LES APLOMBS
Le dictionnaire définit ce mot : une ligne perpendiculaire à l'horizon. En thèse générale, il indique la direction que suivent, dans leur chute à la surface de la terre, les corps sollicités par la gravitation. Dans l'étude extérieure des animaux, on l'applique à la disposition d'ensemble des membres considérés comme colonnes de soutien et comme agents de la locomotion. Il prend alors une signification plus large et moins absolue. En effet, la direction des membres sous le corps n'est pas une, mais diverse ; elle n'est pas toujours également favorable à la station et au mouvemeDt, dès lors elle est exacte ou défectueuse, et les aplombs sont beaux et réguliers, ou mauvais et vicieux. Le sens physique du mot s'est donc étendu à toutes les dispositions que la conformation individuelle, congéniale ou acquise, impose aux quatre membres. Malgré cela, le point de départ de l'étude est toujours la perfection, d'où il suit que la première chose à faire est de préciser les règles à l'aide desquelles on arrive d'une manière certaine à la détermination des aplombs réguliers à ce double point de vue : solidité de la machine qui représente l'animal en station, et parfaite exécution de ses mouvements.
Comme l'étude des allures, celle des aplombs n'a guère été faite encore que sur les solipèdes , ou plutôt sur le cheval , toujours choisi comme type parmi les animaux soumis à la domesticité ; nous lui appliquerons aussi les données qui vont suivre, mais les règles établies sont les mêmes pour tous; l'importance seule est moindre, bien qu'il ne soit pas complètement indifférent de trouver des aplombs réguliers chez le bœuf qui travaille.
Pour juger des aplombs d'un cheval, on doit le faire placer, c'est-à-dire maintenir en repos, les quatre pieds formant les quatre coins d'un rectangle qui représente la base de sustentation. Dans cette position, le poids du corps est également réparti sur chaque bipède latéral ; mais les membres antérieurs, plus particulièrement préposés au soutien, sont un peu plus chargés que les postérieurs, lesquels doivent être plus spécialement considérés comme agents de propulsion. L'équilibre est stable ou parfait quand le poids total de la masse est ainsi distribué ; et chaque membre, placé comme nous l'avons dit, se trouvant au milieu du cercle de tous les mouvements qu'il peut accomplir," se déplace aisément en tous sens, sans perte de temps et sans travail inutile.
Les aplombs doivent être examinés de face et de profil dans chaque bipède antérieur et postérieur.
Le membre antérieur est d'aplomb, 1° lorsqu'une ligne verticale, abaissée de la pointe de l'épaule jusqu'au sol, rencontre ce dernier un peu en avant de l'extrémité de la pince (fîg. 37, p. 54 de Y Atlas); 2° lorsqu'une verticale abaissée du point de l'avant-bras, comme l'indique la figure 38, même page, partage également le genou, le canon, le boulet, et vient gagner le sol à une certaine distance des talons ; 3° enfin lorsqu'une verticale abaissée de la partie la plus étroite de l'avant-bras, vu de face, partage tout le reste de l'extrémité en deux parties égales (fig. 39).
Le membre postérieur est d'aplomb, 1° lorsqu'une verticale, descendant de la pointe de la fesse (fig. 40, p. 56 de l' Atlas), rencontre la pointe du jarret et longe la face postérieure de l'extrémité avant d'arriver à terre ; et 2° lorsqu'une verticale, abaissée du milieu de la pointe du jarret, vu par derrière, partage également en deux moitiés latérales tout le reste du membre, comme dans la figure 41, même page.
L'aplomb est défectueux quand la direction des membres dévie des lignes que nous venons de déterminer, et chaque déviation prend un nom particulier.
Ainsi le cheval est dit sous lui du devant (fig. 42, p. 58 de \' Atlas) lorsque la pince du pied antérieur, s'éloignant de la petite distance marquée dans la figure 38, p. 54 de Y Atlas,
rapproche l'extrémité du centre de gravité, et sous lui du derrière (fig. 43, p. 58 de Y Atlas) lorsque le membre postérieur, engagé trop avant sous le corps, s éloigne de même de la ligne à plomb tracée dans la figure 40.
Le bipède antérieur est trop chargé dans le cheval qui est sous lui du devant : cet inconvénient, ajouté au défaut d'aplomb qui en est la conséquence, rend imminente la chute en avant.
Dans cette position du membre, l'angle formé par le paturon est très-aigu ; il en résulte une grande fatigue pour les tendons et pour les ligaments dont la traction est plus considérable tout à la fois au repos et dans l'action, en même temps que le poids à porter est accru en raison de la gravité de l'imperfection. Le cheval sous lui, toujours menacé de tomber, lève peu le pied antérieur, rase le tapis, suivant l'expression consacrée, et butte souvent. Il ne convient pas au service de la selle ; l'usage du trait lui est plus facile, surtout à une allure très-lente. Le poids du cavalier augmente les difficultés de la progression , puisqu'il porte principalement sur l'avantmain, tandis que le point d'appui offert par le collier suffit le plus souvent à préserver des chutes.
Le cheval qui est sous lui du derrière décharge l'avantmain à son profit, à son détriment, voulions-nous dire. Il augmente ainsi le travail du bipède postérieur, qui ne peut plus suffire au surcroît d'action qui lui incombe : son rôle change alors. En supportant plus qu'il ne devrait, il éprouve trop de fatigue, dans les jarrets notamment, qui réussissent bien encore à lancer le corps en haut, mais qui ne parviennent plus à le projeter assez loin en avant. Il y a donc moins de puissance dans l'arrière-main , ralentissement et raccourcissement dans les allures ; il y a moins d'effet utile pour une plus grande dépense d'actions.
La défectuosité opposée à celle-ci se retrouve également dans les deux bipèdes antérieur et postérieur ; elle prend les noms de campé du devant (fig. 44, p. 58 de Y Atlas), et campé du derrière (fig. 45, même page) ; elle porte les membres dans une direction tout autre. Le cheval est sous lui en rapprochant les extrémités du centre de gravité ; c'est en les éloi-
gnant de ce point qu'il se campe. Le sabot du membre antérieur est en avant de la ligne d'aplomb chez le cheval campé du devant ; la moitié du membre postérieur dépasse en arrière la verticale tracée dans la figure 40, chez l'animal campé du derrière. En se tenant sous lui , le cheval charge d'un poids plus élevé le bipède qui se trouve le plus engagé sous la masse ; en se campant, il allège le bipède qu'il éloigne de la ligne d'aplomb et du centre de gravité. Ces diverses positions sont plus acquises que naturelles ; l'animal les prend et en contracte accidentellement l'habitude lorsqu'il éprouve le besoin de venir au secours du bipède qui souffre : cela s'explique à merveille, puisqu'en se mettant sous lui, ou bien en se campant , il rejette sur le bipède non déplacé, non dévié de son aplomb normal, tout le poids dont u allège le bipède qui ne peut plus remplir toute sa tâche. Ces fausses directions ont leur cause essentielle dans ces douleurs plus ou moins vives qu'on qualifie de sourdes, et dont le siège est dans les tissus, dans les parties que renferme le sabot. En se plaçant sous lui, l'animal fait plus particulièrement porter le poids du corps sur la pince, c'est-à-dire sur la partie antérieure du pied, de manière à soulager les talons; c'est encore l'opposé qui se remarque chez le cheval qui se campe.
Le cheval campé, par cela seul qu'il souffre, est raccourci dans ses allures. L'instinct l'avertit qu'en diminuant l'intensité de l'impulsion qui doit le porter en avant, il affaiblira la violence du choc pour le pied arrivant à l'appui, et par conséquent la violence de la douleur qui doit survenir. En traitant les pieds, en les guérissant, on remédierait à cette défectuosité de l'aplomb qui enlève au cheval une partie de son activité et de sa valeur, en restreignant la forme du travail qu'il peut donner et en limitant la durée de ses services.
Le membre antérieur, vu de profil, présente deux autres déviations graves de la ligne d'aplomb. Celles-ci se localisent dans la région du genou , qui se porte ou en avant ou en arrière de la verticale. Dans le premier cas, le cheval est arqué ou brassicourt (fig. 46, p. 60 de Y Atlas) ; dans le second cas, on dit qu'il a le genou de mouton, le genou creux ou tffacè (fig. 47, même page). Dans l'une et l'autre dévia-
tion, la rectitude du membre, si favorable au soutien du corps, est rompue. L'arcure ôte beaucoup de solidité à la colonne en déterminant une poussée de la masse en avant. Cet inconvénient s'aggrave dans la marche, et menace surtout lorsque tout le poids qui incombe au bipède porte sur un seul membre. Pour contre-balancer l'effet de cette poussée, les extenseurs sont tenus à une action plus intense et plus durable. Le cheval est brassicourt de naissance ; dans ce cas, le membre antérieur ne porte, en général, aucune autre altération. Les chevaux de sang ou de race naissent souvent brassicourts, et cette disposition les conduit plus promptement à l'usure lorsqu'on en abuse. Pourtant ce défaut d'aplomb nuit peu à la beauté et à la rapidité des allures, tant que les puissances musculaires demeurent intactes. Pendant l'action il disparaît complètement, il ne se manifeste qu'au repos. Il n'en est pas de même du cheval arqué ; cette imperfection vient de l'excès du travail et coïncide toujours avec une altération correspondante des rayons inférieurs.
Le genou creux est toujours occasionné par une mauvaise constitution de l'articulation qui en forme la base. Le cheval qui porte cette défectuosité meut plus difficilement et plus laborieusement le membre. Les puissances qui doivent produire la flexion du genou sont violemment tiraillées, et sont bientôt ruinées par la fatigue et la souffrance. Il en résulte un ralentissement toujours plus grand dans l'action et des allures tout à fait disgracieuses. La race normande, les familles de chevaux particulières aux marais de la Vendée et du Poitou, présentaient ce vice d'aplomb à un très-haut degré, il y a vingt-cinq ans. Le croisement de ces races par le cheval de pur sang et ses dérivés bien choisis a très-fortement atténué ce défaut : il n'est plus ni aussi grave ni aussi général.
Pour en finir avec le membre vu de profil , il nous reste à parler du cheval bas-jointé et de celui qui est droit sur ses boulets. Chez le premier, la ligne d'aplomb tombe trop en arrière des talons (fig. 48, p. 60 de Y Atlas); chez l'autre, la verticale ou se rapproche trop des talons, ou même les traverse, comme dans la figure 49, même page. Dans le premier cas, l'inclinaison du rayon osseux reporte sur les parties ten-
dîneuses qui l'enveloppent un surcroît de charge qui ne tarde pas à déterminer des désordres profonds. Cette conformation donne plus de souplesse aux allures et plus de douceur aux mouvements, mais elle offre peu de résistance à la fatigue. Quand l'imperfection est moins accusée, le cheval est dit longjointe. L'excès de travail éprouve ce dernier presque autant que l'autre.
La direction verticale du paturon fait le cheval droit sur ses boulets, comme l'inclinaison exagérée de cette partie fait le cheval bas-jointé : par opposition à celui-ci , l'autre reste toujours court-jointé . Dans cette conformation , a-t-on dit avec vérité, l'appareil suspenseur du boulet est réduit à une fonction peu importante. Les rayons osseux supportent la plus forte part du poids de la masse ; les réactions sont dures, les allures sans élasticité ni élégance, et surtout l'usure est prompte. Il est rare, en outre, que cette imperfection ne s'accompagne pas de pieds plats et douloureux , en raison de la violence des chocs que le défaut d'équilibre des forces destinées à les amoindrir amène nécessairement. Ce vice rend le cheval trèsimpropre au service de la selle. Poussé à l'extrême, il constitue le cheval bouleté. Ce dernier est presque toujours arqué, et ne conserve guère de valeur, car il n'est plus capable de services considérables.
Voyons maintenant les diverses conditions de l'aplomb, le cheval étant vu de face ou par derrière.
La figure 39,- p. 54 de X Atlas, détermine la position régulière du membre antérieur, vu par devant ; mais cette position n'appartient qu'aux bonnes conformations : elle varie comme la structure, et devient défectueuse à plusieurs titres.
Le cheval est serré du devant quand les membres se trouvent en dédans de la ligne d'aplomb (fig. 50, p. 62): alors les pieds sont trop rapprochés l'un de l'autre ; la base de sustentation est rétrécie, et, dans l'action, l'animal est exposé à se couper, à se donner des atteintes assez profondes pour en boiter fréquemment. Dans le cheval trop large du devant, les membres s'écartent en dehors de la ligne régulière (fig. 51, même page) : les allures en sont alourdies, et l'animal se berce en progressant. Cette conformation plaît peu aux écuyers;
elle rend plus pénible ou plus fatigante la domination du cheval monté ; mais elle est très-rare. La plupart de nos races pèchent par le défaut contraire. La source de leur imperfection tient à l'étroitesse du thorax; la grande largeur de la poitrine n'est qu'un fait exceptionnel , si ce n'est dans le cheval de gros trait. Il faut alors la considérer comme une perfection ; il est très-désirable qu'elle se montre plus généralement sur le reste de la population chevaline du pays, au moins dans une certaine mesure.
Les deux déviations précédentes intéressent le membre considéré dans toute son étendue ; il en est d'autres qui se localisent et qui n'affectent que certaines régions. Ainsi la ligne d'aplomb peut tomber en dedans ou en dehors de la direction de la pince, sans qu'il y ait déviation, dans l'un ou dans l'autre sens, de l'extrémité qui alors est seulement contournée sur elle-même.
Si la pince est tournée en dehors, le cheval est panard (fig. 52, p. 62 de Y Atlas); il est cagneux quand la déviation a lieu dans le sens contraire (figure 53). La panardise fait que le poids du corps porte principalement sur le quartier interne de la surface plantaire du sabot et fatigue cette région déjà plus faible que l'autre, ainsi que les articulations phalangiennes du même côté. Cette inégale répartition, sur le pied , de la masse à supporter nuit sans aucun doute à l'ac- * tion du membre. Dans la progression, le pied ainsi contourné est jeté* en dehors par le fait même de sa direction, et le cheval panard billarde. L'allure ne perd pas seulement de sa régularité et de sa grâce, le pied peut atteindre et blesser le membre opposé, et les mouvements sont raccourcis. Dans le cheval cagneux les effets sont inverses et les inconvénients à peu près égaux : seulement, au lieu de frapper, pendant la marche, la partie supérieure et interne du canon avec l'éponge du fer, comme le panard , c'est avec la mamelle proéminente que le pied cagneux détermine, à la surface interne du boulet opposé, des lésions souvent fort graves, par l'action incessante de leur cause; et c'est là précisément le plus grand inconvénient de ces deux vices d'aplomb.
Bien que la déviation qui constitue le cheval panard ou
cagneux puisse appartenir à tout le membre, à partir du coude, rentré dans le cheval panard et porté en dehors dans l'animal cagneux , elle peut aussi ne provenir que des rayons inférieurs de l'extrémité.
Enfin le genou peut aussi s'écarter de la ligne d'aplomb en dedans et en dehors. Porté eh dehors, il est dit cambré (fig. 54, p. 64 de Y Atlas); porté en dedans, il prend le nom de genou de bceuf. Le premier de ces défauts d'aplomb est très-rare. L'autre, plus commun, coïncide toujours avec la direction de la pince en dehors. Il détermine une inégale répartition du poids du corps sur les différentes parties de l'articulation, occasionne des tiraillements continuels des ligaments qui la consolident, décompose la direction des forces destinées à concourir à ses mouvements, et finalement vicie ses allures. Il en est de même du membre cambré. Toutefois, on tire encore d'assez bons services du cheval à genoux de bœuf lorsqu'on le tient exclusivement à l'allure du pas et lorsqu'on spécialise son application au tirage des lourdes charges. Cette conformation ne nuit même pas au limonier.
Le cheval peut être panard ou cagneux du derrière comme du devant, dit M. Lecoq dans son excellent Traité de Uextérieur du cheval, dont nous nous sommes beaucoup aidé pour la composition de cet article, et ces défauts peuvent aussi provenir de la partie inférieure du membre seulement , ou en même temps des rayons supérieurs. Dans ce dernier cas, le cheval panard a les pointes des jarrets rapprochées lune de l'autre, et on le dit clos du derrière ou crochu (fig. 55, p. 64 de Y Atlas) , tandis que le cheval cagneux a les pointes des jarrets écartées, ce qui le fait qualifier ouvert du derrière (fig. 56, même page).
Le cheval peut aussi être ouvert ou serré du derrière comme du devant, sans qu'il y ait déviation des rayons inférieurs des membres, et les défauts d'aplomb du boulet ne présentent pas dans le membre postérieur d'autres effets que ceux que nous avons précédemment étudiés en parlant du bipède antérieur.
La plupart de ces imperfections, qui déprécient toujours à un haut degré l'animal qui les porte, ont leur origine dans
la faiblesse native, dans une mauvaise hygiène en général, c'est-à-dire dans l'insuffisance des aliments et dans l'oubli des judicieuses attentions. Les jeunes sujets qui montrent des dispositions aux vices d'aplomb doivent être substantiellement nourris et jouir d'une liberté bienfaisante. L'exercice en bon air et une nourriture généreuse sont des moyens efficaces contre toutes déviations des membres; ils fortifient les os et les ligaments qui entourent et contiennent les articulations : celles-ci sont alors arrêtées dans leurs écarts et ramenées à leur direction normale. Chez le cheval fait, on prévient quelques défectuosités d'aplomb en prenant grand soin des pieds, en apportant beaucoup d'attention à la ferrure, en n'abusant pas trop des animaux d'une nature un peu faible ou trop pauvrement nourris. Parer les pieds des poulains une fois au moins tous les deux mois, et le faire judicieusement, est un autre moyen très - utile pour prévenir de fâcheuses déviations ou pour remédier à celles qui auraient tendance à se fixer.