DES ATTITUDES ET DES MOUVEMENTS SUR PLACE
Ce sont encore des actions produites par l'appareil locomoteur. Bien qu'elles n'aient pas une importance égale à celle des allures, elles méritent pourtant une sérieuse attention.
A. Les Attitudes.
On a donné ce nom aux diverses positions que les animaux prennent sur place, soit dans la station debout, soit dans le coucher.
La façon habituelle de se poser, ou plutôt de se tenir, peut donner de précieuses indications sur la condition actuelle du sujet qu'on observe ; car les attitudes sont différentes suivant les caractères, le tempérament, la conformation, l'état de fatigue ou d'usure, de santé ou de maladie, de viduité ou de plénitude de l'estomac , de veille ou de sommeil. L'expérience apprend bien vite à distinguer ces diverses situations.
Les animaux ardents, vifs, bien portants, reposés, se tiennent autrement que les bêles apathiques, molles, souffreteuses, épuisées parle travail ou la misère. Des définitions ou des descriptions à ce sujet seraient inutiles et oiseuses. La seule chose à dire ici , c'est l'intérêt qui s'attache à la connaissance des attitudes naturelles à chaque individu, afin de tirer profit de toutes les positions inaccoutumées ou insolites, lesquelles pourraient être des indices de souffrance nécessitant attention et remède.
Cette observation s'étend à tous les animaux en général. La condition particulière du cheval appelle des considérations
plus spéciales. En ce qui le concerne, les attitudes ont une importance égale à la nature des services nombreux et variés qu'on lui demande. Régulières ou défectueuses, ses attitudes ont une signification très-marquée : ipso facto, elles trahissent des défauts plus ou moins prononcés ou décèlent des qualités fort appréciables. Pour faire valoir le cheval, on cherche à atténuer, à masquer les premières par des positions apprises et forcées. Il ne faudrait pas s'y laisser prendre. A l'article Aplombs, auquel le lecteur voudra bien se reporter, nous avons déjà traité ce sujet que nous allons compléter en quelques mots.
Les quadrupèdes tiennent debout librement ou d'une manière forcée. Nous avons dit ailleurs {voy. Aplombs) ce qu'est la station forcée. Dans la station libre, l'animal ne répartit pas également sur chaque extrémité le poids de son corps. Le plus souvent, presque toujours môme, l'un des membres est au repos : alors toute la masse est supportée par les trois autres qui, tour à tour, ont leur période de soulagement. Il arrive aussi que le poids du corps soit rejeté plus ou moins complètement et alternativement, tantôt sur un bipède, tantôt sur un autre.
Le membre ou le bipède qui reviendrait le plus souvent au repos témoignerait d'une plus grande fatigue ou de souffrances dont il y aurait lieu de rechercher la cause. [Voy. Boiteries.) D'ailleurs, dans le repos naturel, il n'y a qu'une simple flexion de tous les rayons du membre par suite de laquelle le corps est abaissé de ce côté; cependant le pied n'est pas très-éloigné de son point d'appui ordinaire. Quand l'animal souffre, au contraire, l'extrémité est presque toujours déviée, le plus souvent en avant de la ligne aplomb, afin de prévenir l'aggravation de douleur que déterminerait le poids du corps. Le membre antérieur, posé loin de son congénère, montre, suivant une expression vulgaire, le chemin de Saint-Jacques ; celui de derrière, fortement engagé sous le centre de gravité, présente le boulet aussi complètement avancé que possible hors de la ligne ordinaire.
Nos grands animaux dorment debout, mais le plus ordinairement couchés. De tous, le cheval est celui qui jouit de
la manière la plus large de la faculté de conserver la station active pendant le sommeil. Il est des chevaux qui ne se couchent jamais ; il en est ainsi de quelques ânes et de quelques mulets : c'est néanmoins l'exception. Nos autres quadrupèdes ne se dispensent guère de prendre la station passive, soit pour se reposer, soit pour se livrer au sommeil. Le bœuf même est plus fréquemment couché que debout, etpresque toujours du côté gauche.
L'attitude droite que conservent les animaux pour dormir peut être considérée comme un état intermédiaire entre l'inactivité et l'exercice de la contraction musculaire ; elle procure le repos et rétablit les forces motrices qui ont été affaiblies, moins complètement cependant que la position dans laquelle, étant couché , le corps repose de toute sa longueur sur le sol , soutenu par celui-ci, sans aucun effort de la part de l'animal.
Tranquille, abandonné à lui-même, et, comme le cheval éveillé, libre de ses attitudes, celui qui dort debout ne se porte jamais sur les quatre membres en même temps ; il en a toujours un au repos. Mais plus il est fatigué et moins longtemps il conserve la même attitude ; sa position change donc plus ou moins souvent , car les quatre extrémités doivent être également soulagées et reposées. Quand le bipède postérieur a éprouvé plus de lassitude, l'attitude est différente. L'animal attaché se recule jusqu'au bout des liens ordinairement très-courts qui le retiennent à l'auge, et par là rapproche les membres antérieurs de la ligne de gravitation de manière à les charger davantage en allégeant d'autant le poids qui incombe au bipède postérieur : alors l'encolure s'allonge pour rendre la position tenable plus longtemps, et la tête prend un point d'appui sur la longe. Dans le cas où le devant est plus fatigué que le derrière, la manœuvre inverse se produit instinctivement : les membres postérieurs viennent au secours des autres, et la tête s'appuie sur la mangeoire. Ces diverses attitudes ne sont pas très-reposantes, car c'est toujours l'action qui établit le soutien ; aussi a-k-on remarqué que les chevaux qui se couchent habituellement se délassent plus vite et plus complètement, se conservent mieux et plus longtemps que ceux qui dorment debout. On a donc raison de préférer les
chevaux qui out l'habitude de se coucher, surtout lorsque le service doit leur infliger de rudes labeurs, et bien mal venus sont ceux qui ne respectent pas les attitudes plus ou moins négligées que prennent les chevaux fatigués. Cependant le cheval qui se couche trop souvent ou qui demeure trop longtemps dans cette position est ordinairement plus nonchalant et mou qu'ardent et énergique. Cette indication ne laisse pas que d'avoir son j:rix. On aime, au contraire, les bêtes bovines qui se couchent volontiers. Le coucher prolongé est favorable au développement de la graisse et à la sécrétion du lait.
Les attitudes que les animaux prennent en se levant offrent aussi des indices sur leur état de santé. Chez ceux qui ont bien reposé et qui sont bien portants, il y a des mouvements particuliers d'élévation, puis d'abaissement et d'allongement de l'échiné, qui manquent complètement chez ceux qui souffrent de quelque part. « Au moment du lever, dit M. Lecoq, l'animal s'étend, comme on le dit vulgairement, et jamais il n'exécute cette action lorsqu'il est malade. »
Les animaux méchants prennent, à l'approche de l'homme, des attitudes menaçantes qui sont de salutaires avertissements. Le cheval couche les oreilles en arrière, son regard exprime un mauvais sentiment, le corps se plie sur lui-même, la tête s'abaisse, et gare les coups de pied ou les coups de dents. Le bœuf présente ses cornes, et toute sa physionomie accuse l'hostilité. La vache prévient moins et frappe traîtreusement ; son coup de pied est devenu proverbial.
L'attitude du cheval varie dans l'action de ruer ou dans le cabrer; mais ceci rentre dans un autre ordre d'idées. On trouvera ailleurs ce qu'il est utile que l'on sache sur ces mouvements particuliers.
B. Les mouvements sur place.
Ce titre n'est pas d'une grande précision , mais il réunit dans une même étude des actions de l'appareil locomoteur qui , tout en nécessitant de grands efforts , s'exécutent à peu près sans déplacement général ou sans transporter le corps à
des distances notables, tels le cabrer , ruade, le saut, et le reculer,
i . Le cabrer. — Quelques verbes, plusieurs adjectifs, s'emploient substantivement. L'Académie n'a pas encore admis le cabrer — substantif — parmi les mots de la langue officielle. Pourquoi? La chose existe depuis la création du monde, et la technologie hippique lui a toujours donné un nom, le même nom. Il n'y a aucune énormité à dire le cabrer, qui est physiologiquement et physiquement l'opposé de la ruade. Le cabrer, substantif, est au verbe ce que sont le boire, le dormir et tutti quanti.
Le quadrupède qui se dresse sur les membres postérieurs pour se mettre et se tenir debout, pour se défendre et progresser, se cabre, se livre au cabrer. Cette attitude violente est pénible et fatigante. En rejetant sur un seul bipède la totalité du poids du corps , elle rend difficiles tous les mouvements quelconques. C'est une manière de tour de force qui enlève au quadrupède sa position naturelle et change les conditions ordinaires de son état; c'est un acte complexe résultant d'un grand effort musculaire, et dont la durée ne peut être que fort courte. A cela il y a deux raisons : l'extrême fatigue qu'éprouve l'arrière-main à supporter le corps entier; la difficulté pour l'animal de conserver longtemps , dans cette position forcée, l'équilibre qui lui est nécessaire pour ne pas tomber. La chute en avant replace lejcorps dans sa position normale ; mais la chute en arrière peut avoir les conséquences les plus graves. Cette dernière est provoquée par un cabrer excessif, dû le plus souvent à la maladressse d'un cavalier incapable ou à la brutalité d'un palefrenier ignorant.
Toutes les espèces domestiqués, et dans chaque espèce tous les individus, n'ont pas une égale aptitude au cabrer, l'un des actes utiles de la vie ; car il est le temps initial du saut et le premier mouvement à l'aide duquel le mâle parvient à étreindre la femelle qu'il est appelé à féconder. Il est a de remarque , dit à cette occasion M. II. Bouley, que le temps de l'accouplement est d'autant plus rapide que les animaux ont moins d'aptitude par leur conformation à se maintenir longtemps dans l'attitude bipédale postérieure : té-
ujoin le taureau, par exemple, dont raccouplement avec sa femelle est pour ainsi dire instantané. Chez le cheval, ail contraire, la durée de cet acte est beaucoup plus prolongée, c'est ce qui explique pourquoi les chevaux étalons se ruinent d'ordinaire si facilement sur leurs jarrets.
« Le cabrer s'effectue par les actions combinées synergiquement des muscles de l'encolure, des membres antérieurs, du dos, des reins, de la croupe, des fesses et des membres postérieurs.
« Lorsqu'un animal veut se cabrer, il redresse la tête sur l'encolure et l'encolure sur le tronc, d'où résulte un premier déplacement en arrière du centre de gravité. Simultanément, les membres postérieurs s'engagent sous le corps, et les muscles eitenseurs de ces membres se contractent énergiquement pour s'opposer à ce que les angles articulaires s'affaissent sous la pression énorme que vont avoir à supporter les leviers osseux qui les forment.
«Alors les membres de devant, demi-fléchis, se détendent brusquement et impriment aussi à la masse antérieure du corps une impulsion de bas en haut qui tend à la rejeter en arrière. »
Nous ne pousserons pas plus loin cette étude de mécanique animale qui n'aurait aucune utilité pour la pratique ; ce qui précède suffit à démontrer la vérité de cette assertion, à savoir : le cabrer est une attitude violente, pénible, fatigante et quelquefois dangereuse. Comme acte naturel, comme préliminaire de la copulation, il importe que l'animal puisse l'accomplir avec une certaine vigueur. Le mâle trop faible dans la région des reins ou dans toute l'arrière-main, celui dont les jarrets souffrent, se cabrent difficilement et ne se maintiennent pas toujours assez longtemps dans cette attitude, douloureuse alors, pour remplir jusqu'au bout les fonctions génératives. Cette impuissance peut être congéniale ; elle vient plus fréquemment de l'usure et celle-ci de l'abus. Le cheval est assez enclin au cabrer. Chez lui cette attitude est généralement un indice de force et de bonne conformation. Il « ne peut se cabrer avec aisance, dit encore M. H. Bouley, qu'autant que ses jarrets sont larges, ses muscles fessiers et croupiens longs et
bien développés , sa croupe longue et horizontale, sa colonne lombaire courte et garnie de muscles puissants, son avantmain légère. Les chevaux faibles de jarrets et faibles de reins peuvent bien arriver à se cabrer par suite de l'énergie de leur volonté ; mais à peine enlevés du devant, ils reviennent à l'attitude quadrupédale ou tombent, soit de côté, soit en se renversant, si l'effort impulsif communiqué à l'avant-main a été assez vigoureux pour les dresser en équilibre sur le bipède postérieur. Le cabrer facile , naturel, est donc un indice de force et d'énergie ; ainsi , par exemple, le cheval arabe et le hunter anglais se cabrent avec une grande aisance, et s'ils n'avaient pas cette aptitude, ils seraient incapables de se lancer dans l'espace avec la merveilleuse agilité qui leur est propre et de franchir avec tant de facilité les obstacles qu'ils rencontrent à travers champs dans la chasse ou dans les steeple-chases. »
Mieux est conformé le cheval et plus apte il est au cabrer ^ce n'est pas une raison pour lui permettre d'abuser de luimême ; mais plus cette attitude lui impose de fatigue et peut faire redouter une usure prématurée, plus il faudra le ménager afin de tirer de son utile emploi tous les services que, par ailleurs, il est appelé à rendre. Nous insistons à dessein sur ce point, parce que les étalonniers , croyant de la sorte donner une très-haute opinion de leurs étalons, sont émerveillés de les montrer dans la station debout et n'évitent aucune occasion de les laisser arriver marchant ainsi jusqu'à la femelle. La fatigue qui , dans ce cas , précède l'acte de la copulation, force souvent le mâle à s'éloigner de la jument avant d'avoir assuré l'œuvre de la fécondation ; c'est donc june faute que de ne mettre aucun obstacle au cabrer avant le moment précis où il devient nécessaire. Les jeunes étalons sont très-disposés à contracter sous ce rapport des habitudes regrettables : l'éducation pratique , surveillée ou imposée par une main habile , réforme très-facilement un penchant qui n'est louable qu'autant qu'il est modéré, qui montre souvent plus d'impatience que de véritable énergie, l'apparence trompeuse de la force plus que la force même.
Empruntons encore le passage suivant à M. H. Bouley :
« De toutes les causes déterminantes du cabrer, chez les chevaux entiers, la plus ordinaire est l'excitation génitale. Lorsque ces animaux, dans la force de l'âge et de la santé, se trouvent en présence de leurs femelles ou même seulement excités par la vue des animaux de leur espèce, comme sur les champs de foire, ils témoignent de leurs besoins génésiques en se dressant sur leurs membres postérieurs , et ii en est qui sont assez fermes dans cette attitude pour la conserver pendant quelques pas. » C'est là ce qu'il faut éviter pour prévenir les inconvénients déjà signalés.
En définitive, ajoute le savant professeur, l'attitude du cabrer, tout en étant, chez le cheval , un indice assez ordinaire d'énergie et de force exubérante, peut constituer aussi un vice essentiel lorsque l'animal est trop prédisposé à la prendre.
En effet , la tendance à se cabrer a d'autres significations encore dans le cheval. Parfois , elle témoigne d'un mouvement de colère et devient alors un moyen d'agression qui a ses dangers ; car le cheval debout frappe rudement avec les membres antérieurs, qui retombent lourdement sur l'ennemi qu'il mord à pleines dents, qu'il piétine et foule avec fureur. D'autres fois, expression de la santé, elle marque la joie, l'impatience d'agir, le désir du mouvement sinon de la liberté ; d'autres fois encore, et plus fréquemment peut-être, il est une ' manifestation trop certaine de mauvais vouloir, d'indocilité, un refus d'obéir à une sollicitation inintelligente ou pouvant conduire à la douleur.
Ceci nous met sur le terrain de l'équitation et de l'attelage. Pour le cavalier et le cocher, le cabrer est un grand obstacle, défaut très-essentiel qui ne passe pas sous l'influence de l'impéritie qui l'a fait naître, et que l'animal oublie difficilement entre les mains d'hommes plus habiles, parce qu'il porte en lui, toujours actives, les causes qui l'ont déterminé tout d'abord , telles qu'une trop grande sensibilité de la bouche sur laquelle le mors exerce une pression trop vive ou trop durable, une faiblesse douloureuse des .reins et des jarrets, exaltée par le poids à porter ou à traîner ; enûn, une nature primitivement rétive.
Dans ces diverses circonstances, le cabrer est une sorte de
mal qui trouve soîi correctif dans les causes opposées à celles qui les produisent. Il ne se perd que sous l'influence de soins particuliers qui font équiper et harnacher avec intelligence, soit le cheval de selle, soit le cheval d'attelage, et préviennent les mauvais effets des harnais mal ajustés; il disparaît avec l'âge, les ménagements et le régime tonique et substantiel, qui combattent la faiblesse et fortifient les constitutions débiles ; il s'efface à la faveur des bons traitements, de la patience et de la douceur, armes toutes-puissantes pour ramener à la sagesse, à la docilité, à l'obéissance, les caractères un peu verts que de mauvais commencements et trop de rudesse ont forcés de se défendre, de se cabrer contre des attaques injustes ou contre des exigences excessives. Ceci ramène au grand principe — la douceur envers les animaux , la douceur et le savoir.
2. La ruade est l'action locomotrice opposée au cabrer, suivie d'une détente rapide en arrière des extrémités postérieures.
Le cheval la prépare par un abaissement de sa tête et de son encolure , de manière à attirer le centre de gravité sur les membres antérieurs qui restent fixés sur le sol. Il peut l'exécuter de pied ferme et en marchant à toutes les allures, tandis que le cabrer exige nécessairement qu'il s'arrête.
« Pour exécuter cet acte, dit M. H. Bouley, le plus puissant ' de ses moyens de défense, le cheval porte en arrière, sous le centre de gravité, ses membres antérieurs qui seuls doivent lui servir de soutien, et déchargeant ainsi les colonnes qui doivent être soulevées de terre, il tâche encore de les contre-balancer en quelque sorte par le poids de l'encolure et de la tête qu'il fléchit et porte en bas en s'encapuchonnant. Puis, lorsque le corps est ainsi préparé, les muscles extenseurs de la colonne vertébrale élèvent de terre les membres postérieurs qui opèrent la ruade en se détendant en arrière. La durée de cette action est excessivement courte : lorsqu'elle s'est produite, le corps tend à revenir à sa première position, comme le fléau d'une balance à bras inégaux, lorsqu'on a exercé sur le bras le plus court une pression qui a fait un instant pencher de son coté l'équilibre. Jamais en effet, dans cette position, le
centre de gravité n'est assez déplacé pour que sa ligne de gravitation tombe sur la base de soutien, et l'énergie de contraction qu'elle exige de la part de son principal agent moteur est trop grande pour être de longue durée. »
Le cheval rue pour frapper ou pour se défendre. Cette action lui est facile quand il a toute la liberté de ses mouvements ; elle lui devient malaisée, au contraire, quand on le contraint à relever fortement la tête, ce qui ne peut avoir lieu sans rejeter sur l'arrière une partie notable du poids que doit porter Tavant-main. Par cette manœuvre, d'ailleurs, ainsi que le fait judicieusement observer M. Lecoq, on diminue la force contractile des muscles ilio-spinaux dont on recule les attaches.
Le défaut de ruer est grave à raison des dangers auxquels il expose les hommes et les autres chevaux ; John Stewart le « regarde comme une sorte de folie, car on n'y peut assigner de motif. » C'est une habitude vicieuse comme celle de mordre ; seulement elle s'exerce à tout propos et sans propos. Il est des chevaux qui ruent , pendant la nuit , contre les cloisons de la stalle où ils devraient demeurer paisibles, ou contre les murs de la box, sans provocation d'aucun genre; les juments excitées par les chaleurs se livrent parfois aussi à cesingulier passe-temps; mais la fécondation ou, du moins, la cessation de l'excitation génitale les rend à leur calme ordinaire. Il est d'autres chevaux qui cherchent à frapper ceux près de qui ils vivent ; ici il y a vice de caractère et méchanceté ; il en est d'autres qui choisissent l'homme pour victime de leur mauvaise humeur. Toutefois ils sont rares, les rueurs, parmi les chevaux qu'on élève avec douceur et parmi ceux qu'on astreint à un travail régulier, proportionné à leurs forces. C'est même un moyen plus efficace qu'un autre de les corriger, à la condition qu'on ne laisse pas trop s'invétérer la manie d'attaquer en ruant sans provocation d'aucune sorte. Ceci nous amène à dire que le rueur ne doit être abordé qu'avec précaution, nous n'avons pas dit avec hésitation. Le cheval démêle bien vite dans ceux qui l'approchent la crainte, la peur, une franchise hardie. Un avertissement donné d'une voix ferme vaut mieux qu'une menace et en inspire plus h l'animal que la
rudesse et l'appréhension d'un châtiment qui n'est pas encore mérité. Les coups ne valent rien, mais la timidité porte malheur.
Beaucoup de chevaux annoncent leur disposition à la ruade d'une façon assez marquée pour qu'on puisse s'en garer; ils écartent la queue, présentent la croupe et tiennent la jambe un instant suspendue avant de la lancer ; mais beaucoup d'autres frappent sans prévenir, en se tournant avec une promptitude extrême vers ceux qui viennent à eux pour les toucher, soit d'un pied, soit de deux à la fois. Il en est même qui ne ruent que quand l'homme aie dos tourné. Il ne faut jamais s'oublier auprès des chevaux vicieux, et ne jamais les perdre de vue ; les regarder avec confiance ou avec sévérité dans l'œil leur en impose extraordinairemeut, les maintient en soumission et les mate. Les gens timides se tiennent toujours trop près ou trop loin d'un cheval qui rue. Quand on doit agir vers l' arrière-main , que ce soit le plus près possible : le coup, réduit alors à une simple poussade, est rarement très-douloureux.
Quand le cheval est un rueur féroce, dit John Stewart, si malin et si déterminé qu'il est très-hasardeux de l'approcher, même avec une verge (cette menace pouvant l'irriter au lieu de l'intimider), on le place à l'écart dans une stalle particulière ; on lui attache à la tête une corde qu'on passe dans divers anneaux dont un au moins est très-élevé. La corde revient de côté, ou loin en arrière, et sert à élever la tête avant d'aborder l'animal. On peut alors approcher en toute sécurité, aucun mauvais coup n'est à craindre. On pratique parfois en avant de la cloison une entrée qui rend l'accès facile, puisque l'on n'a rien à redouter des pieds postérieurs, tant qu'on se tient vers l'avant-main.
Nous ne voulons rien dire du mode barbare d'entraver à l'écurie, dans sa stalle, le cheval rueur, mode employé et conseillé en Angleterre : encore une fois la violence est à repousser en tout et partout.
'C'est en nous occupant du dressage du cheval que nous parlerons des moyens de corriger celui qui cherche à ruer sous l'homme ou à la voiture.
L'action locomotive qui détermine la ruade se retrouve quelquefois chez le cheval à la fin du saut. L'animal remploie orsqu'il franchit un obstacle qui lui paraît assez élevé pour arrêter les extrémités postérieures au passage.
3. Le saut peut n'être qu'un mouvement sur place, et c'est envisagé sous ce rapport que l'étude en est le plus facile ; mais il devient un mouvement naturel de progression dans les allures du trot et du galop. C'est de tous, d'ailleurs, le plus énergique, le plus prompt et le plus rapide. Son exécution facile n'est pourtant pas donnée à tous les chevaux ; elle est le partage de ceux qui ont le plus d'ardeur morale, de vivacité, de légèreté, de vitalité ; elle est rare et difficile dans la grosse espèce, chez tous les individus qui ont plus de masse que de véritable énergie.
Nous ne saurions rien dire de neuf sur le saut. Divers hippologues en ont parlé avec exactitude et avec autorité. Les derniers venus sont réduits à copier les plus heureux ou les plus judicieux. M. Daudel est particulièrement dans ce cas; mais son résumé étant bien fait, nous le lui emprunterons en entier.
«Le saut, dit-il, est une projection du corps en l'air, et dans des directions variées, le plus souvent en avant, produite par la détente des extrémités qui agissent isolément ou successivement par paires et quelquefois simultanément.
«Le cheval peut bondir dans toutes les directions, mais les sauts en arrière ne peuvent jamais atteindre la hauteur et la longueur de ceux qui ont lieu en avant ou latéralement.
« Le cheval se prépare à sauter en fléchissant les extrémités sur lesquelles le poids doit être porté, et les rayons articulaires doivent se fléchir d'autant plus que le saut doit se produire plus en hauteur.
« (Saitus non fit nisi priùs articuli pedum inflectantur.) (Borelli.)
« La longueur du saut , d'après le même physicien, est d'autant plus considérable que les leviers situés au-dessous de la cuisse sont plus longs (quô longiores sunt vectes extremi crurum, saitus majores fiunt). En effet, dit-il, puisque la détente de tous les extenseurs des rayons articulaires se fait
avec la même rapidité, plus les leviers seront longs, plus grande sera la somme des arcs de cercle décrits par eux , et plus vite ils devront se mouvoir dans un temps donné. Aussi voyons-nous le lièvre et le kanguroo avoir les extrémités postérieures très-développées.
« Les faits nombreux d'observation ont confirmé absolument cette théorie heureusement appliquée par M. Lecoq aux chevaux de vitesse, et quoique Ton puisse dire que le cheval ne marche pas à la manière des lièvres ou des kanguroos, il n'est pas moins vrai que de deux chevaux, toutes choses égales d'ailleurs, celui qui a la jambe longue l'emporte toujours de beaucoup en vitesse.
« La tête et l'encolure contribuent puissamment à la préparation du saut. Si le saut doit se produire en hauteur, le cheval relève sa tête et son encolure, fléchit beaucoup sous le corps ses extrémités postérieures dont la détente est la cause essentielle de la projection. Si, au contraire, le cheval veut sauter en longueur, la tête s'abaisse, et les rayons postérieurs, moins fléchis, donnent une impulsion qui projette le corps plus près de terre.
« Pendant le saut , le cheval détache quelquefois la ruade au moment où les quatre pieds se trouvent à la même hauteur ; c'est un air de l'ancienne équitation connu sous le nom de capriole.
« Le cheval se sert des sauts pour franchir des obstacles ou comme moyen de désarçonner son cavalier. C'est lorsqu'il les emploie comme défense qu'ils sont surtout variés. On leur a donné différents noms, suivant leur direction. Si le cheval, après s'être cabré à moitié, s'élance en avant, le saut est appelé pointe; sur place ou en arrière, on les appelle sauts de mouton; on leur donne le nom à! écarts lorsqu'ils ont lieu latéralement. »
4. Le reculer. — Le dictionnaire n'a pas encore adopté, comme substantif, ce mot, employé depuis longtemps par la pratique en cette qualité. H nous offre à la place le mot recul, qui ne dit pas précisément la môme chose. Il y a une nuance que l'Académie saura bien faire sentir quand il lui plaira de s'en occuper. En attendant, nous resterons fidèle à l'usage et
nous parlerons la langue du praticien afin d'être mieux compris de lui à qui seul nous nous adressons.
La meilleure étude qui ait été faite du reculer appartient à M. F. Lecoq, à qui nous donnerons cette fois encorda parole. Voici donc ce qu'il en dit :
« L'action de reculer est celle qui présente, pour les grands quadrupèdes , le plus de difficulté ; cela devait être, puisque tout est disposé dans l'appareil locomoteur pour faciliter le mouvement en avant.
« Le cheval qui recule doit vaincre la résistance opposée au mouvement par la position défavorable du centre de gravité et par la disposition des membres postérieurs, inclinés dans un sens opposé à celui dans lequel le corps se dirige ; et, pour surmonter cette double cause de résistance, pour déterminer l'impulsion en arrière, il ne peut employer que les membres antérieurs, qui n'ont aucune des conditions nécessaires pour cette action. EnelTet, la forme brisée, qui, dans les membres postérieurs, favorise l'impulsion en avant, manque dans les membres thoraciques, dont la direction verticale tend plutôt à soulever l'avant-main qu'à pousser franchement le corps en arrière; et l'extension du genou est loin de déterminer une puissance égale à celle que développe l'extension du jarret dans la marche. En outre , le bipède postérieur, fortement engagé sous le corps qui recule, se trouve surchargé, et les jarrets , centres du mouvement des membres abdominaux, éprouvent de violents tiraillements.
« Lorsque le cheval recule de lui-même, il le fait assez facilement, parce que, sa volonté seule le poussant à ce mouvement, il dégage ses pieds postérieurs avant d'avoir surchargé F arrière-main ; on le voit même reculer, la tète et l'encolure abaissées. Mais lorsqu'on le force à exécuter cette action , il relève la tête et la porte fortement en arrière, repoussant ainsi le centre de gravité dans cette direction ; il voûte fortement les reins, et lorsque le corps se trouve menacé d'être renversé, il détache alors du sol avec beaucoup de peine un membre postérieur, qu'il replace en arrière à peu près dans sa position naturelle; un mouvement analogue est ensuite exécuté par le membre antérieur, opposé en diago-
nale, et Faction se complète dans le même ordre, mais avec beaucoup de lenteur et un déplacement latéral (bercement) très-marqué de l'arrière-main. La difficulté qu'éprouve le cheval dans cette action fait que toujours un seul pied quitte le sol à la fois , les trois autres lui servant de point d'appui.
« Lorsque l'animal recule étant attaché, l'avaloire lui fournissant un large point d'appui, il s'y asseoit avec assez de franchise ; mais l'action est toujours gênée, et les plus grands efforts sont nécessaires pour imprimer à la charge un léger mouvement rétrograde. Le reculer, dans ce cas, est toujours d'autant plus pénible qu'un seul cheval , ou deux chevaux au plus, agissent pour reculer la charge tirée par plusieurs.
<( Le membre postérieur du cheval attelé représente assez bien, dans le reculer, un levier du second genre dont le point d'appui serait au sol, la puissance au point où le membre se 'détache du tronc, par conséquent à la tête du fémur, et la résistance au point de contact de la fesse sur l'avaloire. Il en résulte que le pied appuyé sur le sol supporte , outre le poids déjà augmenté de l'arrière-main, tout l'effort de la résistance opposé par la charge, et que les glissades en avant , rendues si fréquentes par cette double cause , ôtent au cheval une grande partie de sa force et l'exposent à des efforts de l'articulation du membre postérieur.
« Le mouvement de reculer est donc très-fatigant pour le cheval ; les reins, les jarrets surtout, en éprouvent souvent des effets funestes. On reconnaît fréquemment à la ruine de ces articulations les chevaux qui ont servi à la monte dans leur jeunesse , et chez lesquels l'action de reculer a été souvent exécutée en même temps que celle du cabrer, qui s'en rapproche sous beaucoup de rapports.
« Il est des chevaux qui refusent de reculer ; mais ce refus est dû le plus souvent à quelque maladie , soit des reins, soit des jarrets, soit encore à cette maladie nerveuse que l'on désigne sous le nom $ immobilité . Le cheval immobile, lorsqu'on veut le faire reculer, tend à se renverser ou à se jeter de côté; et si l'on persiste à vouloir le diriger en arrière, il finit quelquefois par exécuter ce mouvement , mais sans que ses
pieds quittent le sol, qu'ils labourent en décrivant une courbe. D'autres symptômes d'ailleurs se joignent à ceux-ci et font distinguer ce refus de reculer de celui qui est dû à la faiblesse ou à la douleur des jarrets et de la colonne dorsolombaire.
« Une plaie des barres suffit pour empêcher le cheval de reculer, si l'on emploie le mors pour le déterminer à ce mouvement. »
Charretiers et cavaliers se rendent difficilement compte des difficultés que le cheval chargé éprouve à se porter en arrière et à faire rétrograder un lourd véhicule ; aussi emploient-ils sans raisonnement la brusquerie et les mauvais traitements pour obtenir par la violence ce que l'animal ne peut donner qu'à l'aide d'efforts péniblement combinés, puisqu'il s'agit pour lui de se mouvoir en sens inverse du mouvement en avant qui lui est naturel.
Certains chevaux contractent l'habitude vicieuse de reculer comme celles de mordre, de ruer ou de se cabrer. Nous en parlerons dans une autre partie de cet ouvrage quand nous traiterons du dressage.