous un carré quelconque, ayant un sommet point de rencontre de a et b, et deux côtés, gés respectivement suivant a et suivant b , trois imets satisfont immédiatement aux conditions ncées. Le quatrième sommet ne tombe) pas ctement sur c, il est en dehors ou en dedans triangle en question. Si, par contre, on prend itrairement un sommet sur c, et si l’on complète rectangle en abaissant de ce point des perpenjlaires sur a et 6, le rectangle qu’on obtient st, en général, pas un carré. Mais on voit que ! peut passer d’un rectangle à grands côtés ver-
ticaux à un rectangle à grands côtés horizontaux, en faisant varier la position du sommet pris sur c, et que, dans l’intervalle, il doit se trouver un rectangle dont les côtés sont égaux* On peut ainsi, dans la série des * rectangles inscrits, chercher le carré avec toute l’approximation désirée. Il y a un autre moyen. Si on part d’un carré, dont le quatrième sommet soit à l’intérieur du triangle, et si on imagine qu’il grandisse jusqu’à ce que ce sommet tombe à l’extérieur, il faut bien qu’à un certain moment, cè sommet se soit trouvé sur la droite c. Et on pourrait chercher, avec toute l’approximation désirable, dans la série des carrés, celui qui est de la grandeur voulue. Ces essais et ces tâtonnements précèdent naturellement la solution complète. La pensée vulgaire peut se contenter d’une solution approchée, suffisante dans la pratique. Mais la science exige la solution la plus courte, la plus générale et la plus claire. Nous obtenons cette solution, en partant de la considération des rectangles et des carrés, et en nous souvenant que tous les carrés inscrits ont pour diagonale commune la bissectrice de l’angle formé par les droites a et b : nous pouvons immédiatement compléter le carré cherché, à partir du point de rencontre de la bissectrice avec la droite c.
Si simple que soit cet exemple, choisi à dessein, il met cependant en pleine lumière ce qui est essentiel dans toute solution de problème, Yexpérimentation avec des pensées *, avec des souvenirs , et montre clairement l’identité qui existe entre la
’eRrbur
solution d’un problème cl lasolution d’une L’énigme est résolue par une représentât!
sédaut des propriétés correspondantes au tions.4, B, C... L’association nous fournil d' de représentations pour la propriété .4, propriété B, etc. L’élément (ou les élément:
tenant à toutes les séries, où toutes ces t croisent . est la solution du problème. Voili du processus de représentations qu'oii réfle-rion.
Ce qui précède met hors de doute l’im) que présentent pour toute la vie psychique 1< des souvenirs de faits sensibles que l’on pet duire et associer, et montre en même temp:
recherches psychologiques et physiologie peuvent être séparées l’une de l’autre, ] déjà dans les éléments de la vie, le physiq psychique sont unis de la manière la plus él
La po:-sibilité de reproduire et dassoi idées forme aussi la base de lacorwcience. 0 quelque peine à nommer conscience l’e ininterrompue d'une impression invariable, disait déjà : tien lire souper idem et non se idem recidunt. On ne peut voir non.
qu’ajouterait, l’hypothèse d’une énergie dilïérento de toutes les autres énergies ph « l’encrgie de la conscience ». Cette supposition serait inutile et sans rôle en physique, et ne ferait pas mieux comprendre quoique ce soit eu psychologie. La conscience n’est pas une qualité particulière (psychique), ou une classe de qualités qui sc
distinguent des qualités physiques; elle n’est pas non plus une qualité particulière qui doive s’ajouter aux qualités physiques pour rendre conscient ce qui ne l’est pas. L’introspection, aussi bien que l’observation d’autres êtres vivants auxquels nous devons , atiribuer une conscience analogue à la nôtre, nous apprend que la conscience a ses racines dans la reproduction et V association^ et que le niveau de la conscience va de pair avec la richesse, la facilité, la rapidité, la vivacité et l’ordonnance de ces fonctions. La conscience ne consiste pas dans une qualité spéciale, mais dans une liaison spéciale de qualités données. Il ne faut pas chercher à expliquer la sensation. Elle est quelque chose de si simple et de si fondamental qu’on ne peut réussir au moins aujourd’hui, à la ramener à quelque chose de plus simple encore. La sensation isolée n’est d’ailleurs ni consciente ni inconsciente. Elle devient consciente, quand elle prend sa place dans les, événements du présent.
Tout trouble de la reproduction et de l'association est un trouble delà conscience, et celle-ci peut présenter tous les degrés, depuis la clarté parfaite jusqu’à l’inconscience absolue de l’individu qui dort sans rêves, ou qui est tombé en faiblesse. Tout trouble temporaire ou durable de la coordination des fonctions cérébrales est en môme lemps un trouble temporaire ou durable de la conscience. Des faits empruntés à l’anatomie comparée, à la physiologie, à la psychopathologie, nous forcent à admettre que l’intégrité des hémisphères cérébraux
LA. CONNAISSANCE ET l’eKREUR
est la condition nécessaire de l’intégrité de la conscience. Diverses régions de V écorce cérébrale , reçoivent et gardent les traces de diverses excitations sensorielles ; il y a des régions déterminées pour les sensations visuelles, d’autres pour les sensations acoustiques, d’autres pour les sensations tactiles, etc. Ces différents champs corticaux sont reliés entre eux d’une façon multiple parles fibres d'association. Tout arrêt dans les fonctions d’une région quelconque de l’écorce cérébrale, et toute rupture d’une liaisoh entraîne des troubles psychiques.
Par exemple, d’idée d’orange est extraordinairement compliquée. Forme, couleur, saveur, parfum, consistance, etc., y sont étroitement unis d’une façon particulière. Si j’entends le nom « orange », la succession de ces sensations acoustiques amène comme au bout d’un fil le faisceau de ces représentations. Ajoutez-y que le mot entendu appelle le souvenir des sensations que l’on éprouve en le prononçant, le souvenir des mouvements que l’on fait pour l’écrire, et l’image visuelle du mot écrit ou imprimé. S’il y a aussi dans le cerveau, un champ spécial optique, un champ spécial acoustique, un champ spécial tactile, des phénomènes particuliers doivent entrer en scène quand un de ces champs est exclu, que sa fonction est supprimée, qu’il n’est plus associé aux autres champs. En fait, on a observé de tels phénomènes. Si le champ optique ou acoustique fonctionne encore, tandis que ses liaisons associatives avec d’autres champs importants sont supprimées, il se produit une « cécité psychique »
ou une « surdité psychique » que Munk a observées chez des chiens après des opérations portant sur le cerveau. Ces chiens voient mais ne comprennent plus ce qu'ils voient; ils ne reconnaissent plus Pécuelle, le fouet, le geste qui les menace. Dans le cas de « surdité psychique », le chien entend , mais ne reconnaît plus Pappel familier, ne le comprend pas. Les observations des physiologistes sont confirmées ou complétées par celles des psycho pathologistes. L'étude des troubles du langage est sur ce point particulièrement féconàe. La signification d'un mot consiste dans la masse des associations que ce mot. éveille, et son emploi correct repose inversement sur la présence de ces associations. Des troubles apportés à ces associations doivent se manifester ici d’une façon frappante. Broca a reconnu l'importance du tiers postérieur de la troisième circonvolution frontale gauche pour le langage articulé ; le langage est perdu dans tous les cas où cette partie du cerveau est lésée. L'aphasie peut encore être causée par un grand nombre de lésions différentes. Le malade se souvient par exemple des mots en tant qu'imagés sonores, il peut les écrire et ne peut les prononcer malgré la mobilité de la langue, des lèvres, etc. ; l'image motrice du mot manque et n’est pas là pour déclancher les mouvements convenables. Les images optiques ou motrices de Y écriture peuvent manquer aussi (agraphie). 11 peut arriver aussi que le mot prononcé ou écrit ne soit pas compris et n'éveille aucune association : c'est ce qu’on a nommé surdité verbale ou cécité
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verbale: Lordat a observé sur lui-même ce cas surdité et de cécité verbales ; il a pu en rei compte après sa guérison. 11 décrit avec émô l’instant où, après de longues et tristes semaine regardait dans sa bibliothèque les mots « Hij cratis opéra » sur le dos d’un livré et où il piii nouveau les lire et les comprendre. D’après c énumération sommaire, incomplète et trop br il est déjà possible de se figurer combien de v de communication peuvent intervenir ici entre champs sensoriels et moteurs. Des troubles langage de moindre importance, tels que les la| de la parole et de l’écriture, apparaissent à las d’une fatigue ou d’une distraction momentan même chez des hommes tout à fait sains.
Voici encore un cas de perte de la mém visuelle qui n’est pas moins remarquable, dame tombe subitement, puis on la prend pour aveugle parce qu’elle ne reconnaît personne < son entourage. Mais, en dehors d’une diminu du champ visuel qui s’améliore peu à peu, l’i dent ne laisse comme trace que la perte di mémoire visuelle, dont la patiente est parfaiter consciente. Elle fait cette remarque caract tique : « Si j’en juge par mon état, l’homme plus avec le cerveau qu’avec l’œil; l'œil n’est le moyen de voir; car je vois tout clairemer distinctement mais je ne reconnais pas ce qu vois, et je ne sais pas ce que ce peut être ».
D’après les faits rapportés ci-dessus, on dire qu’il n’y a pas une seule mémoire, mais
la mémoire se compose d’un grand nombre de mémoires partielles, qui sont distincles l’une de l’autre et peuvent se perdre isolément. A ces mémoires partielles correspondent diverses parties du cerveau, dont quelques-unes sont déjà aujourd’hui déterminées avec une certaine précision.
Les amnésies périodiquement variables son!
remarquables au plus haut point. Après un long sommeil, une femme a oublié tout ce qu’elle avait appris. Il faut qu’elle réapprenne à lire, à écrire et à connaître son entourage. Quelques mois plus tard, elle retombe dans un profond sommeil.
Réveillée, elle se retrouve en possession de ses souvenirs de jeunesse, comme avant le premier sommeil ; mais elle a oublié tout ce qui s’est passé entre ses deux crises de sommeil. A partir de là. les deux états de conscience et de mémoire alternent périodiquement tous les quatre ans. 11 faut que les personnes qu’elle doit connaître d’une façon durable lui soient présentées dans les deux états.
A l’étatde veille, on se rappelle très diflicilement des rêves, même frappants, tandis que, inversement, pendant, le rêve, les circonstances qui accompagnent l’état de veille nous échappent la plupart du temps tout à fait. Par contre, les memes situations se répètent souvent en rêve. Il y a un passage continu de la séparation tranchée des différente états de conscience jusqu’à l’efTacement presque complet de leurs limites.
En somme, si, avec Hering, on attribue aux organismes la propriété de s’adapter de mieux en
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mieux aux circonstances qui se répètent, on reconnaît que ce que nous appelons habituellement mémoire est une manifestation partielle d’un phénomène organique général . C’est l’adaptation à des phénomènes périodiques , en tant qu’elle tombe dans le domaine de la conscience. Hérédité, instinct, etc., peuvent alors être considérés comme une mémoire dépassant l’individu.