LE CHEVAL PRIMITIF
Chaque espèce organique suppose nécessairement un type primitif et une patrie originaire, un point central et unique de création , un berceau enfin de toutes les tribus qui en sont sorties et dont la première reste comme le foyer de toutes les qualités et de toutes les aptitudes dévolues par le Créateur. Cependant, il y a loin de la supposition au fait. En ce qui concerne le cheval, par exemple, aucune recherche n'a pu dissiper encore les ténèbres qui enveloppent ses commencements.
L'opinion qui a cours — une opinion parfaitement erronée — veut que le cheval primitif soit le cheval noble d'Arabie, ce kocklani fameux dont la sublime description, donnée par Job, convient encore au coursier que monte de nos jours l'émir du désert. A n'en pas douter, celui-là est bien le type spécifique de l'espèce, la copie exacte et fidèle du premier cheval qui ait existé. Il a passé d'âge en âge à travers les générations, sans éprouver ni affaiblissement ni détérioration, aucune modification quelconque des facultés primordiales. C'est encore, et de tous points, l'œuvre du Créateur, c'est-à-dire le premier cheval du monde sous le rapport de la beauté extérieure et des qualités intimes. Tout ce qui s'en éloigne a nécessairement perdu ; tout ce qui n'est pas lui-même a subi les effets de la dégénération , loi fatale , à laquelle aucune influence ne peut soustraire le cheval qui ne vit plus dans son milieu de prédilection. Ce dernier, au contraire, se conserve toujours pur, toujours intact, pour répéter dans tous les siècles le prototype général de l'espèce qui, elle, est à l'abri de la dégénération comme tout ce qui a une durée indéterminée. Aucuns soins , aucune attention n'ont jamais rien pu sur sa nature ; aucune qualité, aucune aptitude n'ont pu être ni modifiées ni accrues en lui; il est resté, il restera ce qu'il a toujours été ; il offre aujourd'hui, comme il a offert dans le passé, comme il offrira dans l'avenir, l'empreinte originaire, rien de plus, rien de moins : il est, en un mot, la reproduction pure et simple, mais entière et absolue, de la perfection native ; c'est en tout le cheval de la nature, dont le type est invariable dans sa cause première, dans son essence.
C'est là, nous le répétons, une grossière méprise. Nul n'a su fixer le véritable siège de l'espèce du cheval; les, plus habiles même n'ont pas osé dire qu'il existât en aucun lieu, sur aucun point du globe, des chevaux qu'on pût à bon droit qualifier sauvages, qu'on pût donner comme les représentants du type spécifique de l'espèce. On n'a trouvé errants, vivant en troupeaux libres, soit en Amérique, soit dans la grande Tartarie, dont on a généralement fait le berceau de l'espèce, que des chevaux provenant d'individus accidentellement échappés à la domesticité. Tous ont présenté, notez bien ceci , un ca-
ractère de déchéance qui ne répond pas à l'idée de perfection qu'on a si étroitement attachée à l'existence du cheval-père.
La vérité est que le cheval noble d'Arabie , tribu d'ailleurs peu nombreuse et très-distincte parmi la population chevaline de la contrée, est la perfection du cheval primitif soumis depuis des siècles à des soins tout particuliers , à une culture très-rationnelle et très-attentive dans un milieu et dans des circonstances parfaitement favorables au développement concentré, à l'exaltation justement pondérée de toutes les qualités inhérentes à l'espèce même du cheval. Il est la plus haute expression des besoins qu'il a été appelé à remplir au sein d'une civilisation immuable, pourrait-on dire, ce qui Ta fait invariable comme elle, et a mis en lui, à un degré éminent, les deux traits caractéristiques du type — l'homogénéité et la constance qui donnent le pouvoir héréditaire par excellence.
Ces qualités, ces dons précieux dus aux soins intéressés de l'homme, ont fait élever le produit de son industrie au niveau d'un chef-d'œuvre de la création , et l'on s'est habitué à ne voir dans le rcAaqoarabe pur que le cheval de la nature. Nous le voulons bien si Ton s'accorde avec nous sur ce fait : le véritable état de nature, pour tous les êtres , est le plus haut point de perfectionnement où ils peuvent atteindre.
Il est donc permis de définir le cheval étudié par le naturaliste — un être de raison , ou plutôt un être multiple , doué par la pensée de toutes les qualités et de toutes les perfections propres à l'espèce. Quand on l'individualise ainsi, il faut bien reporter à cette dernière tous les mérites dont on se plaît à parer le premier cheval, et notamment la faculté non partagée, le pouvoir de résister à toute déchéance. A cette hauteur de vue, il ne nous répugne pas, loin de là, d'admettre l'idée de la non-dégénération attachée, comme un attribut spécial , au cheval primitif qui revit entier dans la race arabe pure, au cheval-père, être collectif représentant l'espèce entière dans toute sa richesse primitive , dans toute la puissance d'une organisation constante et immuable.
Lors donc qu'il est de noble extraction, et quand d'ailleurs il est exempt des vices de formes qui peuvent souiller l'individualité la plus brillante sous le rapport de l'origine, le cheval
arabe résume plus qu'aucun autre cet être collectif que nous venons de nommer, et présente certainement l'image la plus heureuse, le modèle le plus parfait du type même de l'espèce. Sa race est supérieure à toutes les autres , parce qu'elle est l'expression de la plus haute condition à laquelle puisse arriver l'espèce, parce qu'elle a conservé , comme un dépôt sacré , le germe de tous les perfectionnements utiles et désirables , parce qu'elle est encore la source féconde de toutes les modifications de forme et des aptitudes variées que peuvent rendre nécessaires les besoins toujours changeants de l'homme.
Voici donc un trait très-saillant et assurément très-remarquable — l'existence d'un type supérieur, universel et d'essence inaltérable quand on sait l'entourer des soins que réclame sa conservation. Ce fait, unique dans l'histoire de la production des animaux que l'homme s'est appropriés en les civilisant, établit une grande différence dans le gouvernement des espèces domestiques. On cherche toujours à maintenir celle du cheval aussi près que possible de son principe, alors même que la spécialité d'emploi oblige à en éloigner plus ou moins, par la forme, des variétés utiles par excellence ; les autres ont des points de départ très-divers et tout à fait opposés, pourrions-nous dire, à leur essence, à leur souche primitive. On n'a jamais cru, par exemple, que, pour améliorer les nombreuses races des espèces bovine et ovine, il fallût remonter au bœuf primitif ou au mouton sauvage. On s'est attaché, au contraire, à développer dans certaines races d'élite des aptitudes et des facultés spéciales qui les ont rendues si différentes des premiers types qu'il faut presque se faire violence pour admettre qu'elles en dérivent. Chacun de ces types peut être conservé entier en le reproduisant par lui-même , toute autre approche l'altérerait de fond en comble. Il n'en est pas ainsi du cheval-père vers lequel tendent toutes les variétés de l'espèce pour lui emprunter à nouveau quelque chose du principe inhérent qui le constitue, et en l'absence complèteduquel aucune race n'a plus ni toute son utilité, ni toute sa valeur.
Nous venons de poser la question du pur sang, expression sur laquelle il faut s'entendre, précisément parce qu'elle est très-difficile à définir.