LES TYPES SUPÉRIEURS. LE PUR SANG
Cette désignation a prévalu dans le langage hippique ; elle a remplacé le mot noblesse, et c'est à juste titre, car elle dit plus et mieux ce qu'on voulait exprimer par celui-ci. La noblesse s'acquiert, elle a des degrés : la pureté du sang est préexistante et absolue, c'est un principe. Physiologiquement parlant, le sang est la source génératrice de toute trame organique ; il contient le germe, il est la cause de toutes les qualités physiques et morales; il est le véhicule de tous les éléments de l'organisme. Ces éléments sont bons, médiocres ou mauvais, chez le cheval de haut lignage; dans les familles qualifiées de pur sang, ils sont supérieurs ; héréditairement , ils passent des ascendants aux produits avec leur force ou leur faiblesse. Ils ont, chez le cheval pur, des propriétés de l'ordre le plus élevé qu'on ne retrouve au môme degré chez aucun autre, et c'est là précisément ce qui fait sa supériorité, ce qui le place au-dessus de tous.
Dans l'espèce chevaline, la pureté de race, ce que l'on entend par les mots pur sang, est plus qu'une affaire de convention, c'est un fait. Ce fait a son fondement, son assise, sur les soins avec lesquels on s'est efforcé de retenir dans les animaux d'une famille d'élite les plus hautes qualités et les plus précieux avantages dont la nature même du cheval était susceptible. Ce fait trouve encore son point d'appui dans le succès qui a couronné l'œuvre. Il est si bien établi depuis nombre de siècles, il est si stable, qu'il se maintient toujours le même, non-seulement dans la mère-patrie) mais partout où il plaît à l'homme de transporter des animaux de pur sang. La seule condition qu'on ait à remplir alors, c'est de ne pas les mêler à d'autres ; c'est de continuer scrupuleusement à les entourer de toutes les attentions indispensables à leur entière conservation. La moindre souillure est indélébile; quoi qu'on fasse, vin germe d'ignobilité est ineffaçable. La pureté est ou n'est pas. Seul, Dieu a pu faire ce miracle de laver la tache originelle.
Ainsi, au faîte de toutes les questions qui aboutissent au
cheval est un dogme — le dogme du pur sang, révélé par l'expérience de tous les peuples qui ont voulu donner de la valeur à leurs chevaux, et faire de leur reproduction judicieuse encore plus qu'une richesse, une force.
Le pur sang, puissance vive, active et conservatrice, force inhérente à l'espèce, doit être considéré en dehors de la forme qui le contient. Celui-ci peut varier et revêtir des caractères extérieurs très-différents sans que le principe qui l'anime cesse d'être parfaitement identique, parce qu'il a pour lui une admirable ilexibilité : c'est son propre. En lui sont toutes les perfections, il est la source de toutes les spécialités. C'est en cela qu'il domine l'espèce, c'est à cause de cela qu'il en est le prototype.
Mais passons à la forme, étude plus facile à tous égards, et voyons comment elle a conservé le principe entier, sans déchéance, tout en le renfermant parfois dans une enveloppe bien différente.
Jusqu'ici on ne connaît que deux branches sorties du tronc avec l'attribut spécial de la pureté du sang. La race-mère, nous l'avons dit, c'est la race arabe de haut lignage, y compris ses émanations directes restées pures dans les diverses parties de l'Orient. Celles-ci, malheureusement, semblent perdre de jour en jour de leur importance. Le cheval de pur sang anglais et la famille anglo-arabe pure sont les deux maîtresses branches qui ont répété en Europe, sans perte ni défaillance, le principe de la pureté du sang. En continuant le cheval-père sous des influences climatériques si différentes et dans des milieux qu'on s'était habitué à regarder comme absolument défavorables, ils ont fait toucher du doigt, en quelque sorte, la faculté recueillie dans la race arabe de transmettre en tous lieux la force inhérente à l'espèce, son pouvoir héréditaire, sa puissance de génération pleine et entière.
A. Le pur sang arabe.
L'excellence du cheval arabe de premier sang, physiologiquement étudié, tient à ce fait que les qualités fondamentales de l'espèce, que les facultés les plus intimes de sa nature trou-
vent dans les conditions de sa structure , dans l'agencement de toutes les parties du corps, sous son enveloppe enfin, la combinaison physique la plus heureuse , les proportions les plus justes et les mieux appropriées à leur entier développement. Du premier coup d'oeil, on juge, on sent qu'il est particulièrement bâti pour la durée, pour la résistance. Chez lui une harmonie exacte réunit et lie solidement entre elles toutes les régions pour des actions soutenues et prolongées. Dans cette organisation , tout est au titre le plus élevé, tout est bien à sa place, tout se trouve dans un équilibre parfait : la pondération est vraie entre toutes les forces sous l'influence desquelles opère la machine dès qu'elle se meut. C'est bien, comme l'a dit Cuvier, un système unique et clos dont les parties correspondent mutuellement , et concourent à la même action définitive par une action réciproque toujours égale.
L'Orient possède plusieurs familles chevalines de haute distinction. Bien que chacune d'elles ait un nom propre, toutes néanmoins semblent se rattacher à une dénomination générique, celle de kohêl, qui implique toujours la qualification de pur sang. Le kohël , le kocklani et leurs congénères frappent l'attention par la correction des lignes, la parfaite élégance des formes et des indices irrécusables de puissance. Ils portent le manteau gris truité , bai ou alezan , et quelquefois noir, au poil fin eUsoyeux, au ton chaud et vif, aux nuances les plus brillantes, aux reflets argentés, dorés, bronzés, admirables et vraiment caractéristiques; les Allemands disent qu'ils ont l'éclat du satin, et c'est bien dit. La taille du cheval arabe mesure lm,48 à ln,,S5. Il y a certainement plus petit et plus grand; nous indiquons la moyenne. Dans tous néanmoins, répétons-le, la première perfection résulte de l'ensemble harmonique de toutes les régions du corps.
Nul cheval n'est mieux placé et ne se montre plus beau. Son arrière-main est pour les mouvements généraux un ressort plein de force et de souplesse; les parties antérieures, construites pour embrasser largement le terrain, reçoivent par une tige vertébrale solide, irréprochable, l'impulsion à laquelle elles obéissent avec la plus grande facilité. Sous le rapport dynamique, sa belle charpente semble la solution la meilleure
des problèmes de mécanique auxquels la spécialité des services du cheval nous fait attacher le plus d'importance. Partout les leviers mobiles du squelette allongent leurs bras et les projettent dans la direction où s'agrandit le plus le sinus de l'angle des puissances qui les meuvent. Il en résulte , pour les détails, des beautés de premier ordre, et, pour l'ensemble, une aisance de mouvement, une grâce, une légèreté tout exceptionnelles.
Ainsi les os du bassin dessinent un quadrilatère presque régulier. Les hanches , convenablement accusées , sont Ion gues et écartées; la croupe s'abaisse peu au-dessous de la ligne horizontale, et présente d'admirables conditions de force. La queue, dont le port est si élégant, ajoute encore aux beautés de l'arrière-main ; elle est surtout remarquable par le volume de ses muscles.
Dans les parties antérieures, une région attire tout particulièrement l'attention, celle de l'épaule qui se montre longue et très-inclinée, perfection si peu ordinaire chez les chevaux orientaux en général, qu'on a pu croire la race entière atteinte du défaut qu'on désigne ainsi: — épaule courte et droite. Ce vice de forme très-essentiel, car il en entraîne d'autres qui limitent forcément l'extension des mouvements, ne se trouve pas dans les familles pures, et ceci était important à signaler. Par une conséquence toute naturelle , le garrot est élevé , comme il est bas et noyé quand l'épaule est courte et droite, et il se lie à une encolure gracieuse et bien sortie. Les dimensions de la poitrine sont grandes. Son diamètre antéro-postérieur, fort étendu , ne laisse que très-peu de place au flanc ; dans le sens vertical, l'espace est agrandi par la forme à la fois longue et arrondie des côtes , ce qui donne une certaine largeur au poitrail. Les vastes proportions de toute cette partie du corps , jointes à l'ampleur de l'arrière-main, font que le cheval arabe de bonne extraction est étoffé et compacte ; sa souplesse et sa grâce n'ont rien de commun avec la légèreté, l'élongation et le manque d'ampleur des chevaux qu'on décore des appellations les plus malsonnantes.
La tête est remarquablement belle par sa forme et par son expression. Le front est large, carré ; l'œil, grand et bien ou-
vert, rayonne d'intelligence et de fierté ; puis, ce qui donne un caractère particulier de douceur à la physionomie, le bord libre des paupières se montre entouré d'une légère bande noire qui lui forme comme un cadre régulièrement dessiné. Le développement du front et surtout du crâne entraîne cette brièveté relative de la tête que l'on estime à si juste titre dans les chevaux de noble race. Les lèvres paraissent minces et rétrécies; mais elles ne paraissent ainsi qu'en raison du développement de la région frontale. La fermeté de leur tissu, la netteté des contours et la large ouverture des naseaux donnent du ' reste à cette extrémité de la tête une forme carrée très-prononcée. Les oreilles sont longues, bien découpées et très-mobiles, quelque peu recourbées à la pointe.
Si nous passons à l'appareil respiratoire, nous trouvons une richesse d'organisation égale à la puissance avec laquelle s'exécute la fonction qui lui est dévolue. Ce n'est pas seulement le thorax dont la capacité est vaste , mais le larynx et la trachée dont le volume et la résistance sont remarquables. Le larynx n'est pas logé moins à Taise entre les branches de la mâchoire inférieure que ne l'est le poumon dans la poitrine. Tout ici est admirablement disposé pour offrir à l'air qui pénètre et qui sort des voies larges et faciles.
La même harmonie et la même perfection se retrouvent dans tous les instruments de la vie, dans tous les appareils d'organes qui constituent la machine vivante. Mais à quel degré ne les découvre-t on pas dans l'ensemble du système nerveux, cerveau et moelle épinière réunis !... 11 y a là une prépondérance réelle, incontestable, et qu'il faut bien admettre comme le caractère le plus élevé, comme le trait le plus saillant de la noblesse des races. L'action nerveuse domine et dirige toutes les fonctions. L'étendue et la perfection de ces dernières sont en raison même de la puissance del'iuiiervation. Or, dans aucune race, ceci est tout à fait hors de discussion, la puissance d'innervation n'est aussi grande que dans le cheval arabe de pur sang.
Les membres de ce dernier répondent de tous points aux conditions de souplesse et de solidité de toutes les parties du corps. Leurs articulations sont larges, les tendons sont forts,
denses, nettement détachés des surfaces osseuses ; les aplombs sont corrects, et les sabots, régulièrement conformés, sont d'une corne dure et élastique.
Tel est le cheval arabe, étudié dans sa perfection. Aussi bien doué que cela, on le trouve difficilement, et les voyageurs qui l'ont vu s'accordent sur ce point que fort peu d'individus appartenant aux familles d'élite sont sortis de l'Orient et sont venus en Europe. Les chevaux d'une culture moins avancée, ceux qui dans la contrée occupent le second rang, n'ont ni cette distinction suprême, ni cette perfection de la forme, et l'Arabe y tient un peu moins ; ils deviennent marchandise comme toutes choses, matière à négoce, et se répandent un peu partout sans donner une idée bien juste du mérite très-supérieur du chevalpère," du cheval de pur sang hors ligne.
Nous le connaissons mieux, et nous savons nous en contenter lorsqu'il est d'ailleurs bien choisi, quand il ne vient pas d'une famille trop abandonnée. Il est encore de pur sang celui-là; nous ne voulons pas parler de celui qui est déchu sous ce rapport. Il a donc toute la richesse native du principe même de l'espèce ; mais ce principe ne se présente plus sous une forme aussi heureuse, aussi parfaite. Ainsi, les lignes sont moins longues et moins correctes; la tête, sans cesser d'être expressive, intelligente, n'a plus ni les belles proportions ni la gentillesse qu'on admire chez le kohël ; elle pèche quelquefois dans son attache. L'encolure est plus courte et moins légère ; le garrot est moins élevé, l'épaule est moins haute, plus épaisse, moins inclinée ; l'arrière-main, toujours puissante, a moins de longueur. Quelques autres imperfections de détails peuvent encore se remarquer : l'aspect général, par exemple, est plus rond qu'anguleux; les formes sont plus fondues qu'elles ne sont accentuées ; mais que de qualités encore ! Quel énergique développement des grands appareils de la vie, quelle solidité, quelle force dans tout cet ensemble, et, somme toute, quelle véritable valeur ! Il y a moins de brillant, il n'y a pas moins de solidité, il n'y a pas moins d'utilité pratique. C'est la qualité supérieure, moins le fini de la forme. Celui-ci accomplira encore vaillam- * ment sa tâche, et l'on ne sait pas bien à quoi elle pourra s'étendre ; c'est presque l'impossible. Il y a d'autres chevaux en
Orient, il y en a beaucoup au-dessous de celui-ci. Ils forment la plèbe et la plébécule. Nous ne pouvons admettre ceux-ci à aucun titre. Ils n'ont aucune valeur comme type, aucune autorité héréditaire enviable. Ils n'améliorent pas ; ils transmettent leurs défauts, et nuisent singulièrement au véritable cheval arabe dont ils usurpent le nom, dont ils ne peuvent faire soupçonner le mérite.
La figure 57, p. 66 de Y Atlas, donne le portrait, exact et non flatté, du cheval de pur sang arabe, tel qu'il en est venu quelques-uns en Europe, et notamment en France, où on les a malheureusement toujours plus admirés en théorie qu'on ne les a utilisés de fait. Nous n'avons pas voulu reproduire le type presque idéal de la perfection ; nous ne pouvions descendre à la caricature. Nous nous sommes tenus dans la vérité vraie, chose plus utile, mais aussi bien plus difficile qu'on ne le croit communément. On peut s'arrêter longuement et avec complaisance sur les divers portraits qui se rattachent à cet article. Ils fixeront les idées du lecteur bien mieux que ne le peuvent faire nos descriptions. lien serait tout autrement si, au lieu de portraits fidèles et savamment exécutés, ils ne donnaient que des chevaux de fantaisie, ou des animaux impossibles, comme presque tous ceux qu'on voit dans les livres de tous les âges.
La forme se présente quelquefois à nous sous des caractères si absolus que souvent elle emporte le fond. Parfois aussi on l'oublie à tel point qu'on n'y attache plus assez d'importance. En matière de chevaux, cette contradiction a lieu de surprendre, car rien ne la justifie.
La force de concentration, le développement contenu des familles chevalines de l'Orient, éloignent beaucoup aujourd'hui de la pensée d'employer les sujets môme les plus capables de ces familles à l'amélioration des races de chevaux d'Europe. Celles-ci, qui ont à répondre à des besoins spéciaux très- différents de ceux qui naissent de la civilisation arabe, doivent revêtir des aptitudes particulières plus ou moins dépendantes de la structure, de la conformation. Entre un cheval d'Orient et notre cheval à nous, il y a de grandes différences, de profondes dissemblances. Chez l'un est le sang, chez l'autre l'étoffe. Ces deux mots sont comme les deux pôles de la sphère
chevaline. Le sang moins l'étoffe, — l'étoffe moins le sang, donnent des êtres incomplets dont l'emploi ne satisfait à aucune de nos exigences. De là la nécessité d'entretenir des types de reproduction qui offrent en suffisance l'un et l'autre de ces éléments. Tantôt le sang domine et tantôt l'étoffe, suivant l'aptitude désirée ; pour chacune, il y a un point au delà duquel l'utilité cesse, au delà duquel la valeur n'est plus. Le cheval qui n'a pour lui que l'étoffe est une masse inerte, une machine lourde fonctionnant à peu de résultats; celui qui n'a que le sang est une ombre fugitive dont l'utilité réelle est difficile à saisir; c'est le contre-poids, l'équilibre de ces deux forces qui forment le cheval capable à tous les degrés de l'échelle. L'excès de l'une et l'exagération de l'autre ont donné naissance à ces deux dictons également faux : — le sang est tout, — le sang n'est rien.
En face des besoins de notre civilisation, le cheval d'Orient se trouve insuffisant par la stature, par l'ampleur, par la masse ; il manque de développement, d'étoffe. Sa forme est bonne à tous égards, harmonique et gracieuse, mais trop exiguë pour les divers services auxquels nous appliquons les chevaux : par contre, il offre tous les avantages du sang moins ses inconvénients, en raison des belles proportions que chacune des parties du corps a conservées, grâce au principe de sélection qui a toujours présidé et qui préside toujours à sa multiplication. C'est là ce qu'on a trop oublié chez les familles les plus voisines de l'arabe, chez les races dans lesquelles l'Europe a puisé ses plus précieux éléments de régénération. L'exiguïté de la taille, tel a été l'écueil contre lequel a échoué le pur sang oriental, à partir du moment où son acclimatation en Europe l'a grandi et grossi de façon à nous le rendre plus utile sous cette forme nouvelle. Durant des siècles, les familles nobles, judicieusement entretenues en Arabie, en Barbarie, en Turquie et en Perse, ont été la source toujours féconde du pur sang; puis un jour est venu où on les a délaissées, dédaignées, destituées. Ce dernier mot n'est que juste, puisqu'on leur a refusé le seul mérite qu'elles eussent encore relativement à nous, la pureté du sang. On édifia alors cette théorie, pour le moins étrange, que les créateurs de la seule race, désormais qualifiée
pure, n'étaient point eux-mêmes des animaux de pur sang, et l'on n'admit point leurs descendants au bénéfice des encouragements réservés à l'élevage du pur sang.
On a vivement protesté contre une pareille doctrine ; le débat s'est longtemps prolongé, mais le fait est resté, et l'on a fini par s'habituer à l'exclusion. On en a pris son parti; si bien que nul ne songe plus à défendre le sang arabe, principe de toute force et de toute valeur. On le met en oubli et il se perd pour l'Europe, qui ne saura pas conserver la pureté du sang comme on a su la garder à travers les siècles dans quelques parties privilégiées de l'Orient.
Et pourquoi cela? dira-t-on. Est-ce que les Arabes sont, plus que nous, habiles à reproduire ou à élever le bon cheval? Ne leur avons-nous pas emprunté leurs principes et leurs méthodes? Ont-ils le monopole des saines idées eh matière hippique?... Non, les Arabes ne déploient pas une autre science que la nôtre ; loin de les trouver plus habiles que nous-mêmes, lorsqu'il nous convient de l'être autant qu'eux, je crois que nous les surpasserions facilement dans la pratique ; mais ils ont sur nous un immense avantage, celui d'un milieu, plus que le nôtre, favorable à la nature du cheval. Or il y a, dans cette dernière, une puissance propre dont l'énergie décroît en raison de l'affaiblissement des influences ou des conditions particulières sous lesquelles elle monte à son maximum et se conserve pour ainsi dire sans effort. Là est le secret de la supériorité constante du sang arabe, car cette puissance vive, inhérente à l'espèce du cheval, n'acquiert, toutes autres circonstances égales d'ailleurs, toute son intensité, toute sa richesse, toute son activité, toute son amplitude, que sous l'action d'un climat autre que ceux d'Angleterre, d'Allemagne ou de France. Il y a enfin cette considération encore que le cheval d'Orient, dans toute sa pureté, est précisément le cheval de service par excellence chez ceux qui le eultivent, tandis que le cheval de pur sang obtenu en Europe n'est qu'une individualité utile à la production améliorée des races usuelles. Le premier est tout dans sa patrie, et il est le premier de l'espèce, parce qu'il réunit toutes les perfections, parce qu'il contient le germe de toutes les spécialités. Il avait créé la vieille race an-
dalouse, si souple et si brillante, il est le père de la race anglaise de pur sang, son. antipode par la forme et par les aptitudes; de lui procèdent aussi le cheval allemand, propre à tant de services, et ces nombreuses familles si variées vers lesquelles le souvenir nous reporte encore bien souvent. Cette admirable flexibilité ne se retrouve dans aucune autre. Cela tient à ce que le cheval d'Orient n'a d'autre spécialité que de les avoir toutes, et à ce que chacune des créations qu'on lui doit n'a été dirigée que dans le sens d'une faculté spéciale, toujours exagérée au détriment des autres.
Aussi, et quelles que soient les modifications de forme qui aient distingué entre elles les races arabe, persane, turque, 'barbe, et quelques autres encore, le cheval d'Orient est partout resté le môme en Asie et en Afrique, quand les conditions de production et d'élevage n'ont pas trop fortement combattu les heureuses circonstances du climat et du régime, auquel cas il est nécessairement tombé du premier rang à un échelon inférieur.
Nous insistons à dessein sur ce fait parce qu'il est capital et fondamental. En lui réside certainement l'utilité supérieure, indéniable du sang d'Orient, qui demeure la source vive de toutes les facultés, de toutes les spécialités. Mais le propre de ces dernières, lorsqu'on les développe à leur maximum, est de rompre l'équilibre des forces vitales qu'on n'accumule pas sur un point de l'organisme sans en affaiblir un ou plusieurs autres. La somme des qualités peut encore être la même; cependant la répartition est autre, et l'ensemble éprouve de profondes modifications. Une fois dans cette voie, l'excès vient vite: la race spécialisée perd, bientôt elle vieillit et succombe. On est heureux alors de pouvoir recourir au prototype, de retrouver dans le cheval-père le germe toujours complet, non affaibli, des précieuses facultés dévolues à l'espèce, pour l'appliquer à de nouvelles créations auxquelles seraient tout à fait impropres celles que l'excès a tuées.
Le cheval andalous, directement sorti du sang oriental et maintenant si fort oublié, a été pendant huit siècles le représentant le plus élevé et le plus digne du cheval arabe en Europe. Mais en spécialisant son aptitude on avait spécialisé sa
structure, et quand le mode d'emploi s'est modifié, on a du l'abandonner et s'adresser de nouveau à ses auteurs pour en obtenir le che\al anglais de pur sang. Ce dernier, qui a bientôt trois cents ans d'existence, montre une forme nouvelle bien opposée à celle de l'Andalousie : mais trop exclusivement poussé dans le sens d'une faculté unique, la vitesse, le voilà qui s'affaiblit et menace ruine. Avant peu, si l'on n'y prend garde, il devra être abandonné ; force alors sera de reprendre la famille arabe en sous-œuvre pour développer chez ses fils la structure et les aptitudes qui, pendant plus de deux cents ans, ont élevé si haut le mérite et l'utilité du pur sang anglais.
Nous en avons sans doute assez dit pour établir le genre de supériorité propre aux familles chevalines pures de l'Orient. Telles quelles, elles sont en dessous des exigences particulières à notre civilisation, mais elles conservent précieusement le dépôt de toutes lès qualités inhérentes à l'espèce ; en elles réside le germe de toutes les spécialités ; avec des attentions soutenues on parvient, tout en développant leurs perfections^ à les conserver entières, hors du climat natal, à la condition cependant de maintenir l'organisme dans un, équilibre rationnel ; dès qu'on détruit ce dernier, on tombe dans l'exagération de l'aptitude cherchée, et, dans un temps plus ou moins rapproché, on en subit fatalement les conséquences ; en d'autres termes, la race spécialisée périt sous l'excès.
Déjà, nous avons traité avec quelque développement ce point intéressant de physiologie à l'occasion de la spécialisation des types dans l'espèce du bœuf. Nous pouvons donc nous arrêter ici et renvoyer le lecteur à notre autre livre : la Connaissance générale dv Bœl f. Les considérations spéciales au sujet, qu'il y trouvera, n'appartiennent pas particulièrement à un groupe d'animaux : elles sont générales, elles s'appliquent également à toutes nos espèces domestiques.
De ce qui précède découle la proposition suivante : dans l'espèce chevaline, le pur sang est la source des facultés morales, le véhicule de tous les éléments de force, l'agent essentiel, la cause première de toute trame organique solide; et le cheval arabe est resté au sommet de l'échelle, apte et puissant entre tous.
Parmi les familles chevalines. les plus nobles de l'époque actuelle, Fauteur de Y Histoire du cheval chez tous les peuples de la terre mentionne particulièrement les suivantes :
En première ligne les chevaux de l'Irak, « contrée située entre Bagdad et Bassora, sur les rives de TEuphrate. Elle est abondante en pâturages exquis, riche par la fécondité de son sol et les habitudes commerciales de ses habitants. L'Irak, dès les temps les plus anciens, comme nous J'avons vu, était regardé comme la patrie des plus beaux chevaux de l'Arabie. C'est là surtout que Ton retrouve la race des kochlani dans son berceau primitif. Ce qui distingue principalement les chevaux pur sang de l'Irak , c'est la belle expression de leur tête, leurs yeux grands et saillants, leur chanfrein légèrement enfoncé qui donne à leurs narines une expression fière et superbe, leur front large et ouvert , signe de cette intelligence si merveilleusement développée chez tous les membres de cette admirable famille.
« Le cheval de l'Irak est plus grand et plus fort que le cheval du Nedjd ; il est aussi plus robuste et plus dur que lui à la fatigue. S'il n'a pas tout à fait sa suprême élégance, il le surpasse comme producteur, chez les peuples du Nord, eu ce qu'il a plus d'ampleur et plus de propension à se plier à l'allure du trot. On trouve cette race principalement dans les environs de Bagdad , d'Orfa et de Bassora ; mais il faut en acheter les descendants à l'état de jeunes poulains : car ils sont si estimés, qu'ils sont enlevés de bonne heure par toutes les tribus arabes, par la Perse, par la Turquie et par les Anglais de l'Inde.
« Les chevaux du Nedjd sont ceux de ce pays qui représente à peu près l'ancienne Arabie déserte et forme le centre de l'Arabie, contrée montagneuse et coupée de déserts de sable. Là, sur un sol sec et pierreux, le cheval s'accoutume aux privations, aux courses longues et rapides. Les chevaux du Nedjd sont ainsi très-renommés pour leur vitesse et leur énergie. Comme tous les chevaux des montagnes, ils sont d'uu tempérament sec et nerveux, et d'une grande élégance. Ils sont, en général, de petite taille, mais leurs muscles sont bien sortis; ils ont le front haut, et le chanfrein légèrement bus-
qué. Comme, dans un pays stérile et dépourvu de ressources, ils ne rencontrent pas toujours leur nourriture naturelle, la nécessité leur a fait prendre des habitudes omnivores : le lait de chamelle, les dattes et le jus qui en découle, la viande séchée, réduite en poudre, et môme, dit-on, la viande cuite, aussi bien que les bouillons de viande, viennent remplacer pour eux Forge et les herbes substantielles des vallées desséchées par les vents du Midi.
« On donne quelquefois abusivement le nom de nedjdi à une race de chevaux répandue dans toute l'Arabie, et que l'on suppose venir originairement du Nedjd ; car ce pays serait , d'après quelques légendes arabes, la patrie primitive du cheval. Cette prétendue race du Nedjd n'est qu'une variété de la race kochlani. Ort ne doit accepter, comme cheval du Nedjd, que celui qui provient de ce pays et qui peut appartenir à des familles plus ou moins pures.
« Les chevaux de l'Yémen sont ceux qui naissent dans ce divin pays, l'une des plus belles contrées de l'ancienne Arabie heureuse, empire de cette reine de Saba, qui envoyait à Salomon les beaux chevaux de ses haras. Ce pays est encore aujourd'hui renommé par les belles races qu'il possède. Tous les chevaux de l'Yémen sont bons et courageux , ils ont de la taille et du genre ; mais c'est surtout aux environs de Djof qiie se trouvent les plus beaux et les meilleurs. Ceux-ci ont beaucoup de rapport avec les chevaux de l'Irak, dont il est même difficile de les distinguer. Ils ne le cèdent d'ailleurs ni en vitesse ni en élégance aux chevaux du Nedjd. Ces chevaux sont d'un grand prix et recherchés, comme monture, par tous les scheiks et pachas d'une grande partie de l'Arabie.
« Les chevaux de l'Oman sont ceux de cette contrée riche et fertile, située à l'extrémité est de l'Arabie, qui a pour capitale la ville de Mascate. Ces chevaux sont généralement grands et forts pour des chevaux arabes. Ils ressemblent à de petits chevaux de pur sang' occidental, bien doublés. Ils possèdent des qualités précieuses; mais ils n'ont pas le cachet prononcé qui distingue les autres races de l'Arabie.
« Les bords de la mer Rouge, depuis Suez jusqu'à la Mecque, vers le Hedjaz, nourrissent d'excellentes races de chevaux
dont plusieurs remontent au sang le plus précieux. Ces chevaux ont plus de taille que ceux de l'intérieur de l'Arabie; il s'en fait un grand commerce avec l'Ëgypte , et leur prix est fort élevé.
« Le pays de Barheim, célèbre par les perles qu'il pêche dans le golfe Persique, possède aussi d'excellents chevaux ; mais c'est surtout l'île de ce nom qui est fameuse sous ce rapport. Des voyageurs rapportent avoir trouvé dans cette île une famille de juments de la plus grande beauté, et tellement recherchée dans le pays, qu'elle a été cause, entre deux tribus de cette contrée, d'une guerre acharnée qui dure depuis un demi-siècle. »
Nous pourrions allonger beaucoup cette étude, mais nous ferions preuve seulement d'une vaine et stérile érudition. Il ne doit être question ici que du pur sang dans la forme particulière qui lui a été imposée en Arabie. Nous reviendrons plus loin sur les races d'Orient en général.
B. Le pur sang anglais.
Le cheval de pur sang anglais, nul ne l'ignore plus à présent, n'a été dans, ses commencements, c'est-à-dire pendant près de deux cents ans, que la reproduction exacte et entière du cheval noble d'Arabie. Après la race andalouse dont nous avons déjà parlé, il a été la première naturalisation du cheval de pur sang en Europe. Reproduit de toutes pièces sous des influences climatériques très-différentes de celles de la mèrepatrie, le cheval arabe n'a pu être acquis au sol de l'Angleterre qu'au prix de soins très-attentifs et très-suivis. Ces soins d'ailleurs, maintenant érigés en système partout où l'on reproduit la race pure, ont été calqués en tout sur le régime adopté de temps immémorial par les Arabes, régime fort simple en soi, si difficile qu'il paraisse dans la pratique , en tant du moins qu'on en mesure les forces par le petit nombre des résultats achevés qu'il est possible d'en obtenir. Il consiste dans l appatronnement judicieux df>s sexes ; en d'autres termes , dans la sélection bien comprise de ceux de ses produits qui montrent le plus de perfection, qui répètent au plus haut degré les quali-
tés physiques et morales inhérentes au pur sang. C'est le mode de reproduction en dedans, car la première attention à avoir, c'est de préserver la race de toute mésalliance, de tout contact avec des animaux dont la pureté ne serait pas parfaitement reconnue, dont les qualités n'auraient pas été authentiquement constatées, dont la conformation ne présenterait pas tous les caractères de régularité et d'harmonie qui font la bonne et solide structure, qui sont aussi une garantie d'aptitude et de haute valeur.
Trois conditions essentielles président donc à la conservation des races pures, savoir :
Ce que les Anglais appellent le pedigree, c'est-à-dire la connaissance généalogique , l'illustration de la famille, la pureté du sang, la noblesse de l'origine ;
Les performances, ou l'histoire raisonnée des épreuves auxquelles ont été soumis les individus, les recherches sur les succès obtenus par des rivaux plus heureux ou plus capables, enfin la connaissance des causes des défaites constatées ;
La symétrie dans les formes et dans les proportions, c'està-dire la parfaite concordance entre toutes les parties du corps, les dispositions les plus heureuses de la charpente squelettaire , le développement convenable des systèmes musculaire et tendineux , l'agencement régulier et solide de tous les leviers, l'absence de toutes tares héréditaires.
Avec un pareil programme, il est impossible de s'égarer et de faire fausse route. Son application constante assure la permanence des races pures et la conservation entière des brillantes qualités qui la mettent au premier degré de l'échelle de l'espèce. Elle embrasse tout à la fois le principe et le fait; elle reste fidèle à la pureté du sang, à son homogénéité; elle sauvegarde la forme qu'elle maintient pure également, c'està-dire Correcte et libre de toutes les tares qui peuvent la déshonorer même chez les individus les mieux nés. Elle pousse à la perfection en opposant une barrière toujours ferme à la déchéance. Mais, qu'on ne s'y trompe pas, ce résultat est difficile à obtenir. C'est du grand nombre seulement qu'il peut sortir. Toute production trop restreinte demeure forcément impuissante ; les sujets bien doués, auxquels seuls doit être dé-
volue la tâche de conserver à la race son niveau le plus élevé, ne peuvent naître qu'exceptionnellement d'une population considérable. Le renouvellement de celle-ci appartient à toutes les individualités qui ne portent aucune souillure , mais la transmission entière des qualités unies à toutes les perfections de la forme est l'apanage de quelques-uns envers qui la nature a été prodigue, car elle les a doués au plus haut point.
C'est en procédant ainsi que les Arabes ont conservé au cheval civilisé par eux toutes les beautés de la forme et ces qualités brillantes que l'on a appelées la force, la rapidité, la souplesse, la résistance, le fond.
C'est en procédant ainsi que les Anglais, important chez eux la race arabe pure, ont pu s'en approprier le type et le reproduire toujours le même, sinon absolument dans la forme, au moins dans son essence.
Pris à sa source, le cheval est un moteur. En Arabie, c'est tout simplement la vapeur du désert , non rigide toutefois , comme une puissance mécanique et matérielle, mais un moteur animé, essentiellement modifiable dans sa forme et dans ses actions, en raison des différents milieux où il peut être transporté.
En Angleterre, dans toutes les contrées fertiles et humides, les agents modificateurs, dont l'influence pèse sur la vie, poussent à l'expansion, au développement de la taille, au grossissement de la fibre musculaire et des formes, au plus grand volume des os. Et tandis que ce résultat, insensible et lent, se produit, d'autres modifications physiologiques peuvent être provoquées par l'effet seul du travail imposé de bonne heure aux produits. De là , comme conséquence nécessaire , inévitable, un déplacement plus ou moins considérable, plus ou moins heureux , dans l'harmonie des formes , dans les proportions, des diverses parties de l'ensemble, bien plus encore, dans la pondération des qualités, dans la répartition des forces, partant une conformation différente, des aptitudes nouvelles, des perfectionnements partiels , mais , par compensation , des affaiblissements correspondants, et, si l'on exagère enfin, un type distinct extérieurement , car le principe même, le sang , n'a point été atteint.
En deux mots, voilà toute l'histoire physiologique du cheval de pur sang anglais. Quelle est donc au juste cette race? Quels traits la distinguent? En quoi le cheval anglais diffèret-il du cheval arabe, et quelle est aujourd'hui son utilité propre?
Des volumes ont été écrits sur ces divers points, dont la controverse s'est un jour emparée et ne semble pas près de finir. En premier lieu, le cheval anglais est opposé au cheval arabe, puis comparé à lui-même à ses différents âges, et finalement jugé avec sévérité dans son état actuel.
Un mot seulement sur chacune de ces propositions.
Et d'abord n'ôtons pas à la race anglaise son premier avantage, son mérite essentiel — la pureté du sang. C'est comme race mère, comme type supérieur de reproduction, comme agent d'amélioration et de perfectionnement qu'il faut l'envisager. Ce n'est pas pour elle , en effet , qu'on l'a cherchée et qu'on doit l'entretenir au niveau le plus élevé , mais pour les autres qui, tout en s'en éloignant par la conformation, afin de revêtir des aptitudes variées, ont néanmoins besoin de remonter à des degrés variables vers le principe même de l'espèce. Son utilité spéciale est dans la force morale et dans l'énergie musculaire qu'elle peut transmettre à ses descendants ; elle est dans l'ensemble des qualités diverses qui, en dehors de l'enveloppe , fait les races usuelles ce qu'elles doivent être, résistantes, hautes en valeur.
Au point de départ, on ne trouve que des étalons et des juments de race orientale introduits en Angleterre dans le but de reproduire sans altération comme sans adultération, loin du berceau du cheval noble , la race pure elle-même. On étudie les moyens d'atteindre à ce résultat, et on l'obtient aussi complet que possible. Le sang reste pur, mais la forme s'est heureusement modifiée. Grâce aux influences intérieures , qui poussent à l'expansion, la nature concentrée du cheval d'Orient s'est développée sans que les diverses parties de l'organisation aient cessé d'être entre elles dans un rapport de parfaite harmonie. On a combattu avec soin et avec succès toutes les tendances du climat ou de l'alimentation à dépasser le point voulu : le régime, le genre d'élevage, le mode d'éducation, se
sont attachés à prévenir tout excès nuisible. On reste sur les hauteurs, l'expérience apprend à s'y maintenir ; on se conforme à toutes les lois de la nature ; on agit avec sagacité et Ton réussit à souhait. Les résultats acquis paraissent même si satisfaisants que la descendance de la race arabe perd alors son nom et prend la qualification de pur sang anglais. Celui-ci ne diffère de l'autre que par l'enveloppe qui l'enferme. Il se présente sous une forme plus ample et plus étoffée; il est plus musculeux, plus corpulent, et a conservé toute la force morale de ses ancêtres; il a plus de substance, il n'a pas moins de véritable énergie ; ce qu'il a perdu en concentration , il l'a gagné en expansion : d'où la nécessité prochaine de le contenir dans sa forme pour éviter de la voir se disjoindre ou envahir par la lymphe. Quant à la forme générale donc, il n'y a d'autre différence que celle résultant de plus grandes proportions. Un coup d'oeil rapide sur la figure 58, page 68 de Y Atlas, par comparaison avec la figure 57, établira le fait d'une manière bien plus positive et plus complète que ne pourrait y réussir une description minutieuse. Mais ceci même est le résultat d'une modification profonde de la vitalité. La force de concentration propre à la nature arabe s'accompagne de la qualité particulière qu'on nomme sobriété, et celle-ci reste inséparable de cette autre encore — la durée ou le fond. La forme développée, qui est celle de la race anglaise, ne pourrait, au contraire, s'accommoder de la sobriété sans défaillance; elle a donc de plus grandes exigences , et le bénéfice de celles-ci, quand on les satisfait, est de produire des animaux de plus haute stature et de plus forte corporence. A cette condition seulement ils conservent la résistance aux plus rudes labeurs, ce qu'on appelle le fond.
Vivre de peu, résister à la fois au jeûne et au travail, était une nécessité chez l'arabe, destiné à traverser de vastes espaces incultes et dénués ; dans ces conditions, sans la sobriété, qualité primordiale, il n'y avait rien à attendre de ce moteur. En concentrant sa vitalité, on a accru sa résistance ; mais, en diminuant ses besoins, on a réduit ses proportions à leur dernière expression. En Europe, les conditions changent; la durée du travail se retrouve dans ses retours plus fréquents;
on en demande plus à la fois, mais le repos revient à de plus courts intervalles. De là d'autres exigences, et particulièrement celles de poids plus lourds à porter et surtout à traîner ; de là l'utilité de plus fortes proportions et la nécessité d'y pousser au moyen de plus grands appétits, qui impriment une plus grande activité à toutes les fonctions. Ici la sobriété n'est plus de mise ; elle irait à rencontre du but proposé ; elle ne saurait être le fait d'une organisation très-dé veloppée, car les exigences de la vie sont en raison du développement et de l'activité des organes qui ont mission de l'entretenir en s'entretenant eux-mêmes. Sous un climat tempéré et quelque peu humide, les nourritures sont abondantes et substantielles, leur richesse grossit et grandit les formes ; on en recueille les avantages quand «on vise au gros, à l'étoffe; mais quand on a intérêt à ne pas laisser dominer la matière sur le sang, on est obligé d'en combiner ou d'en combattre incessamment les effets physiologiques. Sur le cheval, cette alimentation , non contenue, développerait sans relâche le vice lymphatique, destructeur de la compacité de l'os, de l'énergie musculaire, de Tardeur morale, de la résistance au labeur. Dans cet ordre de faits est le besoin toujours renouvelé, dans nos climats, de rendre aux diverses races de l'espèce quelque chose de leur principe, d'en raviver le sang affaibli par une dose variable de sang pur. Là donc est l'utilité de cultiver et de soigneusement conserverie pur sang dans une race à part qu'on n'entretient pas à d'autre fin en Europe. Et ce faisant, on fait une chose rationnelle, essentiellement utile, car le résultat est l'acquisition d'une race plus forte, plus grande, plus ample, plus vite que ne le sont les premiers descendants des races orientales dans nos climats. Plusieurs générations, contrariées d'ailleurs par mille et une circonstances, sont nécessaires à l'expansion de ces dernières, qui résistent longtemps et ne réalisent qu'après des efforts soutenus et de grandes dépenses les desiderata de la civilisation actuelle.
Telle a été la voie suivie en Angleterre pour acquérir le pur sang tout en modifiant la forme du cheval d'Orient. Le produit obtenu, répétons-le , est la descendance directe et sans mélange d'animaux de noble extraction importés dans la
Grande-Bretagne. Conservé tout entier dans sou principe, dans son essence, il se montre néanmoins, par son ampleur, plus immédiatement apte à l'amélioration des différentes populations chevalines de l'Europe, ou plutôt à leur complète appropriation aux exigences de tous les services, tels qu'ils Tessortent de notre état de civilisation. Le cheval d'Orient , plus particulièrement bâti pour la résistance , offre une harmonie exacte, mais d'un ordre à part, qui réunit et lie solidement entre elles toutes les parties du corps pour des actions soutenues et prolongées. Chez le cheval anglais, la disposition des leviers n'est plus la même ; il y a un agencement des parties tout autre. Les lignes sont plus longues et plus hautes ; les forces sont moins concentrées ; il y a tout autant de solidité et de puissance ; mais un arrangement différent détermine des actions différentes ; et si , d'une part , il y a moins de durée, de l'autre il y a plus d'intensité absolue, plus de pouvoir. Dans le cheval arabe, les forces auxquelles, en mécanique , on donne les noms de puissance et de résistance , se font pour ainsi dire équilibre. Dans \e cheval anglais, au contraire , cet équilibre est rompu : la disposition respective des leviers est telle que la vitesse est favorisée aux dépens de là force ; la puissance domine de manière à vaincre la résistance.
Ces modifications de la forme du cheval-père, nous l'avons déjà dit, n'ont point atteint la pureté du sang, dont le principe a été soigneusement abrité, sauvegardé. Il a donc passé tout entier dans le cheval anglais, apte, comme l'arabe, à le transmettre à ses fils.
En le comparant à lui-même cependant, à ses différents âges, on est bientôt amené à le voir autre que ce qu'il a été, à ce qu'il était encore il y a trente ou quarante ans. D'un animal complet dans sa structure, on a fait une spécialité. Or, si brillante que soit une spécialité, elle n'est plus, s'il est permis de s'expliquer ainsi, qu'une fraction, qu'une partie d'un tout. m Dès lors son utilité générale s'affaiblit ou se restreint, et la caractéristique du pur sang dans l'espèce chevaline s'efface ; le cheval anglais ne contient plus, au même degré que l'arabe, le germe de toutes les perfections, de toutes les aptitudes ; il n'est plus le foyer ardent que d'une faculté très-élevée, la vi-
tesse, une vitesse extrême, et qui a droit de surprendre quand elle doit rester sans application usuelle. C'est un prodige, sans doute, qu'une race capable de courir si vite ; mais où donc est l'utilité pratique d'un tel déploiement d'activité? Il a détourné la race anglaise de sa voie en la spécialisant, résultat tout moderpe, provoqué par la passion du jeu et né de l'exagération du système auquel elle a dû ses plus grands avantages. Tant que cette spécialité a été contenue en des limites rationnelles, la structure générale des produits n'en a pas souffert d'une manière sensible ; la race a conservé sa suprématie et rempli son rôle de type supérieur de reproduction et d'amélioration ; mais il n'en a plus été ainsi quand, se faisant exclusive, elle a pris à son profit la meilleure part des forces nécessaires au maintien des autres facultés, quand elle a violemment détruit l'équilibre nécessaire aussi entre les qualités physiques et les qualités morales. En s'éloignant toujours plus des bonnes conditions qui ont signalé son apogée, le cheval anglais arrive par une pente rapide à un état de déchéance dont il aura peine à se relever. Cet état, gros d'inconvénients, vient de l'imperfection de la forme ; il met la race dans la situation que nous avons précédemment caractérisée; le sang domine, l'étoffe manque, et la fatigue la vieillit en la déshonorant. Elle est couverte de tares osseuses ; ajoutées aux vices ou à l'insuffisance de la forme, ces tares rendent dangereux l'emploi, comme reproducteurs, de la plupart de ses représentants même les plus renommés. Naguère encore le petit nombre seul pouvait être accusé d'avoir cédé à l'excès, à l'abus ; maintenant le grand nombre est atteint, les exceptions deviennent de plus en plus rares.
Cependant, allons jusqu'au bout et complétons la démonstration. Pour la rendre plus tangible, qu'on nous permette le mot, nous aurons encore recours au dessin. Déjà nous avons doiuié le portrait du cheval d'Orient, non dans toute sa perfection, non dans la plus haute expression du type, mais tel qu'on parvient à se le procurer le plus facilement. Sous le rapport de « la forme, il est inférieur au kohël, qui est la race par excellence ; mais tel quel, néanmoins, il est encore une individualité puissante et enviable. A la suite, nous avons montré le cheval anglais réussi, au temps de sa plus grande prospérité, et
nous avons réellement trouvé là un cheval-père, un sujet capable, une nature d'élite. Voici maintenant ( fig. 59, p. 70 de
Y Atlas) un poulain de cette dernière origine, donnant beaucoup d'espérance. Il n'a pas deux ans ; élevé par un maître, il passe dans les écuries d'un entraîneur fameux. Il est bien né ; sa constitution, athlétique et régulière, est surtout exempte d»j tares. Parmi ses proches et dans son ascendance, on trouve des noms illustres. Rien n'a été négligé pour l'amener à bien. Il est de ceux auxquels la fortune s'attache à première vue, et sur lesquels on a le droit- de compter dans l'avenir. Mais l'entraînement le réclame : c'est une vie de rudes labeurs qui s'ouvre aussitôt pour lui. Comment la soutiendra-t-il? Passons par-dessus les détails et arrivons au grand jour. Par extraordinaire, on l'a dispensé des courses de deux ans ; il affronte celles de l'âge supérieur et débute parle Derby. S'il a tenu tout ce qu'il promettait, nous le voyons (lig. 60, p. 72 de
Y Atlas) dans une condition excellente, frais et dispos, mais long, haut*, plat, anguleux, se traînant au pas avant l'heure de l'action, puis bientôt ardent, énergique et vaillant dans la carrière. C'est le futur vainqueur de rivaux redoutables, le futur gagnant de prix nombreux et de riches paris. On ne l'y épargnera pas, il entrera souvent en lice, souvent et longtemps; on l'y ramènera jusqu'à épuisement complet de ses forces ; il ne cessera d'y revenir que lorsqu'il ne fera plus ses frais. Alors il deviendra étalon et couvrira dés poulinières qui auront subi les mêmes assauts que lui, des juments auxquelles on n'aura pas donné le temps de se remettre des fatigues antérieures. Il en résultera quelques produits passables et un plus grand nombre de médiocres et de défectueux que les Anglais appellent judicieusement mauvaises herbes. Aucun ne vaudra le père, si ce n'est par un caprice de la nature, qui n'en a réellement que de loin en loin ; bien plutôt la famille entière sera pauvre, inférieure. Beaucoup de familles semblables, en se multipliant toujours, jettent dans la race une foule de nonvaleurs qui la déprécient fort et font qu'on se pose cette ques-
• tion : Que devient la vieille forme du pur sang anglais?
Que si le jeune élève tourne mal à l'entraînement, qu'ad- \iendra-t-il? la figure 61, p. 74 de YAtlas,\e dit d'une manière
très-saisissante. En l'examinant, on restera frappé de sa ressemblance avec les ~ des produits que les turfistes de notre temps présentent au poteau. Ce sont encore de vaillantes bêtes, prêtes à lutter avec énergie et courant plus vite qu'on ne le pourrait croire rien qu'à les voir, mais elles ne sont plus capables d'efforts soutenus. La vitesse est restée, l'ardeur est la même, pourtant la véritable force a disparu, car il ne faut pas charger ces animaux du poids d'un homme ordinaire ; le fond n'existe plus, car il a fallu raccourcir toutes les anciennes distances. Autrefois encore les conditions relatives au poids combiné avec l'étendue des parcours étaient soumises a, la durée de celui-ci, au temps, et l'on exigeait, pour vaincre, un degré de vitesse rigoureusement accusé par le chronomètre. Ceci est devenu tout à fait impossible aujourd'hui. La force des choses a conduit à supprimer la condition de courir contre le temps, et depuis lors l'épreuve n'a conservé aucune signification utile. Imposés pourtant par la nécessité, ces trois faits, — des poids légers, de courtes distances, la suppression de chronomètre, — sont un enseignement complet, parlant haut « contre ces ombres fugitives, » tout feu et tout sang, dont l'utilité n'est plus saisissable. Il a donc fallu mesurer les épreuves à l'insuffisance des chevaux appelés à les subir, quand autrefois, ainsi que le voulait simplement la logique, c'était aux épreuves qu'on demandait la mesure du mérite des animaux. L'esprit a été prompt alors à imaginer et à multiplier les savantes combinaisons qui ont fait dégénérer une institution sérieuse en véritable jeu de hasard : les courses ont été arrangées de façon que tous les joueurs puissent arriver à chances égales sur le tapis vert du turf, que les mauvais produits y fussent favorisés au point de pouvoir gagner au moins autant que les meilleurs. Les bêtes les plus plates et les plus pauvres, les plus tarées et les plus défectueuses, portant un enfant, « une plume, » courant à toute vitesse pendant les quelques secondes nécessaires pour achever un très-petit parcours entamé sans rapidité ni vigueur, remportent maintenant les prix les plus riches, et remplissent de leurs exploits les annales du sport, sans que leurs possesseurs aient aucun souci vraiment de leur valeur intrinsèque, sans que la question d'amélioration entre pour
• rien dans leurs vues. La production judicieuse du pur sang en a reçu une mortelle atteinte ; le mal est venu de ce qu'on a spécialisé la race à laquelle on n'a plus demandé qu'une chose: — la vitesse. Celle-ci, étendue au delà de ses limites naturelles et rationnelles, n'a acquis son maximum d'intensité, son exagération, qu'aux dépens de sa durée, et, répétons-le, de l'équilibre entre les forces générales de l'économie. De ce défaut de répartition égale des forces sont nés des défectuosités des formes, des vices de structure, des tares, un appauvrissement réel de ce qu'on appelle les qualités physiques. A cette famille de chevaux beaucoup trop nombreuse à présent, appartient le portrait, malheureusement flatté, mais flatté à dessein, que donne notre figure 61. Très-peu, parmi ces animaux ruinés avant l'âge, conservent autant de substance; mais plus il leur en reste, et plus de mal ils feront ; car, loin de les éloigner de la reproduction, on les met au service des femelles, et leur descendance multiplie sans mesure les formes disjointes et plates, les conformations minces, inharmonieuses, qui font partout le mauvais serviteur, car elles donnent peu de travail et ne résistent à aucune fatigue. De pareils animaux, employés à la production du demi- sang, sont une source de mécomptes pour l'élevage ; ils ont soulevé la plus vive répulsion contre la race entière, parce que les sujets réussis, les animaux complets, les reproducteurs capables, se font de jour en jour plus rares, tandis que ceux-là pullulent et empoisonnent les races moyennes, celles qui fournissent en tous lieux le cheval usuel par excellence. La forme la plus précieuse pour la spécialité de l'hippodrome, c'est-à-dire pour le déploiement d'une pointe de vitesse que n'exige la satisfaction d'aucun de nos besoins, n'est certainement pas la plus heureuse au point de vue de l'utilisation du cheval dans les conditions présentes delà civilisation. Elle multiplie les difficultés dans la production du demisang qu'elle ne donne pas complet et bon, du premier jet, qu'on ne réussit qu'après plusieurs générations, qu'après des tentatives ou des essais longs et ruineux. Cela fait désirer, à bon droit, qu'on revienne aux idées et aux pratiques d'autrefois, lesquelles s'occupaient du pur sang dans ce but bien défini: sa conservation pleine et entière dans toute sa perfection, envi-
sagée à la fois sous le rapport de la forme et des plus hautes qualités de l'espèce, afin de servir utilement à la création et à l'entretien des races moyennes dont la valeur reste étroitement liée au mérite même de leurs auteurs.
Tel qu'il est aujourd'hui, le pur sang anglais a déjà cessé de contenir le germe de toutes les spécialités de service, car il n'a plus qu'une force, qu'un pouvoir, qu'une aptitude, — la vitesse. Dès lors il tombe, et, si l'on ne se hâte de le rajeunir ou de le reposer par un mode moins excessif, il se trouvera bientôt si profondément atteint, qu'aucun effort ne sera puissant à le relever de sa chute. C'est ainsi qu'ont successivement disparu, que se sont éteintes, une à une, les grandes races chevalines du passé, qu'on a spécialisées, tandis que le cheval-père, le cheval noble d'Arabie, soigneusement préservé de tout fractionnement , toujours cultivé pour la réunion même de toutes les perfections, a traversé les âges toujours un, toujours fort, toujours complet, toujours le môme enfin. Cela étant, il y avait nécessité de refaire à notre usage un cheval qui ne fût plus précisément ni l'arabe ni l'anglais, mais qui , sans perdre aucune des qualités propres au premier, pût acquérir la puissance, l'ampleur, le développement du second, sans rien garder, bien entendu, des vices de formes ni des tares qui imposent déjà l'expulsion en masse du second.
Ceci était une œuvre nouvelle ; elle a été commencée avec succès : elle avait donné naissance à la race anglo-arabe pure, que nous allons étudier dans le paragraphe suivant.