‹ La Connaissance générale du cheval... par les auteurs de l'Encyclopédie pratique de l'agriculteurChapitre 20 sur 29 · LES TYPES SECONDAIRES · texte numérisé non relu

LES TYPES SECONDAIRES

En s'éloignant de la mère-patric, le cheval s'est trouvé bientôt sous la toute-puissante influence d'agents nouveaux et de

conditions très-diverses, beaucoup moins favorables à sa uature, à la conservation de ses facultés. De là des modifications qui n'ont pas seulement porté sur la taille, sur le volume ou sur la configuration du corps, mais sur les principes intérieurs, sur l'énergie native, sur la vitalité qui n'est pas restée la même. Quand les modifications n'ont été que • légères, les nouvelles tribus, bien que déchues, ont pourtant conservé assez d'affinité avec le cheval-père ; dans ce cas, le contact de celui-ci les relevait promptement, et ce mode a suffi longtemps à les maintenir au premier rang au-dessous de lui. C'est encore la condition de toutes les familles orientales et de toutes les races sveltes des régions méridionales ou des contrées montagneuses. Mais lorsque ces modifications ont été profondes, toute affinité a disparu, et les races nouvelles ont pris des caractères très-dissemblables de ceux du type supérieur de l'espèce. La différence est grande, en effet, entre le cheval de pur saug et l'animal dégéuéré qui en est l'antipode.

Laissant en dehors toute description poétique, voyons seulement ce qui, dans l'un et l'autre, est apparent ou tangible.

Chez le cheval de pur sang, l'os est compacte, d'un grain lin et serré, lourd comme l'ivoire; la chair est de marbre pour la fermeté, les contractions musculaires sont vives, énergiques ; les tendons élastiques comme l'acier, résistants, volumineux , nets ; les attaches sont puissantes ; tous les viscères se montrent dans un rapport harmonique, amples et fermes dans leur activité en raison du rôle particulier à chacun ; il en est de même de toutes les membranes qui les enveloppent, de tous les canaux qui les pénètrent ou qui s en échappent. Ou observe encore : — un grand développement du cerveau, source de l'intelligence, de la force morale, des plus brillantes qualités; — la perfection des sens dont les instruments ne sauraient alors être ni grossiers ni imparfaits ; — la richesse du tempérament sanguin allié à des nuances heureusement combinées de quelques-uns des avantages inhérents aux prédominances nerveuse et musculaire; — la hardiesse de la pose; — l'assurance, la vivacité, la fierté du regard ; — la finesse de l'enveloppe extérieure et le soyeux des longs crins qui tombent de

l'encolure ou garnissent le fouet; — une sensibilité exquise;

— l'harmonie des formes et de la structure générale qui, dans l'ensemble, résulte nécessairement des perfections de détail ;

— et enfin, pour tout résumer en un mot, la plénitude de la vie observée sur l'un des chefs-d'œuvre de la création.

Chez l'animal abâtardi, les caractères sont tout autres. Le voilà: on le reconnaît à l'air humble et triste, morne, hébété, stupide ; son œil est éteint; ses formes sont grossières, disjointes, empâtées, disgracieuses ; sa démarche est lente et traînée; sa pose, apathique et négligée, sue la mollesse par tous les pores. A l'intérieur, cette machine est tout aussi défectueuse : il y a peu de vitalité dans les organes et beaucoup d'indolence dans les fonctions; prédominance de l'élément aqueux dans le sang et abondance de lymphe dans toute l'économie ; une graisse jaune et mollasse, véritable rouille animale, boursoufle les tissus, engorge les canaux, obstrue toutes les voies, embarrasse les mouvements et dégrade le moral autant que le physique est relâché. Il n'y a plus ni force, ni volonté, ni puissance : c'est encore la vie pourtant , mais la vie sans chaleur.

Au point de vue de la reproduction, il est aisé de comprendre'que l'influence de ces deux êtres opposés sera bien différente. L'un est riche et donnera beaucoup, sinon tout ce qu'il possède ; l'autre est pauvre et ne saurait transmettre que sa misère. Avec le premier on peut élever des générations vers un niveau satisfaisant; avec le second, si la dégénération n'augmente pas, c'est qu'elle aura atteint son plus bas période, L'origine, la race, le sang, constituent bien l'un des principes les plus essentiels de la valeur du cheval. Tous les services, tous les emplois n'en réclament pas, chez le moteur, le même degré, la même dose; mais toutes les aptitudes en réclament une certaine proportion que l'expérience apprend bientôt à déterminer. Le point délicat, pour la pratique, est de rester dans les limites rationnelles à chaque sorte, de trouver le point précis au delà et en deçà duquel l'utilité serait amoindrie. Dans ce fait est toute . la science de la production du cheval au-dessous du pur sang. « En introduisant, disent les Anglais, une proportion convenable de celui-ci par

le moyen des croisements et du métissage, nous sonnn»^ parvenus à rendre nos chevaux de chasse, nos chevaux de promenade et de guerre, nos chevaux de voiture et même nos chevaux de trait, plus forts, plus actifs, plus légers et plus propres à endurer la fatigue qu'ils ne Tétaient avant l'emploi raisonné du cheval de pur sang à leur reproduction. »

« A force de temps et de persévérance, dit-on en Autriche, nous sommes parvenus à naturaliser, à stabiliser la race arabe, admirable type avec lequel nous avons créé, par d'utiles croisements, toutes les espèces de chevaux nécessaires au pays et à l'armée. Ces espèces se montrent distinguées, nobles, riches en sang pur ; elles sont de toutes les tailles et propres à tous les services. »

Le demi-sang est le type de ces diverses créations. Nous avons à déterminer comment on l'obtient, et quel est son genre d'utilité. Cette double question n'a pas été beaucoup moins embrouillée que celle du pur sang, mais nous croyons avoir aidé déjà à la sortir de l'état de confusion où elle est restée pendant si longtemps.

Les chevaux de demi-sang naissent et se développent à la laveur du métissage et non, comme on Ta dit souvent, à laide du croisement. Ils résultent du mélange rationnel du sang, à doses variables, de deux ou plusieurs races distinctes, pins ou moins éloignées par leurs principaux caractères cl par leurs aptitudes. En l'espèce, le cheval de pur sang oiïYc généralement l'un des éléments de la création projetée; l'autre est pris au sein d'une race quelconque. De là toutes, sortes de chevaux de demi-sang dont on ne donne l'idée en les qualifiant d'une manière exacte, qu'en les appelant par leur véritable nom. Il est évident, par exemple, qu'un cheval de demi-sang anglo-normand n'aura rien de commun avec un cheval anglo-navarrin , et celui-ci avec un produit anglo-poitevin ou anglo-boulonnais, etc.

Ce qu'on se propose le plus ordinairement en alliant un étalon pur à des poulinières plus ou moins éloignées du sang, c'est d'obtenir des produits en qui l'énergie et toutes les qualités morales du père se retrouvent en certaine proportion mesurée de façon à ne nuire eu rien aux qualités d'un autre

ordre propres à la souche maternelle. Dans ce cas, ou demande au premier le sang, c'est-à-dire quelque chose de son activité vitale, et l'on s'efforce de répéter le gros, l'étoffe, l'ampleur des formes de la mère. On arrive de la sorte à des résultats individuels plus ou moins réussis et complets. Les Anglais excellent particulièrement dans ce genre de création à tous les degrés de l'échelle ; ils la pratiquent avec un grand art, avec un tact que n'ont pas encore égalé les éleveurs des autres contrées. Étant donnée une poulinière quelconque, ils savent la livrer à l'étalon de sang, presque toujours de pur sang, qui lui conviendra le mieux pour réaliser un produit déterminé. En France, nous n'avons pas cette science précise de l'accouplement, ce savoir exact qui mène presque à coup sûr, et du premier jet, au résultat cherché. Nous procédons différemment, nous procédons ainsi, par exemple : étant donnée une population quelconque, nous la melons, par les mâles, à une race supérieure, et nous en tirons des produits quelconques. On sent la différence. Les Anglais agissent isolément, sciemment, avec beaucoup d'habileté : chez nous on travaille en masse avec moins d'entente. Là-bas on fait des individus ; ici on s'essaye à la création de familles plus on moins nombreuses. Les succès individuels sont plus multipliés chez nos voisins; l'amélioration devient plus générale parmi nous. Dans un temps donné, nous devons posséder des familles précieuses, hautes en valeur, tandis que nos maîtres ès science chevaline auront à recommencer toujours, en fait de demi-sang, l'œuvre de Pénélope. Nous appliquons à la création des races moyennes une certaine suite et quelque persévérance : en dehors de la race pure, les Anglais n'appliquent leur expérience et leur entente du cheval qu'à l'élève isolé d'animaux de service capables. Nous ne faisons pas encore ceux-ci aussi bien ni aussi bons pour la plupart, niais nous avons complètement réussi, dans nos contrées privilégiées, à former et à confirmer une race de demi-sang supérieure à toute autre, car elle est devenue une riche pépinière dans laquelle on trouve en nombre des étalons aptes à produire à leur tour des sous-races d'un mérite assez élevé. Le cheval de demi-sang obtenu à la manière des Anglais n'est jamais

confirmé dans son origine parce qu'il n'a pas d'ancêtres : notre race anglo-normande, par exemple, est bien assise, parce que, depuis trois quarts de siècle, on ne cesse de verser rationnellement et goutte à goutte le môme sang dans ses veines, parce que, durant ce long espace, aucun élément hétérogène n'est venu détruire une force de cohésion qui a été toujours croissant. Or c'est cette force qui crée et fixe la faculté de transmettre le mérite des ascendants aux produits; c'est cette force qui donne et assure l'autorité héréditaire ; c'est par elle qu'on explique physiologiquemeut et pratiquement la supériorité de l'étalon anglo-normand , entre autres, sur cette foule de reproducteurs de demi-sang qui viennent d'ici ou de là, d'un peu partout. Son origine, déjà ancienne, le rattache fortement à la puissance propre au pur sang ; il race : les autres, nés d'hier, ne représentent que des individualités et n'ont qu'un faible pouvoir sur leur descendance ; ils ne racent point. Dans l'expression de ce fait est toute la différence.

C'est une œuvre laborieuse et complexe que de former et de fixer une race de demi-sang. Les travaux d'un seul n'y suffiraient pas ; le grand nombre est nécessaire à raison du type qu'elle exige et des sacrifices qu'elle impose. En Angleterre, où la production du cheval de demi-saug n'est pas systématisée de façon à constituer race, on appelle simplement demi-sang ou trois quarts de sangles produits issus d'un premier ou d'un second accouplement opéré entre uue poulinière indigène ou sa fille et un étalon de pur sang. Rarement on va au delà. Plus souvent on revient sur ses pas en s éloignant du sang par un retour à l'étalon de la race maternelle, afin de n'avoir dans le nouveau produit qu'une proportion moindre des caractères et des qualités du cheval pur, afin de s'en tenir au quart-sang. Beaucoup d'individualités même ne sont pas aussi avancées, restent en deçà et n'ont, pour ainsi parler, qu'une goutte de saug. Voilà ce que ne savent pas assez faire nos producteurs de chevaux. Les éleveurs anglais, nous parlons des plus habiles, se livrent sciemment à ces combinaisons; les nôtres ne savent pas préparer ou ne veulent pas attendre un résultat aussi éloigné ; ils attendent tout d'un seul accouplement et demandent à l'étalon, en dehors de la femelle

qu'ils lui donnent, le produit désiré et rêvé. Il faut le répéter, car le fait est capital.: nos voisins cherchent persévéramment et finissent par réaliser ranimai dont ils ont besoin ; les Français ne l'obtenant pas immédiat, de premier jet, changent sans cesse l'étalon et portent dans leurs productions, toujours différentes, une perturbation nouvelle qui conduit à rencontre du point cherché et n'aboutit qu'à la confusion. De là est venue la nécessité de façonner pour nos éleveurs des races spéciales de demi-sang, presque inutiles à l'Angleterre, mais indispensables à la France, des races assez confirmées, en dépit de l'hétérogénéité de leur point de départ , pour que leurs sujets d'élite puissent offrir, tout confectionnés et fortifiés dans le père, le genre de mérite et la conformation à répéter entiers et. d'un seul coup chez les produits.

Ç'a été une science nouvelle. On a beaucoup tâtonné avant d'en découvrir les principes et de faire découler de ceux-ci une saine pratique. Mais l'expérience a bientôt aidé à sortir de l'obscurité , et l'on peut se livrer aujourd'hui à la création d'une race de demi-sang avec la certitude de l'obtenir haute en valeur. C'est une affaire de temps et d'expérimentation : on ne saurait déterminer, à priori , le nombre de générations qu'il faudra faire succéder l'une à l'autre pour fixer dans la nouvelle tige la dose proportionnelle des éléments dont elle doit rester définitivement composée. Dès qu'on a pu dégager cette inconnue, il n'y a plus aucune difficulté, car la race a acquis le trait propre à son indépendance — l'hérédité , c'est-à-dire la faculté de se reproduire sous l'influence des causes qui lui ont donné naissance et font qu'elle est par elle-même.

Au début, cependant, tout est vague, indéterminé. On ne sait pas bien quels obstacles vont surgir ; le but ne s'entrevoit qu'à travers bien des efforts et au bout de longues années. Les premières générations n'ont pas de noms ; elles donnent -seulement des métis plus ou moins informes, décousus et peu encourageants. C'est le plus souvent la confusion et le désordre apportés dans la vie calme et régulière des deux races mêlées. Viennent d'autres produits néanmoins, et les choses se modifient ; la régularisation s»' fait. Les liqueurs les plus délicates,

les vins les plus exquis, ne sont pas toujours d'une limpidité parfaite. Que faut-il à l'eau trouble et bourbeuse pour devenir transparente et pure? Du repos et du temps. Laissez aux producteurs de la race nouvelle le temps d'opérer, en proportions convenables , le mélange des origines, du sang, des formes , des qualités , de la vie tout entière , et vous apercevrez bientôt l'ordre et la régularité là où vous n'aviez vu tout d'abord que matière à regrets, que sujet de plaintes.

Voyons donc comment il faut procéder pour obtenir le produit intermédiaire auquel on donne la qualification de demisang, sitôt que les caractères cherchés, que l'aptitude désirée ont pris dans l'organisation la fixité qui permet de les reproduire.

En théorie, on établit le fait héréditaire de la manière suivante :

Le croît qui résulte de l'alliance du mâle et de la femelle représente toujours, comme caractère fondamental, la moitié du père et la moitié de la mère.

Soit donc un étalon de pur sang = 1 , marié à une poulinièrebien choisie, forte, mais de race commune=0, il naîtra un produit moyen, une individualité enfin = 0,50 ou demi-sang.

Ce premier métis , quant aux formes extérieures, ressemblera plus ou moins a l'un ou à l'autre de ses auteurs, selon que le père ou la mère aura exercé dans l'acte générateur une action tout individuelle, mais plus ou moins marquée. Il aura plus de gros et de commun, il sera plus lourd s'il rappelle la souche maternelle ; il se montrera grêle et mince, il aura plus de distinction si l'influence du père a été trop vive et trop prompte.

Dans ce dernier cas, le produit mâle devrait être complètement écarté de la reproduction; son alliance ne serait utile ni avec une autre jument indigène, ni avec une famille issue d'un mariage semblable.

La pouliche, au contraire, devrait servir à un second accouplement , mais il ne faudrait pas la livrer à un étalon de , pur sang. Elle devrait être alliée, soit à un étalon bien doué de la race de la mère, soit à un mâle issu comme elle du métissage et dont le degré du sang pourrait varier suivant qu'il

se montrerait sous une forme plus corpulente et plus régulière. Ce pourrait donc être ou un quart de sang, ou un demi-sang, ou un trois quarts de sang. Ce nouveau mariage entre métis ajouterait à la dose de sang déjà acquise , tout en favorisant le développement physique, tout en poussant au gros des systèmes osseux et tendineux, au volume des masses charnues, toutes qualités essentielles et de premier ordre chez des chevaux de service. Dans les cas où cette pouliche rappellerait trop complètement la mère par le commun et l'arrangement des formes, il y aurait convenance à la donner à un étalon de trois quarts de sang, et à faire venir après celui-ci un reproducteur demi-sang seulement, bien choisi et capable à tous égards. On s'attarderait trop si Ton revenait à un mâle de la race indigène ; mais on brusquerait trop, selon toute apparence, en revenant immédiatement à un étalon de pur sang.

Voilà le système. On le comprendra mieux, peut-être , si nous le traduisons en chiffres pour les diverses hypothèses qui précèdent, en ne nous occupant d'abord que des productions femelles.

Opérant , comme nous venons de le dire , sur une poulinière née d'une première alliance avec le pur sang = 0,50 ou £ sang, on obtiendra :

Avec l'étalon indigène , un produit. . . . = 0,25 ; Avec un étalon de \ sang, un produit. . . = 0,375 ; Avec un étalon de £ sang, un produit. . . = 0,50 ; Avec un étalon de £ sang, un produit. . . == 0,625.

Devenant à son tour producteur, chacun de ces métis , supposé mâle, donnerait par son alliance avec des femelles sorties de générations parallèles des résultats plus imprégnés de sang ou des caractères de la race du père et non moins étoffés ou corpulents que les animaux de. la ligne maternelle ; il assurerait, à la longue et par une gradation convenablement ménagée, le mélange intime, la combinaison la plus heureuse des éléments qu'on s'était promis d'amalgamer, savoir : le principe supérieur du sang, source de la force, de la noblesse, de l'activité vitale, — puis l'ampleur des formes, la taille et le gros qui résultent de la conformation de la mère et dont il

faut chercher la cause dans les influences du climat , dans la fécondité du sol et dans les forces de l'alimentation. En allant de Tune à l'autre, suivant qu'on trouverait avantage à faire dominer celui-ci ou celui-là, à revenir au principe du sang pour le fortifier, ou bien à l'addition de la matière pour empêcher que l'autre soit en excès , on graviterait toujours autour d'un point qui ne s'éloignerait pas beaucoup du terme moyen, du demi-sang, quand il s'agirait d'obtenir des chevaux d'attelage élégants, vites et forts; on irait moins loin dans le sang pour la production de moteurs dont l'emploi réclamerait plus de masse que de légèreté , plus de commun et de force musculaire que de distinction et de rapidité , on resterait alors vers le quart de sang. Mais on avancerait davantage lorsqu'on voudrait , chez les métis, plus de grâce et d'énergie, plus de force et moins de corpulence, quand on travaillerait en vue d'une race plus apte au service de la selle qu'aux exigences du trait rapide, et l'on pousserait jusqu'aux trois quarts de sang, qu'il ne faudrait pas beaucoup dépasser. En avant de ce terme, en effet, on arrive trop près du sang, et l'on s'expose à en avoir les inconvénients sans les avantages. C'est à ce mauvais résultat que mène le croisement, c'est par le métissage qu'on l'évite.

Ainsi réduite à sa plus simple explication, à sa formule la plus intelligible, la théorie de la formation des races moyennes ne présente plus aucune difficulté, aucune obscurité, voulionsnous dire , et la pratique, éclairée dans ses actes, sait où elle tend et où elle va.

Les influences en jeu dans une opération semblable sont de deux sortes. Les unes, importées par le cheval de pur sang, n'ont d'empire qu'autant que l'individu est libre de toute souffrance résultant de l'acclimatation ; les autres, locales et profondément enracinées, offrent une résistance d'autant plus prolongée que la race indigène est mieux établie, que ses caractères, ses qualités, ses défauts, datent de plus loin, ont été plus anciennement reproduits sous l'action renouvelée des habitudes générales. C'est là qu'est la grande difficulté. L'opposition réciproque des forces originelles, s'ajoutant à celle qui vient des agents physiques, fait obstacle et nuit à la trans-

mission des qualités morales, arrête ou entrave la régularisation des formes extérieures. La lutte est donc moins vive et plus ou moins durable entre les hérédités divergentes auxquelles seul le nombre des générations peut donner un point d'appui et la certitude nécessaire.

Le mode de métissage dont nous venons d'indiquer le mécanisme, qu'on nous permette l'expression, est toutefois le plus simple qui puisse être pratiqué. Il ne prend à partie que deux races, une étrangère et une indigène. Il peut arriver même que la première, précédemment importée, soit déjà acclimatée au milieu dans lequel l'autre a puisé Tindigénat : en ce cas le succès est moins lent, plus facile à obtenir que si la race étrangère n'avait encore aucun lien, aucun rapport avec la localité. Les influences extérieures ont alors une trèsgrande force, elles sont une puissance, un obstacle sérieux. Leur action obscure, insaisissable, mais profonde, s'appesantit particulièrement sur la première génération ; elle en contrarie toutes les tendances individuelles à l'union intime, à l'affinité réciproque ; mais, après quelques variations entre les points extrêmes qui se disputent le résultat, après quelques oscillations incessamment combattues par le créateur de la nouvelle famille, l'influence héréditaire se fortifie dans le sens du moyen terme, efface les différences, rapproche et confond toutes les nuances; elle triomphe alors, et l'uniformité se montre en des produits qui pourront bientôt se répéter semblables à eux-mêmes. A ce degré la race est faite. • Dans le cas où l'on s'arrête au quart de sang il ne saurait y avoir de race, mais seulement des individualités. Le métissage doit être constamment renouvelé. Ce mode nécessite la conservation de la race indigène avec tous ses avantages propres, car c'est elle qui devra toujours fournir les matrices. A peu près inusité en France, ce moyen de production a pourtant son utilité. Nous en trouvons l'application généralisée en Angleterre, ainsi que le constate le passage, suivant, tiré de the Horse :

« Le grand défaut du cheval de camion de la grande espèce , c'est sa lenteur. Ce défaut est tellement dans le sang: qui* tous les efforts du producteur ne parviennent pas à 1»' Hé-

raciner. Cependant on peut y porter remède. Qu'une jument de cette race , aussi parfaite qu'on pourra la trouver, soit livrée au cheval de pur sang le plus fort, le plus compacte et le plus grand possible ; si le produit de l'accouplement est une pouliche, revenez, pour celle-ci, à l'étalon de trait de la race de la mère, et choisissez-le bon ; le poulain qui en résultera sera précisément le cheval convenable pour faire souche. »

Les trois derniers mots seuls sont très-hasardés. Il fallait dire : le poulain qui en résultera sera précisément le moteur désiré. Nous examinerons un peu plus bas la question d'hérédité que soulèvent les trois derniers mots de la phrase anglaise.

La formation des races de demi-sang peut exiger un métissage plus compliqué. H en est des exemples en France. Telle la race bigourdane actuelle, qui sort du mélange du sang arabe, du sang anglais et de l'ancienne race navarrine dont les produits interviennent fréquemment aussi comme pères. Cette métisation s'effectue donc entre animaux de races très-différentes, et ses produits sont alliés tantôt entre eux , d'autres fois avec l'une ou l'autre des races étrangères. Elle donne par conséquent des sujets de sang mêlé qui s'établissent sur le sol avec assez de certitude pour constituer une race nouvelle, supérieure à celle dont elle a pris la place. Dans cette multitude d'alliances, la confusion et le débordement seraient faciles. On les prévient en procédant avec méthode, en raisonnant et le choix des races et la conformation des sujets à unir à tel ou tel degré du métissage. La question du sang est nécessairement résolue par avance, mais elle donne d'utiles indications par l'effet différent que produit, par exemple, dans l'acte générateur, le sang arabe ou le sang anglais. En dehors de cette influence avec laquelle il faut savoir compter, il n'y a plus que l'action combinée de nourritures variées, abondantes et aussi substantielles que possible. On sent tout de suite que l'on est placé sur un terrain pauvre, dans un milieu où les agents physiques sont peu favorables au développement des masses musculaires, où le climat," réagissant sur le sol, ne donne à ses produits immédiats ni l'abondance ni la richesse des sucs alimentaires. On voit qu'il faut aider à la nature et opposer à sa force de concentration une force d'expansion dont les éléments

doivent être empruntés à d'autres lieux et à d'autres existences. Les difficultés sont plus grandes dans ce mode de métissage que dans les précédents, mais elles ne sont pas insurmontables. En effet, la persévérance en triomphe, et Ton voit sortir de ces hérédités diverses, divergentes même , une force qui absorbe et domine peu à peu les autres. La puissance nouvelle surgit de deux côtés à la fois. Le sang arabe et le sang anglais ont une très-grande affinité l'un pour l'autre. Par ailleurs, les races méridionales sur lesquelles on les verse tour à tour, admettent sans perturbation le premier, qui prépare et assure le succès de l'autre, à la condition que la dose du dernier en soit ménagée, et que la quantité nécessaire pour atteindre le but n'arrive que successivement, goutte à goutte pour ainsi parler. En brusquant le fait on nuit au résultat, parce que l'alimentation n'est point assez forte pour soutenir l'édifice.

Cette manière d'agir est de tous points rationnelle : l'expérience Ta bien des fois démontré. Elle n'a rien de commun avec ces alliances hétérogènes dans lesquelles tout est mêlé et confusionné, sans apparence de but. Ce désordre a été fort bien exprimé dans le passage suivant , emprunté à un mémoire de M. de Cacheleu : « Si, non content d'une première métisation , au lieu d'en unir les produits seulement entre eux, nous venions à les allier à une troisième race, puis avec une quatrième, ou même un plus grand nombre, et toutes dissemblables, alors les caractères propres à chacun ne tarderaient pas à s'effacer, parce que , leurs tendances respectives se neutralisant, l'hérédité se réduirait bientôt aux attributs généraux de l'espèce, c'est-à-dire qu'il n'y aurait plus de race. plus de spécialité, plus d'excellence héréditaire, mais seulement des individus d'un extérieur variable, tous nivelés dans une médiocrité commune et pareille à celle de l'espèce inculte. » Rien n'est mieux fondé. Dans la production des animaux, la fixité et l'élévation vont ensemble. Dès qu'une race flotte, elle descend.

Abordons maintenant le fait de la transmission héréditaire dans les races de demi-sang. La question se pose en ce? termes :

Une race obtenue par voie de métissage est-elle susceptible de se reproduire un jour par elle-même, sans le secours de la race étrangère supérieure qui a concouru à sa formation ? En cas d'affirmative, à quel degré de métissage la nouvelle race pourra-t-eîle se suffire, se reproduire en dedans par voie de sélection rigoureuse? ♦

A la première de ces questions il faut répondre par la question elle-même. Eu effet, le mot race implique le pouvoir, la faculté de transmettre héréditairement les qualités, les défauts, la spécialité des caractères dont la réunion et la persistance forment groupe distinct et indépendant. La race n'est constituée qu'autant que cette faculté existe, car elle en est le propre, la caractéristique.

Comme toute autre, et au même titre, une race de demisang est donc susceptible de se maintenir par elle-même tant qu'on ne la soumet pas à des influences contraires à celles qui ont aidé à la former , qui ont développé ses dispositions, ses qualités intimes, sa force inhérente, tixé eu uu mot sa puissance héréditaire.

Mais à quel degré du métissage la race sera-t-elle définitivement constituée ?

Ceux qui ont posé cette question étaient quelque peu étrangers à la pratique de la formation et de la conservation des races. Le métissage ne donne pas une race partout la même ; il n'opère pas dans des circonstances parfaitement déterminées et toujours pareilles; il agit sur des natures très-différentes, sur des races ou variétés nombreuses et diverses. 11 en résulte que le produit intermédiaire à naître , à réaliser, n'est pas un, mais multiple et très-différent , suivant les éléments qu'on emploie et le milieu dans lequel on est placé. Le terme du métissage ne saurait donc être théoriquement fixé : l'expérience seule est appelée à prononcer en pareille matière. Ajoutons que, dans l'espèce du cheval, même en France, où Topération s'est poursuivie plus loin qu'ailleurs, dans le sens de la solution du problème, aucun métissage régulier n'est encore assez avancé pour donner un exemple pratique, pour produire un fait irrécusable par conséquent. Les deux seules contrées où la création de races de demi-sang ait été intentionnellement

commencée pour arriver au but, la Normandie et les Pyrénées, sont à peine en marche depuis vingt an§. Or quatre à cinq générations ne suffisent pas à pareille œuvre. Toutefois la création de ces deux races a déjà donné de tels résultats que, si elle n'est pas détournée de sa voie, elle atteindra bientôt désormais l'élévation à laquelle se montre la fixité.

Et ceci n'est point un mot en l'air, une prescience, une idée vague et toute spéculative, car des faits déjà très-nombreux, très-patents , nous autorisent à écrire ainsi que nous venons de le faire. Effectivement, les produits de ces deux races en formation, supérieurs de beaucoup à ceux du reste de la population chevaline du pays, se sont montrés aptes à reporter sur celle-ci une partie des améliorations qui les placent au premier rang, aptes aussi à donner des sous-races.

Donc, après la longue imprégnation du principe sous l'influence duquel elle s'est développée, une race de demi-sang, cela nous paraît hors de doute, est apte à se reproduire par elle-même , à créer des sous-races , et, à fortiori, propre à améliorer au-dessous d'elle. Là est la raison d'être , là est l'utilité pratique des créations intermédiaires, là sont leur importance et leur valeur. S'il en était autrement, on devrait se borner à imiter les éleveurs de chevaux en Angleterre, et produire seulement des individualités. En poussant les faits au delà, nous aurons rendu à la science un réel service et facilité l'application de moyens pratiques usuels dont la bonne entente et le développement contribuent pour une large part à l'accroissement de la fortune publique.

Tout cela, du reste, n'a rien d'insolite et qui puisse surprendre. Pour tous les animaux domestiques, moins le cheval, les Anglais ont fait ainsi que nous avons tenté en faveur de ce dernier, en oubliant tous les autres; et il est assurément très-digne de remarque que nous ayons précisément opéré, à l'égard de l'espèce chevaline, comme nos voisins ont opéré à l'égard du bœuf, du mouton, du porc, des animaux de basse-cour, tandis qu'ils procédaient autrement en ce qui concerne le cheval, dont ils ont néanmoins spécialisé les aptitudes avec une rare-perfection, dans des individualités isolées, sans caractère et sans pouvoir héréditaires. Leurs races de bé-

tail perfectionnées se reproduisent in nnd in, c'est-à-dire par elles-mêmes et sans déchoir; leurs chevaux de demi-sang ne se rencontrent nulle part à l'état de variété constante et homogène, susceptible de se reproduire en dedans, à l'état de race capable de former au-dessous d'elle d'autres variétés utiles.

D'où vient cette étrange anomalie? Étrange, en effet, car au point de vue scientifique rien ne la justifie. C'est en vain qu'on a essayé d'ériger ce fait en doctrine et qu'on a soutenu cette énormité, par exemple : Les races de demi-sang, toutes sorties de la métisatiou , ne sauraient se soutenir par elles-mêmes ; «• est folie de le tenter : les métissages et les croisements donneut des individus, créent des produits utiles, ils ne fondent pas de races nouvelles.

Les preuves abondent de toutes parts contre cette hérésie. Qu'est-ce donc que les races bovines et ovines les plus récemment perfectionnées au delà du détroit? Des races métissées, qui se répètent très-fidèlement aujourd'hui. Que sont encore ces nombreuses variétés de l'espèce porcine qui nous viennent d'Angleterre, parce que nous n'avons pas essayé de les obtenir nous-mêmes ? Et nos charmoises? et nos disley-mauchampmerinos ? Toujours des métis qui se reproduisent exactement et qui vont portant, autour d'eux comme au loin, les perfectionnements qui les distinguent, le genre d'aptitudes qui leur est propre.

Nous venons de dégager un principe : le métissage crée des races.

Un mot à présent sur les deux familles demi-sang qui ont été formées en France en vue de l'amélioration plus rapide et plus certaine du reste de notre population chevaline.

A . Le demi-sany anglo-normand.

L'ancienne Normandie a possédé deux races de chevaux très-distinctes et fort renommées en leur temps, celle du Merlerault et celle du Cotentin : l'une propre à l'attelage, l'autre plus particulièrement appropriée à l'usage de la selle. Telles sont les racines de la race actuelle de demi-sang anglo-normand; elles en ont donné la tige. Le second élément, le pur .

sang, lui est venu d'Angleterre ; d'abord à 1 état de métis plus ou moins éloigné du sang, et plus tard sous la forme plus ou moins heureuse et parfaite du cheval de pur sang ou du cheval de course. A une époque plus rapprochée, les générateurs se sont trouvés parmi les étalons de pur sang nés et élevés au Pin et parmi les produits mêmes de la nouvelle race.

Dans les commencements, cela n'est plus précisément d'hier, car nous nous reportons à près d'un siècle en arrière, on est allé chercher de l'autre côté de la Manche quelques gros reproducteurs parmi les Mongrel breed ou race matinée. Ceux-ci n'étaient que des métis au premier degré, amples et corpulents, mais sans pouvoir héréditaire. Ils ne firent aucun bien. Cependant ils encouragèrent à se rapprocher davantage de l'élément de régénération, du pur sang. Les destinées chevalines de la France étaient alors aux mains d'un homme trèscompétent, aux mains du prince de Lambesc, grand écuyer de Louis XVI. Il envoya en Angleterre avec mission de choisir des reproducteurs de demi-sang, halfblood. C'est alors que furent importés au haras du Pin ces vingt-quatre étalons parmi lesquels plusieurs ont assez marqué pour que les noms soient restés longtemps dans la mémoire des éleveurs. On s'est souvenu, eu effet, des Glorieux, des Badin, des Lancastre, des Warwick, des Somme/ set, ainsi que du Docteur. Mais ce dernier, dont la lignée a été mauvaise et rétrograde (à* cause seulement de sa basse extraction, car il était d'ailleurs admirablement doué sous le rapport physique, car il était à tous égards un très-beau garçon de cheval), ce dernier ne mit que mieux en relief le principe d'une bonne origine, la nécessité d'étudier dans les fils le mérite des ascendants. A cette époque fut gagnée sans conteste cette cause, abandonnée plus tard, de la supériorité du sang dans l'acte générateur. Les éleveurs lui rendirent hommage en recherchant parmi tous ces étalons les mieux racés, ceux en qui l'introduction du pur sang, à dose plus ou moins forte et ménagée, était plus ancienne et remontait plus haut dans le passé.

Il était nécessaire de rappeler cette phase de la production normande, trop longtemps oubliée. Les étalons de demi-sang, ramenés d'Angleterre par les soins du grand écuyer de

Louis XVI, doivent être considérés comme les grands-grandspères de la race actuelle. Ils en ont jeté les premiers fondements. Ce sont leurs filles et leurs petites-filles qui, mariées à d'autres reproducteurs du même ordre, ont ravivé cette souche, prête à s'éteindre, quand, après une longue et très-regrettable lacune, on est revenu au sang anglais.

Nous passerons rapidement sur les années de misère et d'abandon qui vont suivre, afin de ne pas nous attarder au milieu des impedimenta d'une lamentable histoire.

La suppression des haras en 1790 n'a pas été plus favorable à la Normandie qu'aux autres contrées hippiques de la France. L'émancipation de l'industrie privée avait conduit par le chemin le plus court et le plus direct à la ruine complète des bons éléments de toute bonne production. En quelques années, il n'y eut plus ni étalons ni poulinières capables. La population en massse ne s'en porta pas mieux ; loin de là, elle se trouva si mal du nouveau régime auquel on l'avait soumis* qu'il y eut nécessité de revenir à une organisation régulière. Malheureusement, l'Angleterre nous resta fermée pendant toute la durée du premier Empire. A défaut d'étalons anglais, bien racés, on employa des reproducteurs de toutes provenances, puisés au hasard dans toutes les races indistinctement. Ceuxci n'avaient guère, pour la plupart, qu'un mérite personnel plus apparent que réel ; beaucoup avaient été importés du Nord et n'apportaient qu'un principe affaibli, que des facultés morales très-amoindries, des germes d'appauvrissement qui ne tardèrent pas à dominer, comme il arrive toujours quand l'énergie fait défaut. Les circonstances extérieures, les influences locales n'étaient pas ici de nature à relever la vitalité éteinte; elles poussent en sens contraire, et c'est là précisément qu'est leur force quand on sait les utiliser. Ce sont elles, en effet, qui développent les formes trop concentrées, elles qui les grandissent et les étoffent ; mais en l'étendant, en le délayant, elles ôtent au principe même de la vitalité une partie de sa résistance. Or, lorsque cette dernière a été progressivement affaiblie, usée par le climat et tout ce qui est en sa dépendance, il ne reste plus qu'une nature inerte, molle, sans chaleur ni puissance, car alors la dégénération a atteint toutes les sources

de la vie, profondément altéré ce qui la rend énergique, active, durable, ce qui donne à une race autorité sur les autres.

Telle était la production des chevaux en Normandie, à la fin de l'Empire.

Sous la Restauration on est revenu au sang anglais. Quelques étalons de tête, marquant utilement leur passage, ont ramené toutes les idées de saine reproduction au principe fondamental du pur sang. On Ta proclamé efficace, seul puissant à combattre l'infériorité, à repousser l'avilissement. On était en pleine vérité. Cependant, hâtons-nous de le dire, tout n'est pas dans l'adoption d'un principe: il -y a aussi l'application ou. plus trivialement, la manière de s'en servir.

Le pur sang, Dieu merci, on ne le conteste plus, est l'agent essentiel le plus actif de la régénération, de la bonne reproduction, non-seulement dans l'espèce du cheval, mais dans toutes les autres. Il faut compter avec lui comme on compte avec toutes les forces vives, avec tout ce qui a des propriétés énergiques. Il n'est pas comme ces ingrédients inoffensifs dont on dit: S'ils ne font pas de bien, ils ne font pas de mal; classez-le dans une tout autre catégorie et soyez bien affermis dans cette pensée que, employé à contre-sens, appliqué sans discernement, s'il ne réalise pas le bien attendu, l'amélioration cherchée, il produit le mal au contraire, et conduit à toutes sortes de mécomptes. Ceux qui ont appris à l'employer judicieusement ont maîtrisé ses effets et dominé son action ; ils en ont tiré avantage et profit ; les autres l'ont repoussé avec raison. Toutefois la cause de son insuccès n'est pas en lui, elle est dans une application inopportune ou irréfléchie ; elle est dans la forme, non dans le fond.

Mais nous anticipons à tort. Avant de passer outre, disons bien ce qu'était le cheval normand vers 1830, à l'époque où le sang anglais a commencé à être systématiquement versé dans ses veines.

Tout le monde se souvient de ces têtes longues et bêtes, affreusement busquées, qui ornaient encore presque tous les chevaux normands d'il y a seulement vingt-cinq à trente ans. Ce défaut, qui a été d'une si grande nuisance à la production moderne, avait eu sa source dans un singulier caprice de

la mode. Le fait est si étrange que, moins authentiqueraent constaté, nous n'hésiterions pas à le reléguer au nombre des contes en l'air, parmi ces fausses légendes imaginées dans un moment d'ennui pour l'amusement des plus crédules. Malheureusement il est vrai, et il est bon à rappeler comme un enseignement qui ne doit pas être perdu pour l'avenir.

La mode dans les vêtements, dans les objets d'art, dans tout ce qui est inerte ou ne laisse rien après soi, c'est à merveille, si absurde ou si ridicule qu'on le suppose ou qu'on le veuille; mais la mode qui prend ses sujets dans ce qui a vie et se reproduit à chers deniers, comme le cheval par exemple, c'est chose plus grave et de très-grande conséquence, qu'il ne faut pas adopter à la légère, qui ne doit être acceptée qu'à bon escient, après un examen très-approfondi et sous bénéfice d'inventaire. La mode des têtes busquées a coûté gros à la Normandie, à la France, dont cette province a été, est encore, et sera probablement toujours le principal haras, le centre de production le plus important et le plus précieux.

Quoi qu'il en soit, les producteurs de 1 830 avaient reçu de leurs aînés, legs fatal et maudit, la tête busquée, mise en vogue autrefois par la célèbre Dubarry à qui certain ambassadeur avait galamment offert deux chevaux danois à la tête monstrueusement ou magnifiquement arquée. Cette défectuosité s'accompagnait d'un œil petit et morne et de traits hébétés; le tout était surmonté d'oreilles longues et rapprochées, le plus ordinairement mal portées. Rien, mieux que ceci, ne caractérise la rosse ; mais cette dernière se trouvait au grand complet dans le cheval normand, car rien ne lui manquait. Ainsi, l'encolure courte, épaisse, commune, était chargée du poids d'un volumineux coussin de graisse, formant, chez les animaux encore jeunes, saillie plus ou moins forte et arrondie sous la crinière ; il y avait par là comme la naissance d'une bosse de chameau différemment et non moins désagréablement placée, qui pesait d'autant sur l'avant-main déjà si alourdie par le volume excessif de la tête. Grosses etcourtes, les épaules, au lieu de descendre pour abaisser la poitrine, s'élevaient au-dessus de cette région et noyaient le garrot, que la forme et les dimensions de la tête et de l'encolure auraient exigé haut et bien

sorti. Le dos était bas et foulé ; le rein long, mal agencé, peu soutenu, mou, comme disent les hommes du métier. La croupe horizontale plaisait, par opposition à la croupe en pupitre, sans avoir physiologiquement sa raison d'être ; la queue n'avait ni ressort ni vigueur et réclamait l'opération qui anglaisait le cheval; les hanches étaient hautes, droites, effacées, mais on les voulait ainsi conformées, contrairement aux lois de la dynamique et bien que l'expérience les montrât constamment faibles dans l'action. Le jarret, cette petite roue de la grande machine, plein et vacillant, souvent déshonoré par des tares, n'agissait que languissamment ; très-défectueuse, la coupe du membre postérieur se dessinait, suivant l'expression reçue, en faucille. Loin de terre, le thorax se relevait brusquement en carène de vaisseau. Les fausses côtes n'avaient pas toujours assez de longueur. Le cœur et le poumon, si essentiels à la plénitude de la vie, les organes de la digestion, le cerveau lui- môme, point de départ et centre de toute activité vitale, n'avaient qu'un étroit espace dans leurs cavités respectives et ne fonctionnaient que malaisément, mollement, insuffisamment. Large avant l'introduction du sang danois, l'avantbras se montrait à présent maigre et pauvre. Le genou, creux sur le devant, donnait au membre une direction arquée en arrière. Les canons étaient minces, les tendons étaient grêles, faillis; les articulations, faibles et mal attachées; les poignets, creux comme les genoux.

Ces détails ne formaient pas un bel ensemble. Ils mettaient l'animal dans une sorte de parenthèse ouverte par l'arc de la tête et fermée par l'arc opposé du membre postérieur. Les régions du dos et du rein, trop longues l'une et l'autre, vousséesencontre-bas, contrastaient d'une manière désagréable avec l'élévation de l'encolure et la forme si complètement horizontale de la croupe. Mais ces laideurs, qu'on nous passe ce pluriel, ces difformités avaient leurs pendants dans la vicieuse direction du membre antérieur et dans la ligne inférieure du corps.

En vérité, c'était une horrible bête que le cheval normand; et longue a été la liste des épithètes honteuses accolées à son nom.

Ce n'est pas tout cependant. La peau était devenue épaisse et les poils grossiers. La lymphe, cet antipode du sang, prédominait dans cette organisation dégénérée ; les extrémités s'infiltraient aisément, la sensibilité était presque nulle et l'intelligence obtuse. Tout cela suait la mollesse : au moral comme au physique, on avait affaire non plus au cheval , mais au cochon.

Le cornage s'était héréditairement fixé dans la race; la pousse en atteignait de bonne heure les individus. Toutes les maladies de l'espèce prenaient , dans leur marche, un caractère de désespérante lenteur, comme chez les familles dont le sang est appauvri, dont la vitalité est éteinte...

Tel était donc, vers J 830, notre cheval normand, race usée dans son principe, no blood, comme disent les Anglais, race matérielle et "veule, loin de sang, ne pouvant plus rien ni pour elle ni pour aucune autre. En effet, là où il n'y a plus de sang, il n'y a plus de qualités. Or, ce qu'on demande au cheval, c'est de valoir quelque chose par son énergie et par sa bonne conformation.

La fig. 63 (p. 78 de Y Atlas) représente très- fidèlement la race normande — no blood — d'il y a trente ans , et résume admirablement la description qu'on vient de lire. Qu'on examine donc avec attention ce portrait, afin d'en saisir les détails. En grossissant ces derniers, en les grandissant jusqu'aux proportions naturelles , on reconnaîtra à quel degré de scrupuleuse exactitude est parvenu l'artiste. Toutes ces imperfections, en miniature dans un dessin aussi réduit, deviennent des monstruosités quand, par la pensée, on développe chaque région du corps pour rendre à toutes leurs dimensions propres. On jugerait mal un portrait si on ne lui jetait qu'un coup d'œil superficiel; il faut s'y arrêter et le détailler avec réflexion.

Quelle différence ne trouve- t-on pas avec le suivant (fig. 64, p. 80 de Y Atlas), qui représente, à vingt-cinq ans de date, le descendant direct du premier, car c'est toujours la race normande? Mais quelle transformation s'est opérée en elle! Jamais, en aucun lieu, plus grand mouvement d'amélioration n'a été signalé et constaté. On le doit à l'intervention ration-

nelle, habilement dosée, du pur sang anglais. Cette opération a ses règles ; on ne les a posées qu'en tâtonnant ; elles sont bien établies à présent , et ceux-là qui ne savent pas s'y conformer échouent complètement. La théorie de ce métissage n'est pas encore comprise par tout le monde. Les fanatiques du pur sang la repoussent d'une manière absolue; mais la pratique intelligente l'a prise sous son patronage et s'en trouve bien. Les résultats qu'elle donne disent chaque jour ce qu'elle vaut. Ceux qui l'ont adoptée avec connaissance de cause, pour ne plus s'en départir, sont dans une voie profitable; ils le savent, ils le déclarent ; ils accusent bien haut les succès qu'ils lui doivent. Nous pourrons revenir en temps utile sur ce sujet intéressant ; mais pour le moment il s'agit de tracer le portrait du nouveau produit chevalin de la Normandie , lequel retient à juste titre la qualification de cheval anglo-normand.

Et d'abord il est à la fois beau et bon. Par sa force,"par sa corpulence et par sa taille , il donne le moteur propre à tous les services de luxe de l'époque. Moins grand et plus svelte, il fournit un cheval de selle élégant ou un cheval de chasse puissant ; plus développé et plus ample, il attelle brillamment le carrosse, le tilbury ou leurs analogues. Ce n'est plus l'affreuse parenthèse que nous avons trouvée dans le passé de la race ; mais une conformation régulière qui entre et tient dans son carré. La tête est noble, intelligente; l'encolure a de la grâce dans sa pose et dans sa forme. L'élévation du garrot vient au secours de ces deux parties en leur offrant un point d'appui ■et brillant et solide. Convenablement tracée, la ligne du dessus est courte dans la variété du merlerault, plus particulièrement propre au service de la selle, plus longue dans les variétés du Cotentin et de la vallée d'Auge, dont l'aptitude pour l'attelage est plus marquée. Le corsage est mieux dessiné et a beaucoup plus d'ampleur que dans l'ancienne race. L'arrièremain ne manque pas de puissance ; les membres sont en général assez fournis dans les rayons supérieurs. L'anglo-normand a de la vitalité, du mouvement, une vitesse très-satisfaisante et beaucoup de fond ; sa peau est fine et souple, recouverte d'un poil assez fin et assez court pour rappeler et faire sentir l'origine. Aux extrémités, on n'a plus à redouter les iniiltra-

tions. Le tissu cellulaire est rare et la lymphe moins abondante. Le cornage et la pousse sont désormais des accidents, des exceptions ; la fluxion périodique des yeux est presque inconnue. Les maladies sont plus aiguës, d'un traitement plus sûr et d'une guérison plus prompte. Il y a de la sensibilité et de la vitalité : la vie est active comme dans toutes les natures bien douées ; il y a moins de prédisposition à la graisse et plus de véritable énergie. Le manteau est très-généralement bai ; cependant on voit quelques chevaux gris ou alezans. Cette dernière robe est une conquête sur les préjugés. Autrefois, en Normandie, on ne faisait aucun cas du meilleur cheval alezan. 11 est vrai que ces derniers sont plus fréquemment dépréciés par trop de blanc à la tête et des balzanes un peu haut chaussées. La robe baie est franche, presque toujours d'une teinte \ive et riche, rarement déparée par des taches blanches trop ♦•tendues.

Est-ce à dire, contrairement au proverbe , que le cheval anglo-normand de 1850 était sans défaut? Non, certes. Il n'avait pas atteint son plus haut point de perfection. Quelques parties, encore inachevées, demandaient à être complétées. Ainsi la poitrine n'était pas assez spacieuse , bien que ses dimensions eussent été déjà notablement accrues; ainsi le rein devait s'élargir davantage, et les hanches, plus accusées qu'autrefois , devaient s'écarter encore : nous aurions voulu aussi plus d'ampleur dans le dessous, où il y avait trop de gracilité, notamment sous le genou, et nous aurions sans cesse fait effort contre la tendance à l'élongation des membres, afinjde maintenir l'ensemble dans les conditions d'une conformation régulière et compacte, plus tassée qu'enlevée.

Telles étaient les imperfections à combattre chez les produits de la précieuse famille anglo-normande que la précédente administration des haras traitait avec toutes sortes d'attentions, par ce motif qu'elle joue dans une grande partie de la France le rôle important de race-mère. Par les diverses migrations auxquelles elle est soumise de tous temps, elle reporte à des familles moins élevées sur l'échelle de l'espèce une partie de sa propre valeur; s'occuper d'elle et la perfectionner, c'est à la fois travailler à l'amélioration des races infé-

Heures qui émanent d'elle; pousser au progrès et le réaliser en Normandie, c'était l'assurer aussi dans plusieurs autres provinces qui alimentent les besoins du pays ; concentrer sur ce point des moyens d'action sûrs et rapides, c'était généraliser bientôt des résultats considérables ; élever enfin la race normande à la hauteur de ses propres destinées, confirmer sa bonne et solide structure, en faire un type vraiment supérieur, c'était enrichir du même coup les contrées qui puisent en Normandie leurs moyens d'amélioration, leurs éléments de force et d'utilité ; c'était assurer sur une large surface la prospérité d'une industrie chanceuse, pleine de risques, mais dont les produits capables importent essentiellement à la richesse et à la sécurité du pays.

Tout un système de reproduction et d'élève, tout un ensemble de mesures dictées par l'expérience, imposées à la pratique par le succès, étreignaient tous les détails de l'industrie et la conduisaient presque à son insu à ce grand résultat. Le système avait fait ses preuves, et , nous venons de le voir, il portait d'assez bons fruits. On le comprend encore mieux depuis qu'il ne fonctionne plus, et la situation devient très-nette. On la caractérise ainsi : à la place d'une organisation complète, admirablement liée dans toutes ses parties, une fausse doctrine, une dangereuse utopie ; à la place de mesures bien entendues, abandonnement de l'industrie qu'on a malheureusement acculée dans une impasse. A la rigueur, celle-ci pourrait maintenant se passer de boussole, elle est assez expérimentée aujourd'hui pour tenir sa route et arriver heureusement au port ; mais elle a besoin des institutions dont on l'a privée et qui la forçaient à faire suivant les lois éprouvées du progrès.

Aussi , loin de se perfectionner et de se parfaire, la famille anglo-normande, après avoir vécu de sa propre substance pendant les six dernières années, menace de s'affaiblir et de perdre rapidement ses plus précieux avantages. Tel est le fait capital qui s'est révélé au concours régional de l'Orne, en 1858, et dans les grandes réunions du Calvados, de la Manche et de Paris, qui ont suivi la première. Énumérons alors les symptômes déjà très-prononcés qui permettent de porter un diagnostic si peu rassurant pour l'avenir de la race et qui,

à ce titre, éveillent si légitimement l'attention des producteurs et des éleveurs non-seulement en Normandie, mais sur plusieurs points encore de l'empire.

L'anglo-normand d'aujourd'hui est le commencement d'une exagération de système, il n'est plus le résultat d'une combinaison judicieuse. Le croisement trop répété défait très-rapidement l'œuvre d'une métisation opportunément conduite : trop de sang détruit l'équilibre entre les formes et les aptitudes en rapprochant outre mesure le produit de l'un de ses facteurs, trop de sang emporte ce produit vers un ordre de qualités qui le sortent de sa spécialité et lui ôtent partie de son utilité propre.

La troisième figure que nous donnons de la race (fig. 65, p. 82 de Y Atlas) la représente très-fidèlement à l'époque actuelle, en 1860. Certes, le portrait est brillant. C'est à tous égards celui d'un charmant animal. Jl accuse grâce, noblesse et distinction , mais aussi finesse et gracilité; encore quelques générations et le puissant cheval d'hier paraîtra comme au sortir du laminoir. Ce n'est plus un demi-sang, mais un cheval de sang. La différence est tranchée, la distinction est exacte. En se faisant plus délicates et plus sveltes, toutes les parties du corps deviennent moins résistantes. L'énergie morale, l'ardeur montent; la force physique, la puissance musculaire baissent. L'effet utile qu'on attend du moteur peut être instantanément plus appréciable ou plus complet ; à n'en pas douter, il sera moins durable : nous voyons plus d'élégance, mais aussi moins de poids, et tous les défauts de proportion se prononcent. Sans avoir réellement plus de taille, l'animal paraît plus haut, il est enlevé, trop d'air lui passe sous le ventre. Cette élongation des membres reconnaît deux causes : les régions qui les composent ont moins d'ampleur ; le corps s'est aminci aux dépens des grandes cavités. Et voilà détruits tous les avantages de l'étoffe et de la compacité. Dès lors, toutes les imperfections s'aggravent et le niveau des facultés tombe au-dessous des exigences.

Qu'on regarde avec soin l'anglo-normand de 1852 (fig. 64, p. 80 de Y Atlas), et qu'on le compare avec celui-ci, on trouvera de notables différences. Le premier offre le type réussi

du cheval de l'époque actuelle, animal énergique, ouvrier capable, serviteur infatigable et inusable. Il réunit en lui les deux natures de puissances, — physique et morale, — au degré le plus favorable aux divers services qui réclament une certaine vitesse, et il a en suffisance la distinction qu'on recherche dans le cheval de luxe proprement dit. Il est ensemble et fort dans toutes ses parties, de formes accentuées, vigoureusement musclé, ossu et ferme dans ses attaches. Il a du cœur et des jambes, c'est un cheval de fond et d'haleine, plus résistant que nerveux et susceptible ; sa structure est à la fois régulière et solide : il est bâti pour les allures allongées ; on sent qu'il a les actions libres et rapides ; on le juge sainement quand on le trouve apte à tous les services. Tout au moins sa construction le place entre le cheval trop léger des provinces du Midi et le carrossier du Nord, qui ne remplissent ni l'un ni l'autre d'une manière satisfaisante les diverses exigences de ce temps-ci. Plus lourd, une partie de la force musculaire nécessaire à la production du travail eût été détournée au profit du transport du moteur lui-môme, sans résultat pour la tâche imposée ; plus léger, au contraire, il n'eût pas offert assez de résistance à la fatigue.

Le dernier venu (fig. 65, p. 82 de Y Atlas) est tout à fait dans ce cas. Ce qui lui manque saute aux yeux: les os sont trop minces, les muscles ne sont pas assez développés ; les articulations sont faibles ; tout le système est amoindri ; trop délicats sontles traits ; trop grande est l'impressionnabilité. Comme cheval de service, il accomplira vaillamment sa tâche de chaque jour; mais trop ardent, peu ménager de ses forces, il s'épuisera promptement, il s'usera vite et précipitera sa ruine.

A le considérer comme père de race, comme améliorateur, ce sera bien autre chose. Sous son insuffisance crouleront les résultats précédemment obtenus, et ce progrès en arrière menace tout à la fois la richesse publique et la fortune privée.

Les ignorants ou, — c'est tout un, — les partisans exclusifs du pur sang anglais, qui rapportent toutes choses aux épreuves excessives, à ce que ceux qui prétendent tenir « du jockey » appellent emphatiquement le turf, les ignorants ont traité avec

la superbe qui les caractérise la théorie et la pratique de l'alternance des accouplements. Pour eux, il n'y a qu'un producteur capable, qu'un régénérateur puissant : — l'étalon de pur sang anglais. Ils l'emploient, — que disons-nous donc? — ils le recommandent chaudement, à tort et à travers, partout, toujours, encore et encore. C'est la panacée universelle, c'est l'unique remède à tous les vices et à toutes les imperfections de l'espèce chevaline. Tel quel, le cheval de pur sang anglais est toujoui-s le meilleur et le seul bon. Taré et ruiné, ou réellement supérieur, c'est la même chose. Qu'il soit ample, corsé, net, régulier, bien doué à tous égards, ou grêle, décousu, manqué, défectueux, usé jusqu'à la corde, c'est toujours le pur sang. On ne saurait mieux faire que de l'appliquer à la reproduction, à l'amélioration : bien ignares sont vraiment ceux qui veulent y regarder de plus près, ceux qui conseillent de rejeter ou le médiocre ou le mauvais! Le cheval de pur sang occupe le pas le plus élevé de l'échelle hippique ; si inférieur qu'on le suppose, il reste toujours et quand même supérieur à tous les autres.

Telle est la science des habiles des jockey-clubs.

Nous n'en voulons à aucun prix. C'est une théorie fatale et désastreuse, ou saura bientôt ce qu'elle coûte au pays. Ne discutons pas ici une question trop spéciale ; mais, fort de l'expérience commune, c'est-à-dire de la science de tous, répétons ces vérités chèrement acquises par les hommes de la pratique : — les tares et défauts héréditaires doivent être considérés et repoussés à l'égal du poison ; — il ne faut user qu'avec ménagement de l'étalon de pur sang, dans la création et le maintien des races de demi-sang, l'un des besoins les plus impérieux de l'époque.

La première proposition va de soi ; elle ne serait un paradoxe que pour les fanatiques inintelligents dont nous parlions un peu plus haut ; passons. Quant à la seconde, voici ce qu'enseignent bien clairement les faits : à trop haute dose, le pur sang amincit trop les races ; il imprime à la vie une activité trop grande et hors de proportion avec le degré de résistance que présentent les tissus ; il rompt l'équilibre, il fait prédominer la force morale sur les facultés physiques, il détruit par con-

séquent l'utilité individuelle. C'est un verre qui éclate, avant d'avoir été convenablement chauffé, au contact d'une chaleur trop brusque ; c'est une plante qui se dessèche, sans pouvoir mûrir, sous l'action non ménagée d'un soleil trop ardent.

C'est ainsi que l'emploi non raisonné du pur sang devient une cause malheureusement trop certaine d'affaiblissement du cheval anglo-normand ; mais la pratique se débat ici contre d'autres difficultés encore.

Le pur sang n'est qu'un des facteurs de cette précieuse famille équestre ; le plus important ou du moins le plus considérable réside certainement en elle-même. Le pur sang se marie aux produits qui sortent de son alliance avec les mères de la population indigène, avec les poulinières précédemment qualifiées normandes. Mais, puisque l'intervention de l'étalon pur ne peut pas être continue, puisqu'il y a lieu, au contraire, d'interrompre souvent son action afin d'en modérer les effets trop rapides, il faut trouver au sein même de la famille des reproducteurs capables de la propager en la soutenant à sa hauteur actuelle, et selon toute probabilité, plus tard, lorsqu'elle aura été définitivement confirmée dans ses caractères et dans ses aptitudes, de la maintenir entière, sans perte ni déchéance, à l'exclusion de tout secours étranger. Ce dernier point n'est pas encore acquis, le temps seul manque à la preuve ; laissez-le parmi les cas réservés. Cependant la nécessité d'utiliser les sujets de choix de la nouvelle famille n'est guère mieux démontrée que l'existence de la lumière. En attendant que ceux-ci puissent suffire à l'œuvre, ils aident à l'édifier et la consolident si réellement et si bien que sans leur concours elle ne serait pas. Ils lui fournissent la matière et la reconstituent sans cesse, tandis que les autres la défont en l'affinant toujours. Le pur sang lui ôterait la forme en lui donnant le fond ; or la forme est principalement ce qui l'établit et la fonde. La valeur du demi-sang résulte de la juste combinaison des éléments qui le composent ; cette combinaison n'est plus ce qu'il importe qu'elle soit quand la proportion des élé-. ments change. La part d'influence dévolue au métis dans une production de ce genre est effective et réelle, d'ailleurs facile à déterminer.

Le métis modère et contient la force d'expansion considérable en soi du pur sang ; il rappelle les mères à la structure étoffée , ample, écrasée, sans laquelle rien n'est plus en équilibre dans la machine. Il est le correctif indispensable du pur sang qui pousse toujours à l'élévation de la taille, à la finesse, au grêle, au plat, au mince, et qui y pousse jusqu'à l'impuissance, jusqu'à la destruction des qualités physiques qui donnent leur prix aux autres facultés. Mais le métis n'est rien par lui-même s'il n'est heureusement doué, s'il n'a fait ses preuves, s'il ne s'est pas révélé haut en valeur, digne en tout du rôle qui lui est assigné.

11 ne doit pas seulement être bien né, avoir été soigneusement élevé, montrer toutes les perfections extérieures; il faut encore que l'essai en public , contre des rivaux bien choisis , l'ait placé au premier rang dans sa caste. Il faut qu'il ait fait ses humanités, qu'il ait subi honorablement ses examens, que son mérite bien constaté l'ait signalé et recommandé comme une célébrité parmi les siens.

On ne saurait être moins sévère pour lui qu'il ne faut l'être pour l'étalon de race pure.

Quand il est ainsi fait, quand il a été choisi de la sorte, on peut se fier à l'étalon de demi-sang : c'est un père, c'est un père précieux dans sa race, c'est un reproducteur émérite pour les races inférieures. Il faut entendre, par ce mot, celles qui, moins avancées vers le sang, sont moins recommandables sous le rapport de la conformation et sous le rapport des aptitudes. En les touchant, il en régularise les formes, il en accroît le mérite, il en rehausse la valeur. Bien que repoussée par les théoriciens, cette influence est réelle; bien que niée par ceuxlà qui ne font de la science que dans leur cabinet, ce fait est acquis pour la grande pratique, pour celle qui produit et élève le cheval en chair et en os. Nous en avons de frappants exemples en France, où l'étalon anglo-normand a déjà notablement amélioré au-dessous de lui en plusieurs contrées fort arriérées naguère et maintenant en possession d'une population relativement très-supérieure. Ainsi d'ailleurs ont été justifiés les sacrifices que la précédente administration des haras a consentis en faveur de la Normandie, dei830ài852. En effet,ce n'est

pas seulement pour relever de la déchéance la race normande qu'elle s'en est occupée d'une manière aussi suivie pendant plus de vingt ans, en dépit de tous les empêchements qui ont fait obstacle à ses vues : si utile que lui ait apparu cette tâche en soi, elle avait pourtant un motif plus haut que celui de restaurer la race pour elle-même ; elle l'a surtout travaillée, remaniée, refaite, en vue des races inférieures auxquelles il fallait donner des éléments de reproduction et de régénération , car ceux-ci n'étaient plus nulle part. C'est une pépinière qu'il s'agissait d'établir au profit d'une très-grande partie de la population du pays.

Nous verrons bientôt, en étudiant les diverses races chevalines de la France, quel parti on a su en tirer, quels résultats on a obtenus de l'emploi, comme reproducteur, de l'étalon de demi-sang anglo-normand.

B. Le demi-sang anglo-arabe. — La race bigourdane

améliorée.

Le demi-sang anglo-arabe est sorti de l'insuffisance du demi-sang oriental, comme de l'insuffisance du pur sang arabe est né le pur sang anglais ; en d'autres termes, la forme arabe trop concentrée, eu égard aux exigences d'une civilisation nouvelle, a imposé comme une nécessité son expansion et son développement tout à la fois chez les types supérieurs et chez les types secondaires. On a abandonné un peu partout la production du demi-sang arabe , trop petit et trop mince , pour la création du demi-sang anglo-arabe , plus grand , plus corsé, mieux approprié aux besoins de l'époque. L'idée de cette combinaison ne serait pas venue à la pensée si le pur sang anglais avait pu réussir dans toutes les situations. Nous avons dit les exigences de ce dernier; on ne saurait les lui reprocher, puisqu'elles sont la source même de son mérite propre et de ses aptitudes : cependant elles font qu'il ne prospère pas là où la sobriété est encore Tune des conditions essentielles de 1 élève du cheval. Sur ces espaces que les progrès de l'agriculture tendent à rétrécir, la forme arabe, tout insuffisante qu'elle soit, convient encore mieux; mais, pour ne pas la laisser trop

au-dessous des besoins, on a imaginé de la mêler à une autre influence, et l'on a obtenu une sorte intermédiaire qui répond mieux tout à la fois aux ressources de l'élevage et aux conditions d'emploi des produits.

Sans opposer au succès d'insurmontables difficultés , le métissage échoue quand les accouplements ne sont pas faits avec une certaine entente. Il a l'inconvénient de ne pas donner immédiatement, du premier jet, le résultat cherché, puisqu'il exige pour le moins deux opérations pour une. Or la pratique est forcément plus pressée que cela : elle ne saurait s'attarder autant, sous peine de nuire à ses intérêts sans remplir les besoins qu'elle est tenue de satisfaire. De là était venue la pensée de créer, à côté du pur sang anglo-arabe, type supérieur du genre, un demi-sang spécial, type secondaire qui put suppléer en partie le premier, une race-mère qui fut , pour les * variétés légères de la population, ce que le demi-sang anglonormand était pour les races moyennes, une pépinière de reproducteurs capables dont on ne trouve 1 équivalent nulle part, et qui est une nécessité, puisque le pur sang ne saurait suffire à toutes les exigences ni donner par lui-môme les sortes demandées par le consommateur.

De là donc notre race bigoirdàne améliorée , qui n'est autre qu'une famille de chevaux de demi-sang anglo-arabe.

Nous devons la faire connaître dans son ascendance, dans sa plus haute expression et dans son état actuel. Elle a été, sans contredit, avec la race anglo-normande, l'un des faits les plus brillants, les plus accentués de la zootechnie moderne, et elles forment, avec la création de la famille anglo-arabe pure, obtenue au haras de Pompadour, un important bagage de science et de pratique heureuse, à l'éternel honneur de l'administration des haras, de 1833 à 1852.

La race bigourdane améliorée a ses racines dans l'ancien cheval navarrin, l'Académie dit navarrois, émanation lui-même de la race àisdalouse.

Le cheval navarrin, on le sait, a laissé un nom comme cheval d'armes essentiellement propre aux troupes légères. Il a été estimé à ce point qu'on l'a placé sur les premiers degrés de l'échelle hippique, tout à côté de l'andalous lui-même, ce pur

sang d'une autre époque. Il était alors, dit-on, épais et membru. Ce n'est pas ainsi que le dépeignent les hippologues de la période qui a précédé 1830. En effet, ils l'ont montré moins ample et moins étoffé, plus élégant et plus près du sang arabe, svelte, petit et léger, que de la race andalouse forte, corpulente et un peu commune des derniers temps. Il lui manquait, a-t-on écrit , « des membres et du corps. » Tel était donc le cheval navarrin du premier empire et de la restauration : grêle de membres et peu corsé, petit et impuissant, c'est-à-dire attardé et vieilli , car il ne répondait plus aux exigences plus grandes et plus pressées du temps ; il n'atteignait même plus que par exception la taille de cheval de cavalerie légère. Il avait (fig. 66, p. 84 de Y Atlas) la tête souvent lourde, relativement au moins, et le front bombé; cependant l'influence du sang arabe avaic déjà fort atténué ce défaut, qui venait de la race espagnole. Par son épaisseur, l'encolure rappelait aussi cette dernière origine ; mais le cheval arabe de grande noblesse est seul exempt de cette imperfection , très-prononcée au contraire chez beaucoup de chevaux orientaux moins purs et moins corrects dans leurs formes. Le garrot était noyé, le dos bas et plongé, la croupe tranchante et parfois avalée; l'épaule, droite et chargée, manquait de longueur et souvent de liberté ; la poitrine , peu descendue, n'avait ni hauteur ni profondeur; l'articulation du genou était mince, effacée; le jarret était trop coudé ; les canons étaient trop longs et grêles; la membrure, bien que sèche et nerveuse, était trop légère dans son ensemble; les attaches n'étaient point assez accusées; les poignets surtout étaient minces et flexibles. En mouvement, l'animal était ce qu'en terme de manège on nomme relevé; il avait du tride; il était gracieux et cadencé, mais raccourci. C'était donc encore un cheval de selle plein d'élégance, de fierté et de gentillesse, mais plus mignon et plus joli que puissant et beau, plus agréable qu'utile.

Or le temps était à l'utile , et le problème à résoudre se définissait ainsi : — Grandir et grossir la race, la développer en hauteur et en épaisseur sans rien lui enlever de son élégance, allonger ses allures, étendre ses moyens sans lui rien oter de sa souplesse et de sa grâce.

Un élément nouveau était indispensable. Le complément des qualités désirées n'était ni dans les ressources alimentaires delà localité, ni dans les influences héréditaires qui avaient agi jusque-là. Il fallait introduire un sang étranger et le mêler à celui de la race actuelle, en proportion si ménagée toutefois, qu'il n'en résultât pas une perturbation profonde et prolongée. C'est alors qu'on demanda au pur sang anglais les germes de développement, d'expansion de la forme qu'on n'avait pas trouvés dans l'emploi renouvelé du sang arabe pur et de ses dérivés. Mais une pareille expérience, toujours facile dans un haras bien dirigé, rencontre des difficultés à chaque pas, d'incroyables obstacles et des résistances tout à fait inattendues , lorsqu'elle se fait sur une grande échelle , avec le concours de volontés divergentes ou réfractaires. Les premiers résultats se sont ressentis de cette situation. E y a tout à la fois, dans les tâtonnements d'une nouvelle pratique, des erreurs et des déceptions. Demandant tout à l'étalon, les uns brusquèrent l'opération et livrèrent la plus petite jument au cheval le plus haut ; d'autres poursuivirent le croisement à outrance, abandonnèrent complètement le sang arabe et revinrent obstinément à l'anglais sans en soutenir les effets par un régime convenable, par une nourriture abondante et substantielle. Les mieux avisés procédèrent plus judicieusement, d une manière plus conforme aux saines idées. Ils aidèrent au cheval anglais en nourrissant mieux ses produits; ils arrêtèrent, pour les -mieux fixer dans une nouvelle famille, les effets d'un croisement trop brusque en revenant à l'arabe et en alternant ainsi de façon à ce que la fille d'anglais fût livrée à l'arabe, et la jument obtenue de celui-ci à l'anglais.

Ce métissage a produit les meilleurs résultats ; il a successivement avancé la solution du problème posé , et transformé une race délaissée pour cause d'insuffisance en une famille précieuse qui a conquis une place importante et distinguée parmi les races les plus utiles du pays.

Nous avons simplifié l'explication du fait en le dégageant de tout ce qui aurait pu l'obscurcir. Dans la pratique, cependant, la chose n'est pas toujours aussi absolue. Parfois l'étalon de demi-sang vient s'intercaler et retarder l'action plus

vive, les effets plus prompts et plus complets du pur sang. Dans les derniers temps enfin avait paru l'étalon anglo-arabe, beaucoup plus puissant que l'arabe, beaucoup moins compromettant ou chanceux que l'anglais, et créé, comme nous l'avons dit déjà, pour avoir de prime saut les résultats plus lents du métissage direct, c'est-à-dire du croisement alternatif.

L'emploi de l'étalon anglo-arabe de pur sang était destiné à couronner l'œuvre en la consolidant.

C'est dans la plaine de Tarbes que la transformation de l'ancien cheval de la Navarre a été poursuivie de la manière la plus attentive et la plus active. De là le nom donné à la nouvelle famille de race bigourdane améliorée. Trois éléments ont concouru à la former : l'espèce locale , telle que, nous l'avons définie , le sang arabe et le sang anglais dans leur pureté primitive ou mêlés l'un à l'autre dans les veines du cheval anglo-arabe.

En somme, le résultat de ce croisement alternatif a été la production d'un type secondaire d'une incontestable valeur, d'une haute utilité pour l'avancement et l'élévation de la plus grande partie de la population du midi de la France, sur laquelle il a exercé, pendant quelques années , une très-réelle et très-salutaire influence.

Voici quels en ont été les traits les plus saillants :

Et d'abord le nom que nous lui avions donné, en déterminant très-exactement le berceau, le siège de la race, empêchait de la confondre avec les variétés voisines, et la distinguait d'autres produits obtenus de la même manière, sans que l'origine pût offrir les mêmes garanties et présentât réellement la même autorité héréditaire.

Notre cheval bigourdan (fig. 67, p. 86 de Y Atlas) avait plus de taille et de corpulence que l'ancien navarrin et que le tarbéen, qui avait succédé à celui-ci : son développement normal tendait à le fixer vers les dimensions qui donnent le bon cheval de lanciers; il acquérait donc les aptitudes du cheval de cavalerie de ligne quand son prédécesseur était descendu au-dessous des proportions exigées pour la cavalerie légère. Sa tête, un peu plus longue que celle du produit exclusif de l'arabe, était restée, malgré cela, expressive et très-caracté-

risée ; l'encolure s'était allongée et sortait plus gracieusement des épaules; le garrot était mieux senti et plus élevé; la ligne supérieure plus droite et plus soutenue ; la croupe plus longue, plus large et plus musculeuse ; l'épaule était mieux placée, moins ronde, plus haute et plus inclinée, plus libre en son jeu ; la poitrine était plus spacieuse et surtout plus profonde. La surface du genou s'était élargie, plus fortement accusée ; la direction du membre postérieur avait cessé d'être défectueuse. Les canons s'étaient raccourcis en prenant plus d'ampleur, les cordes tendineuses qui les accompagnent étaient devenues et plus épaisses et plus résistantes; les boulets étaient mieux proportionnés, plus soutenus. Sans avoir rien perdu de leur brillant, les allures étaient moins hautes, mais plus allongées, plus fermes et plus rapides ; les qualités solides s'étaient accrues et la race avait conservé toute sa souplesse; en acquérant de la force, du poids, du volume, elle était restée tout aussi distinguée que précédemment. Un mot , d'ailleurs, résumera ce produit : le cheval bigourdan amélioré était entré dans les besoins de l'époque. Ce n'était plus seulement un cheval de selle énergique, fier et gracieux; c'était déjà un cheval d'attelage léger, très-recherché et avantageusement utilisé par le luxe méridional. C'était mieux encore : car les produits d'élite de la nouvelle famille, employés à la reproduction, amélioraient au-dessous d'eux et préparaient une population très-affaiblie à recevoir plus utilement l'étalon de pur sang.

La plaine de Tarbes avait été admirablement choisie pour la création de la nouvelle race. En effet, six cents poulinières environ , vivant sur un petit territoire, formaient là comme une grande jumenterie près d'un dépôt d'étalons où l'on avait réuni des reproducteurs du plus grand mérite. L'éleveur de ce pays aime le cheval, dont il a fait sa principale industrie ; il l'aime à la manière' de l'Arabe, sans le connaître aussi bien cependant, par la raison qu'il ne l'emploie pas. Il garde précieusement sa poulinière et la pouliche qui devra la remplacer, mais il produit surtout pour vendre sans comprendre, autant qu'il le faudrait, les avantages d'un élevage abondant et riche ; il caressait la forme orientale, pleine de grâce et de gentillesse ; il n'accordait point assez au gros , à l'ampleur ; il était

traditionnellement , routinièrement dans les vieilles idées du croisement indéfini, de l'alliance toujours renouvelée avec le sang du Midi , et il en attendait toute valeur, toute réussite ; il ignorait complètement, et bien d'autres avec lui , les règles et la force du métissage duquel il n'attendait que mécomptes et déceptions , car il devait introduire dans les veines de sa race, noble entre toutes celles de France, le sang refroidi des chevaux du Nord; mais on lui donna, pour conseillers , des hommes expérimentés. Ceux-ci gagnèrent se confiance ; peu à peu il céda et se laissa diriger avec quelque docilité. De la sorte beaucoup d'écueils furent évités, beaucoup d'écarts furent rectifiés , beaucoup de dissidents furent raffermis, et de toutes parts on fut incessamment ramené vers le but très-défini auquel chacun devait tendre. Dès lors beaucoup de difficultés furent aplanies. Les premiers pas qui ont marqué dans la voie du progrès ont bientôt élargi l'horizon ; une fois entrées dans la pratique, les idées justes font merveille : aussi, rapide et sûre a été la marche de la transformation entreprise. Quelques années suffirent pour changer l'ancien cheval de la Navarre, le produit tout oriental de la plaine de Tarbes, en un cheval nouveau , pour créer cette admirable famille de demi-sang, qui avait pris le nom de race bigourdane améliorée.

Le demi-sang anglo-normand n'avait mis que deux éléments en présence : — la race indigène, telle quelle, et le sang anglais à ses divers degrés. Ici, toutes les difficultés se réduisaient à ne pas verser sur la poulinière une trop forte dose de sang pur, à ne pas faire que celui-ci dominât par trop et sortît des proportioas rationnelles qui constituent à vrai dire le demi-sang dans la bonne et réelle acception du mot.

Combinaison ternaire, le métissage s'est effectué dans les Pyrénées entre la poulinière indigène, l'étalon arabe pur, Tétalon de pur sang anglais et les dérivés de ces deux races avec la première. L'opération n'en a pas été comphquée; elle est restée la même. En effet, le sang arabe agit ici à la façon de l'étalon anglo-normand sur la femelle de même extraction. Il y a une telle affinité entre la jument navarrine et l'étalon d'Orient, que celui-ci ne jette aucune perturbation dans l'œuvre

en cours. Seul, le sang anglais forme élément étranger. Introduit à trop hautes doses dans l'ancienne race locale, il lui nuit incontestablement.

L'expérience a bien démontré qu'il ne devait entrer qu'avec ménagement et d'une manière non continue dans les veines de la nouvelle famille. C'est même là, paraît-il, le principe dominant dans toute édification de race de demi-sang. C'est toujours un alternat judicieux et raisonné qui les fait arriver et qui les arrête au point cherché, au degré utile. Cependant la pratique du croisement alternatif a été critiquée, sévèrement blâmée par des théoriciens et par des professeurs qui ne l'ont point comprise, qui la repoussent systématiquement, quand tous les éleveurs l'adoptent rationnellement. Il est bien regrettable qu'en France les hommes de science se tiennent presque aussi soigneusement en dehors de la pratique que les praticiens eux-mêmes apportent de soin à éviter tout contact avec la science. Il en résulte d'éternelles résistances qui nuisent autant à l'exploitation des saines idées qu'à l'avancement des bonnes pratiques. Sur le terrain où nous sommes, l'enseignement des professeurs est doublement faux : celui-ci soutient qu'un produit de demi-sang ne donne jamais qu'un reproducteur méprisable, sans force ni autorité héréditaires ; cet autre prend en pitié la question du métissage et met à la place le système d'amélioration des. races par elles-mêmes ; puis tous deux, sans s'en apercevoir, sont bientôt forcés de constater les résultats heureux dus au métissage et la bonne influence due à l'intervention de reproducteurs choisis au sein des races créées par le même mode de reproduction.

Ces divergences nuisent plus qu'on ne saurait croire, elles ôtent toute créance aux bons conseils, elles jettent la perturbation dans les esprits, et les faux systèmes passent à travers tous ces désaccords. C'est encore l'expérience qui parle ici. Consultons-la donc et tâchons de profiter de ses leçons, toujours fécondes, mais si souvent perdues.

Le grand concours hippique de 1860 portera-t-il ses fruits? Souhaitons qu'on ne repousse pas ses enseignements. Il a montré à quel point ont été fatals à la race bigourdane améliorée l'abandon du pur sang anglo-arabe, l'oubli du croisement al-

ternatif et l'adoption plus générale, mais moins réfléchie, l'emploi renouvelé, continu, voulions-nous dire, du pur sang anglais. Il était bien inutile de revenir à une pratique formellement condamnée par ses mauvais résultats. Elle avait gâté l'ancienne race navarrine ; elle perd en ce moment la race bigourdane, trop récemment améliorée pour résister longtemps à une mauvaise influence. Ses produits actuels, détériorés par trop de sang anglais, ressemblent à celui de la fig. 68, p. 88 de Y Atlas, portrait malheureusement trop vrai. L'éleveur reconnaît bien la faute qu'il a commise, mais l'abus du sang anglais lui a été imposé par les circonstances. On n'a mis à sa disposition que des étalons orientaux inférieurs ou insuffisants, on a cessé de lui fournir des reproducteurs de pur sang angloarabe, on lui a offert des étalons de pur sang anglais trop hauts, trop plats, trop minces. Le mal sera difficile à réparer, car on ne lui oppose pas le seul remède, le seul agent qui pourrait le combattre avec efficacité. Aussi, hésitante entre l'arabe, insuffisant et pauvre, et l'anglais trop exigeant pour les ressources alimentaires dont elle doit se contenter, la race bigourdane va de l'un à l'autre, au hasard, désireuse de se conserver et. n'y réussissant pas. C'est la richesse du pays qui est atteinte et qui se trouve sacrifiée à l'erreur intéressée. Nul, à coup sûr, ne pourrait reconnaître dans ce nouveau produit la magnifique poulinière anglo-arabe d'il y a quelques années seulement. On en a fait une bête bâtarde et disgracieuse, plate et décousue, qui n'a plus rien d'harmonique dans la structure et qui ne présente plus aucune des conditions qu'on recherche avec raison chez les types, chez les reproducteurs d'élite, même dan? les races secondaires.

Nous avions attaché, par nécessité, une telle importance à la conservation et à l'épuration de cette famille qu'au tenn> de sa plus haute valeur nous avions fait établir son état civil. Celui-ci, publié en 1851, devait être continué avec une attention égale à celle qui avait présidé à son point de départ et ne s'ouvrir qu'aux animaux les plus parfaite de la race, car on en excluait avec un soin scrupuleux tous ceux qu'une tare héréditaire souillait et faisait menaçants pour l'avenir de la race. 6H sujets, satisfaisant aux conditions imposées à Tad-

mission , avaient été inscrits dans le premier volume de ce nobiliaire ; nous en retraçons ici les résultats sommaires, afin qu'ils ne soient pas perdus pour la zootechnie générale. Il renfermait donc

1° En juments issues da sang oriental sans mélange de sang anglais 55 j

Ea juments issues du sang anglais sans mélange de sang arabe 7 | d... 303

En juments iasnea du mélange des deux sangs, résultats da erolsem"' alternatif. 34 1 )

2» En produit* miles issus du sang arabe sans mélange de sang anglais 9 j

En produits maies issus da sang anglais sans mélange de aang arabe S I ci... 140

En produit* miles issus du mélange des deux sangs (croisement alternatif).. . 129 )

3* Ea poolienes iasnea d'arabe sans mélange d'anglais 21 I

Ea poulichas issues d'anglais sans mélange d'arabe m j cl... 16*

Ea poolleaes is«ue. du croisement alternatif 147'

Total 611

Comparant entre eux ces divers nombres dans les trois catégories, on trouvait donc les rapports suivants :

Ascendance arabe sans mélange de aang anglais 13.91 p. °/0 ;

Ascendance anglaise sans mélange de sang oriental. 1.47 p. °/s;

Ascendance anglo-arabe, résultant du croisement alternatif. 84.62 p. %.

Ainsi démontrés par les chiffres, les faits prennent un caractère de certitude incontestable. Cette manière d'établir la science et de la démontrer a sans doute aussi son utilité. Elle a surtout de la valeur en présence des opinions divergentes qui se produisent, en face des assertions contradictoires qui se disputent l'honneur de former ou d'entraîner l'opinion publique. Quels faits, pour tenir encore, l'erreur a-t-elle à opposer à la vérité?

Nous voudrions qu'il fût possible de refaire, à l'heure présente, un nouvel acte civil de la population chevaline de la plaine de Tarbes. Les chiffres seraient renversés aujourd'hui. L'influence anglaise domine ; mais la valeur de la race s'est très-notablement abaissée. Nos figures 67 et 68 démontrent trop clairement le fait pour qu'il soit besoin d'ajouter l'ombre d'un commentaire.

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