‹ La Connaissance générale du cheval... par les auteurs de l'Encyclopédie pratique de l'agriculteurChapitre 19 sur 29 · C. Le pur sang anglo-arabe · texte numérisé non relu

C. Le pur sang anglo-arabe

L'insuffisance de la forme arabe date déjà de loin ; les exigences de la race anglaise ont été, même au temps de sa plus grande valeur, un obstacle puissant à sa généralisation. Cependant la nécessité d'un type supérieur, la nécessité du pur sang s'est toujours imposée à l'élevage. Ceux qui l'ont méconnue n'ont été que les plus malavisés ; car la prospérité des races chevalines d'une contrée a toujours été en raison même des soins qu'on a pris de s'y soumettre. Parmi les nations modernes, l'Angleterre est celle qui a adopté avec le

plus d'entente et de persévérance les principes de la véritable science du cheval. Elle ne s'est pas bornée à introduire chez elle, et à reproduire aveuglément le pur sang oriental ; ce n'était point assez. — A l'imitation des Arabes, elle a poussé le système jusqu'à la constatation certaine de la non-déchéance du produit. Elle a établi un Stud book et* un Racing Calendar, ces deux livres du sang, double nobiliaire de l'espèce, double garantie contre les souillures qui résulteraient d'un indigne mariage et contre l'erreur qui naîtrait de l'ignorance si l'on n'enregistrait avec attention les preuves de force physique et morale obtenues en champ clos, sous l'autorité d'un contrôle effectif . Elle a cru au pur sang; mais, pour qu'il ne lui fît pas défaut , elle en a toujours mesuré la puissance. Ç'a été, pendant longtemps, le but des courses, l'objet des épreuves subies en public, institution féconde en bons résultats quand l'abus ne la détourne pas. Il en a été ainsi en Angleterre jusque dans les derniers temps ; mais, les choses ont changé. Nous avons dit comment, en ne visant plus qu'au développement de la plus grande vitesse, on a fait du cheval anglais une spécialité d'hippodrome et renoncé, ipso facto, aux avantages du pur sang, type universel, pour une faculté unique, qui, en dehors du turf, ne trouve dans la pratique aucune application usuelle. La race y périra tout entière, et le moyen qui, pendant plus de deux cents ans, l'a sauvée de toute dégénération, est précisément la cause de sa déchéance actuelle. Cela vient de ce qu'on l'isole, de ce qu'à présent le sang est tout et domine par trop la forme. Avec trop de sang, le cheval anglais court très- vite; mais l'extension irrationnelle de la vitesse nuit à la forme et la brise ; ç'a été une conquête, un progrès. Pour n'avoir pas su s'arrêter aux limites mêmes du possible, on poursuit aujourd'hui le même progrès sur la route de la décadence. Le mot n'est que juste. Le pur sang anglais de l'époque actuelle n'est plus l'agent essentiel de toutes les améliorations. De là la nécessité de refaire une autre race, pure au même degré, mais s'offraut sous une forme nouvelle moins éloignée de celle qu'il faut donner, sans trop d'efforts ni de temps, aux races d'où l'on tire tous les chevaux de service.

Afin d'arriver plus vite à la solution du problème ainsi posé, on a marié sur le continent les races arabe et anglaise, en vue d'obtenir la forme intermédiaire anglo-arabe. La première tentative faite dans cette direction , qui ait eu un nom et du succès, remonte à 1760. Elle a été l'objet des travaux trèssuivis d'un duc de Deux-Ponts, Christian IV, si je ne me trompe. La nouvelle famille avait pris la qualification de race ducale ou deux-pontoise. Elle avait réalisé toutes les espérances et acquis en quelques années une réputation méritée. Elle a eu son nobiliaire, et pour qu'en elle la noblesse ne fût pas seulement un mot, une fiction , la chasse à courre révélait au duc les reproducteurs les plus capables, les seuls auxquels il pût confier le rôle de conserver la famille dans toute sa pureté et dans toute sa valeur. Les événements politiques du commencement de ce siècle ont dispersé la famille angloarabe créée à Deux-Ponts : quelques-uns de ses éléments avaient été recueillis par la France ; mais, les tables généalogiques de la race n'ayant jamais été publiées, elle s'est peu a peu éteinte ; personne n'en parle plus que pour lui donner en passant un vague souvenir. La race ducale anglo-arabe méritait une autre destinée. Elle avait sa raison d'être; elle est restée tout au moins comme un témoignage de ce fait : en alliant les races arabe et anglaise, on obtient des produits de pur sang d'une forme intermédiaire aux aptitudes larges et développées.

Ce résultat n'a rien qui puisse étonner. Les praticiens de 1 élevage l'ont facilement adopté, mais les partisans exclusifs du sang arabe et les fanatiques du sang anglais se sont réunis pour le repousser. Aux premiers il n'offrait pas toute sécurité ; aux yeux des autres, il n'avait pas la puissance du sang anglais. L'expérience, plus forte que le raisonnement, s'est partout déclarée en sa faveur. Il y a beaucoup de chevaux anglo-arabes dans les diverses contrées chevalines de l'Allemagne, mais nulle part on n'a systématiquement produit le pur sang anglo-arabe, si ce n'est en France, où nous l'avons élevé pour lui-même comme type de reproduction. Toujours supérieur à l'arabe pur dans notre pays, il s'est aussi montré toujours préférable au pur sang anglais, même le meilleur, pour la pro-

ductioii ratioanello du cheval de service, dans les régions de la France où les ressources alimentaires ne permettent pas l'élève et l'entretien de races par trop exigeantes. Cela sera facile à comprendre, si l'on s'arrête à la figure 62, p. 76 de Y Atlas, portrait fidèle d'un étalon anglo-arabe de pur sang de la famille créée par nos soins au haras dePompadour. Rapprochée des figures 57, 58, 60 et 61 qui précèdent, celle-ci parle aux yeux et peut se passer de longue description. Par la richesse des formes, elle l'emporte de beaucoup sur l'arabe (fig. 57, p. 66 de Y Atlas), sur l'anglais des figures 60 et 61 ; elle se rapproche davantage de la figure 58, et soutiendrait même la comparaison à son avantage si l'on voulait y regarder de près. Il y a ici une si grande harmonie, que c'est lu perfection ; l'animal respire la force par tous les pores : ce qu'on appelle le sang ne fait défaut nulle part et se trouve sur tous les points heureusement allié à l'étoffe. 11 serait difficile assurément de rencontrer une nature plus complète : tel a été, tel aussi devait être, dans nos idées, le pur sang anglo-arabe, le type que nous croyons appelé à remplacer un jour avec bonheur et profit, pour l'industrie chevaline, la forme arabe, arriérée et insuffisante, et la forme anglaise atteinte par l'usure, succombant sous le poids d'une faculté exclusive poussée jusqu'à ses limites extrêmes.

Notre anglo-arabe avait les lignes plus longues, la taille plus haute, le corps plus développé , les membres plus amples que l'arabe, son père ; il était moins plat , moins échappé, moins allongé que la poulinière anglaise, sa mère. Il était moins accessible que ses auteurs aux influences extérieures , d'une réussite plus assurée conséquemment . Moins tardif que l'arabe dans son développement, il n'avait pas toute la force d'expansion de la race anglaise, mais il croissait assez vite sans se disjoindre , sans perdre jamais de la régularité de ses formes. Ceci a son importance, car c'est le meilleur préservatif des tares qui surviennent si fréquemment aux membres du cheval anglais pour le déshonorer et le déprécier. Moins sobre eu général que l'arabe, il n'a pas, il s'en faut, autant de besoins que l'autre, et utilise mieux, à son profit, les nourritures qui le développent et le façonnent. Enfin, comme cheval de ser-

vice, il est vaillant et fort, plus résistant que l'anglais et plus capable que l'arabe. Mais tout cela se lit dans sa structure solide et compacte, tout cela se lit dans l'expression de son intelligente physionomie.

Avant d'aller plus loin , il est essentiel de bien fixer le lecteur sur la composition du pur sang anglo-arabe parvenu à son état complet, s'il est permis de parler ainsi. Toute simple que paraisse cette opération de croisement, cette alliance entre les deux familles dont est formé le produit, elle a ses règles et nous ne voyons pas qu'elles aient encore été bien déterminées.

Le point de départ de la nouvelle tige a été la jument anglaise et l'étalon arabe ; plus rarement, quelquefois pourtant, la jument arabe et l'étalon anglais. Mais les alliances n'ont été poussées à outrance ni dans Tune ni dans l'autre de ces directions qui auraient eu pour résultats, dans le premier cas, de revenir exclusivement à la forme arabe , et , dans le second cas, exclusivement aussi à la forme anglaise après les avoir plus ou moins troublées toutes deux pendant une, deux ou trois générations. On a donc suivi, pour arriver au point cherché, les règles raisonnées d'un accouplement , d'un appareillement intelligent prenant pour base, en dehors de la question du sang, les qualités de la forme , qui était la solution même du problème posé , non les idées systématiques d'un croisement toujours renouvelé jusques à complète absorption de l'un des éléments en présence.

Avant de décider un mariage, on consultait avec attention le passé, les antécédents physiologiques des futurs, leur conformation, leur affinité plus ou moins prononcée pour l'un ou l'autre sang, et l'on supputait les suites avec quelque certitude parce que l'on savait bien ce qu'on voulait, parce que le but à atteindre était parfaitement défini.

C'est toujours une tâche» longue et difficile que la création , d'une race ou sous-race quelconque. Plusieurs générations sont nécessaires pour en confirmer la valeur, pour en fixer le pouvoir héréditaire. Le reproducteur mâle capable de la répéter ne se montre pas tout à coup, il n'est même qu'une exception dans les commencements, et là est une des plus réelles difficultés à vaincre. Il faut donc opérer artificielle-

ment en quelque sorte, à l'aide des éléments primaires, tant qu'on ne trouve pas dans la nouvelle famille les instruments de sa génération et de sa propre conservation. A ce degré seulement la race est faite, acquise ; à ce degré seulement elle entre dans ce qu'on pourrait appeler son deuxième âge. La durée du premier ne saurait être mesurée à priori. L'apparition d'une individualité hors ligne peut seule la déterminer, car seule la puissante influence d'un reproducteur exceptionnel peut ouvrir à la nouvelle race une vie propre, une existence distincte et indépendante.

Nous avions conduit jusque-là la famille anglo-arabe fondée et multipliée à Pompadour. Deux étalons, très-supérieurs, l'avaient fait entrer dans son deuxième âge et répétaient, in and in , les qualités acquises par le mélange très-réussi du sang oriental et du sang anglais. Leurs produits étaient Le résultat cherché ; plus complètement que leurs aînés, ils étaient euxmêmes en rappelant moins soit l'une, soit l'autre des deux races qui leur avaient donné naissance ; ils formaient réellement caste à part. En eux se retrouvaient tous les avantages de la pureté du sang unis à une conformation ample et bien prise , large , exacte et régulière. Ils offraient, ainsi que le montre la fîg. 62 (p. 76 de Y Atlas), le type du cheval apte à tous les usages, complet et réussi, ils répondaient aux plus grandes exigences de ce temps-ci, et se groupaient, par la ressemblance des caractères extérieurs autant que par l'homogénéité du sang, en une race supérieure, éminemment propre à l'amélioration des autres.

Mais il faut mesurer théoriquement les proportions du mélange obtenu en cherchant à fondre les caractères des deux races employées à la formation de la troisième.

Les animaux les plus parfaits, ceux qui se sont montrés assez complets pour se répéter eux-mêmes, ceux qui ont paru être, par conséquent, le but même qu'il s'était agi d'atteindre, étaient sortis d'une combinaison dont voici le type :

{ re génération. Accouplement d'une jument anglaise et d'un étalon arabe ; produit moitié anglais et moitié arabe ;

2e génér. Mariage d'une poulinière anglo-arabe avec un étalon anglais; produit f anglais et \ arabe;

3e génér. Père et mère f anglais et \ arabe ; produit égal ;

4e génér. Mère f anglais et { arabe et un étalon arabe pur, né en France.

En chiffrant cette généalogie, pour doser théoriquement les degrés de sang, nous trouvons :

lre génération. Mère anglaise = 1 -h Étalon arabe = 1 donnent | = P, soit arabe = 0,50 anglais = 0,50 = 1,00.

2e génér. Mère anglo-arabe, soit P = 1 -h étalon anglais = { donnent | = P', soit arabe = 0,25 -h anglais= 0,75 = \ ,00.

3° génér. Mère anglo-arabe, soit F = 1 -f- étalon angloarabe = 1 donnent § = P'', soit arabe = 0,25 -f- anglais = 0,75 = 1,00.

4e génér. Mère anglo-arabe, soit F' = 1 -h étalon arabe pur = 1 donnent f = F", soit arabe = 0,625 -+- anglais = 0,375 = 1,000. " »

A ce degré la race anglo-arabe nous a paru faite et parfaite, acquise sans retour à la condition d'être judicieusement traitée. Elle était pure autant que les animaux d'où elle provenait, et réunissait les plus heureuses conditions de la forme eu égard aux services qu'on impose au cheval à l'époque actuelle. Toute combinaison pouvant conduire au résultat constaté nous semble bonne, soit les f environ de l'élément arabe et ^ seulement de l'élément anglais.

Comme tout ce qui est, le cheval anglo-arabe a eu ses partisans et ses détracteurs. Tant qu'elle n'a été connue que par ceux à qui elle était destinée, la nouvelle famille a été recherchée et appréciée pour son utilité même et de beaucoup préférée à la race anglaise par les éleveurs du midi et du centre de la France, seules contrées où elle ait été répandue en nombre. Ceci lui a valu de la part des turfmen des critiques, ou plutôt une malveillance sous laquelle elle a succombé, quand, en 1852, le Jockey-Club a pu se rendre maître des destinées chevalines du pays. On s'est hâté de tuer le cheval anglo-arabe, qui, sur le terrain de la reproduction, faisait une redoutable concurrence au cheval de pur sang anglais, déformé et usé par un système de courses destructeur des qualités les plus essentielles à une race mère ; on l'a tué en supprimant l'élevage rationnel, en arrêtant court toute production ultérieure de la nouvelle race. Les méchantes raisons n'ont pas manqué au

mauvais vouloir. On a trouvé puéril qu'on ait eu la prétention, l'orgueil de refaire ce que, disait-on, on trouvait tout fait dans le cheval anglais : on s'est montré plein de dédain et de superbe pour des travaux malencontreux, car ils menaçaient le pur sang anglais dont on ne saurait plus que faire si l'industrie pouvait choisir entre celui-ci et l'autre. Au bout de l'opération, agrandie et fortifiée, on voyait une nouvelle race de pur sang mieux appropriée aux besoins du pays, mais cette race ruinait de fond en comble les spéculations de l'hippodrome. Or l'important était de les maintenir au profit des intéressés ; on les a maintenues.

C'est égal, la science du cheval sait à quoi s'en tenir aujourd'hui sur la possibilité de rendre au pur sang la forme qui convient le mieux aux exigences de l'époque. On sait partout à présent que le pur sang est une nécessité, mais qu'on n'en tire avantage que dans certaines conditions que l'expérience a parfaitement déterminées. On sait que, par rapport à nos besoins, le sang arabe est arriéré et le sang anglais dégénéré quant à l'enveloppe qui le contient ; on sait enfin comment on peut s'y prendre pour le rappeler à toute son utilité. C'est là surtout ce que nous devions mettre en lumière dans cet ouvrage.

Cependant on a fait aussi à la création du' pur sang anglo-arabe des objections qui ont mérité notre attention et auxquelles déjà nous avions dû répondre ; nous croyons devoir encore les repousser ici, afin de lever tous lès doutes. On a dit par exemple :

La famille anglo-arabe est le produit d'un métissage, non une race pure. S'il en est ainsi, l'étalon anglo-arabe n'aura pas sur sa descendance toute l'action dévolue seulement aux reproducteurs qui appartiennent seulement à une race ancienne et confirmée. Dès lors serait-il prudent de sacrifier des richesses péniblement amassées en pur sang arabe et en pur sang anglais pour poursuivre la constitution d'une famille métisse ou bâtarde?

Nous avons répondu, nous répondons : La famille angloarabe n'est pas le résultat d'un métissage; elle est le produit épuré d'alliances entre sujets de races pures ayant fait leurs preuves comme reproducteurs déjà connus par la manière dont

ils se reproduisent eux-mêmes. Si dissemblables, extérieurement, qu'on fasse et qu'on voie le cheval arabe et le cheval anglais de noble extraction, ces deux animaux n'ont pourtant qu'une seule et même origine ; ils découlent l'un et l'autre du même principe, tous deux procèdent du type le plus pur qui existe. Comment le fruit de leur union cesserait-il d'être pur et homogène dans sa nature, dans son sang, lorsqu'il est la reproduction, exempte de mésalliance, du cheval arabe et du cheval anglais, expression la plus pure, l'un et l'autre, du prototype de l'espèce ?

En appatronnant le cheval arabe et la jument anglaise, on ne fait pas de mésalliance, on n'altère la pureté de race ni de l'un ni de l'autre, on cherche seulement à modifier les formes extérieures, et par suite l'aptitude ; on ne porte aucune atteinte au principe même de la race, lequel fait sa force et son utilité. On ne comprendrait pas, par exemple (qu'on nous permette cette trivialité), comment le bordeaux deviendrait du suresne, par cela seul qu'on le ferait passer dans un verre à Champagne. Ce n'est pas la forme qu'on attaque, on lui rend toute justice au contraire, mais on va au fond et l'on raisonne théoriquement et au rebours des faits, puisque les faits acquis sont tous favorables à la conservation des caractères d'homogénéité et de constance qui font les races anciennes et confirmées, qui constituent les types supérieurs et que l'on retrouve à un si haut degré dans les ascendants de la nouvelle famille. La race anglo-arabe, telle que nous l'avions édifiée, n'avait rien perdu de la pureté de ses auteurs. Elle devait donc conserver sur sa descendance toute l'action départie par la nature aux reproducteurs de haut lignage, et ceci était plus qu'une espérance, c'était un fait expérimentalement démontré. En effet, elle exerçait, dans l'acte reproducteur, une influence indéniable. Son croisement avec les races inférieures qu'elle a touchées l'ont placée haut dans l'estime des éleveurs en la montrant pleine de force et d'autorité ; elle améliorait avec certitude en répétant ses formes chez les produits, et ceux-ci étaient nombreux ; elle avait à la fois la puissance prolifique très-développée et le pouvoir héréditaire fortement accusé.

En ce qui concerne la crainte exprimée de voir compro-

mettre des richesses acquises pour courir après un trésor d'une valeur douteuse, elle n'avait aucun fondement quand cette valeur était réelle et supérieure aux richesses qu'on craignait de perdre.

Toute l'accusation roulait sur ce fait: la race anglo-arabe est une race métisse. En démontrant qu'elle est pure à l'égal de ses auteurs, nous avons mis à néant une accusation que rien ne soutient, et nous n'avions pas voulu qu'elle pût être jamais légitimée : tous ses ancêtres étaient inscrits au Stud book, tous ses produits y étaient nommés et formaient déjà une phalange considérable.

La race anglo-arabe a disparu. Son anéantissement date de 1852, époque où le Jockey-Club, tout-puissant, a mis la main sur l'administration des haras. L'œuvre de destruction a été promptement consommée. Un ordre de vente a dispersé au hasard des enchères « des richesses péniblement amassées ». Il y a encore, il y aura toujours des animaux anglo-arabes de pur sang, mais nul n'est apte à reformer la race systématiquement, à la fortifier au point qu'elle puisse se reproduire par ellemême. En Angleterre, on estime haut, très-haut, les créateurs de races utiles; en France on ne se borne pas à les décourager, on les ruine ; au besoin même on les persécute. Chez nous, rien n'est plus difficile à faire qu'un peu de bien. Nous l'avons éprouvé en maintes circonstances, et notamment en la conduite d'un projet dont la réalisation aurait eu certainement la plus heureuse influence sur l'avenir d'une grande partie de la population chevaline de la France.

La difficulté de se procurer des reproducteurs arabes de premier sang et d'en multiplier chez nous la race en la fortifiant, nous avait inspiré la pensée de former à Scutari d'Asie un établissement d'élevage d'étalons arabes de pur sang. Créé sur des terres concédées par le Sultan, ce haras eût été peuplé, incessamment remonté par les soins d'un agent capable qui aurait eu pour mission de parcourir tout l'Orient, de visiter et de fréquenter les tribus possesseurs des familles chevalines les plus renommées, d'acheter toutes les supériorités et de les réunir à Scutari où les poulinières auraient donné des produits, où les poulains auraient été élevés à l'européenne, d'où

un courant permanent se serait établi avec la France, bientôt dotée alors d'étalons arabes corpulents, d'étalons arabes grandis, capables, bien doués à tous égards, aptes enfin à se reproduire dans les fortes dimensions imposées par la nécessité au cheval léger de l'époque actuelle. Nous avions fini par rassembler à Pompadour le noyau d'une famille arabe de haut lignage. En 1852, elle était composée de sujets d'élite, à la conformation régulière, à la riche structure, portant en soi le bénéfice d une épuration déjà ancienne et continue. Mais cette œuvre nous avait offert tant et tant de difficultés qu'il nous avait paru beaucoup plus aisé de l'entreprendre sur place, au pays même où le sang arabe se multiplie sans effort à la condition seule d'une sélection éclairée, aidée et soutenue d'un régime abondant et substantiel, d'une hygiène rationnelle et judicieuse imposant aux élèves des exercices mesurés d'abord, un travail plus rude ensuite. Le cheval élevé dans l'oisiveté n'est jamais ni énergique ni résistant. La bonne nourriture appelle la fatigue, sans quoi l'animal qui la prend fait des chairs grasses et molles et peu d'os. En cet état, le cheval n'est plus qu'une bête impuissante, une rosse, un reproducteur affaibli, une nature déchue.

L'étalon arabe, élevé à l'européenne dans les lieux favorables au développement de sa force native, ne nous eût pas empêché de continuer la famille anglo-arabe pure. Quoi qu'on fasse , la production des types supérieurs ne sera jamais trop nombreuse ; d'ailleurs, en cas de défaillance de la nouvelle race, ce reproducteur l'aurait ramenée avec plus de certitude au point de perfection cherché. Elle avait deux écueils également redoutables à éviter : — les tares et la gracilité des os qui déshonorent aujourd'hui la race anglaise de pur sang, — l'exiguïté des proportions et l'origine douteuse de beaucoup de chevaux orientaux. Notre système de reproduction la mettait soigneusement à l'abri de l'un et de l'autre inconvénient. A ce prix seulement pouvait être créé le pur sang français et atteint le but même de sa création.

D. Quelles races méritent la qualification de pur sang? — Utilité des types supérieurs de reproduction.

La question de pur sang, Tune des plus embrouillées aux yeux des praticiens de l'élevage, mérite d'être élucidée. Estelle la môme pour tous les animaux? La définition donnée pour le cheval, par exemple, convient-elle également pour l'espèce bovine ?

La confusion règne un peu sur ce sujet, vers lequel nous voudrions porter quelque lumière.

Qu'est-ce donc que le pur sang, et que faut-il entendre par cette expression forcément admise aujourd'hui par la zootechnie? En ce qui touche le cheval, nous avons déjà répondu à cette question. C'est la réunion de toutes les qualités morales dévolues à l'espèce , et par cela môme le germe fort et puissant de toutes les aptitudes , de toutes les destinations qu'elle est appelée à remplir. On le conserve intact, précieusement et soigneusement, dans quelques familles d'élite , auxquelles on a successivement donné une forme différente appropriée aux besoins particuliers à chaque époque, au mode d'emploi le plus usuel, à la nature et à la somme de travail qu'il est possible de demander au cheval. Ceci n'est point un résultat moderne, c'est un fait de tous les temps, qui se répète d'âge en âge. Dans cette espèce, les plus hautes qualités se rapportent toutes à un ordre supérieur, mais unique ; elles se concentrent dans ce qu'on nomme énergie, durée, vitesse, et on a qualifié nobles ou pures les familles qu'on a spécialement élevées et entretenues en vue de la transmission certaine , indéfinie de ces qualités à leur descendance directe ou médiate. De là cette autre force que représentent l'homogénéité et la constance; de là cette ancienneté du principe et cette habitude justifiée de rechercher la valeur dans une longue série de générations.

Toute race équestre qui se trouve dans ce cas sans avoir été mêlée à d'autres moins judicieusement conservées, moins intelligemment reproduites, reçoit dès lors la qualification de pur sang, mais le mérite de chacune des individualités qui lui appartiennent ne ressort pas de là exclusivement; il vient encore

des qualités extérieures et du pouvoir héréditaire ; c'est pour cela qu'on exige, chez le cheval de pur sang, la réunion de ces trois choses : — la noblesse de l'origine, de bonnes performances, la symétrie dans les formes et dans les proportions.

Voilà ce que, sans hyperbole, on nomme le pur sang dans l'espèce chevaline. Ceux qui vont au delà, comme ceux qui restent en deçà, ou ne comprennent pas le sujet ou l'embrouillent à plaisir.

Etudiée quant à l'espèce bovine, la question n'est plus tout à fait la même. Ce qu'on recherche aujourd'hui en multipliant le bœuf, en spécialisant ses aptitudes, ce ne sont pas les qualités naturelles de l'espèce, mais des facultés très-diverses qu'on ne développe au delà d'une certaine limite qu'en les séparant, qu'en les cultivant dans des races distinctes dont on fait autant de types, telles que l'aptitude au travail, l'aptitude à l'engraissement précoce, l'aptitude à donner du lait abondamment ou diversement riche dans sa composition. Ici l'ancienneté de la race devient chose secondaire ; son mérite particulier est ailleurs : il est surtout dans le fait de l'hérédité, et M. Jamet, par exemple, a été fort autorisé à donner la définition suivante :

« Une race de bétail mérite la qualitication de pur sang , « lorsque les sujets qui la composent améliorent l'espèce et « transmettent généralement à leur descendance les caractè- « res extérieurs et les facultés, la couleur et les nuances diver- « ses qui leur donnent un cachet spécial et les font reconnaî- « tre au milieu des individus appartenant à d'autres races. »

On peut en dire autant de l'espèce ovine, qui offre des types très-divers, suivant qu'on la cultive exclusivement pour les qualités de la laine ou pour la production précoce de la viande.

La question se simplifie, au contraire, quand il s'agit du porc, à qui l'on ne demande qu'un développement hâtif, conduisant, avec le moins de frais possible, à un engraissement complet. ♦

M. Jamet a raison; dans chacune de ces espèces, la race la plus pure, la meilleure ou la plus utile sera toujours celle qui se montrera le mieux douée au point de vue spécial de sa destination, et dont les facultés se transmettront avec le plus de

certitude à ses produits. Cette distinction a son prix ; elle établit à quel point diffère la question du pur sang, envisagée dans l'espèce chevaline et dans ses compagnons de domesticité. Elle était nécessaire afin d'éviter à l'avenir toute nouvelle confusion.

On s'est complètement séparé de ceux qui, à l'exemple de M. de Dombasle, ont nié jusqu'au principe même du pur sang. Si l'on a eu tort de dire : le sang est tout, on a eu tort également de répondre : le sang n'est rien. Appuyé sur des faits irrécusables, M. Jamet dit avec force et autorité : le sang est quelque chose. « Car si vous alliez des individus qui n'ont point de sang, c'est-à-dire certaines aptitudes recherchées dans telle ou telle race, le produit ne pourra jamais acquérir ces qualités, lors même que vous l'élèveriez avec le plus grand soin, par la raison toute simple que les reproducteurs ne peuvent transmettre ce qu'ils ne possèdent pas eux-mêmes. »

Cela veut dire apparemment que , par l'expression — pur sang — on entend désigner le type supérieur, soit d'un ordre de facultés bien déterminées, soit d'une faculté unique dans tout son développement, dans toute son exagération même, et que cette qualification est justifiée tant que la race qui l'a reçue, toujours reproduite in and in par ses sujets les mieux doués ou les plus parfaits, conserve à un degré éminent ses qualités propres, morales et physiques, toute sa puissance héréditaire, son utilité par conséquent. La race , au contrai re, qui ne remplit plus ces diverses conditions n'a plus la même raison d'être ; elle déchoit et se perd en tombant en non-valeur, mais elle devra être bientôt remplacée par une autre race supérieure, par un type élevé, si l'on veut conserver à la population entière ses mérites, ses avantages économiques, le point de perfection relative dont les masses sont susceptibles.

Le pur sang, ces types supérieurs, dont la nécessité est si bien établie aujourd'hui , ne sont point une affaire de mode ou de fantaisie, mais la source féconde du perfectionnement de tous les animaux réduits en domesticité. Sans eux la population demeure sur les derniers pas de l'échelle ; mais ces types ne sont réellement utiles qu'autant qu'ils sont aptes à appro* prier les races secondaires au rôle qui leur est dévolu dans un

état de civilisation défini. Si supérieur, en effet, que soit le kohël , le cheval le plus noble d'Arabie , il n'a plus, pour nos races européennes, une utilité immédiate; de là l'obligation d'en modifier la forme pour en utiliser plus complètement les qualités essentielles. Si supérieur que se montre dans un autre genre le cheval de pur sang anglais, il ne remplit pas aussi bien que par le passé la mission qu'il a eue de relever l'énergie et la valeur de nos races moyennes ; sa forme s'est exagérée au point de s'imposer par trop à ses produits de demi-sang qui ne doivent pas la répéter au delà d'un certain degré, sous peine de n'être plus ce que leur mode d'emploi veut qu'ils soient. De là encore la nécessité de le refaire, de telle sorte qu'il redevienne plus complètement apte à approprier les races moyennes à leur utilité particulière. Si profitable qu'il soit, en certaines circonstances , d'emprunter les mérites spéciaux au type du bœuf de boucherie, on ferait fausse route en cherchant à le reproduire chez des animaux qui devraient être spécialisés pour le travail et réciproquement. Le mouton précoce dans sa croissance et bon producteur de viande, ne donnerait jamais les laines fines et extrafines que portent les mérinos d'élite, et vice versa. Chaque espèce a ses aptitudes propres; il faut à chacune de celles qu'un veut développer à son maximum un type supérieur de reproduction ; celui-ci constitue le pur sang, une force indestructible quand on sait la garder, et la pratique qui en a mesuré l'étendue, la permanence, dit avec justice : le sang ne se perd pas. C'est ainsi qu'il est conservé en Orient pour l'espèce chevaline sans efforts extraordinaires, grâce à quelques soins faciles. La chose est moins aisée en Europe, mais non impossible. L'expérience a prouvé que le' principe reste entier; la forme seule varie. La science apprend que cette dernière doit être soigneusement appropriée aux exigences des temps et des lieux, La forme anglaise, par trop exagérée, n'est plus assez complètement dans nos convenances pour que nous ne songions pas à la remplacer. Celle que nous avions donnée à l'anglo-arabe rentre bien mieux dans les besoins de l'époque actuelle. On sera forcé d'y revenir. Sans la domination désastreuse du Jockey-Club, la France posséderait, à l'heure où nous écrivons, une famille de che-

vaux de pur sang, forte et nombreuse, très-supérieure par la forme à la race anglaise qu'il détruit de fond en comble, et nous trouverions chez nous ces reproducteurs d'élite, ces étalons de tête qui font la prospérité chevaline d'un pays. Ceux % qui nous conviennent ne sont plus nulle part, ni en Angleterre ni ailleurs; nul ne songe même à les produire, et nous sommes à la veille d'une grande pauvreté quand nous devrions déjà connaître la richesse. Telle aura été sur la France chevaline l'action d'une société trop fameuse , l'influence de quelques joueurs effrénés à qui l'on a malencontreusement donné tout pouvoir. Ils en ont usé pour le faire détester.

Cependant , avant de quitter ce sujet , insistons bien sur l'utilité, sur la nécessité des types supérieurs. On ne les produit pas pour eux-mêmes; les soins donnés à leur éducation n'ont pas d'autre but que l'appropriation la plus complète des différentes races d'une espèce à leur mode d'utilisation, au genre d'aptitude que réclament les diverses exigences du temps. A ce point de vue, nous le répétons, il en est du pur sang comme de ces essences qui contiennent, sous une grande concentration, des propriétés diffusibies, si l'on veut bien nous passer le mot, lesquelles se répandent, se propagent et se communiquent, lesquelles s'appliquent à mille objets, "remplissent mille besoins, et dont la vertu reste encore appréciable, quoique très-atténuée, après une longue imprégnation. Par ellesmêmes les essences sont trop fortes et trop actives; on les étend, on les affaiblit afin d'en rendre l'emploi agréable, possible même. Ainsi du cheval de pur sang, qui ne saurait être admis avec avantage à tous les services. Parmi ceux-ci , en effet, il en est qui ne demandent qu'une petite dose de sang pur; d'autres, au contraire , ne sont bien remplis qu'autant qu'il augmente par son abondance proportionnelle la force de tension de tous les ressorts qui jouent et fonctionnent dans la machine animale.

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