LE CHEVAL DE TRAIT
Dans cette première partie de notre travail sur le cheval , nous étudions plus particulièrement la question des types de reproduction ou d'amélioration à tous les degrés de l'échelle de l'espèce. Au sommet nous avons trouvé le pur sang; im-
médiatement au-dessous, ce qu'on est convenu de nommer le demi-sang; restent maintenant les races de trait dont on a presque fait une espèce à part, une seconde espèce. Elles vont nous occuper au même point de vue que les deux autres classes, et nous déterminerons, savoir : 1° si les races de trait constituent un type de génération ; 2° si elles ne sont pas seulement des races de transition ; 3° si elles ne doivent pas être localisées et se reproduire uniquement par ellesmêmes.
1° Le cheval de gros trait est l'antipode du cheval de pur sang : celui-ci est le prototype de l'espèce, l'autre n'est que Fexpression d'un besoin, le résultat de modifications profondes dues à des influences locales et spéciales. De toutes, la plus active, c'est la nécessité d'un moteur puissant, gros, membru, ramassé dans ses formes.
Des routes difficiles, accidentées et mal entretenues, les immenses développements du commerce ont donné naissance à la grosse espèce, au cheval de trait, qui a la faculté de tirer de lourds fardeaux.
Les fortes races ne sont pas de très-vieille date ; nul n'en sait bien l'origine. On connaît mieux le degré d'importance qu'elles ont acquis des circonstances, pendant les cinquante dernières années. Les anciens auteurs n'en parlent guère, s'ils en parlent, tandis qu'ils s'occupent avec complaisance des races légères et des chevaux de route qui répondaient aux besoins des diverses époques pour lesquelles ils ont écrit. Avant la construction des chemins de fer, les grosses races entraient si bien dans les exigences de ce temps-ci, qu'elles menaçaient d'envahir toutes les contrées de production et d'élève. Elles étaient haut placées alors dans la faveur et dans l'estime publiques. Si quelques détracteurs les traitaient assez mal et les qualifiaient de production dégénérée, avilie, du cheval noble, elles ont eu d'énergiques défenseurs qui les ont vengées du mépris du petit nombre.
Parmi ceux-ci, Mathieu de Dombasle a été le plus incisif. Son opinion mérite d'être rapportée. C'est en répondant à cette question : — Que doit-on entendre par dégénérescence ? — qu'il l'a exprimée.
« Si Ton veut savoir, a-t-il dit, combien on abuse, tous les jours, en France, du mot de dégénérescence ou abâtardissement des races, on peut consulter les expressions suivantes, prononcées en 1842 à la chambre des pairs par l'héritier d'un grand nom, M. le prince de la Moskowa, à propos d'une loi de roulage. Après avoir presque dénié au limonier de charrette le nom de cheval, parce que sa conformation diffère totalement de celle du cheval arabe, il ajoute : « C'est ainsi que la « population chevaline de la France s'est graduellement « agrandie, alourdie, abâtardie par l'influence des roulages, « etc. » Ainsi, à mesure que les races de chevaux, les plus utiles de toutes, en définitive, se perfectionnent en s'appropriant davantage aux usages auxquels les animaux sont destinés, ces races s'abâtardissent aux yeux des hommes qui ont concentré toutes leurs affections sur une espèce particulière de cheval. J'ai présenté, au reste, cette citation de préférence à beaucoup d'autres écrits où les mêmes opinions sont énoncées, parce que M. le prince de la Moskowa est président d'une réunion d'hommes qui s'efforce de se faire appeler Société pour l'amélioration des chevaux. Cela indiquerait assez, si on ne le savait déjà, comment cette société comprend cette amélioration. Son titre serait tout à fait exact, si l'on y ajoutait un seul mot : des races de chevaux de course.
« Le limonier de charrette, c'est la tête de Méduse de messieurs du Jockey-Club. Le limonier de charrette..., mais ils ne sont pas en état de le comprendre, ce valeureux animal, qui, sans cesse aux prises avec les ébranlements d'une masse de cinq mille kilogrammes, tire dans les montées plus fort que tous les autres, qui supporte seul toute la charge dans les descentes, qui développe chaque jour plus de véritable vigueur que le cheval d'hippodrome, qui succombe sous le poids de la fatigue avant l'âge, mais après avoir rendu au pays plus de service que tous les chevaux de pur sang. »
C'est ainsi qu'en se plaçant à des points extrêmes, partisans et détracteurs se détournent du vrai, se fortifient dans des idées erronées, et arrivent à la négation des choses les plus utiles, du principe le plus constant.
Pour défendre le pur sang et le faire admettre comme le
véhicule le plus efficace à l'amélioration des races, est-il donc nécessaire de nier Futilité des services, de combattre jusqu'à l'existence du cheval de gros trait? Et pour rendre justice à celui-ci, pour faire valoir aux yeux de tous l'importance que les besoins du moment avaient donnée à son emploi, était-il nécessaire de méconnaître la supériorité incontestable dans l'acte reproducteur, la puissance réelle du sang comme principe d'amélioration? Il n'y a que l'absolu pour créer de pareilles situations, faire obstacle à la lumière, et retarder la marche, toujours pénible, du progrès.
En l'espèce, les partis se sont nettement dessinés. Chacun s'est cramponné à son dada, qui sur le cheval de pur sang dont on avait fait une panacée universelle, qui sur le cheval de trait dont on avait fait un type supérieur à caractères fixes, homogènes, persévérants, une espèce distincte, originaire des bords de la mer du Nord, — et dont le principe se retrouvait entier, à l'état de pureté, dans la race boulonnaise ou dans le cheval percheron.
Nous n'avons plus rien à dire sur le pur sang. La question n'est certainement pas épuisée ; mais nous lui avons donné assez d'espace pour fixer l'opinion, et à tous égards, en ce qui le concerne.
Voyons maintenant le gros cheval de trait.
Et d'abord il ne constitue pas une espèce à part, il n'a pas une autre origine que celle du cheval arabe ; mais, pas plus que les races intermédiaires, il n'est sorti tel quel des mains de la nature. Loin du foyer de l'espèce, du climat de prédilection qui lui avait été primitivement assigné, le cheval a subi des influences nouvelles, très-différentes de celles de la terre natale, et son organisation en a été modifiée au point de le changer de fond en comble, de le transformer, de le métamorphoser extérieurement et physiologiquement.
C'est dans les modifications les plus intimes de l'organisme, dans leur vitalité propre qu'il faut particulièrement rechercher les différences profondes qui séparent les grosses races, celles que l'on nomme les races communes, du cheval-père, du cheval de pur sang, à quelque famille qu'il appartienne.
Toutefois un mot heureux, plein de justesse, les résume : le
cheval de pur sang, c'est le madrier en cœur de chêne ; le cheval de race commune, une poutre de bois blanc. Le premier résiste aux mauvaises influences en raison de sa vitalité ; on comprend qu'il les conserve et les transmette. L'autre cède, au contraire, parce qu'il manque d'énergie, de puissance vitale, parce que, affaibli dans le principe même qui constitue l'espèce, dans la force qui a créé cette dernière, il offre prise, par tous les pores, aux agents extérieurs, à toutes les causes de dissolution qui pèsent sur la machine vivante. On peut s'expliquer maintenant pourquoi il ne reste pas lui-même dans les différentes migrations qu'on lui impose, pourquoi il ne répète pas ses formes, ses caractères, toute son aptitude, pourquoi il n'est plus boulonnais dans le Perche, percheron en Franche- Comté, breton en Poitou, dans le Midi, que sais-je! tandis que le cheval de pur sang, race universelle, comme l'appelait Mathieu de Dombasle, se reproduit partout le même quand les mêmes soins le suivent et l'entourent là où on le transporte. Non, le cheval de trait n'est pas un type dans toute l'acception du mot : c'est simplement un résultat correspondant à des besoins spéciaux, facilement obtenu en des contrées humides, sur de grosses terres qui produisent de grosses nourritures, lesquelles, à leur tour, donnent, suivant l'expression de Toinette dans le Malade imaginaire, de bons gros chevaux, de bons gros bœufs, de bons gros porcs. C'est un animal créé par la main de l'homme pour des exigences temporaires, et dont la forme, le volume, la taille, ont été successivement élargis, grossis, accrus suivant le temps et les besoins. M. Ch. de Sourdeval, analysant la première livraison de notre Atlas statistique de la production des chevaux en France, a parfaitement caractérisé ce fait. « La race boulonnaise, dit-il, autrefois renommée pour les destriers de la chevalerie, a, depuis le commencement de ce siècle, indéfiniment grossi ses individus, pour leur assurer le premier rang, non pas dans les tournois, dans les joutes armées et courtoises, ni sur les hippodromes, mais au timon des plus lourdes voitures de roulage. Cette race, depuis qu'elle a quitté sa bonne et simple nature primitive, a suivi à peu près les chances de la grenouille de la fable, « qui s'étend et s'enfle et se travaille, disant : Regardez bien,
ma sœur, est-ce assez? Dites-moi, n'y suis-je point encore? m'y voilà! » Elle avait, en effet, sensiblement dépassé la grosseur du bœuf, lorsque l'établissement des chemins de fer est venu révéler que les proportions d'éléphant n'étaient qu'enflure vaine, que, maintenant, les plus lourds fardeaux s'envolant avec la rapidité de l'hirondelle, plus n'est besoin de ces gros et pesants leviers pour les mouvoir à pas de tortue. Il y a donc nécessité, pour la race boulonnaise, de défaire tout son ouvrage d'un demi-siècle, et de revenir aux nobles proportions du destrier, qui sont certaines d'être accueillies par l'armée et par les attelages de luxe. C'est la révolution qui évidemment se prépare.
Pas plus que le boulonnais le cheval percheron n'est un type, parce qu'il n'a pas plus que lui la faculté de se reproduire dune manière constante en dehors des influences locales et des circonstances particulières qui le donnent et le façonnent. Le propre du type, c'est un principe supérieur qui va des ascendants aux descendants, qui se transmet sans perte, sans défaillance quand on en surveille la transmission, qui passe en partie seulement, à des doses calculées, fortes ou faibles, au gré de l'éducateur, lorsque son immixtion entre dans les vues de ce dernier, qui peut se concentrer enfin ou s'étendre à volonté, suivant les combinaisons variées dont on attend une utilité déterminée.
La nature du cheval de trait est bien autre; elle ne se prête, à vrai dire , à aucun genre d'améliorations , et elle annihile celles qui viennent du sang. Toute tentative faite pour améliorer une race quelconque par le cheval boulonnais ou le cheval percheron n'a abouti qu'à un complet insuccès. Les essais de transportation de la race, en vue de la reproduire sans mélange sur des points divers, n'ont pas été plus heureux. Dès la première génération , le percheron et le boulonnais disparaissent; il ne reste plus qu'un cheval de trait à caractères vagues et vulgaires. Les races de trait forment castes, familles à part, très-différentes des races nobles, mais elles ne s'élèvent pas à la hauteur du type. Ce sont des races locales qui perdent la faculté de reproduire leurs qualités propres, leurs caractères spéciaux dès qu'elles sont extraites du point où elles se sont
' établies, dès qu'elles ne sont point exclusivement soumises aux influences particulières auxquelles elles doivent leur développement et le cachet qui les localise si bien.
M. Guinetaîné, vétérinaire et marchand de chevaux à Lyon, qui semble s'être livré tout spécialement à l'étude de la reproduction des chevaux de race commune, a déposé, dans un article très-court accueilli par le Journal de médecine vétérinaire, t. V, p. 68, des idées appuyées sur l'expérience et qui confirment à tous égards les nôtres.
« Le percheron, dit M. Guinet, représente le principe unique du développement de la matière, c'est-à-dire des tissus solides, musculaires et osseux
« Si le croisement de l'étalon du Perche avec des juments étrangères à sa race avait produit quelque part une sous-race qui transmît ses caractères généraux, sauf les variantes inséparables du mélange du sang, nous nous prononcerions peutêtre en sa faveur pour le propager ; mais dans quelle contrée, autre que l'ancienne province qui lui a donné son nom, trouvet-on des types sui generis dignes de sa renommée et capables de se perpétuer? Nous laissons à ses partisans puritains le soin de nous renseigner et de nous convaincre. Ces types n'existent qu'au berceau de la race ; ils ne s'y maintiennent que par la constance des influences de la localité, d'alimentation, d'hygiène, etc. Dès qu'on les exporte, leur nature se débilite, et le germe héréditaire s'affaiblit; leur tempérament se modifie par la prédominance du système lymphatique, parce qu'il lui manque l'énergie vivifiante du sang, du sang noble, en un mot du pur sang qui résiste aux causes de dégénération. Alors ce type devient incapable de modifier les errements d'une race abâtardie; il est évident qu'il reproduit toujours la matière animale vivante plus ou moins imparfaite, parce que l'auteur de toutes choses veut que l'œuvre de sa création se perpétue ; mais le principe rénovateur qui active la vie et la transmet hiérarchiquement aux descendants s'est presque éteint, dans la race percheronne, par l'absence du sang primitif, qui seul imprime aux organes leurs caractères de perfection et leur puissance d'action. »
Nous avons donc pu écrire avec fondement dans notre Atlas
statistique : Le cheval percheron n'est point une race pure. En effet, sa renommée n'est pas ancienne; aucun auteur ne l'a décrit, cité môme avant ce siècle. Un cultivateur du Perche, M. Desvaux-Lousier, éducateur habile et grand partisan du cheval percheron, déclare que les soins donnés à cette race datent seulement du décret de 1806 portant fondation du dépôt d'étalons de Blois : il la regarde comme l'expression d'un besoin ; il la dit faite par la main de l'homme, non par le sol ou le climat, dont elle est tellement indépendante, ajoutet-il, qu'avec un terrain clos et du son il pourrait s'engager à faire le cheval percheron partout, même en plein Limousin.
La race percheronne, on le voit, est de récente formation, ('/est littéralement un produit artificiel ou factice, et non point un type susceptible de se reproduire ailleurs avec ses formes et les traits distinctifs de sa race, avec son aptitude et tous ses mérites.
Le cheval franc-comtois, que M. le duc de Guiche a placé côte à côte du boulonnais, n'a , dans son passé physiologique, rien qui justifie cette distinction ; nous n'avons pas à nous y arrêter en ce moment.
La race de trait bretonne est probablement, de nos grosses races, celle qui offre le plus de résistance au croisement; mais son existence n'est pas très-ancienne non plus, et l'on ne retrouve pas davantage en elle le caractère de permanence qui permettrait de la reproduire sur d'autres points. L'expérience est faite depuis longtemps, et se renouvelle encore chaque année.
Le gros cheval poitevin est dans le» même cas; on ne l'a jamais recommandé comme race propre au croisement.
M. le duc de Guiche se trompait donc lorsqu'il élevait le cheval lourd ou de gros trait au niveau du type qui régénère, lorsqu'il conseillait de fonder trois haras destinés à reproduire la race pure de gros trait et de peupler ensuite de leurs produits réussis des dépôts d'étalons qui eussent été affectés au service des poulinières chargées du renouvellement annuel de cette partie de notre population chevaline. Par ce moyen, on aurait sans doute régularisé la conformation et perfec-
tionné les qualités du cheval de gros trait dans les trois établissements ouverts à son amélioration ; mais on n'aurait pas donné à sa race le principe supérieur, indépendant de la forme, qui constitue le type.
C'est par ce principe, tout intérieur, que le cheval de pur sang existe, se révèle, se montre toujours le même, en dépit des modifications que la main de l'homme impose à l'enveloppe, à l'individu.
Chez notre cheval de trait, cette force de cohésion, cette puissance ont été détruites. Les influences extérieures ont toute prise sur une nature facile, molle, peu résistante ; elles exercent une action très-marquée, pèsent sur la machine entière et font dominer la matière. De là vient que le cheval de trait, produit , façonné ici ou là, cède si aisément à une action nouvelle, reste fatalement soumis à toutes les influences du monde physique et n'oppose aucune puissance à celles qui tendent aie dissoudre; il est le jouet des éléments, il ne résiste pas.
La force du cheval de trait , tout extérieure, appartient à l'ordre physique, c'est une puissance matérielle; la force du cheval de pur sang, toute de concentration, appartient à l'ordre moral; c'est un principe supérieur, c'est la force inhérente à l'espèce même.
2° La reproduction du cheval de trait a été le triomphe d'une partie de l'agriculture française; elle a trouvé de nombreux apologistes parmi les agronomes qui en ont fait une gloire nationale. Mais qu'est-ce que la gloire? un peu de fumée, n'est-ce pas? Le sort réservé au cheval de trait n'est pas de nature à rectifier ce dicton philosophique.
Le cheval de trait ne pouvait être, n'aura été qu'une transition. Les hippologues l'avaient parfaitement compris. Ils n'ont jamais conseillé d'abandonner la culture du cheval de sang pour la multiplication et l'extension des races communes ; ils ont souvent gourmandé l'État , au contraire, pour la part d'intérêt direct ou indirect qu'il a , de tout temps, accordée à ces races.
Copions entre mille, au hasard , une page qui appuie cette assertion. Voici ce qu'on lit, en effet, dans le tome I" du
Journal des haras. La publication remonte à 1828. On y pressentait des besoins nouveaux, c'était chose facile ; mais combien peu alors songeaient à l'avenir et préparaient les voies dans le sens des améliorations qu'il faut se hâter de réaliser aujourd'hui !
« Jetons nos regards sur les autres contrées de l'Europe, écrivait de Besançon un M. de \V..., et nous verrons que les races légères dominent chez toutes; que nulle part, ou à peu d'exceptions près, on ne trouve aucune espèce de chevaux de trait dénuée de légèreté. Devons-nous donc faire toujours exception et croire pendant longtemps encore que la bonté d'un cheval de trait est en raison de la masse qu'il présente? Notre sol produit, en général, les substances les plus nutritives ; les qualités supérieures de ces substances poussent à la force et au développement des membres : ne serait-il pas naturel de chercher à corriger ces dispositions à l'épaisseur par un peu de légèreté, et de cesser enfin de nous consumer en efforts pour créer les animaux le plus pesants possible? Qu'avons-nous gagné, d'ailleurs, par ce surcroît de force ou de masse? A-t-il contribué à l'amélioration de notre agriculture ? Notre industrie, notre commerce lui doivent-ils quelque chose? Offre-t-il enfin à nos communications intérieures et à notre négoce d'exportation des avantages tels qu'il puisse légitimer la prédilection et la sollicitude dont il est l'objet?
« Grâce à cet amour pour ce qui est colossal , presque toutes nos voitures de roulage sont si massives et si lourdes, qu'elles exigent pour leur confection le double des matériaux que Ton emploie pour une voiture de la même dimension, soit en Allemagne, soit en Angleterre, soit aux États-Unis, et qu'elles dégradent nos routes au point que le gouvernement ne sait plus comment les entretenir et les réparer. Chevaux, harnais, voitures, tout chez nous est parfaitement en rapport, tout nous rappelle le moyen âge et ses grossières imperfections.
« Il suffit d'envisager l'ensemble que présente cet état de choses pour sentir l'urgence d'un changement total , d'un système mieux combiné et mieux coordonné dans toutes ses parties. Jamais peut-être le moment ne fut plus opportun et
plus propice. La France se canalise ; on établit aussi des chemins de fer, et Ton s'occupe de toutes parts à étendre les moyens de communication. Bien plus, il paraît, par des expériences qui ont eu lieu à la ferme modèle de Roville, que Ton peut singulièrement économiser le nombre des animaux de travail , puisque là on est parvenu , à l'aide de meilleures méthodes, de perfectionnements dans la fabrication des outils aratoires, et en renonçant aux grandes et pesantes voitures, à faire avec cinq chevaux et neuf bœufs, soit quatorze têtes, ce qu'on n'obtenait auparavant que de l'entretien et des efforts soutenus de trente à trente-cinq bêtes de trait.
« Rien donc ne peut justifier l'attention exclusive dont les chevaux de force colossale, ou plutôt de grosse race, ont été jusqu'ici l'objet; tout démontre, au contraire, l'impérieuse nécessité d'adopter, comme en Angleterre et dans les autres contrées d'élève, un type unique et supérieur dont les modifications serviraient ensuite à satisfaire à tous les besoins d'une consommation variée. »
Ceci est une exagération, et déjà nous en avons fait justice; mais cette citation avait un but, la constatation de ce fait, que les races de gros trait , même au temps de leur plus général emploi , de' leur utilité la mieux démontrée et de leur situation la plus prospère, n'ont pu être considérées par les économistes et les hommes de cheval que comme un moyen transitoire de suppléer, pendant quelques années, à l'insuffisance de nos voies de communication. Nées d'exigences à satisfaire, elles ont admirablement rempli leur destination ; insuffisantes à leur tour, elles doivent bientôt se modifier et se fondre dans des variétés intermédiaires dont l'existence est devenue, de nos jours, un besoin très-pressant.
3° Il ne faut pas croire néanmoins que le cheval de trait corpulent doive complètement disparaître. Quoi qu'il arrive, certains services le réclameront toujours. Sa production sera moins étendue, beaucoup moins nombreuse qu'elle ne l'est aujourd'hui, bien qu'elle ait déjà notablement perdu; elle n'en aura pas moins assez d'importance encore pour mériter 1 attention du pays.
Lés règles de cette producion ont été bien posées en géné-
rai ; elles se réduisent à celles d'une sélection éclairée, du choix judicieux des reproducteurs dans la race même, à la condition , pourtant , d'éviter les alliances en proche parenté. Ici, en effet, la consanguinité renouvelée agirait dans le sens des inconvénients qu'elle présente. Le facteur de la race résidant presque exclusivement dans les influences locales et non dans la force inhérente à la race même, il n'y a point à compter sur une puissance qui n'existe pas. La nature et l'abondance des aliments, les habitudes de travail , les circonstances climatériques, telles -sont les sources vives et actives, les conditions essentielles de la production des grosses races; l'hérédité ne vient ici qu'en seconde ligne. Les autres influences la dominent et l'oppriment, parce qu'elle n'est plus qu'un pouvoir affaibli. Elle ne lutte pas, elle ne contrarie pas l'action des causes extérieures ; livrée sans beaucoup de résistance aux agents physiques, la matière animale en subit bien plus aisément et plus profondément les lois.
Dans la reproduction du gros cheval, l'attention doit donc particulièrement se fixer sur la forme. Le but à poursuivre, le résultat à obtenir, c'est une conformation propre au trait, l'aptitude à tirer les plus lourds fardeaux. Nous sommes loin de la question du sang ; elle n'a plus rien à faire ici. C'est pour cela que les races de trait, si faciles à former dans les localités favorables à leur développement, ne se répètent pas et perdent leurs traits caractéristiques partout où on les transporte en vue de les reproduire.
Dans toutes les contrées montagneuses du centre, dans tout le midi de la France, on parviendra certainement à planter le même cheval, à fondre les anciennes races, si distinctes, en une seule famille de chevaux forts et légers, parce que le principe de leur procréation sera le même et se renouvellera partout le même, en dépit de la variété des circonstances locales. Il combat celles-ci , les affaiblit à chaque génération et les dominera bientôt, car la force est de son côté.
Et de même dans les autres parties de la France où le développement corporel sera toutefois plus considérable, en raison des nourritures plus substantielles dont l'animal vivra.
Mais il n'en sera point ainsi du gros cheval. On peat le
transporter, comme par le passé , sur les points les plus divers, nulle part il ne se répétera, nulle part il ne s'améliorera, nulle part il ne se ressemblera à lui-même. Élément nouveau dans la production de la race locale, il jettera de la perturbation dans la conformation de cette dernière, sans l'améliorer ni sous le rapport des formes, ni sous le rapport des qualités. Il faut donc le produire pour lui, dans l'intérêt des services qui le réclament, en chacune des localités où il y a avantage à le faire, boulonnais dans la Somme, breton en Bretagne, mulassieren Poitou, franc-comtois en Franche-Comté.
En dehors de ce fait, il n'y a plus de pratique utile.
Le croisement du cheval de trait par un autre cheval de trait, en d'autres termes le mélange de deux races de trait n'a produit encore aucun résultat dont on eût à se louer, qu'on eût eu intérêt à renouveler.
Le transport simultané d'étalons et de poulinières d'une race de trait, sur un point également favorable à la culture du cheval de cet ordre, n'a pas réussi davantage à reproduire la race importée hors de la localité qui lui est propre.
La production du cheval de trait n'en reste pas moins soumise à des règles certaines qu'il ne faut point enfreindre dans le rapprochement des sexes; d'elles, en effet, dépendent l'utilité et la valeur de chacune des races de trait qui peuvent être édifiées ou améliorées dans différentes régions de la France.
Ces règles sont, pour ainsi dire, toutes corporelles : elles nécessitent des études moins approfondies et sont plus à la portée des éleveurs ordinaires du gros cheval. Toutefois la connaissance des formes extérieures sur lesquelles s'appuie particulièrement la bonne pratique des accouplements, le choix raisonné des reproducteurs, n'est point assez répandue ; elle a besoin d'être vulgarisée. Nous en résumerons ici les points les plus saillants ; d'autres pourront les répéter et les faire pénétrer dans les masses qu'elles intéressent au premier chef.
Rappelons cette vérité, que les formes apparentes ne sont que l'indice de la structure interne. Ce que nous dirons de la conformation extérieure sera toujours basé sur* la connaissance de la structure et des usages des organes cachés.
Chez le mâle et chez la femelle, il faut rechercher les grandes dimensions de la poitrine ; mais la capacité de celle-ci dépend de sa forme beaucoup plus que de son étendue en circonférence. Mesurant cette partie sur deux individus et admettant que le contour soit égal, il peut arriver néanmoins que les organes intérieurs aient plus d'espace , de développement et de puissance chez l'un des deux. Ce fait est d'une facile démonstration. En effet, un cercle contient plus qu'une ellipse d'égale circonférence. A mesure donc que l'ellipse dévie du cercle, elle contient moins. Il en résulte qu'une poitrine profonde n'est spacieuse et n'offre une grande capacité qu'en raison de sa largeur proportionnelle.
Les poumons , chez le cheval de trait , ne sont pas des organes moins importants que chez le cheval de sang. De leur volume et de leur état sain, de la complète liberté que trouve leur action, de l'étendue de leur fonctionnement, dépendent principalement la vigueur, la résistance au travail et la santé de l'animal. Le pouvoir de s'assimiler la nourriture , l'avantage de consommer avec profit les aliments, d'en extraire les matériaux de développement et de réparation d'où sortent les races utiles et fortes, sont en proportion des dimensions, de la capacité de ces organes. Il en résulte que les animaux les mieux conformés et les mieux doués sont encore ceux dont le travail est le plus abondant et le plus durable , ceux dont l'élève et l'entretien coûtent le moins. Les races mal conformées, surtout parmi celles qui ont beaucoup de volume et de masse, sont, à proprement parler, prodigues; elles ne travaillent pas en proportion de ce qu'elles consomment, elles sont chères à produire et à entretenir.
Pour peu qu'on y réfléchisse, on verra que les grandes dimensions de la poitrine ne peuvent pas exister, chez le cheval de trait, sans que le poitrail se montre très-ouvert, les épaules fortes, épaisses et charnues, le garrot bas et noyé, l'encolure volumineuse et chargée; au bout de celle-ci, on ne peut guère trouver qu'une tête un peu lourde. Est-ce que ces caractères ne distinguent pas essentiellement le cheval de trait, le moteur puissant par sa masse ?
Que faut-il pour compléter ranimai? Une croupe étoffée, large, double.
Cette région est à l'arrière-main ce que la poitrine est aux parties antérieures du corps. La forme et les proportions de la croupe font connaître la capacité de la cavité pelvienne qui renferme des organes importants et qui , chez la femelle , est destinée à contenir le produit de la fécondation pendant toute la durée de la vie utérine. Les grandes dimensions de la cavité pelvienne résultent surtout de la largeur des hanches et de l'espacement des cuisses ; elles n'existeraient pas sans le volume proportionnel des couches musculaires qui recouvrent les os de la région. Eh bien, le développement considérable des parties charnues, c'est l'action et la force. Dans le cheval de sang, l'énergie morale supplée au volume ; ici , c'est la masse qui produit l'effet utile. Il faut donc rechercher et tendre à obtenir beaucoup d'ampleur dans la région de la croupe dont les fortes proportions entraînent nécessairement les puissantes dimensions des membres postérieurs.
Simplifiée à ce point, la production du gros cheval est facile, et son amélioration est assurée partout où le sol est gras , lourd et compacte , sur tous les points du territoire où les fourrages participent de ces propriétés, car là le climat est plus humide que sec, et la localité plus couverte que nue. Ces diverses conditions sont particulièrement favorables à la culture du bon cheval de trait.
Ici donc, les principes disparaissent. La pratique se borne à constater un fait tout matériel. Elle est sûre de bien faire en repoussant des reproducteurs à poitrine étroite et peu étendue, aux hanches serrées et à la croupe peu fournie ; elle est certaine du succès en portant ses choix sur des animaux amples dans ces parties. Elle n'a point à s'inquiéter du reste : le climat, le sol, la nourriture, sont les facteurs généreux du gros cheval; la taille et le volume qui lui sont propres sortent naturellement de leur action sur l'économie animale dans les conditions que nous venons d'indiquer.
La production du cheval de trait est si facile alors qu'on s'étonne à bon droit de rencontrer , dans la population qu'il forme, un nombre aussi considérable de sujets défectueux ou mal venants. Ce résultat vient surtout de ce que Ton emploie à la propagation des étalons d'un mauvais choix , des sujets
indignes de ce nom. Leurs imperfections neutralisent les bonnes influences, et la race descend ou reste au-dessous d'elle-même par l'incurie de ceux qui la renouvellent. Dans les localités où les forces productives du sol développent peu, rapetissent ou amincissent le cheval , le défaut de nourriture est pour beaucoup dans les non-réussites et les mécomptes; mais, ici, cette cause d'insuccès n'est pas connue. Il est trèsremarquable, au contraire, que les races de trait produites par de grosses nourritures et des aliments riches en substances alibiles sont généralement encore très-abondamment affourragées. L'emploi de reproducteurs mal conformés est donc la source unique des imperfections qui ôtent à la masse des produits leurs qualités et leur valeur. Il serait difficile , en effet, que des vices ou des défauts semblables se rencontrant des deux parts dans l'alliance du mâle et de la femelle, il n'y eût pas empêchement vers le progrès ou dégradation plus marquée. Les qualités nutritives et la quantité des aliments combattent jusqu'à un certain point ces fâcheuses tendances, ces suites nécessaires d'accouplements irréfléchis ; mais la loi d'hérédité, si affaiblie qu'elle soit, ne perd pas tous ses droits et retient la race au pied de l'échelle alors qu'elle serait très-facilement portée sur des rayons plus élevés.
Dans les races supérieures , c'est l'influence du sang , le principe même de la conservation de l'espèce, qui lutte avec avantage contre les causes d'altération et d'affaiblissement. Dans les races de trait, l'origine est, au contraire, la source des imperfections et des vices que combattent sans relâche les influences naturelles du climat, du sol et de l'alimentation.
Cette distinction est féconde pour la pratique ; elle explique toutes les difficultés dont se trouve entourée la production des races qui ont besoin d'être relevées ou améliorées par le sang, les facilités que rencontre l'éleveur dans la bonne production du gros cheval. Cette dernière n'exige en quelque sorte que l'élimination des animaux défectueux et dégradés. Lorsqu'on repousse ces derniers , il faut admettre , au contraire, les individus consimilaires les plus parfaits et renouveler les générations sans se départir de cette règle. Alors chaque race locale s'affermit et acquiert, sous la double influence
des circonstances spéciales qui l'enveloppent et des forces relevées de l'hérédité , les formes les plus régulières et l'aptitude la plus développée.
En fixant l'attention de l'éleveur sur le moule dont il dispose, sur le modèle qu'il peut s'efforcer d'obtenir pour réaliser une utilité plus grande, on lui dit qu'il ne doit pas s'en rapporter exclusivement au hasard, ou opérer seulement d'après des vues bizarres ou capricieuses ; on lui donne à réfléchir sur le but à atteindre; on lui propose en termes fort simples la solution d'un problème auquel il ne s'arrête guère en général ; on l'amène à étudier et à apprendre ; on le conduit par une voie facile et droite à raisonner, à comprendre, à faire intelligemment ce que, jusque-là, il avait pratiqué routinièrement et machinalement, par habitude, sans y rien changer ou y regarder.
Voilà pour la forme. Quant à présent, c'en est assez pour la production du gros cheval. Bientôt viendra la question du fond. L'enfant bégaye avant de parler avec facilité; toute chose a ses commencements, toute langue a son alphabet. Quand le cultivateur saura convenablement appareiller ses poulinières de trait , il ne tardera pas à se familiariser avec toutes les règles qui président à la création et à l'épuration constante des races. Laissons-lui d'abord caresser la forme, car elle le saisit. Bientôt cependant nous lui dirons qu'il ne doit pas s'en tenir à l'enveloppe et nous éclairerons pour lui cette lanterne éteinte; il y découvrira tout un nouveau monde.
En fait, la science est loin de la pratique générale. Dans une question de l'ordre de celle qui nous occupe , le cercle à parcourir est bien étendu. La vérité n'est qu'un point, mais elle est au centre, et il est de son essence même de s'étendre, de rayonner dans tous les sens de manière à en couvrir également toute la surface.
Les hommes de science sont rares partout; en France, comme ailleurs, ils ne forment qu'un groupe peu considérable. La classe des amateurs est plus nombreuse, mais celle-ci est plus théorique que pratique. D'autres arrivent à quelques connaissances incomplètes et toutes superficielles; ils sont très-souvent plus nuisibles qu'utiles à l'avancement des idées
et au progrès réel. La masse s'agite, exerce, pratique, mais sans rien savoir, par nécessité , sans avoir conscience de ce qu'elle fait; c'est un labeur, une opération au jour le jour, sans antécédents ni calcul. Pourtant c'est bien à cette dernière qu'est la force ; à elle appartient le gros des ressources, la puissance du nombre. C'est elle , en effet , qui possède le plus, 'qui produit abondamment et sans relâche , elle qui fait la richesse ou la pauvreté du pays. Il faut compter avec elle.
C'est pour elle que nous avons écrit ce chapitre ; à elle s'adresse tout spécialement cette étude sur la production et l'amélioration du cheval de gros trait. Elle peut néanmoins donner à réfléchir à tous ceux qui poussent , un peu partout, à l'importation de reproducteurs de cette caste dans des contrées qui nourrissent des races communes et grossières avec la pensée de les améliorer, soit par le percheron , soit par tout autre étalon de trait quelconque. En jetant les yeux autour d'eux , en consultant les faits , ils se convaincront aisément que tout ce qui a été tenté dans cette direction a échoué et conduit à cette conclusion très-nette : le cheval de trait n'est point un type de régénération, mais un produit local ; il ne se reproduit lui-môme que là où il est né , dans le milieu qui a été sien et dans les circonstances qui l'ont fait ce qu'il est. Hors de là, il s'éteint sous d'autres influences dont il devient le jouet parce qu'il n'a en lui aucune force de résistance.
LES RACES USUELLLES.
Les races usuelles sont les races utiles. L'utilité d'une race, tel est le premier fondement de sa valeur, car une race n'a pas d'autre raison d'être. Cette valeur est d'autant plus élevée que la race répond mieux aux besoins qu'elle est appelée à remplir. Le plus haut degré d'amélioration est dans l'appropriation la plus complète des produits aux services auxquels ils sont destinés. Toute perfection cesse là où n'est plus l'utilité.
Ces quelques mots contiennent tout le programme de la production éclairée du cheval. Un cheval léger, de petite stature et grêle de membres, d'une nature ardente et d'un tem-
pérament irritable, si bien doué qu'on le suppose comme cheval de selle, serait incontestablement une mauvaise bête, un moteur insuffisant pour le tirage lent et pénible ; un beau carrossier, appliqué au tirage du gros trait, s'y comporterait mieux que celui-ci ; mais ni l'un ni l'autre ne rempliraient à la satisfaction du maître la tâche qui ne saurait être bien accomplie que par le limonier ou le gros cheval. En les détournant ainsi de leur voie, on les priverait de tous leurs avantages ; leurs plus grandes qualités se changeraient en autant de défauts et constitueraient de réels inconvénients. Il en serait de même du cheval de gros trait auquel on imposerait le service facile au cheval de selle ou au cheval de trait rapide : ce serait, comme dans les autres cas, une valeur détournée.
Il n'y a pas longtemps que ces idées sont comprises ou acceptées par l'opinion. Cette dernière regrettait, naguère encore , cette multitude de races et de variétés de races dont le passé nous a légué le souvenir. Nous avons tous entendu ce long concert de lamentations sur la dégénération de nos anciennes races, toutes plus précieuses les unes que les autres au temps de leur plus grande prospérité, mais toutes disparues aujourd'hui sous des modifications imposées par des besoins nouveaux, par des exigences qui ne sont plus celles d'autrefois.
On s'est rendu compte à la fin que le cheval particulier à chaque siècle est nécessairement un reflet de la civilisation de l'époque , que les races diverses d'un pays sont toutes et toujours l'expression des divers besoins qui se sont fait jour au temps où elles vivent. Tant qu'elles ne répondent pas complètement à chacun de ces besoins, elles laissent à désirer : elles sont à leur apogée quand elles satisfont à tous; leur valeur décroît dès que de nouvelles exigences les font insuffisantes à leur tour.
Pour travailler efficacement à l'appropriation de ces races au mode d'utilisation qui doit être le leur, il faut bien connaître le genre et l'étendue des services qu'elles sont appelées à rendre. Dans la riche nature du cheval se trouvent toutes les aptitudes ; il en est de distinctes et de spéciales. Il ne faut cultiver pour un genre d'emploi défini que celles qui lui con-
viennent le mieux ; les autres nuiraient au plus grand développement de celles-ci.
Dans la revue rapide que nous allons passer des principales races chevalines, nous les rencontrerons diversement groupées, plus ou moins complètes , bien établies ou simplement en voie d'expansion et de perfectionnement. En les rapportant toutes au type qui leur appartient , nous dirons facilement ce qui les recommande ou ce qui leur manque.
A l'époque actuelle, on peut ranger toutes races sous l'un des chefs suivants : races légères, — races moyennes, — grosses races, — plèbe. Deux faits primordiaux, nous ne l'oublierons pas, influent sur leur production et la dominent : la nature des besoins à satisfaire et l'état avancé ou arriéré de l'agriculture. En certaine situation, ces deux faits se confondent et se tiennent : ils sont plus favorables à la production des races moyennes; les autres, dans leur exagération, forment les extrêmes.
Pourtant cette division; qui n'a rien d'absolu, n'affiche aucune prétention scientifique; elle sera, si l'on veut, de pure convention. Au temps où nous sommes, en effet, on applique un peu tous les.chevaux à tous les services. Autrefois le cheval de selle n'eût pas été attelé; le cheval de carrosse n'eût pas été soumis à l'usage de la selle ; le gros cheval de trait n'eût pas été détourné de sa véritable destination. Chacun de ces emplois hiérarchisait l'espèce : c'étaientla noblesse, le tiersétat, le peuple. 11 n'en est plus de même aujourd'hui. Si toute distinction ne s'est point effacée quant à la forme, on confond singulièrement les aptitudes , si bien qu'on a pu dire , par exemple : Est-ce qu'il y a maintenant des chevaux de selle, des chevaux de carrosse, des chevaux de trait? Il y a de grands et de petits chevaux , des chevaux forts et des chevaux légers ; mais il n'y a plus de chevaux spécialement ou exclusivement affectés à tel ou tel service ; il y en a pour toutes les destinations, n'est-ce point assez? Qu'est-ce donc qu'un cheval de,. selle aujourd'hui? Est-ce celui que monte le carabinier ou cet autre sur lequel on se porte à la chasse? Est-ce le cheval de gendarme, celui de cavalerie légère ou le poney? On voit des carrossiers servir de monture aux femmes, et des
poneys tirant légèrement leurs voitures. Où est le cheval de selle dans tout cela? On peut faire le même reproche en ce qui regarde le cheval de carrosse et arriver à la même conclusion, car où est le cheval qu'on n'attelle pas de nos jours, depuis le plus massif jusqu'au plus svelte? Et de même encore, relativement au service du gros trait, auquel on applique des moteurs de tout acabit. Cette confusion dans les emplois en jette nécessairement dans la méthode, et c'est à tel point qu'il n'y a plus aucune distinction irréprochable à faire des diverses couches delà population chevaline. Aussi bien telle variété de l'espèce qu'on pourrait classer avec raison aujourd'hui parmi les races légères cesserait bientôt d'y être à sa place si l'agriculture , rapidement améliorée , lui fournissait les éléments d'expansion ou de grossissement qui font les races moyennes et réciproquement. Nous n'attachons donc aucune importance à l'ordre que nous adoptons pour cette étude ; une division tout arbitraire nous sourit en ce qu'elle est vague et complètement indéterminée dans un sujet qui, d'ailleurs, ne demande pas une classification plus précise.
A. Les races légères.
Ce sont les plus anciennes. On les a longtemps confondues sous l'appellation générique d'espèce légère par opposition à la grosse espèce, à l'espèce de trait. De près ou de loin, elles viennent toutes du cheval oriental dout le pur sang arabe a toujours été l'expression la plus haute , le type de reproduction le plus recherché ; c'était par lui d'ailleurs qu'on en poursuivait sans relâche l'amélioration. On les trouve dans les cou- * trées méridionales ou dans les régions montagneuses, se tenant toutes par des caractères communs, par une physionomie plus ou moins orientale, qui les rapprochent quant aux formes et quant aux aptitudes. On ne rencontre ici ni taille ni ampleur, mais de la distinction, ce qu'on appelait de la finesse, ce qu'on nomme plus généralement aujourd'hui du sang. La structure est légère; la fibre musculaire est dense, l'os est d'un grain serré et compacte, l'ensemble offre plus de sécheresse que de régularité; le tempérament nerveux domine. Donc le squelette
est mince , les muscles se développent peu , les formes sont étroites et anguleuses. Le caractère est doux, mais très-impressionnable ; il y a plus d'ardeur que de fond. Chez elles, ainsi que l'exprime un dicton vulgaire : La lame use le fourreau. Peu exigeantes sous le rapport de la nourriture, elles ne dépassent pas dans leur développement les limites imposées par la sobriété, qualité plus appropriée autrefois qu'aujourd'hui. Elles résistent aux privations ; elles se contentent des maigres aliments que leur fournissent des terres hautes et peu fertiles, et cette qualité est si profondément incrustée dans leur organisation qu'elles ne répondent pas dans leur migration sur de succulents herbages à l'idée rationnelle qu'on se fait des effets physiologiques d'une alimentation substantielle et riche. Elles ont en elles une grande force de concentration , et celle-ci ne cède qu'à la longue aux influences contraires. Toutes sont insuffisantes aujourd'hui ; aucune n'est appropriée aux exigences de l'époque actuelle ; elles sont en dessous des besoins de notre civilisation, de l'état de perfection de nos voies de communication et de la nécessité où nous sommes d'aller vite.
Exclusivement utilisées autrefois au service de la selle sur des chemins creux et défoncés, elles se trouvaient alors complètement au niveau de la tâche qui leur était dévolue. Mais cette tâche s'est successivement accrue ; l'agriculture ne s'est pas améliorée dans une proportion aussi rapide , et les races qu'elle nourrit se sont ainsi arriérées, non pas tout d'abord parce qu'elles avaient perdu de leurs qualités, mais par cela seulement qu'elles n'avaient pas monté au degré d'utilité que désormais elles devaient atteindre. C'est alors que, moins recherchées par le consommateur, elles excitèrent de moins en moins l'intérêt du producteur, et qu'elles tombèrent du haut rang où l'activité de la recherche les avait élevées et longtemps maintenues. Alors aussi on parla de leur détérioration, de leur déchéance. Cependant elles avaient encore la forme arabe, qui était la leur depuis des siècles. On songea à la modifier, à l'étendre, à la grossir, afin de ne pas rester sous le coup d'un abandon complet, absolu, pour cause d'incapacité ou d'insuffisance.
Dans le même temps, il n'était question que du pur sang anglais, — race universelle, — dont on avait fait une panacée. C'était la forme nouvelle, la sorte appropriée aux exigences de Tépoque. Il avait en lui le principe de toute régénération. En le transmettant aux races déchues, il devait les rappeler à l'utilité, c'est-à-dire leur donner les fortes dimensions du squelette et le riche développement musculaire que réclament actuellement les divers services auxquels on applique le cheval. Séduisante par sa simplicité, la théorie eut ses adeptes et ses fanatiques ; on versa le sang anglais sur les races vieillies et attardées qui composaient l'espèce légère. Mais, ce faisant, on ne donna pas au sol plus de fertilité, aux aliments plus de succulence. Il en résulta que le sang anglais ne tint pas les promesses qu'on avait faites en son nom ; il échoua complètement tant qu'on l'employa à la manière d'autrefois, dans le sens du croisement proprement dit. Alors sont nés ces produits décousus, hauts et plats, qu'on a partout stigmatisés du nom de ficelles. Voyez, disait-on, à quel point l'introduction du sang anglais a nui à toutes nos variétés méridionales, si voisines autrefois du type oriental ! Voyez : les membres se sont étirés aux dépens de leur ampleur ; les côtes se sont allongées aux dépens de leur courbure; d'arrondie qu'elle était, la poitrine s'est aplatie ; elle était large, la voici étroite et serrée, sans hauteur ni profondeur ; la pointe du sternum qui, dans les anciennes races, s'effaçait sous des coussins charnus, volumineux et pleins, se présente maintenant en saillie disgracieuse ; les cuisses étaient musculeuses, les voilà grêles et décharnées; les hanches sont plus qu'accentuées, grâce à l'appauvrissement de la croupe; celle-ci, courte et avalée, donne à toute l'arrièremain un aspect de maigreur qui est lui-même un indice de faiblesse. Les jarrets étaient beaux, larges, bienévidés, exempts de tares surtout, et dénotaient la puissance ; maintenant ils se montrent étranglés, droits ou coudés à l'excès, osseux, mais mal disposés et faibles, souvent défectueux dès la naissance ou ne promettant qu'une usure prématurée. Dans l'ensemble, on ne découvre aucune harmonie. Ceux qui prennent le plus de taille sont encore les moins bons : leur tête s'est allongée et leur front s'est rétréci, ce qui leur ôte du cachet et leur
prête une physionomie plus bête qu'intelligente; l'encolure, tantôt courte et tantôt longue, manque de chair ; le poitrail est étroit, l'épaule est plaquée, la côte est plate, les coudes sont collés au corps, la ligne du dessus est maigre et peu soutenue, les reins sont pauvres, le flanc est relevé, l'animal n'a pas de boyaux; les hanches sont cornues, la croupe est défectueuse, les cuisses sont grêles, et les jarrets souvent clos ; tout le membre antérieur est mince, les articulations sont effacées, les aplombs sont plus ordinairement déviés ; il n'est pas rare que les extrémités soient terminées par des sabots volumineux ; on constate enfin des appétits supérieurs aux ressources locales ; quelle . force possède une machine ainsi organisée ; quel degré de résistance peut-elle offrir au travail? Elle ne vaut guère dans le présent; elle n'aura qu'une courte durée. Mal faite, on la repousse ; elle est un mécompte pour qui l'a produite, un mécompte et une non-valeur à deux points de vue, car, mauvaise pour le consommateur, elle est bien plus à redouter encore pour le producteur.
Telle a été l'influence du pur sang anglais sur toutes nos races légères. Il demande de fortes mères ; on l'accouplait avec des poulinières grêles et minces ; ses produits exigent une alimentation riche et substantielle, on les nourrissait pauvrement, et, comme de raison, ils devenaient rachitiques, ils avortaient dans leur développement : on a poursuivi la fin sans songer aux moyens. La nature se prête difficilement au succès de pareilles exigences. Nous en avons fait une rude expérience.
Les choses en étaient là lorsqu'il nous fut donné d'y remédier. C'est alors qu'étudiant de près les faits, nous reconnûmes les avantages, le bienfait du croisement alternatif, et que, sur tous les points à la fois, nous poussâmes avec ardeur à son adoption générale en attendant que la race anglo-arabe pure fût assez nombreuse pour intervenir sur une grande échelle. Son rôle à celle-ci, déjà nous l'avons dit, était de supprimer les lenteurs et les inconvénients d'une double alliance, de donner du premier jet, en quelque sorte, le résultat qu'on ne pouvait obtenir, dans les circonstances les plus favorables, qu'à la seconde ou même à la troisième génération*
De grands efforts ont été faits dans ce sens. Nous opérions sur des races tellement déchues qu'elles ne trouvaient plus d'emploi : en quelques années, elles se relevèrent si bien que, de toutes parts, elles revinrent à l'utilité. L'ancien moule fut brisé, suivant l'expression significative d'un homme considérable qui nous rendait compte de ses impressions à la suite d'une excursion dans le Midi, l'ancien moule fut détruit, et le cheval nouveau se modela partout sur le patron que présente au lecteur la figure 69, p. 90 de F Atlas. L'artiste ne s'est pas attaché à reproduire deux individualités isolées : il a représenté, dans son ensemble, le modèle encore inachevé du cheval du midi et des contrées montagneuses du centre de la France, en 1852. Ce n est plus le produit défectueux et manqué dont nous venons de tracer le portrait : c'est un animal léger, mais fort, une structure harmonieuse, une organisation consolidée. Toutes les proportions sont bonnes ; il y a du corps, de la substance, c'est-à-dire des os et des muscles ; le type oriental ne s'est point effacé ; tous les caractères extérieurs du sang ont reparu, car la poitrine élargie loge de vigoureux poumons qui fonctionnent à l'aise, et, comme conséquence, l'organisme entier s'étend et s'amplifie jusqu'à former un être compacte, énergique, résistant. Les membres sont larges et bien appuyés; leurs articulations sont nettement accusées ; l'arrière-main a cessé d'être pointue et grêle, et les parties antérieures laissent peu à désirer.
Ceci pourtant n'était pas le dernier mot du problème en face duquel nous nous étions résolument posé , et dont voici les termes fort simples : élever toutes les races attardées ou caduques de l'espèce légère au niveau des exigences de l'époque, c'est-à-dire les grossir et les grandir jusqu'à l'utilité pratique. L'un des éléments essentiels de la solution de ce problème , qui devait faire rentrer une bonne moitié de la France hippique dans les conditions utiles à la satisfaction des besoins généraux était la multiplication de la famille anglo-arabe de pur sang, systématiquement produite au haras de Pompadour, et à la suite la confirmation de la nouvelle race bigourdane, particulièrement améliorée à cette lin. Le temps a manqué à l'achèvement de l'œuvre, mais celle-ci était
déjà suffisamment avancée pour qu'on pût dire haut et ferme, sans crainte d'être démenti, puisque les faits ont parlé : Oui, le problème posé était en voie de solution; oui, la solution était au bout du système de reproduction et d'amélioration adopté; oui encore, la solution était prochaine.
Mais une révolution s'est faite. Une fausse science et une mauvaise application sont venues prendre la place d'une théorie éprouvée et de la saine pratique. Dès lors les bons résultats obtenus se sont vite effacés. On est revenu sur le passé en dépit des leçons de l'expérience. Le cheval de pur sang anglais a repris son œuvre de destruction. L 'anglo-arabe n'existe plus. Le croisement alterne est abandonné, et chacun flotte au hasard, sans idée, sans savoir, sans pratique raisonnée. On ne sait plus où prendre l'étalon améliorateur de cette partie de la population chevaline, car nul n'a souci ni de le produire ni de le faire élever. Le niveau s'est très-sensiblement et très-
rapidement abaissé, et, pour qu'aucun doute ne reste à personne, il semble que le grand concours hippique de i 860 ait été créé tout exprès pour mieux faire ressortir la pauvreté actuelle de nos races légères.
La question est véritablement grosse. Elle intéresse l'agriculture qui produit et consomme, les services généraux dont les besoins veulent être satisfaits, l'armée enfin qui a charge d'honneur du drapeau et de l'indépendance nationale. Que de motifs pour prêter à l'industrie du cheval léger en France toute l'attention quelle mérite ! Les économistes d'une certaine école envisagent les choses sous un autre aspect. L'agriculture les touche peu. Si elle ne fait pas de chevaux, disentils, elle fera des bœufs, des mulets, des moutons, des porcs, qu'elle vendra bien ; elle aura ensuite plus de profit à acheter des chevaux à ceux qui savent les élever ; qu'elle abandonne donc la production chevaline partout où celle-ci lui impose des sacrifices ; le consommateur en trouvera toujours pour son argent et l'armée aussi. Heureusement , l'agriculture fait la sourde oreille et continue à produire des chevaux, parce quelle est tenue d'en élever alors même qu'industriellement parlant elle n'y trouverait pas trop son compte. Les chevaux étrangers plaisent à la fashion qui dédaigne nos produits; mais toutes
les autres classes de consommateurs repoussent les étrangers ou ne les acceptent qu'à regret. Ce n'est pas affaire de patriotisme au moins : c'est affaire d'intérêt, rien de plus. Nos races sont toutes meilleures, chez nous, que celles de nos voisins; elles y rendent de meilleurs services, coûtent moins et durent davantage. Ce sont là sans doute de mesquines considérations pour les gens riches, qui n'ont d'autre état que de mal dépenser leurs revenus, d'autre souci que d'imposer ou de suivre la mode ; mais elles sont d'un grand poids auprès de ceux qui, forcés de compter avec eux-mêmes , ont contracté l'habitude de faire suivant les conseils du bon sens et de la raison. Quant à la cavalerie, nous l'avons vue montée sur des chevaux d'outre-Rhin; si elle a jamais été faible, avouez-le, c'est pendant cette longue période des achats au dehors. Elle était à pied alors; elle n'a réellement été à cheval que lorsqu'il a été possible de choisir et de compléter son effectif parmi les produits nés et élevés en France. Le temps des troupes mercenaires est passé ; espérons que le temps des remontes à l'étranger ne reviendra pas. Celles-ci constituent une perte et un danger pour le pays; n'est-ce point assez pour empêcher d'obéir aux idées malsaines qui nous condamneraient encore à y recourir? Ce sera un éternel honneur pour l'administration des haras de 1833 à 1852 d'avoir donné à l'armée, en belle et bonne qualité, tous les chevaux de ses besoins ; ce sera la honte de celle qui l'a remplacée de ne lui fournir que des remontes médiocres ou insuffisantes.
Les savants du turf, les hautes influences du jour, nient qu'il existe un type de cheval qu'on puisse qualifier de militaire; ils disent que le cheval de troupe ne présente rien de spécial, et qu'il n'y a point à s'occuper d'une façon particulière à le faire naître et élever. Cela est vrai. Le bon cheval est propre à tout, mais le mauvais cheval n'est qu'un propre à rien. L'ancienne administration, s'efforçant de faire de bons chevaux, y a réussi dans une mesure aussi large que possible, eu égard aux années qu'elle a vécu et aux ressources dont elle a pu disposer; la nouvelle, grâce au faux système qu'elle applique, aux méchants résultats qu'elle sème, détruit partout le bon, et multiplie le mauvais. La conséquence toute naturelle est celle-
ci : dans les produits incessamment améliorés de l'époque antérieure, l'armée trouvait à se bien remonter, tandis que, dans les produits incessamment détériorés de l'époque actuelle, elle ne trouve plus la sorte de chevaux qu'elle est tenue d'acheter pour remplir son effectif. C'est par les chevaux de cavalerie légère que le vide a commencé; il est si réel qu'on ne parle de rien moins que d'acheter à l'avenir tous les chevaux de cette arme en Algérie. Nos possessions d'Afrique nous sont chères , mais nous ne saurions leur sacrifier la moitié de la France hippique. Pourtant cette menace est grave pour nos départements méridionaux ; ils ne méritent pas qu'on les déshérite ainsi. Leur population chevaline, d'abord affaiblie du fait de la civilisation, s'est peu à peu et laborieusement relevée au grand profit de tous ; ensuite est venue une ère nouvelle, fatale à leurs races de chevaux, fatale aussi à tous les in- » térêts : mais, loin de l'avoir provoquée, ils l'ont repoussée de
toutes leurs forces. Victimes d'un état de choses indépendant de leur volonté, faut-il ajouter à leur détresse en les privant du seul encouragement qui puisse les aider à sortir de leur misère ? La suppression des achats du cheval de guerre dans ce qu'on appelle le midi de la France serait, pour le moment, le signal de la destruction complète de l'industrie chevaline dans celles de nos provinces hippiques qui ont eu le plus de réputation autrefois, et qui, grâce aux rapides progrès de l'agriculture au temps où nous sommes , paraissent appelées encore, si on le veut bien, à l'honneur de produire les chevaux d'espèce légère les plus complets.
Tels ne sont plus évidemment ceux de l'époque actuelle, que nous avons décrits un peu plus haut; mais tels doivent être les chevaux d'armes dont le service est si pénible, même pendant la paix, si on l'applique autant qu'il convient à l'instruction des troupes à cheval. Ceci n'est point assez généralement senti : très-peu savent à quel point est fatigant le labeur qui incombe au cheval de cavalerie. On est bien plus disposé à le considérer comme un fainéant de l'espèce, et à croire que le cheval, si pauvre ou défectueux qu'il se montre, est toujours assez bon pour un troupier.
Cependant le fait n'est que trop réel, et ceux-là qui étaient
le plus compétents à le constater l'ont dit avec autorité, M. Louchard entre autres, et nous lui donnerons la parole pour le répéter :
« De tous les chevaux de service , a-t-il écrit, le cheval de troupe est celui dont les organes ont le plus à souffrir pendant les exercices qu'il est appelé à exécuter. Tous les mouvements du cheval de cavalerie, pendant les manœuvres aux grandes allures, exigent, de la part des principaux organes, un concours d'actions puissantes nécessitées par des motifs qui n'existent dans aucun autre genre de service.
«D'après l'organisation du cheval, c'est-à-dire d'après la disposition de sa colonne vertébrale, on sait qu'il est beaucoup plus apte à tirer qu'à porter : aussi, de tous les grands animaux domestiques, est-ce celui qui peut le moins supporter de lourds fardeaux. Cela nous explique pourquoi des chevaux réformés pour faiblesse dans nos régiments fournissent un excellent service dans les établissements de poste et de diligences.
« Le cheval attelé à une voiture quelconque doit parcourir, je suppose, de 30 à 35 kilomètres en ligne droite sur un terrain solide; son allure, dans les brancards ou sur les côtés d'un timon, est ordinairement le trot; rien, chez ce cheval, m* gêne ses mouvements; le jeu de ses côtes s'opère librement: aussi la respiration et la circulation s'exécutent-elles avec facilité. La colonne vertébrale, n'étant pas surchargée , exécute puissamment son action ; il en est de même des muscles abdominaux, en ce qui concerne leur concours dans la progression aux allures vives.
«Soyons bien convaincus que tous les chevaux de poste, de diligences, d'omnibus, de fiacres, de cabriolets, etc., fatiguent beaucoup moins pendant deux ou trois heures de service sur une route en ligne droite, que notre cheval de troupe monté, travaillant par à-coups, sur un terrain à base souvent mobile, dont retendue est très-restreinte , et où il est dans l'obligation de briser à chaque instant les lignes qu'il parcourt.
« Nous voyons tous les jours des chevaux faire un excellent service de poste, de diligence, de cabriolet, etc., qui ne resteraient pas six mois dans un de nos régiments de cavalerie.
Tous ces chevaux-là, ensuite, travaillent isolément : les nôtres travaillent en masse et toujours par à-coups.
« La nourriture des chevaux de tous les établissements que nous venons de citer est aussi plus abondante que celle de nos chevaux de cavalerie; leur travail, bien que souvent pénible, est assez régulier : beaucoup sont logés seuls. L'inlluence de l'agglomération , pour les chevaux des grandes entreprises, se fait moins sentir, en ce que les animaux séjournent moins dans les écuries que les nôtres. Ces chevaux de poste, de diligence, d'omnibus, sont d'une excellente nature; tout, chez ces animaux, indique la force; dans plusieurs de ces établissements, la castration n'est pas venue, en mutilant l'animal, s'emparer d'une grande partie de sa force et de son énergie. Qu'est-ce qui tue les chevaux de ces établissements? c'est beaucoup moins la fatigue excessive qu'ils éprouvent que les suppressions fréquentes de transpiration auxquelles ils sont trop souvent exposés.
« Le cheval de troupe est donc, pour nous, dans une position exceptionnelle, quant à son genre de service : il porte un harnachement et un cavalier, et ce poids, qui, môme au repos, est déjà considérable pour lui (1), doit être déplacé à toutes les allures exécutées dans tous les sens. Notez bien encore que cette selle n'est maintenue qu'au moyen d'une forte compression exercée par des sangles et un surfaix, et que cette compression, en empêchant la liberté du jeu des côtes, rend la respiration beaucoup moins libre et souvent même très-pénible.
« Quand les chevaux du service civil travaillent, rien ne gêne leurs mouvements ; c'est une sellette maintenue par des sangles lâches; rien ne pèse sur le dos; le frein placé à leur tête est beaucoup moins dur ; aussi ses effets, si souvent douloureux chez nos chevaux de troupe, chez eux ne produisent que de faibles résultats. Une fois lancés sur la route, ils marchent ou trottent devant eux, et, si longue que soit la distance, ils ne fati-
(1) « Parmi les solipèdes, l'âne et le mulet sont les plus aptes à porter de lourds fardeaux; leur colonne vertébrale, courte et voussée en contre-haut, explique leur force, tandis que la disposition contraire du racliis du cheval nous rend compte de sa faiblesse. ».
gueront jamais autant que notre cheval chargé, dont les allures alternent du pas au trot, du trot au galop, et réciproquement.
« Le cheval de troupe, monté avec son harnachement complet, ne porte pas moins de 100 kilogrammes; et ce poids, chez lui, représente un maximum de pesanteur considérable par rapport à son organisation.
« Comparativement, l'homme, d'après sa station verticale et la disposition de sa colonne vertébrale, peut supporter beaucoup plus que le cheval, par rapport à son poids ; le cheval serait écrasé sous le faix des hercules. Cela est si vrai que j'ai vu employer, comme moyen de réduction, chez certains chevaux vicieux, le procédé des sacs remplis de terre ; ces sacs ne pesaient pas moins de 200 kilogrammes. Après plusieurs séances de ce système coercitif, l'animal était éreinté.
« Les mouvements progressifs de tous les animaux ne s'opèrent librement et facilement que lorsqu'ils sont exécutés dans le sens de la direction de la colonne vertébrale, c'est-à-dire en avant. Les directions latérales sont plus ou moins pénibles, quand surtout elles sont imprimées par une main inhabile et à des allures vives; c'est ce qui arrive journellement pendant les manœuvres de cavalerie.
« L'impulsion la plus forte du tronc en avant est produite par les parties postérieures: les jarrets sont les régions qui, dans ce cas-là, impriment la plus forte détente; aussi sont-elles les parties qui ont le plus à souffrir, soit qu'on dirige l'animal en avant, de côté ou en arrière. Voilà pourquoi ces articulations sont si souvent le siège de tares prématurées. Dans l'état de liberté, cette impulsion en avant et de côté, libre de toute contrainte, donne au cheval cette légèreté, cette souplesse et cette élégance qui nous font admirer l'animal qui nous occupe, alors qu'il est abandonné à ses propres instincts.
« Le cheval de troupe ne parcourt de ligne droite que dans les changements de garnison et pendant les promenades. Ces exercices salutaires se font au pas et au trot ; mais, en garnison, il est placé dans des conditions bien différentes.
« Pendant la durée du séjour dans la garnison qu'on occupe, l'instruction des recrues nécessite, presque toute l'année,
le travail le plus fatigant, c'est celui des classes ; il se fait par à-coups et à des allures vives, depuis la deuxième leçon jusqu'à l'école d'escadron. Les chevaux exécutent tous leurs mouvements sur des carrés dont les plus grands côtés peuvent être parcourus en une seconde, quand le travail a lieu à ces allures précipitées. Jl résulte de là que, à chaque instant, ces chevaux brisent les lignes qu'ils parcourent, ce qui fait que le passage des coins est excessivement pénible pour eux. Ajoutez à cela qu'ils sont montés et dirigés par des hommes qu'on instruit, et, partant, maladroits. C'est ici que le cheval se ressent de la puissance de la main de la bride, puissance brutale qui, chez ces cavaliers, est bien plus un moyen de coercition et une planche de salut qu'un moyen de diriger les mouvements de la tête et de l'encolure par l'effet des rênes.
« Le travail des classes, comme celui des grandes manœuvres, consiste en deux reprises qui sont rarement de moins d'une heure chacune, mais quelquefois davantage. Pendant ces deux heures de travail, il est évident que ces chevaux fatiguent beaucoup plus que s'ils parcouraient 30 kilomètres sur une grande route. Maintenant, quand on réfléchit que les chevaux soumis à ce travail ne trottent en ligne droite qu'un temps très-court, et que, à chaque minute, ils reçoivent une saccade qui donne à leur machine une nouvelle direction, on ne peut plus douter que ces animaux ne fatiguent davantage que ceux employés n'importe à quel genre de service.
« Viennent les évolutions, les manœuvres d'ensemble. Les terrains où s'exécutent ces manœuvres sont plus ou moins étendus, c'est-à-dire que leur longueur varie de 250 à 500 mètres, et leur largeur de 150 à 300 mètres. Beaucoup de ces terrains sont à base molle et fugitive. La poussière, pendant les temps secs, pénètre et vient se loger darîs les parties les plus reculées des bronches. La force que les chevaux sont obligés d'employer pour déplacer leur corps chargé du poids d'un harnachement et d'un cavalier, celle qu'ils perdent sur un sol où leurs pieds se dérobent, l'obstacle que le cheval rencontra parle contact du botte-à-botte, la pression exercée par chacun d'eux, et tout cela ayant souvent lieu à des allures vives, la disparité qui existe trop souvent dans l'espèce de chevaux, la
réunion de ces choses vous donnera une juste idée de la fatigue que doivent éprouver les chevaux de cavalerie : aussi vous comprendrez les pertes que ce corps éprouve généralement dans le cours d'une année.
« Voilà donc le métier du cheval de troupe : comparez-le maintenant à celui des chevaux de trait et de selle dans le civil. Quand une fois on est convaincu de la vérité de ce que j'avance, peut-on se dispenser d'accorder au cheval tous les soins qu'il mérite, afin de le dédommager d'un service aussi pénible et de le conserver le plus longtemps possible à l'armée, qui en retire les plus grands services ?
« Dans l'artillerie, les sous-verges fatiguent moitié moins que les porteurs; aussi, autant que possible, ces derniers ontils plus dé taille et plus de force. Néanmoins, dans l'intérêt du service de l'arme, les deux chevaux devraient être alternativement porteurs et sous-verges. Comme dans la cavalerie, les mouvements s'exécutent au pas et au trot, le galop n'a guère lieu que dans certaines conversions. Les terrains de manœuvre n'ont guère plus d'étendue que ceux de la cavalerie ; toutes ces manœuvres consistent en évolutions de batterie et en conduite de voiture : et, dans tous ces mouvements, comme dans la cavalerie, les à-coups ne font pas faute: aussi les à-droite, les à-gauche sont communs aux deux armes.
« L'artillerie a également son travail des classes qu'elle poursuit jusqu'à l'école d'escadron, et ce n'est pas toujours exclusivement, car il existe des régiments où l'instruction à cheval est poussée aussi loin que dans la cavalerie.
« Dans l'artillerie, le porteur a donc deux forces à vaincre, tandis que le sous-verge en a une seulement, et il a de moins la selle et la gêne des sangles. Je ne pense pas que la diiférence de force entre le porteur et le sous-verge établisse une compensation suffisante quant au service du cheval monté ; je crois que, autant que possible, il faudrait que chacun de ces chevaux fût employé à gauche comme à droite des voitures.
« Si je me suis appesanti sur le service du cheval de cavalerie, non-seulement c'est pour convaincre que c'est un service fort pénible, mais aussi pour bien pénétrer tout le monde de la nécessité de redoubler de soins pour nos chevaux de troupe.
On voit encore, d'après cela, de quelle nécessité sont les chevaux solides pour pouvoir résister longtemps à un pareil service. Ainsi, en réfléchissant bien à cette question importante, peut-être sera-t-on plus disposé à ménager les chevaux sur les terrains d'exercice. Les officiers de remonte eux-mêmes devront être convaincus de la nécessité d'acheter toujours des chevaux robustes de préférence à d'élégantes ficelles. »
C'est ainsi qu'on nomme tous les produits manqués de l'étalon de pur sang anglais. L'appellation est injurieuse, mais moderne. On a dit des fils du cheval arabe qu'ils étaient petits, minces, insuffisants : on ne les a jamais stigmatisés du nom de ficelles, parce que, dans leurs dimensions exiguës, ils ont toujours conservé ce rapport harmonique des formes qui crée un bon ensemble.
La ficelle est haute, plate, mince, étroite, décousue, légère et disgracieuse, peu résistante sous des dehors trompeurs, car son ardeur est tout éphémère. Pour peu qu'on laisse aller, les choses sur leur pente actuelle, elle constituera bientôt — toute seule — l'espèce légère, sans la remplacer avec avantage dans les services qu'elle a rendus.
Au surplus, l'espèce légère d'autrefois a bien et dûment fait son temps partout où la civilisation a construit de bonnes routes, et multiplié, en les améliorant, les voies de communication carrossables. Dans cet ordre nouveau, elle a de nouvelles et plus grandes exigences à remplir; on la veut plus haute et plus large ; plus forte, plus corsée et plus résistante ; on accroî1 ses besoins, c'est incontestable, mais on la rend plus capable. Nous aurons plus d'une fois l'occasion de constater ce fait dans la revue rapide que nous allons passer en la compagnie du lecteur, s'il veut bien nous suivre.
1° Les races orientales en Europe. — Toutes les variétés chevalines de l'Orient appartiennent aux races légères, les seules que connaisse et cultive l'ancienne civilisation ; nous avons déjà dit pourquoi. Si rapprochées qu'elles soient du type de l'espèce, des familles pures que nourrissent encore l'Afrique et l'Asie, la plupart ont néanmoins perdu la qualification de pur sang, et se montrent plus ou moins atteintes par la dégénération. Sans nous arrêter ici aux « chevaux chétifs, mal con-
formés, criblés de tares, » dont parle Mathieu de Dombasle, et qu'il a dit être en grande majorité même dans la patrie du cheval-père, nous pouvons, laissant en dehors les familles nobles qui nous ont occupé précédemment, considérer le gros de la population orientale comme étant fort inférieur aux exigences des services auxquels le cheval est maintenant soumis dans la plus grande partie de l'Europe. Les faits sont là qui le disent et le prouvent. Ce sont les produits de ces variétés nombreuses, qui, munis de fausses généalogies et employés comme étalons ou juments du sang le plus pur, ont partout discrédité le pur sang arabe. Animaux sans valeur, ils ne pouvaient ni se répéter bons ni relever, par le croisement, des races déchues ou caduques.
— On avait, en Bavière, une préférence marquée pour le sang oriental; il y est resté petit et si pauvre, si insuffisant à tous égards , qu'on a dû le mêler au sang anglais, et demander au métissage de former une race intermédiaire, plus grande et plus corsée que le soi-disant arabe, moins exigeante que le véritable anglais. Que l'insuffisance vienne du cheval d'Orient ou de l'extension des besoins, ou qu'il faille la rapporter en même temps à ceci et à cela, toujours est-il qu'elle est réelle, et qu'il a fallu renoncer au reproducteur de sang arabe exclusivement.
— Les choses ont été de même et , croyons-nous, poussées plus loin encore en Wurtemberg , où l'on a tenté de grandir la race arabe pure, afin d'en appliquer les descendants à l'amélioration, au perfectionnement de la population chevaline du royaume. Les résultats ont été fort divers. Beaucoup d'indignes s'étaient glissés parmi les animaux importés ; ils ont jeté la perturbation dans l'œuvre entreprise. On constata bientôt, là comme en bien d'autres contrées, où l'on ne fut pas plus heureux , on constata bientôt que tout ce qui reluit n'est pas or, que tout cheval arrivant d'Arabie n'est pas un étalon précieux, un reproducteur vraiment digne de ce nom, un véritable fils du désert, un descendant noble et pur de l'une de ces nobles familles de l'espèce, qui en représentent le type le plus ancien et le mieux caractérisé. Combien de prétendus arabes ne sont que des produits dégénérés, des chevaux de
sang mêlé de l'Asie Mineure, de la Syrie, de la Mésopotamie, que sais-je? pour lesquels les maquignons de l'en droit fabriquent avec complaisance des certificats d'origine apocryphes, des généalogies qui ne méritent aucune créance.
Ce fait , assurément très-remarquable, est de nature à faire réfléchir ceux qui ne voient encore aujourd'hui de salut que dans l'application du reproducteur oriental au perfectionnement de toutes les races, à l'amélioration directe de la grosse espèce autant que de l'espèce légère. La principale difïculté, en ce qui touche l'emploi du sang arabe, est dans la certitude de l'origine, chose essentielle et malaisée à vérifier.
Quoi qu'il en soit , on n'a point réussi en Wurtemberg à reproduire la race arabe dans toute sa perfection , dans toute sa noblesse, et l'on ne semble pas y avoir été beaucoup plus heureux quant au résultat de son alliance avec l'espèce indigène.
— Mieux avisé, le Hanovre a renoncé beaucoup plus tôt au croisement de ses poulinières avec le sang oriental. Il a employé le sang anglais à haute dose. Ce dernier, se trouvant là à sa place, y a fait merveille : il n'avait ni à grandir ni à grossir l'espèce locale, suffisamment développée par la fertilité du sol, c'est-à-dire parla richesse de Talimentaion , mais il l'a fortifiée par la puissance concentrée du pur sang. Le cheval hanovrien manquait de distinction et de noblesse ; il avait du gros, plus dans les chairs que dans les os néanmoins ; le pur sang était nécessaire pour chasser la lymphe et le commun, pour repousser l'avilissement, pour donner plus de rigidité à la fibre musculaire et plus de compacité à l'os, plus volumineux que dense. Le pur sang arabe eût admirablement rempli le but qu'on se proposait ici , mais il était si loin et si difficile à trouver qu'on lui préféra celui qui était là tout près et plus authentique. Le pur sang fit en partie son œuvre ; celui d'Orient, à n'en pas douter, l'eût encore mieux accomplie. Alors les dimensions, moins échappées, eussent été maintenues dans une plus complète harmonie, et toutes ces lignes, étirées et longues, eussent été plus contenues ; il y aurait eu plus de véritable force, plus d'os sous un volume égal , plus de résistance, plus de durée, plus de valeur enfin.
— La question se présentant la même en Holstein et Danemark, en Mecklenbourg, y a aussi reçu la même solution. Les races de ces contrées réclamaient une forte dose de pur sang. D'où qu'il vînt, celui-ci ne pouvait qu'être le bienvenu et donuer de bons résultats. Pourtant il est bien certain que son efficacité eût été plus grande, s'il avait pu être directement emprunté aux plus nobles familles de l'Orient. Cellesci eussent apporté un élément de succès de plus, — la force de concentration qui leur est propre et qui était nécessaire pour combattre la force contraire d'expansion, qui appartient au pur sang anglais, laquelle se développe d'ailleurs très-énergiquement sous l'influence d'une nourriture plus abondante que rare, plus riche en matériaux alibiles qu'en principes aromatiques et toniques. C'est naturellement l'inverse sous les climats opposés.
— En Prusse, un long débat s'est ouvert entre les partisans du sang arabe et les tenants du sang anglais. La discussion a été vive, ardente, passionnée ; nulle part elle n'a soulevé de plus violents orages. La lutte a duré des années, autant qu'il était nécessaire pour que les faits se produisissent avec éclat. Ici encore la solution a été conforme.
Quand il est pur, le sang arabe se montre, partout et toujours, chaud, efficace, essentiellement régénérateur. Le difficile est de se le procurer dans toute sa richesse. Celui des races orientales déchues n'a pas la même valeur et ne donne plus les mêmes résultats. Les chevaux qu'il produit hors de l'Orient restent petits, insuffisants à la tâche qui leur incombe, dans les conditions actuelles de notre civilisation ; en se multipliant eux-mêmes, ils ne répètent que leur infériorité ; leur non-valeur vient des exigences nouvelles auxquelles ils ne peuvent satisfaire. Cependant ils réussissent encore sur les points où l'agriculture demeure arriérée, où les fourrages ne sont ni abondants ni substantiels. Le sang anglais, au contraire, développe ses fils qui ont de la taille et une certaine ampleur, des dimensions plus fortes, des aptitudes plus larges ; il donne, en un mot, des moteurs plus puissants, des animaux mieux appropriés à la nature des services qu'on leur impose à l'époque actuelle. Malheureusement chez la race anglaise
la pureté du sang n'est pas, autant que chez la race arabe, exempte de toute souillure de forme. Les généalogies sont authentiques en Angleterre, mais l'inscription au stud-book n'est rien moins qu'un brevet de perfection extérieure. Elle ne dit qu'une chose, — la certitude de l'origine. Or les chevaux anglais les mieux nés, au rebours de ce qui est pour le cheval noble d'Arabie, sont bien souvent aujourd'hui les reproducteurs les plus dangereux par les tares qui les déshonorent et les imperfections transmissibles de la forme qui leur ôtent la meilleure part de leur utilité, de leur valeur. Il faut enfin à leurs descendants des soins particuliers et de fortes nourritures. Tous les éleveurs ne sont point à même de donner tous ces soins; l'agriculture n'est pas assez avancée partout pour fournir à tous les besoins d'une nature très-exigeante. Il en résulte que les produits réussis ne sont pas beaucoup plus nombreux dans une famille que dans l'autre lorsqu'on les place hors des conditions qui leur sont propres ; mais comme, à tout prendre, ceux du sang anglais se rapprochent plus du cheval de l'époque que ceux du sang arabe, on abandonne quand même ces derniers pour s'adonner à la culture des autres, et l'on fait effort pour les entourer de tous les éléments utiles à leur bonne venue. On le voit donc, ce qui force à donner la préférence au sang anglais, ce n'est pas son mérite absolu , mais sa plus grande appropriation aux services que le cheval est appelé à remplir au temps présent. En tout ceci deux choses sont vivement regrettables, à savoir : 1° que la reproduction du sang arabe ne soit nulle part, en Europe, l'objet d'une culture intelligente qui la mettrait au niveau des * exigences de l'époque; 2° que la reproduction du sang anglais soit partout si mal entendue que, sur tous les points à la fois, il descende des hauteurs où on l'avait placé, non dans le fait de sa pureté, soigneusement et précieusement conservée, mais dans le fait de ses qualités extérieures, de sa structure, qu'on sacrifie à plaisir. Un grand intérêt, une utilité générale, ont été les motifs sérieux de sa création ; l'avancement de toute la population chevaline de l'Angleterre a été sa raison d'être et de conservation ; la passion du jeu est maintenant la cause active de sa destruction. — Yoilà ce que les leçons de
l'expérience ont enseigné aux éleveurs de chevaux en Prusse.
— L'Autriche proclame les grands principes de l'hippologie, en reportant tout au pur sang, mais elle ne reconnaît que
type arabe. Celui-ci est le point de départ unique pour le bon comme pour le mauvais cheval; ce qui fait sa force, c'est l'ancienneté de sa race, sa noblesse à nombreux quartiers. L'Allemand est ainsi fait ; la mousse des vieux âges, les souvenirs des aïeux, l'antiquité des familles, les vieux, vieux parchemins, pour lui, tout est là.
Auprès du coursier du désert, lequel descend en droite ligne des haras de Salomon, le pur sang anglais n'est qu'un vilain; or les chevaux vilains sont rosses. W n'y a qu'un bon cheval au monde, le cheval noble et pur d'Arabie.
« A force de temps et de persévérance, disent les éleveurs autrichiens, nous sommes parvenus à naturaliser, à stabiliser la race arabe, admirable type avec lequel nous avons créé, par d'utiles croisements, toutes les espèces de chevaux nécessaires au pays et à l'armée. Ces espèces se montrent distinguées, nobles, riches en sang pur d'Orient; elles sont de toutes les tailles et propres à tous les services. »
C'est aussi ce que disent les Anglais de leur race pure. Dans les deux pays, le pur sang, a donc accompli son œuvre, non la même pourtant. Très-bigarrée, toute la population chevaline de l'Autriche et de la Hongrie est restée plus ou moins orientale pour la forme et pour le fond , c'est-à-dire fort arriérée relativement aux aptitudes larges et développées, qui sont une nécessité chez les peuples dont la civilisation a marché sur tous les points, où de nouveaux besoins sont sortis d'un ordre nouveau.
Et d'abord la race arabe n'a pas été maintenue entière. Là où elle n'a point été mêlée, on n'a pris aucune mesure pour en constater la valeur, toujours la même ; on n'a rien su des qualités des produits ; tous ont concouru à la multiplication de la famille sans que les règles d'une sélection éclairée aient jamais présidé à la conservation du pur sang. Seule l'hérédité naturelle a fait les frais de la procédure : ce n'était point assez pour conquérir le pur sang. Aussi les familles arabes naturalisées autrichiennes ne sont-elles plus dans leur
descendance à la hauteur de celles dont elles sont néanmoins la continuation directe. Nous exprimerons une pensée juste, du moins nous le croyons, en le comparant à du vin éventé. La liqueur est restée sans mélange, mais elle a perdu son parfum , ce quelque chose qui en faisait la force, qui en constituait le prix, qu'un défaut de soin a laissé échapper sans retour. Une éducation plus traditionnelle que raisonnée a fait tomber les produits de ces familles chevalines au-dessous du type de la race pure ; il n'y a plus en eux ce je ne sais quoi que Ton nomme sang, et qui est le principe générateur des grandes qualités inhérentes à l'espèce. Au vin sans fumet nous opposons la vie sans chaleur. L'arabe naturalisé de l'Autriche est un animal éteint, qui ne peut rien pour l'amélioration des races inférieures, et qui même n'a plus aucun titre pour soutenir sa propre race. Il eût conservé son caractère, son cachet, sa valeur, son autorité héréditaire, si, pour le reproduire, on avait judicieusement adopté les méthodes usitées en Arabie et en Angleterre, si , laissant le moins possible au hasard , on avait éclairé avec soin toutes les obscurités qui entourent la reproduction et l'élève.
D'ailleurs, on s'est déjà acclimaté à d'autres idées. On a dû s'avouer à la fin l'insuffisance des vieilles races, et , pour y remédier, on a eu recours au pur sang anglais. Les premiers essais ont si complètement échoué, qu'on est revenu au sang oriental. Mais dans sa forme et sa teneur anoiennes, ce dernier a fait son temps. Après l'avoir maudit , on a repris le cheval anglais, qui s'impose en dépit de tous les inconvénients qu'il traîne après lui ; on l'a repris faute d'autres, à raison de son plus grand développement. Il ne satisfait pas, mais il approche, plus que l'arabe, du but qu'on se propose aujourd'hui en élevant des chevaux. On est donc partout en travail; la production et l'élève du cheval sont en ce moment à l'état de transition, à une époque de transformation difficile ; mais les exigences l'emporteront sur la routine : ou bien la race, malgré la faveur dont elle est encore en possession dans les esprits plus que dans les faits, sera modifiée dans le sens des besoins, ou bien elle cédera le pas au cheval anglais dans un avenir très-prochain. De toutes parts la nécessité est la même, elle
conduit à la production d'un moteur plus puissant et plus complet que ne le donnent les races orientales.
N'oubliez pas cependant que l'Autriche et la Hongrie sont au midi de l'Allemagne, que cette situation a ses conditions particulières de sol et de climat, de fertilité de la terre et de richesse nutritive des aliments. Les parties méridionales d'une contrée, nous croyons l'avoir déjà dit , offrent des ressources alimentaires moins généreuses et moins substantielles que les autres régions du môme pays; il en résulte que le cheval se montre plus grand, plus corsé, plus fort dans celle-ci ; plus petit, plus mince , moins résistant , dans les autres ; il en résulte aussi que les races du Nord ne trouvent pas dans le Midi tous les éléments nécessaires à leur active expansion, et qu'il est besoin de plusieurs générations pour amener les dernières au degré de développement naturel aux races du Nord , d'où cette double conséquence enfin : les races du Nord réussissent difficilement dans le Midi , elles n'y prospèrent que lorsque l'agriculture a fertilisé le sol au point de leur offrir, en nourritures riches et succulentes, mieux qu'elles ne trouvent chez elles ; les races méridionales ne s'implantent avec succès loin de la terre natale que dans certaines conditions beaucoup trop négligées et en dehors desquelles le pur sang déchoit alors même qu'on ne le mésallie pas.
— En descendant d'un degré, on arrive à la situation chevaline de la Russie, plus rapprochée encore de la forme orientale que l'Autriche et la Hongrie, sans qu'on y ait mieux reproduit le pur sang arabe. Mais les idées et les pratiques anglaises ne sont point inconnues des hommes les plus familiarisés avec la science hippique. Ils croient au pur sang, par exemple, et ils disent : « Seul le pur sang peut améliorer les races chevalines et leur donner la noblesse de ses formes, sa vitesse, sa force, son fond ; il est surtout à considérer par son utilité comme régénérateur des races inférieures; il est indispensable pour le perfectionnement de certaines qualités et le développement d'aptitudes spéciales. Sans propagateur de pur sang, on n'obtient ni amélioration ni maintien au môme degré dans l'élève du cheval. » Us disent encore : « Le sang est de l'or qui ennoblit le restant des races, perfectionne et surtout con-
serve ; ceci est un axiome dont la justesse ne peut être contestée. Un bel animal, en effet, que le hasard a fait naître de parents inconnus , non tracés , donne rarement des êtres qui lui ressemblent ; il transmet plus sûrement les défauts, les imperfections des ascendants qu'il ne lègue à ses produits ses qualités propres. Il est donc de principe fondamental de s'occuper, avant toute chose , de la généalogie des animaux qu'on cherche à unir dans des vues de bonne production et de perfectionnement raisonné. »
Cette doctrine est irréprochable : elle forme le credo hippique de tous ceux qui ont quelque peu médité sur le sujet ou intelligemment pratiqué l'élève du cheval.
Cependant, à côté de cette questiou du sang, répétons-Je encore, puisque nous ne saurions trop insister sur ce point, à côté de la question du sang surgit tout de suite la question d'appropriation ou des aptitudes, si étroitement unie à la forme, si complètement dépendante de la conformation extérieure. Eh bien , malgré le sang arabe qui coule dans ses veines, le cheval de la Russie est devenu , lui aussi , insuffisant. On lui reproche de manquer de taille, de rester au-dessous des besoins de l'époque actuelle, et l'on dirige la production générale dans des vues réfléchies de développement et d'expansion.
On le voit, le même problème se reproduit sur tous les points dans les mêmes termes, et partout la même solution est préparée. 11 y a plus d'ensemble qu'on ne suppose ou qu'on ne feint de le croire dans les exigences des services divers, dans les idées qui se font jour, dans les pratiques que l'on cherche à mettre en lumière. Cette tendance à l'unité , s'il est permis de parler ainsi , est un fait extrêmement remarquable, et que nous ne devions pas laisser passer inaperçu.
Seulement la question est mal posée, en ce qu'elle flotte invariablement entre la forme arabe et la forme anglaise ; s'il n'y en avait pas d'autre possible , il est incontestable qu'il faudrait opter. Or la chose serait aisée, puisque la forme arabe est absolument insuffisante en Europe. Chez le cheval anglais , ce n'est plus de l'insuffisance , mais de l'usure par excès. On peut réparer celui-ci , le restaurer en le reposant ;
mais par le temps qui court et les influences qui dominent la situation, la tâche est malaisée ; on arriverait plus vite au but en tournant la difficulté, en modifiant la forme arabe , soit par son mélange avec le sang anglais, soit par un mode d'élevage favorable à son extension , au grossissement de toutes ses parties. Nous en avons donné plus haut les moyens, en nous occupant de la création du pur sang anglo-arabe.
Là est le nœud de la question. Le cheval de pur sang anglais a cessé d'être une race universelle ; mais la race arabe est toujours là avec ses qualités et son pouvoir de donner à d'autres démembrements d'elle-même la forme et les aptitudes imposées au producteur par la nécessité ou le temps.
2° Les chevaux africains. — Le meilleur moyen de juger sainement les races orientales par rapport à nous était à coup sûr de jeter un coup d'oeil rapide sur l'influence qu'elles ont exercée jadis, et qu'elles peuvent exercer encore aujourd'hui sur la population chevaline des principales contrées d'Europe. La question est tout autre quand on les apprécie pour ellesmêmes, abstraction faite de nos besoins , quand on les met seulement en face de la destination qui est la leur aux pays d'où elles viennent. En effet, elles n'ont plus, chez nous, une utilité aussi grande que chez elles. Ce fait a été surabondamment accusé, démontré, attesté dans les pages qui précèdent. Nous n'avons donc pas à nous livrer à une étude minutieuse et détaillée des très-nombreuses races ou familles de chevaux orientales que les hippologues ont distinguées ou décrites : il nous suffit de les avoir envisagées à un point de vue général. Nous pourrions encore utiliser les plus remarquables à la création d'un type nouveau par la forme, et nous avons dit comment ; les autres ne nous offrent plus aucun intérêt quelconque ; il serait vraiment oiseux de nous y arrêter ici.
Cependant nous ne saurions passer sous silence les chevaux africains, émanation plus ou moins affaiblie du chevalpère qui, sous le nom de race barbe, a joui* dans le passé, d'une haute et légitime renommée. Cette dernière avait créé la vieille race andalouse ; elle a été la souche de plusieurs races européennes. Celles de la Navarre française et de la Camargue lui étaient très-proches. Nous pourrions en dire au-
tant , selon toute apparence , des diverses familles qui ont peuplé le midi et les contrées montagneuses du centre de la France. A raison sans doute de ces antécédents, il a été fait beaucoup de bruit autour de la race barbe dans ces derniers temps. On a voulu la remettre à la mode, et Ton profite en ce moment de l'abaissement de nos races légères pour proposer de remonter une partie de notre cavalerie en produits chevalins de l'Algérie. On les a lancés ; nous ne serions pas surpris de leur voir gagner, au détriment des chevaux français, un procès instruit à huis clos dans les régions officielles, mais déjà perdu devant le public, ce juge infaillible des grands jours et des grandes causes.
Si la race barbe de l'époque actuelle était encore telle qu'elle a été autrefois, nous applaudirions fort au projet qui la concerne; elle est loin, bien loin de son passé. Les Anglais l'ont beaucoup vantée, il y a deux ou trois cents ans; ils l'ont certainement en piètre estime maintenant. Alors on citait les royaumes de Fez , du Maroc et l'intérieur des terres auprès de Tripoli comme possédant de précieuses races et offrant, d'importantes ressources. La situation est-elle donc la même ? Nous donnerons la parole à un autre pour répondre à ce point d'interrogation.
Nos relations actuelles avec toutes ces contrées, lit-on dans les Leçons de science hippique publiées récemment par M. le baron de Curnieu, nous mettent à même d'apprécier et d'utiliser leurs meilleurs produits. « Je doute qu'on y rencontre les éléments d'aucune prospérité hippique. Tous les chevaux ramenés d'Afrique que j'ai vus, quel que fût le motif qui les avait fait acheter ou la personne qui les avait choisis , n'avaient aucune valeur réelle, au moins sous le point de vue de la reproduction. Sans taille, sans allure, sans vitesse, sans fond, ni aucune espèce de sang ou de distinction, ils ne pouvaient remplir convenablement que l'office de mauvais bidets de poste ; aucun ne valait un bon cheval anglais ordinaire.
« Il y a loin, je l'avoue, d'un pareil tableau aux récits que l'on fait de leurs prouesses en Algérie. Mais ceci s'explique facilement: en effet, les chevaux européens, éprouvant de la difficulté à s'acclimater dans le pays, y sont rares ou ne se
conservent pas dans un état de vigueur convenable ; la com paraison manque ou elle est imparfaite. De plus, un cheval sans mérite peut supporter de grandes fatigues et faire de longues distances à un train modéré...
« Le cheval africain ne doit donc pas absolument compter au point de vue de la science hippique et comme source d'amélioration. »
Il avait été si fort vanté à ce point de vue que, pour vider une fois pour toutes cette éternelle question, nous avions fait rechercher en Algérie, en 1850, les étalons les plus capables. Toutes les volontés se réunirent pour mener à bien cette mission. Elle introduisit dix-sept animaux de choix. C'était bien tout ce qu'il avait été possible de trouver ; ils furent envoyés là où ils pouvaient être offerts à l'industrie privée avec le plus de chances de succès; ils furent très-peu suivis, ils n'ont rien donné qui vaille. Le cheval d'Afrique n'est plus qu'un reste de vieille race ; il n'a plus rien des qualités régénératrices du sang, et quant à la forme (fig. 70, p. 92 de Y Atlas), elle ne répond plus à celle que nous aimons et qui va le mieux à l'aptitude du cheval fort et léger de l'époque actuelle.
«Le cheval barbe, poursuit M. de Curnieu, a retenu de ses ancêtres une robe assez souvent grise , quelquefois truitée et avec les crins noirs. Il a souvent l'épaule assez belle et la poitrine profonde, mais la croupe est toujours marquée, étroite, mince, avalée, avec des jarrets clos et généralement un appareil trop faible pour la masse entière du corps. Du reste, la constitution est souvent bonne et le caractère docile. »
Il fait partie, disons-le, de ces races orieutales dégénérées dont la structure n'a plus d'harmonie, qui s'allongent et se décousent en s' alourdissant, tandis que la tête se bombe, que l'oreille se néglige, que le port de queue disparaît. Cependant l'ampleur des membres reste, l'aplomb aussi se conserve, et, sous ce vilain portrait, il faut en convenir, on retrouve toujours un cheval de guerre plus ou moins résistant et sobre, toujours propre à porter un soldat et tout son attirail. C'est là sans doute ce qui fait en ce moment sa fortune ; il ne faudrait pas qu'elle s'élevât au détriment des races légères de la métropole. En leur état actuel, ces dernières, ne l'oublions pas,
ne sauraient avoir d'autre débouché que celui de l'armée.
De son côté, M. Magne a étudié la population chevaline de l'Afrique en France et en Algérie : il la divise en trois groupes, et voici ce qu'il en dit :
« Cheval saharien (A, fig. 70). Petit de taille; corps bien proportionné; côte ronde; poitrine large; épaule longue et oblique; croupe bien développée; queue très-bien plantée; cuisses volumineuses; avant-bras longs, charnus; tendons forts, bien détachés ; pied luisant , trop souvent petit ; encolure bien sortie ; front large ; chanfrein droit, épais; gorge forte, ganaches écartées.
« Par la finesse de sa peau, le soyeux de ses crins, ce cheval rappelle les plus beaux individus du type arabe. Il est produit surtout dans le Sahara algérien. C'est ce magnifique cheval qui a inspiré l'intéressant ouvrage par lequel M. le général Daumas nous a si profondément initiés à la science hippique et aux mœurs des Arabes.
« Cheval barbe. Parmi les chevaux de l'Algérie, ceux que l'on considère comme formant la race du pays ont plus de taille. Ils sont à corps long, à poitrine profonde, mais souvent plate , à dos un peu voûté, à garrot bien sorti, à encolure un peu rouée, à tête longue et sèche, à oreilles grandes, à croupe tranchante. L'extérieur du corps, — la peau, les poils , les crins, — est moins fin que dans les chevaux dont nous venons de parler. Quoique laissant à désirer quant aux formes, ces chevaux sont pleins de qualités ; s'il ont moins de brillant que le type saharien , ils ont , en général , autant de force et de rusticité.
« Communs sur toute la surface du pays, ils ont toujours été appelés barbes, et proviennent des juments que l'on trouve dans toutes les tribus. Comme ces juments sont données tantôt à l'âne, tantôt au cheval, nous nous sommes demandé si le cheval algérien ne doit pas la croupe de mulet, la tête forte, les oreilles longues, le dos voûté, qui le distinguent, à l'influence de l'âne, lequel, en fécondant les juments, exercerait sur les ovaires une impression qui se fait sentir dans les gestations suivantes, lors môme que les juments sont livrées au cheval ?
« Cheval tunisien (B, fig. 70). Enfin , la troisième catégorie est formée par des chevaux de haute taille, à corps bien pris, pourvu de muscles puissants, à encolure rouée , à tête longue, un peu busquée, à croupe charnue, à membres forts, — peau et crins d'une finesse moyenne.
« Tunis fournit des chevaux de cette sorte à notre gendarmerie algérienne. Notre colonie en produit dans les contrées les plus riches en bons herbages: à l'ouest, dans les plaines du Chéliff, et à l'est, dans les vallées des environs de Sétif. C'est le cheval barbe grossi par une nourriture abondante ; c'est le cheval de toutes les contrées humides, mais salubres, des pays chauds. On rapporte qu'il s'en trouve de semblables dans les plaines grasses de la Perse.
« Nous n'ajoutons pas, ce serait inutile, que ces trois catégories de chevaux ne sont pas tranchées;, qu'on passe des animaux les plus fins aux plus communs, des plus grands aux plus petits par gradation. Quoique chacune de ces catégories domine dans quelques localités, que les sahariens soient plus communs du côté de Tebessa, les tunisiens dans les environs de Sétif, et les barbes dans les vallées des environs de Constantine et les plaines de la province d'Alger, il se trouve des chevaux des unes et des autres dans chaque contrée. Dans presque toutes les tribus les chevaux barbes dominent, et c'est par exception que l'on y trouve quelques-uns de ces individus qui se font remarquer par leur finesse et leur belle conformation ou par leur taille élevée.
« On voit en outre dans presque toute l'Algérie de petits chevaux ventrus, à croupe courte, à poil gros, à crins roides. Quelques-uns sont très-forts et énergiques ; tous se distinguent par beaucoup de sobriété et rendent de grands services. Nous nous bornons à les signaler.
« Le cheval algérien forme-t-il une race créée chez les Berbères? Est-ce un simple descendant de l'arabe?
« Depuis la conquête de l'Algérie cette question a été souvent discutée. A nos yeux elle ne peut pas être résolue de deux manières. Quelles que soient les variations éprouvées par la production chevaline dans les diverses contrées occupées par enfants d'Ismaël, tous les chevaux orientaux proviennent
d'une même souche, d'une race unique, qui s'est modifiée selon les pays où elle a été élevée, où elle a été transportée.
« Et si les chevaux barbes sont inférieurs à ceux de la Syrie, Abd-el-Kader nous en a donné le motif :
« Il est vrai, dit l'émir, que, si tous les chevaux de l'Algérie « sont arabes de race, beaucoup sont déchus de leur noblesse, « parce qu'on ne les emploie que trop souvent au labourage, « au dépiquage, à porter, à traîner des fardeaux et autres tra- « vaux semblables ; parce que les juments ont été soumises à « l'âne et que rien de tout cela ne se faisait chez les Arabes « d'autrefois... Mon père, Dieu l'ait en miséricorde ! avait court tume de dire : Point de bénédiction pour notre terre depuis « que nous avons fait de nos coursiers des bêtes de somme et a de labour. Dieu n'a-t-il pas fait le cheval pour la course, le « bœuf pour le labour et le chameau pour le transport des far- « deaux (1)?»
« Voilà la question posée et résolue. Le cheval barbe descend du cheval arabe et le continue ; il en a la taille, les formes et les qualités, et si l'on trouve dans le nord de l'Afrique peu de très-bons chevaux, c'est parce que la race y est moins bien soignée que dans les tribus du Sahara et de l'Arabie.
« Mais ne nous plaignons pas de ce qu'on appelle la dégénérescence de la race, nous, partisans de ce qui enrichit l'homme. Voyons-y plutôt la main de Dieu conduisant l'Arabe à la civilisation.
« Les animaux domestiques sont toujours en rapport avec les besoins de l'homme, parce que l'homme les façonne en se façonnant lui-même d'après ce qui l'entoure. De tout temps, il a fallu aux Arabes pour leur vie insoucieuse et guerrière un cheval robuste, rapide, mais sobre ; tandis que l'Européen, avec ses lourdes armures et ses ressources en fourrages, re • cherchant un cheval plus fort, fut plus exigeant. Du moment que les Arabes emploient leur cheval à la culture, ils perdent de leurs avantages pour la guerre, mais en se façonnant aux arts de la paix.
« Les habitudes de chaque peuple naissent des circonstances
(\) Les Chevaux du Sahara, par E. Daumas, général de dmsion, p. 447.
dans lesquelles il est placé, et les animaux qu'il élève semblent se transformer eux-mêmes suivant ses besoins. C'est un enchaînement de causes et d'effets dont il n'est pas toujours facile de tenir compte, mais qu'il ne faut jamais perdre de vue, quand on s'occupe de l'amélioration des races. On sait ce qu'il a fallu de peines et de sacrifices pour créer en Europe une race ayant quelques rapports avec celle de l'Arabie, et combien il faut de soins coûteux et persévérants pour lui conserver ses qualités. »
Au fond, ces observations sont pleines de justesse , et les voilà qui reçoivent une entière confirmation de ce qui se passe en Algérie même, où les travaux de colonisation poussent si activement à la civilisation européenne. Le cheval barbe y est devenu tout à fait insuffisant, et l'agriculture fait effort pour s'enrichir d'un moteur plus puissant. Il y a déjà quelques années que le cheval de trait est fortement désiré, que les colons sollicitent du gouvernement les moyens d'aider, soit à une création nouvelle, soit à l'importatioû de l'une des races de trait de la métropole. La question soulève d'assez vifs débats. Les conseils généraux semblent en avoir pris la direction, et il pourrait bien arriver qu'elle fût tranchée officiellement dans un sens quelque peu opposé aux forces de l'agriculture locale. Nous ne devons reprendre ni les propositions ni les objections qui surgissent, très-drues vraiment, à ce propos ; elles ne seraient point à leur place ici où nous n'avions qu'à faire ressortir une fois de plus ce fait : que les races chevalines ne sauraient être stabilisées ; que leur utilité, leur valeur, naissent seulement de leur appropriation au genre de services auquel elles sont destinées.
3° Les races légères en France. — La science du cheval offre en ce moment à l'hippologue des sujets d'études extrêmement curieux et attachants. Nous assistons à la fin d'un travail de transformation dont nos devanciers n'ont pas su comprendre l'utilité. Il n'est certes pas nouveau, car il est un peu de tous les temps ; mais, faute d'en avoir saisi la portée, on l'a toujours méconnu dans ses effets nécessaires, contrarié et combattu dans ses résultats, quand il eût été profitable à tous égards de l'aider à s'accomplir. Cette discordance entre l'idée
et le fait, cette lutte violente entre le passé et l'avenir, cet attachement tenace à ce qu'on avait connu quand des besoins nouveaux demandaient impérieusement de nouvelles créations, ont beaucoup nui et nuisent encore à la marche régulière, à la prospérité de l'industrie chevaline dans le monde civilisé. C'a été un immense concert de plaintes et de récrimination o, sur l'abâtardissement; on s'est lamenté sur l'affaiblissement de races vieillies par le temps, destituées qu'elles étaient de leur utilité d'autrefois par des exigences d'un autre ordre. Mieux eût valu se mettre résolûment en face des besoins à satisfaire, poser en termes précis le problème à résoudre, et travailler sciemment, efficacement à poursuivre le but proposé. On ne l'a point fait, on ne sait même pas le faire encore, et de là viennent à coup sûr les plus grandes difficultés de la production et de l'élève du cheval.
Quoi qu'il en soit, les races légères ont été les plus violemment atteintes jusqu'ici par le travail incessant de transformation que nous venons de> signaler. Le souvenir est resté longtemps fidèle à celles qui ont disparu ; mais tout lasse, tout passe, et voilà qu'on se met bonnement, et sans même s'en apercevoir, à n'y plus penser. En effet, personne ne parle plus ni de la race charollaise, ni de l'inestimable cheval du Morvan ; le nom de race navarrine s'est effacé du langage hippique moderne, on dit le cheval des Pyrénées ; les races auvergnate et limousine ont tenu plus longtemps, mais on les oublie à leur tour comme ont été oubliées tant d'autres dont nous ne rappellerons même pas l'appellation. On se croit pourtant encore obligé de mentionner et la race Camargue et la lorraine, ces derniers représentants de l'espèce légère d'autrefois, de celle qui nous venait en droite ligne des races orientales. Parlons-en donc aussi puisque leur histoire est instructive, à ce point qu'elle replacera sous nos yeux le passé physiologique de toutes celles qui ont vécu, qu'on a regrettées et que rien ne saurait jamais faire revivre aux mêmes lieux où tout a changé nombre de fois et de fond en comble.
— Race Camargue. — Avant de se jeter dans la Méditerranée, le Rhône forme un vaste delta et entoure l'Ile qui retient le nom de Camargue.
La Camargue nourrit, à l'état demi-sauvage, une race équestre que l'on fait descendre de chevaux orientaux ou africains.
S'appuyant sur l'histoire, la tradition voit l'origine du cheval Camargue dans l'introduction de chevaux arabes ou numides, aux environs d'Arles, lorsque, vers l'an 626 de Rome, Flavius Flaccusvint pour occuper le pays. Cette première importation aurait été fortifiée, accrue lors de l'établissement de la colonie de Julia, puis renouvelée à deux reprises différentes pendant le séjour des Sarrasins en Provence, vers 730, et ensuite à l'époque plus récente des croisades.
Tels furent, croit-on, les commencements d'une race qui paraît avoir eu, non pas de la renommée, mais une certaine utilité pratique locale.
Armés pour la cause de la religion contre la puissance de Louis XIV, les camisards avaient pu former leur cavalerie de chevaux nés et élevés en Camargue.
L'opinion qui précède, sur l'origine de cette race, n'est point admise sans conteste. Quelques personnes la croient indigène à l'île, d'où elle est sortie pour se répandre dans les Bouchesdu-Rhône, dans partie des départements du Gard, de l'Hérault, du Var, et arriver jusqu'aux portes de Nice. Loin d'être un héritage direct de la souche arabe, la physionomie orientale et les qualités remarquables du cheval Camargue seraient dues aux influences naturelles du climat, du sol et des propriétés alimentaires des plantes; elles ne seraient point acquises, mais innées, et se perpétueraient d'une manière constante, en dépit des causes de dégradation qui, partout ailleurs, altèrent si rapidement les mêmes caractères.
Quoi qu'il en soit, la race Camargue se distingue, au physique, par je ne sais quel air étranger, sinon oriental, du moins tartare, cosaque, celui, au surplus, qu'on remarque chez tous les animaux de l'espèce chevaline vivant à l'état sauvage, ce qui prouve que le même traitement, le même régime, les mêmes habitudes, doivent produire, à peu de chose près, les mêmes formes, les mêmes qualités et les mêmes défauts chez le cheval, bien qu'il vive dans des contrées éloignées les unes des autres, et sous des latitudes différentes. Cette obser-
vation, vraie à tous égards, appartient à tous les hippologues, et se trouve souvent reproduite dans leurs travaux.
fluzard père fouillait moins avant dans l'histoire pour trouver les premiers fondements de la race Camargue. Elle est, ditil, le résultat d'un haras libre établi, en 1753, dans l'île de ce nom, sur un ordre de Louis XV , et il ajoute : Ce haras a fourni des chevaux assez distingués parleurs formes et parleur beauté pour être placés dans l'écurie du roi.
Bour gelât, qui écrivait en 1768, treize ans après la fondation de ce haras, ne mentionne même pas la race Camargue. Cet oubli serait inexplicable, si les résultats donnés par ce haras étaient aussi notables, et si la race Camargue, par ellemême, avait été d'un mérite aussi élevé.
Du reste, la révolution de 1789 détruisit l'établissement de la Camargue comme tous les autres.
Le tableau des étalons officiels de l'ancienne administration des haras est muet sur le nombre des reproducteurs que devait renfermer la Camargue, lors de la suppression des haras, en 1790. Cela tient, peut-être, à ce que ces animaux apppartenaient au roi lui-même, et vivaient, d'ailleurs, complètement libres dans l'île , à l'état demi-sauvage, condition d'existence commune à tous les chevaux de la tribu.
Quelle était donc la race Camargue? quelle a été son utilité? quels services a-t-elle rendus à la consommation générale? quel rôle joue-t-elle encore dans la satisfaction des besoins de l'époque?
Indigène ou importée, la race Camargue ne paraît pas avoir eu jamais une grande importance économique. Forcément limitée au milieu restreint hors duquel le cheval Camargue s'éloigne plus ou moins de sa propre nature, sa production semble avoir été presque toujours bornée aux besoins mêmes de la localité qui forme tout à la fois son berceau et son siège.
Par exception seulement, le cheval Camargue est sorti de sa sphère, de sa spécialité d'emploi. Il naît, vit et meurt dans son île; là s'accomplit toute sa destinée. Produit inculte d'un sol à peu près abandonné à lui-même, il retient toutes les qualités inhérentes à la reproduction libre, à la vie sauvage; mais il
en a aussi toutes les imperfections et tous les inconvénients.
Vers la fin du dix-septième siècle, les calvinistes des Cévennes, ligués pour la défense de leur secte, empruntent à la race Camargue les moyens de monter leur cavalerie. C'est presque le seul témoignage historique d'une utilité autre que celle des besoins mêmes des habitants de l'île. Pour trouver au cheval Camargue une destination différente, plus générale, il faudrait remonter haut dans les temps antérieurs, et arriver à l'époque où « nos preux ne se servaient pas encore de ces grands destriers, qui devinrent indispensables aux douzième, treizième et quatorzième siècles, lorsque cavalier et monture étaient bardés de fer. » (Lacroix.)
Cependant , et ainsi que le fait remarquer l'auteur auquel nous venons d'emprunter ce passage, le duc de Newcastle écrivait en 1760, dix à vingt ans avant le soulèvement des camisards, que les gentilshommes des bords de la Méditerranée achetaient, tous les ans, des chevaux barbes de l'âge de deux, trois et quatre ans, à Frontignan, à Marseille, etc., où on les débarquait ; qu'ils avaient pour coutume de mettre les nouveaux venus parmi les poulains de leurs haras, et qu'ils les vendaient ensuite indistinctement comme chevaux nés en Afrique, tant la ressemblance physique et morale était frappante entre eux.
Autrefois donc, le cheval Camargue a été l'objet d'un certain commerce ; on en retrouve des preuves écrites.
« Quiquéran de Beaujeu, évêque de Sénez, qui a fait son livre intitulé les Fleurs de la Camargue, au commencement de 1600, dit que les métayers faisaient castrer leurs poulains de bonne heure, et qu'ils ne gardaient que les plus belles juments pour fouler les grains. Il assure qu'à cette époque on comptait dans l'île seulement quatre mille juments portières , plus seize mille bœufs; ce qui me paraît extraordinaire, lorsque je compare ces nombres à ceux d'à présent, qui, pour les chevaux, ne vont pas à 1,900 (1), et, pour les bœufs, à 1,000
(1) En 1847, c'est-à-dire au moment même où écrivait M. Lacroix, qui nous fournit cette citation, le sous-préfet du département d'Arles estimait à trois ou quatre mille têtes la population chevaline de l'Ile de la Camargue. Entre cHte eva luation et l'autre , la différence est ou du tiers ou de la moitié.
ou 1,100, en y comprenant, pour les seconds, ceux de la petite Camargue (littoral de la rive droite du petit Rhône) et ceux du Plan du Bourg, territoire situé sur la rive droite du bras principal de ce fleuve... »
Il aurait été fort intéressant de rechercher si cette diminution du nombre des existences animales avait un rapport quelconque avec les chiffres comparés de la population humaine aux mêmes époques.
Quoi qu'il en soit, M. Lacroix pense que les monades nombreuses, c'est-à-dire la grande quantité de haras demi-sauvages que possédait l'île alors, ne devaient pas trouver, dans les travaux du dépiquage, un emploi suffisant, et que le commerce exportait l'excédant des besoins pour le jeter dans la . consommation générale. De cette remarque, si elle était fondée, il résulterait que l'exubérance de la production n'aurait été qu'un fait accidentel ; il confirmerait ce que nous avons déjà dit, à savoir : — La race Camargue n'a jamais tenu une place bien importante dans la production indigène.
Il est hors de doute, pourtant, que cette importance a été plus grande qu'elle ne l'est aujourd'hui. La disparition d'une si grande quantité d'animaux s'explique, d'ailleurs, en partie, dit M. Lacroix, par les errements de ce temps-ci, bien différents de ceux d'autrefois. En effet, les fermiers actuels de la Camargue proscrivent les femelles et gardent les mâles. Le motif de cette préférence, c'est que les mâles résistent mieux à la misère et à la peine. Les mâles restent entiers, bien entendu ; on ne sait plus ce que c'est, en Camargue, que de les soumettre à la castration. Voici donc les choses bien changées.
Autrefois les gentilshommes s'occupaient du cheval Camargue. Pour ne pas le laisser tomber trop bas, ils combattaient les effets de l'abandon, de la vie à peu près sauvage, par l'importation, souvent renouvelée, habituelle même, de reproducteurs barbes, et pour que les mâles indigènes, moins capables, ne pussent nuire à l'action améliorante de l'étalon primitif, on les vouait de bonne heure au bistouri. On faisait mieux encore, on choisissait parmi les juments celles qui montraient le plus d'aptitude pour la bonne reproduction de la famille ; seules, les plus belles y étaient employées. C'est par de sem-
blables moyens qu'une race se maintient haute en valeur. Sous l'influence d'un tel régime, le cheval Camargue a pu acquérir toutes les qualités qu'il n'a plus et trouver placement facile.
Mais plus tard, et aujourd'hui encore, les faits sont renversés. Il n'y a plus d'importations régulières des types régénérateurs ; les produits mâles sont tous gardés entiers ; la consommation détourne et use celles des juments qui rendraient les meilleurs services à la conservation de la race. D'un autre côté, l'espace se resserre d'année en année; le marais disparaît peu à peu sous les grands travaux de dessèchement qui se poursuivent. Or le premier résultat d'un pareil ordre de choses, c'est d'enlever au cheval demi-sauvage de l'île une partie de ses moyens d'existence. La récolte des céréales augmente, mais le roseau diminue, et ce dernier est la grande, l'unique ressourcé alimentaire de la Camargue.
Ainsi les proportions changent et les habitudes se modifient. Dans les temps antérieurs, les céréales étaient moins abondamment produites et n'occupaient pas au dépiquage des grains tous les chevaux qui naissaient dans l'île. Dès lors on en faisait commerce. Pour que celui-ci devînt profitable, on s'attachait à une production aussi bien entendue que possible ; mais, lorsque la culture du blé prit une pius grande extension, la nourriture du cheval fut moins abondante, et celui-ci perdit bientôt de ses qualités, de sa taille, de sa valeur ; un nombre moindre de poulains réussit, car la population s'affaiblit sous cette double influence : alimentation moins abondante et travail plus considérable. Dans ces circonstances, le consommateur n'a plus été autant satisfait, le débouché a langui, on a moins accordé de soins ou d'attention à la race ; cependant elle suffit encore aux exigences, elle ne coûte que peu ou rien, et rend encore des profits.
Mais les faits marchent et la condition s'aggrave encore. Les ressources alimentaires diminuent en raison de l'augmentation du travail et de l'affaiblissement de la race. Déjà la population adulte est insuffisante; on est forcé d'appeler à son aide les jeunes générations , et celles-ci ne sont point mûres pour la fatigue. Tout y passe, car la récolte est abondante et le temps presse ; bientôt même, quoi qu'on fasse, le moteur manque ;
on précipite son action, mais on n'arrête pas le temps dans sa course, et Ton se voit dans la nécessité de suppléer au nombre autant qu'aux forces du cheval par l'adoption de machines grossières d'abord , plus expéditives ensuite et perfectionnées plus tard.
Nous en sommes là, quant à présent. Le cheval n'est plus le seul instrument de dépiquage usité en Camargue : les machines y ont fait invasion et sont encore, si peu que coûte le cheval de l'Ile, d'un emploi moins dispendieux que lui.
La race Camargue n'a plus ainsi de raison d'être ; elle disparaît peu à peu sous l'influence de son inutilité même (1). C'est devant une agriculture progressive qu'elle s'efface et s'éteint; le dépiquage était sa spécialité, et voilà que le battage des grains s'effectue par un procédé meilleur, plus économique, à l'aide d'un moyen plus rationnel ; c'est le sort inévitable de toutes choses dont l'usage est aussi restreint.
Toutefois le besoin du cheval ne disparaîtra pas pour cela ; l'agriculture, perfectionnée, ne donnera d'autres aliments que le roseau, si pauvre en substance nutritive; elle produira des fourrages d'une autre nature et d'une richesse alimentaire supérieure; ceux-ci nourriront plus abondamment et modifieront profondément, dans sa structure et dans ses formes, ce qui survivra de la race Camargue actuelle. D'autres individualités viendront; la population renouvelée, d'abord incertaine et mêlée, se confirmera plus tard sous les efforts du temps et sous l'action des influences nouvelles nées de l'ordre nouveau, issues d'un système général d'agriculture avancée.
L'ancienne race sera peu regrettée alors, c'est incontestable ; mais , tandis que la transition s'opère , les besoins nouveaux sont mal remplis. Or le présent non satisfait se retourne vers le passé et s'arrête complaisamment à des souvenirs qu'il est temps d'oublier. Mieux vaut regarder l'avenir et se hâter
(1) Une courte notice, publiée en 1806 par M. Poitevin, signalait déjà ce résultat comme un fait inévitable et prochain. « Une circonstance nouvelle, disait-il, me fait présager qu'avant peu il n'existera plus de chevaux camargues ; car le c> lindre propre à fouler les grains, étant une fois introduit , les rendra inutiles, puisqu'ils ne servent qu'à cet usage, et que, le motif qui les a fait perpétuer cessant , on en laissera éteindre la race. » (Observations sur les chevaux camargues.)
de réaliser les espérances d'utilité plus grandes 'qui se montrent comme une certitude au bout du travail de transformation imposé par la nécessité.
La race Camargue est donc perdue sans retour. Elle disparaît forcément de la carte hippique de la France ; elle disparaît sous le poids de sa propre inutilité après être tombée, degré par degré, du niveau auquel les circonstances l'avaient élevée. Sa perte ne laisse pas un grand vide dans la population. Si le nom qu'elle a porté n'avait pas souvent réveillé dans l'esprit je ne sais quelle idée de rapprochement ou même de complète analogie avec le cheval arabe , nul ne parlerait plus depuis longtemps de cette petite famille de chevaux français. Ce qui l'a sauvée de l'oubli, ce qui l'a fait vivre jusqu'à l'époque actuelle , ce sont les projets , assez fréquemment renouvelés, de quelques hippologues, de la traiter avec beaucoup d'attention afin de la rappeler au type primitif. Pour certains hommes de cheval, la Camargue était l'Arabie de la France; il était facile d'y reproduire, avec toutes ses qualités natives, le prototype de l'espèce, d'en faire la pépinière de tous les régénérateurs de notre population affaiblie. La prétention était grande. Il n'est pas trop aisé de s'en rendre compte lorsqu'on voit ce qu'est la Camargue, lorsqu'on sait tout ce qu'exige une reproduction élevée, celle qui doit atteindre à toutes les perfections, lorsqu'on étudie enfin les conditions économiques de l'île elle-même.
Mais laissons des projets complètement oubliés et disons que d'importantes ressources ont été mises à la portée des propriétaires de l'île, dont l'administration des haras n'a cessé de combattre l'incurie par les conseils et l'influence de l'exemple. En effet , elle ne s'est pas bornée à fournir les étalons utiles à la bonne reproduction, elle a été plus avant dans les faits. Elle a formé une manade en tout semblable à celles du pays ; elle a donc possédé un petit troupeau de juments indigènes qu'elle a entretenu suivant l'usage de la contrée en lui donnant, de plus, l'abri d'une cabane en roseau durant les plus gros temps, et un supplément de nourriture , composé de roseau et de paille, pendant les quatre mois d'hiver seulement. Les poulains étaient traités de la même manière,
mais on ajoutait à leur ration 1 litre ou 1 litre et demi d'avoine par jour. Cette légère amélioration dans le régime a déterminé des effets d'amélioration physique inespérés ; elle a développé les animaux, qui ont acquis une plus-value relativement considérable. A quatre ans, cependant, les produits ne revenaient pas à 200 francs par tête. On les admirait et on les recherchait avec d'autant plus d'empressement qu'ils étaient façonnés au travail, car ils partageaient avec les mères toutes les exigences de l'exploitation d'une ferme. C'est en les utilisant qu'on les élevait,* afin que l'exemple fût complet et pût être partout imité. On ne faisait rien sur cette ferme qui ne se pratiquât dans le pays même ; seulement on le faisait avec un peu plus de soin, et de manière à en tirer des fruits tout à la fois meilleurs et plus abondants. La réussite a été entière, reconnue et constatée ; mais personne ne s'est mis en marche pour faire de même, et l'essai n'a point eu d'autre suite. Il a échoué, en l'absence des propriétaires de l'Ile, qui n'habitent pas leurs terres, contre l'indifférence et l'apathie des fermiers.
En adoptant la méthode facile et si peu coûteuse de la manade-modèle établie par l'administration des haras, on élevait sans grands sacrifices le cheval Camargue à la hauteur des exigences de la cavalerie légère, on le transformait en produit utile, et l'pn sauvait sa race d'une ruine assurée et prochaine. Rien n'a pu stimuler l'action privée : rien , pas même la certitude du bénéfice. Il a bien fallu prendre un parti et supprimer le petit établissement formé en Camargue.
L'étalon de sang oriental, pur ou non tracé , a toujours été mis à portée du propriétaire de juments camargues ; l'étalon de pur sang anglais a néanmoins été essayé avec succès. Les produits de celui-là ont toujours été supérieurs à ceux de l'étalon indigène appelé grignon. Toutefois il faut constater un fait parce qu'il est vrai, c'est que les poulains du grignon résistent mieux à l'âpreté de l'hiver, à toutes les misères de la vie sauvage que ceux du cheval habitué à une existence moins rude. C'est la plus grande valeur des fils oie celui-ci qui rachète et compense les avantages que donne aux autres une rusticité plus développée. La conséquence de ceci, facile à tirer, était que les produits croisés voulaient un peu plus d'at-
tention et de soins. Quand ces soins et cette attention manquent, il faut s'en tenir au grignon et produire le Camargue chéuf et bientôt inutile ; quand on songe, au contraire, à obtenir un résultat différent, il faut employer un étalon mieux doué et en développer les bons germes à la faveur d'un élevage moins abandonné.
La race Camargue , l'expérience Ta surabondamment démontré, n'eût été réfractaire à aucune tentative d'amélioration. Elle acceptait, au contraire, le perfectionnement avec une merveilleuse facilité. Le croisement par l'étalon arabe ou anglais donnait beaucoup de distinction à la tête, à l'encolure, à l'épaule et à toute l'arrière-main ; il développait ces parties et en effaçait le caractère propre à la race. Chez le produit issu d'arabe on retrouvait les formes du cheval barbe ; les fils d'anglais se rapprochaient davantage du cheval pyrénéen issu de la jument navarrine et de l'étalon de pur sang anglais.
Quant au cheval indigène, au Camargue pur, comme on le nomme dans le pays, c'est le produit inculte d'un sol à peu près abandonné à lui-même : il a toutes les qualités de rusticité inhérentes à la reproduction libre, à la vie sauvage, mais il en retient aussi toutes les défectuosités et tous les inconvénients. Il est petit (A, fig. 7i, p. 94 de Y Atlas), sa taille varie peu et mesure de ln,,32 à im,34; rarement il grandit assez pour atteindre à l'arme de la cavalerie légère ; il a toujours la robe gris blanc. Quoique grosse et parfois busquée, sa tête est généralement carrée et bien attachée ; les oreilles sont courtes et écartées ; l'œil est vif, à fleur de tête ; 1 encolure droite, grêle, parfois renversée ; l'épaule est droite et courte, mais le garrot ne manque pas d'élévation ; le dos est saillant ; le rein est large, mais long et mal attaché ; la croupe est courte, avalée, souvent tranchante comme chez le mulet; les cuisses sont maigres ; les jarrets sont étroits et clos , mais épais et forts ; les extrémités sont sèches, mais trop minces ; l'articulation du genou est faible et le tendon est failli ; les pâturons sont courts; le pied est très-sîir et de bonne nature, mais large et quelquefoi&un peu plat. Le cheval Camargue est agile, sobre, vif, courageux, capable de résister aux longues abstinences comme aux intempéries. Il se reproduit toujours le même depuis des
siècles, malgré l'état de détresse dans lequel le retiennent l'oubli etTincurie.
Les manades de l'île, moins nombreuses et moins multipliées qu'autrefois, sont composées de 20 à 100 têtes de chevaux, juments et poulains de tous les âges. Chacune d'elles a son gardien qui la surveille à cheval. Les gardiens ne manquent pas d'un certain art , de ce qu'on peut appeler la science pratique du cheval. Nés et élevés au milieu des troupeaux , ils en connaissent les mœurs, et montrent une dextérité toute particulière quand il s'agit d'approcher et de saisir un sujet désigné dans la troupe indomptée. Ils exercent sur lui une sorte de magnétisme qui attire et maîtrise les plus rebelles. Us pratiquent une équitation instinctive pleine de puissance et d'audace, dont le mérite et la solidité ressortent dans les courses ardentes, échevelées de la ferrade.
Il est étrange qu'on n'ait pas songé à utiliser, au profit d'un dressage intelligent, l'habileté et le savoir des gardiens. Ds sont doux , patients, expérimentés, remplis de tact , et viennent aisément à bout des plus farouches. On est étonné de la facilité avec laquelle ils s'en approchent, de la précision avec laquelle ils lancent au cou la corde, sans jamais faire une fausse manœuvre ni se tromper. C'est bien le cheval à prendre qui est pris. Celui-ci , inquiet comme s'il était en péril , se précipite et fuit. Le gardien se laisse d'abord entraîner, puis il gagne du terrain en forçant le fuyard à ralentir la rapidité de sa course, inspire confiance, se rapproche insensiblement, arrive jusqu'à la tête et domine bientôt l'animal, qu'il ramène en le caressant du regard , de la main et de la voix , après avoir disposé la corde en manière de caveçon sur le nez. C'est maintenant un esclave presque docile. On peut l'examiner à loisir, à la condition pourtant de ne tourner ni trop près ni trop brusquement autour de lui. Il eût sans doute été facile d'intéresser les gardiens des manades au succès du dressage et , par conséquent, à la vente profitable des produits. Nul n'y a songé, et le cheval Camargue ne reçoit aucune éducation. Toutefois, quand on s'en occupe, il montre bien plus d'indépendance que d'indocilité ; il a plus d'intelligence encore que de sauvagerie. Avec la douceur, on lui fait
vite comprendre ce qu'on veut de lui; la brutalité, au contraire, le révolte et l'exaspère. On en a la preuve toutes les fois qu'on essaye de le faire passer brutalement de la vie libre à la vie domestique. Il ne se soumet pas sans résistance au régime des coups de bâton qu'on lui inflige souvent pour lui faire accepter, sans préliminaire, ou des traits ou la selle.
La ferrade est une autre occasion de prouesses pour les gardiens. On nomme ainsi l'opération de marquer par le feu les bœufs sauvages qu'on veut reconnaître. Le peuple aime à la fureur ces exercices, qui le passionnent et qui sont les tournois de l'agriculture. Dans la ferrade, l'agilité, la vigueur et le courage sont autant nécessaires aux hommes qu'aux chevaux, également exposés à être éventrés à la poursuite des bœufs, lorsque ceux-ci, à bout de course, se retournent brusquement et menacent de leurs terribles défenses.
Les chevaux entiers qui se distinguent le plus par leur nerf et leur agilité dans les ferrades passent à la condition de grignon. Les reproducteurs de la race ont presque tous fait leurs preuves. C'est donc une nécessité, à tous les degrés de la hiérarchie chevaline, que la constatation des qualités chez le procréateur. Pourquoi cette vérité pénètre-t-elle si lentement dans les esprits, et ne parvient-elle que si difficilement à l'état de pratique usuelle?
Le dépiquage des grains est un travail des plus fatigants et des plus pénibles par sa durée et la haute température de l'atmosphère au temps où on l'exécute.
« Dès que le jour commence, dit M. Truchet , que nous avons déjà cité, vers trois ou quatre heures du matin, les chevaux montent sur les gerbes posées verticalement l'une à côté de l'autre, et là, marchant comme dans le plus grand bourbier possible, ils suivent péniblement les primadiers enfoncés dans la paille, ne sortant que la tête et le dos : cela dure jusqu'à neuf heures. Ils descendent alors pour aller boire. Une demi-heure après, ils remontent , et trottent circulairement jusqu'à deux heures, moment où on les renvoie encore à l'abreuvoir. Ils reprennent le travail à trois heures jusqu'à six ou sept, et ne cesseut de tourner au grand trot sur les pailles, jusqu'à ce qu'elles soient brisées de la longueur de
3 à 6 pouces. On peut supputer que dans cette marche pénible les chevaux font de 16 à 48 lieues par jour, quelquefois plus, sans qu'on leur donne une pincée de fourrage, réduits qu'ils sont à manger à la dérobée quelques brins de paille et quelques-uns des épis qu'ils ont sous les pieds. Ce travail se reuouvelle assez ordinairement tous les jours pendant un mois et plus. On a souvent'essayé d'y soumettre des chevaux étrangers; ceux-ci n'ont jamais résisté au même degré que les camargues. »
Le foulage des grains terminé, le cheval Camargue retourne au marais jusqu'à la moisson suivante. Il a rempli tout son office. Il coûte de 20 à 25 fr. par an, mais il gagne de 60 à 80 fr. Le décompte est facile; il y a là un revenu bien clair et bien net. Mais ces derniers chiffres ont déjà fléchi , le rouleau prend la place du cheval , et celui-ci disparaît.
Telle est ou plutôt telle aura été la race Camargue. Elle n'est point à regretter, puisqu'elle est avantageusement remplacée dans la seule destination que lui avaient faite les circonstances, les usages locaux et une agriculture arriérée.
Soit que la race Camargue, sortie de l'île, ait été reproduite autrefois sur tout le littoral, soit qu'un cheval d'espèce légère y ait été développé en même temps qu'en Camargue, il n'est pas moins vrai qu'on retrouve le type de cette vieille race sur les bords de la mer, depuis Fréjus, dans le Var, ou même depuis Nice, jusqu'aux portes de Perpignan (Pyrénées-Orientales). Cela se comprend du reste, car les circonstances locales, les influences du sol et du climat sont là, à peu de chose près, les mêmes qu'en Camargue. De grands marais bordent des étangs considérables et fournissent encore au cheval le même genre d'existence.
H nous aura suffi de constater ce fait. Hàtons-nous d'ajouter néanmoins que ces diverses parties de contrées voisines de la Provence ne sont pas restées stationnaires comme elle. La population chevaline ne s'y montre plus aussi uniforme qu'en Camargue; des nuances assez prononcées témoignent des tentatives déjà faites en vue d'une transformation utile. Le cheval grandit et se développe davantage à la faveur de croisements dont la bonne influence est soutenue par un ré-
gime moins parcimonieux et plus substantiel. C'est dans le département de F Aude que le progrès est le plus marqué ; c'est de là que s'étendront de proche en proche les plus profitables, grâce aux efforts patriotiques et intelligents de quelques hommes dévoués. Les anciens haras de la contrée, appelés aygatades, disparaissent comme les monades de la Camargue, mais ils s'en vont pour faire place à des produits nouveaux; ils se transforment et ne meurent pas d'inanition. Ici on a ménagé une heureuse transition. Les progrès de l'agriculture, loin de chasser le cheval, l'ont appelé pour le faire meilleur, pour lui donner de plus grandes qualités, des aptitudes nouvelles, une tournure et une valeur plus marchandes. C'est là ce que n'a pas pu le fermier, et ce que n'a pas su ou voulu faire le propriétaire de la Camargue, toujours absent de ses terres.
Le Languedoc et la Provence ne sont pas à grande distance ; ces deux contrées se tenaient fort près Tune de l'autre au point de vue hippique. Qu'on les étudie aujourd'hui et qu'on voie les différences. En Camargue, la race se meurt de consomption et s'affaisse sous le poids de son inutilité ; dans le Languedoc, elle revit sous une autre forme pour échapper à la ruine, elle s'élève au niveau des exigences de l'époque pour remplir sa destination, pour tenir la place qu'elle doit occuper dans la satisfaction des besoins généraux du pays. On la verra bientôt prospère et convenablement classée sur l'échelle de l'espèce.
Et pourtant, le fait est digne de remarque, l'industrie chevaline n'a reçu, ni dans l'Aude, ni dans le Gard, des ressources égales à celles qui ont été continuées en Camargue : celleci les a eues abondantes et faciles, pour les délaisser et n'en tirer qu'un faible parti ; on les a fort disputées au Languedoc, au contraire, qui leur a fait rendre au delà de toute espérance. Il est évident que les intérêts se sont déplacés; que la Camargue userait en pure perte, aujourd'hui, des forces qui sont beaucoup mieux utilisées sur des points moins arriérés, dans des régions plus riches et plus avancées.
En elle-même la race Camargue ne comportait pas une étude aussi complète ; mais son histoire, très-instructive sous le rapport de la zootechnie, méritait qu'on s'y arrêtât. Elle ex-
plique bien des obscurités, elle fait raison de nombreux mécomptes, et nous permettra d'abréger beaucoup ce que nous aurions à dire du passé de plusieurs autres races, éteintes ou en voie de disparition.
— Race lorraine. — Nous savons déjà que c'est une vieille histoire que celle du cheval lorrain. Si caractérisé qu'il se montre encore, il est aux antipodes des races nobles d'où on le fait descendre. Nos sportsmen émérites sont obligés d'y regarder à deux fois pour ne pas le prendre pour un âne. Le fait est qu'à une portée de lorgnon il ne ressemble pas mal à une bourrique. Ce n'est pas qu'il ne gagne bien l'avoine, le malheureux ! mais il vit de chardons : ce n'est pas seulement dans ce monde-là que les choses se passent ainsi : Habent sua fata.
L'étude réfléchie du cheval lorrain conduirait à une interprétation logique des forces propres à l'indigénat, à la nécessité de raisonner les influences naturelles du sol et du climat réunies et confondues. La science des localités qu'on n'enseigne nulle part, que nous apprenons si peu en France, serait pourtant féconde en enseignements de premier ordre. Pour ne l'avoir pas soupçonnée, nous avons fait bien des écoles en économie de bétail, et notre production animale, retardataire à la fois quant au nombre et quant au rendement , n'a pas progressé en raison des besoins de la population humaine nécessairement placée sous l'étroite dépendance des ressources ordinaires de l'alimentation. L'examen de nos revers, en fait d'amélioration chevaline, serait le point de départ d'une bien triste histoire à raconter
Ce que la Lorraine offre de plus saillant, à toutes les époques , sous le rapport hippique , le voici : une population considérable, hors de proportion avec les travaux agricoles et l'absence complète d'exportations, de vente au dehors. On a donc uniquement produit pour consommer et user sur place, sans viser jamais à entrer pour une part quelconque dans la satisfaction des besoins généraux. Quand on est obligé de multiplier à ce point les instruments, c'est que, séparé de l'ensemble, chacun d'eux n'a qu'une utilité amoindrie et ne remplit qu'une tâche insuffisante. Cela est vrai pour la race lorraine, et la conséquence d'un pareil fait ressort d'elle-même. De si
nombreuses existences ne peuvent que s'entre-nuire ; pauvrement élevées , elles revêtaient le cachet de la misère : beaucoup de travaux pénibles pendant le jour et de maigres pâtures pendant la nuit n'engendrent ni les fortes dimensions ni la beauté. Les géants de l'espèce ne poussent que sur de plantureux herbages ou au sein d'une grande abondance : les nains pourraient être réguliers dans leur structure, mais alors ils sortiraient d'un système d'élève tout autre, riche de soins et d'attentions. Ce n'est pas le cas du petit cheval lorrain, voué de tout temps à la pauvreté et à l'incurie. Il est bien le fils de ses œuvres, de l'abandon, voulions-nous dire. Le voilà dans sa chétive apparence. Si haut que d'aucuns fassent remonter son arbre généalogique, il ne vise pas à la noblesse. Bien que le sang arabe, dit-on , ait coulé autrefois dans ses veines, il ne prétend pas descendre de Bucéphale ou de Babiéça,
« d'Alphane et de Bavard. >.
Plus modeste, il se rapproche du cheval de Gonèle, « qui avait plus de tares que de membres, » qui tantum pellis et ossa fuit.
Il était donc chétif et rabougri, et de piètre figure, il était' tombé si bas que ceux qui l'employaient ont inventé un terme de mépris intraduisible dans la langue de tous et qui le qualifie de haretard : haretard ! c'est l'injure suprême, c'est le dernier outrage. Pauvre petit ! lui si patient et si travailleur, lui qui a plus de courage qu'il n'est gros et dont la bonne volonté supplée à la force, lui si utile jusque dans sa plus grande dégradation, il n'est plus le cheval, c'est-à-dire l'animal noble entre tous, c'est un haretard, un être avili, abject.
A aucune époque de son histoire, on ne le représente puissant et beau. Adonné depuis longtemps à la culture extensive des céréales, le cultivateur lorrain a résolu le problème d'entretenir de nombreux attelages de chevaux sur des espaces à peu près exclusivement réservés à la nourriture de l'homme. Dans ces conditions, l'alimentation du bétail est à la fois insuffisante et pauvre; les animaux restent chétifs. Ceux qu'on attelle sont prématurément soumis au travail; on les sur-
charge, on les surmène sans leur donner les moyens de réparer leurs forces;' on nuit à leur développement, on hâte leur détérioration , et on les retient au pied de l'échelle : c'est un joug de fer. Comme tant d'autres, le cheval lorrain Ta subi, et nous venons de dire ce qu'il en a fait, une triste victime.
Cependant il n'a pas toujours été si complètement abandonné. Les ducs Charles, René et Léopold, assure-t-on, introduisirent en Lorraine plusieurs colonies de chevaux turcs, tartares, hongrois et transylvains. Après eux, Stanislas fit plus encore, et devint en quelque sorte le fondateur de cette race, dont les derniers, après cent ans et plus, au dire de quelques hippologues, montrent encore les traces du sang d'Orient. Toutefois aucun document n'est resté d'après lequel on puisse déterminer d'une manière môme approximative les qualités nouvelles imprimées à l'ancienne population chevaline de la province. Tout ce que la tradition nous apprend, c'est qu'on peut faire remonter aux guerres de Louis XIV les causes de la dégénération de la race édifiée ou améliorée par les soins du roi de Pologne. Obligés de fournir aux magasins des armées et à toutes les réquisitions, privés des subsistances nécessaires pour les animaux qui leur restaient, les cultivateurs évitèrent d'avoir des chevaux de taille et de valeur, ils se contentèrent de petits chevaux rabougris et défectueux que les réquisitions ne pouvaient admettre et qui avaient le grand avantage de vivre de peu.
Ce fait a été constaté par François de Neufchâteau dans le passage suivant: « L'espèce des chevaux a été rabaissée exprès dans certaines provinces, par une cause qui accuse les malheurs de la guerre et les torts des gouvernements. Dans les temps de Louis XIV, la ci-devant Lorraine et tous les pays limitrophes furent continuellement vexés, soit pour les charrois militaires, soit par l'enlèvement forcé des chevaux des fermiers pour remonter les troupes ; comme on avait fixé la taille des chevaux susceptibles d'être employés dans ce service, les habitants de la campagne préférèrent d'avoir des chevaux dégradés et d'une petite stature, afin qu'on ne fût pas tenté de les dépouiller. Ce préjugé devint si fort qu'on a fini par croire que les terres de ce pays ne pouvaient être exploi-
lées par de plus grands chevaux. Il n'est pas très-rare d'y voir huit à dix haridelles attelées à une charrue. »
En 1766, fut créé, non loin de Nancy, le dépôt d'étalons de Rosières. On le peupla de reproducteurs plus ou moins voisins du cheval arabe, et, après quelques générations , la race locale témoigna de la bonne influence des moyens d'amélioration employés. C'est au moins ce qu'a écrit Huzard père, à la fin du siècle dernier :
« Quoique le haras actuel de Rosières, disait-il, n'existe que depuis quelques années, on s'aperçoit déjà du bien qu'il a fait dans les départements voisins. On reconnaît la facilité qu'il y aura à relever cette race et à lui rendre ce qu'une parcimonie mal entendue lui a fait perdre, et ce que l'ignorance des croisements l'a empêché de gagner. Les productions venant des étalons du haras sont de la plus belle espérance et ont beaucoup acquis, — quant aux formes et à la taille. »
Cette marche ascendante , il faut bien l'avouer, a été d'une désespérante lenteur. Le souvenir des pertes imposées sous le grand roi, réveillé par des faits en tout semblables dans les derniers temps de l'empire, entretint chez le producteur des craintes que trente années de paix n'avaient pas encore dissipées, car elles se sont ranimées tout aussi vives que par le passé en 1848, au premier bruit de guerre, à la première nouvelle du passage de notre cavalerie du pied de paix au pied de guerre.
Ce n'est que tardivement et timidement que l'éleveur lorrain a tenté d'obtenir des produits plus capables, c'est-à-dire plus grands et plus corpulents. Les progrès de l'agriculture avaient préparé les voies. L'introduction des prairies artificielles, qui date bien de 1780, et leur adoption sur une certaine échelle, qui ne remonte pas au delà de 1810, ont ajouté aux ressources alimentaires et haussé la taille de 10 à 12 centimètres. Ce résultat, assurément très-remarquable en soi, avait fait croire que l'amélioration seule du régime provoquerait dans la race des changements plus notables encore, et on s'est fait à cet égard plus d'une illusion ; il a fallu en rabattre. L'expérience a prouvé, une fois de plus, que le mode d'alimentation, que la richesse des nourritures, n'étaient que l'un des facteurs des ani-
maux domestiques. Le petit cheval lorrain s'était un peu grandi, dous n'osons pas dire qu'il s'était un peu étoffé, tant ce dernier point se trouvait encore éloigné des espérances qu'on avait conçues ; mais sa conformation, toujours défectueuse, n'avait pris aucun des caractères qui classent une race parmi celles dont l'élevage assure des bénéfices.
Que cet enseignement ne soit donc pas perdu. Une alimentation suffisante et substantielle est nécessaire à la production des bonnes races, mais elle ne tient pas lieu des autres éléments essentiels qui les constituent et sans lesquels, quoi qu'on fasse, on ne parvient pas à les édifier.
Trompés dans leur attente, les cultivateurs lorrains essayèrent d'aider au résultat entrevu. Leurs premières tentatives d'amélioration coïncidant avec l'époque où le roulage prit beaucoup de développement, où les messageries de toutes sortes se multiplièrent dans toutes les parties de la France dont les voies de communication se perfectionnaient rapidement , ils dirigèrent leurs efforts vers la production du gros cheval, mis en grande vogue par une recherche extrêmement active. Us s'adressèrent à des étalons lourds, épais, communs, sans précédents de race, sans autorité héréditaire, qui ne convenaient ni au sol ni à la famille des juments qui en étaient bien alors le produit naturel. Ils commirent cette faute, qui ne pardonne pas, de chercher la taille et l'ampleur des formes dans l'influence isolée du père , ignorant que cette dernière est absolument nulle lorsqu'elle est repoussée et combattue tout à la fois par les forces réunies de la mère et de l'indigénat. En l'espèce, comme on dit au palais , la jument lorraine n'admettait pas un accouplement aussi disparate, et l'alimentation n'était pas encore de nature à soutenir les grosses exigences que l'éleveur doit satisfaire chez les produits à la haute stature et aux grandes proportions.
Voici deux points de science et de pratique parfaitement élucidés , car l'observation les retrouve partout où l'on a procédé comme en Lorraine, non-seulement à propos du cheval, mais aussi à l'égard des autres animaux, savoir : — la nourriture agit dans une certaine mesure sur l'étoffe, sur le poids et la corpulence ; elle reste sans action appréciable sur la con-
formation ; elle développe, sans le modifier beaucoup, le patron sur lequel la génération moule les individus; — par contre, aucun croisement ne suffirait à changer les dimensions d'une race, sa taille ou son volume; l'introduction d'un sang étranger modifie nécessairement les formes et les aptitudes en déterminant un autre agencement des leviers, un nouvel équilibre des forces vitales, mais elle ne peut rien sur tout ce qui rentre dans le domaine exclusif de l'alimentation; ses effets, non ménagés, non raisonnes, discordants avec les circonstances extérieures, jettent de profondes perturbations dans l'organisme, et les résultats ne répondent pas aux espérances; on les voit presque toujours incohérents, inachevés, sans valeur réelle.
Ces deux moyens de production améliorée, le croisement et une nourriture suffisante, sont inséparables dans une pratique réfléchie : sous leur influence combinée, on va droit au succès ; quiconque les applique isolément sème des mécomptes et recueille des déceptions.
Pour n'avoir pas fait exception à la règle, le cheval lorrain la confirme.
En dépit des éléments hétérogènes qui ont été introduits au sein de la population entière de la contrée, et qu'on a puisés à des sources très-diverses, dans les Ardennes, en Franche- Comté, dans les Flandres belges, dans notre Perche, le trait propre à la localité, le caractère indigène, n'a pas été effacé; on le retrouve aisément sous la confusion qui est née du mélange irrationnel de ces diverses races. La physionomie générale est donc restée la même : le cachet spécial se révèle encore et quand même.
Toutefois la situation physiologique actuelle de la population chevaline n'est pas précisément celle du passé. Nous aurons occasion de revenir sur ce point et de compléter notre étude ; elle est un peu abstraite sans doute, mais cela ne nous décourage pas. Les sujets les plus instructifs ne sont pas ceux qui amusent le plus; il y a temps pour tout: Suum cuique, à chacun son lot.
Nous voulons néanmoins y mettre quelque discrétion, et nous terminerons cette étude sur le cheval lorrain par un portrait *
que complétera, que résumera parfaitement notre figure 72, page 96 de Y Atlas.
Le cheval qu'on qualifie de haretard dans la contrée , et que, dans la nomenclature de l'espèce, on place parmi les chevaux de selle, n'atteint pas toujours les proportions ordinaires du svelte ; il est si amoindri qu'il ne pèse pas : sa tête ne manque ni de cachet ni d'expression; elle est fine, disons mieux, elle est belle. Le dessus, c'est-à-dire toute la ligne supérieure du corps, présente généralement une direction assez régulière ; les formes, très-anguleuses, n'ont aucune trace de distinction; quoique mince, grêle et pauvre autant qu'on puisse l'imaginer, le dessous est pourtant de bonne nature, rarement déshonoré par d'autres tares que celles qui naissent de l'abus du travail, de l'usure~prématurée. Les articulations sont courtes, effacées ; les jarrets sont presque toujours coudés et trop près l'un de l'autre. La taille varie de lm,30 à lm,50, mais le grand nombre appartient aux proportions les plus basses.
Ces chevaux ont beaucoup de nerf; ils sont sobres et durs à la fatigue. Leur conformation, alors même qu'on l'a un peu rapprochée de celle du cheval de trait, les rend plus propres aux allures accélérées qu'au tirage de pesants fardeaux.
« On n'en attelle presque jamais moins de six à la charrue, dit Mathieu de Dombasle ; on voit plus souvent des attelages de huit chevaux et quelquefois davantage. L'attelage des chariots se compose ordinairement aussi de six chevaux au moins, dans le cas même où le chargement ne dépasse pas 1 ,500 ou 2,000 kilogrammes. Mais le cultivateur revient toujours du marché le même jour, et il y vient souvent de six à sept lieues ; le retour s'effectue au grand trot et souvent au galop. En général, rien n'est plus rare que de rencontrer un charretier lorrain cheminant à vide, au pas ; et bien souvent, sur un beau chemin, il conduit au trot un char de foin ou de gerbes. Les fermiers de ce pays ne montent plus guère à cheval, mais tous ont des chars-à-bancs légers qu'ils attellent d'une ou deux bêtes avec lesquelles ils font de très-longues courses, et toujours à l'allure du trot. »
— Population chevaline des Pyrénées. — Nous ne voulons
pas revenir sur l'étude déjà faite de la race bigourdane dans la partie de ce travail consacrée aux types secondaires. Cette famille de demi-sang anglo-arabe, nous l'avons dit, tient la tête parmi les nombreuses variétés qui habitent nos départements méridionaux ; elle avait été créée en vue de leurs besoins et pour les uniformiser. Toutes se seraient ainsi élevées au niveau de la race-mère, et auraient acquis une valeur qu elles ont cessé d'avoir à partir de l'époque où elles ont été devancées dans leur appropriation par des exigences supérieures à leurs aptitudes. Mais à défaut d'une pépinière unique, d'une même source où chacune des contrées chevalines du Midi pût puiser les mêmês éléments de reproduction et d'amélioration, les unes et les autres, vouées à tout venant, avancent au hasard, comme elles peuvent, sans savoir où elles vont. La plupart sont à peu près abandonnées à elles-mêmes, quelquesunes se soutiennent par les secours qui leur ont été portés précédemment et dont les effets se font encore sentir, mais toutes demeurent sous le coup du système destructeur qui étreint la France hippique dans toutes ses parties, et qui, par ignorance et par calcul, ne s'attache à fournir à l'industrie privée que des reproducteurs médiocres et insuffisants.
En dehors de la race bigourdane, la population chevaline des Pyrénées mérite de fixer un instant notre attention. Elle procède, cela va sans dire, de l'ancienne race navarrine dont nous ne voulons pas recommencer l'histoire. Elle a d'ailleurs éprouvé les mêmes vicissitudes sur tous les points à la fois. La destruction des haras, en 1790, lui a été fatale; le désordre des réquisitions a tout {détruit ; étalons et juments capables, poulains et pouliches d'espérance, tout a été enlevé ; seuls, les animaux chétifs ou défectueux sont restés. A ceux-ci, par conséquent, échut la tâche de remplir les vides et de repeupler la contrée.
A la réorganisation des haras, en 1806, la misère était grande. Les juments qui avaient pris la place des poulinières de choix de l'ancienne race, dans les belles vallées des Basses- Pyrénées, par exemple, sur les rives des gaves de Pau et d'Oloron, appartenaient presque toutes au baudet, et produisaient — le mulet par spéculation, — le cheval par nécessité, car il
fallait bien songer à remplacer les mères par des poulinières destinées par avance à la production de l'espèce hybride. Aussi la naissance d'un mâle était accueillie comme une perte : c'était une déception.
Il ne paraît pas que le cheval navarrin ait jamais été aussi élégant ni aussi près du sang dans les Basses-Pyrénées que dans le département voisin. Il semblerait, au contraire, qu'ici la conformation a toujours été plus ramassée et plus forte, que les membres aussi ont été plus larges et mieux suivis. Il en est encore ainsi à l'époque actuelle. Le cheval des Basses-Pyrénées est plus paysan, moins avancé au point de vue de la race ; celui des Hautes-Pyrénées est plus aristocrate et occupe un rang plus élevé sur l'échelle. Celui-ci peut déjà être employé à l'amélioration au-dessous de lui ; l'autre n'est point encore assez imprégné de sang et ne saurait être placé à la même hauteur.
Pourtant c'est bien le même mode de reproduction qui le donne aujourd'hui, celui que nous avons appelé croisement alternatif. Le sang arabe et le sang anglais interviennent l'un après l'autre ou simultanément par le reproducteur anglo-arabe. C'est bien ce dernier, en effet, qui s'allie le mieux à la poulinière des Basses-Pyrénées.
Moins que celui de la plaine de Tarbes, l'éleveur des autres parties de la région pyrénéenne aime le cheval pur; il le recherche avec moins d'empressement, il ne l'emploie pas avec la même facilité. Il est moins artiste, si l'on veut; l'étalon de demi-sang lui plaît souvent autant que l'autre, et il l'utilise volontiers. Le cheval de pur sang revient ainsi moins fréquemment dans le métissage. A cette manière de faire, on peut attribuer et le moindre degré de noblesse, qui frappe chez le produit des Basses-Pyrénées, et cette heureuse condition de la forme à demeurer ensemble, à ne pas s'échapper ou se disjoindre. Une race, en effet, est plus aisément contenue dans les limites des forces locales et des ressources alimentaires, lorsqu'elle est moins donnée au pur sang qu'au demi-sang. Nous avons ici la confirmation pratique d'une théorie précédemment exposée.
Les juments les plus précieuses et les produits les plus remarquables se trouvent dans les vallées ; ils y forment une po-
pulation homogène et riche qui appelait la sollicitude de l'administration précédente, dont elle a été l'œuvre tout entière. Ce n'est plus le cheval navarrin insignifiant d'il y a seulement quinze ans, ce cheval si petit et si mince qu'il ne trouvait plus d'emploi ni dans les services publics ni dans les rangs de l'armée; c'est maintenant un produit moyen, aux formes relativement amples, capable de durée, apte à des usages variés et entrant dans la consommation générale, où il prend une place trop longtemps occupée par le cheval étranger à la contrée.
Sur les points où l'amélioration a été le mieux conduite, et où les résultats ont été le plus complets, le nouveau navarrin se montre dans les conditions d'un petit hunter énergique et puissant, bon à tout. Les os du squelette sont forts; les muscles sont pleins et saillants ; toutes les parties du corps s'harmonisent dans leurs proportions. Aucune des qualités propres aux races méridionales ne fait défaut à cette nature généreuse et rustique. Elle a retrouvé tous les avantages qu'on lui a connus dans le passé, qu'on avait pu croire perdus sans retour. C'est toujours le cheval de la Navarre, mais le cheval de la Navarre embelli quant aux formes.
Dans les vallées, partout où la nourriture est abondante et substantielle, la transformation a été rapide. Dans les contrées montueuses et moins fertiles , là où les aliments sont moins riches et moins abondamment produits, le progrès a été plus lent, l'amélioration est moins sensible.
Ce n'est plus comme dans les Hautes-Pyrénées, dont la population est plus dense sur un même espace et plus semblable à elle-même. Ici les résultats sont plus disséminés, et chaque groupe diffère un peu du voisin. Ils forment une échelle dont on descend les degrés en passant de l'arrondissement de Pau dans celui d'Oloron, et de celui-ci dans l'arrondissement de Mauléon, dans le pays basque (arrondissement de Bayonne) , et enfin dans l'arrondissement d'Orthez.
Le cheval du pays basque offre une particularité qui mérite d'être signalée. Par sa conformation, il rappelle, mais sous des proportions moindres, et avec un caractère de distinction plus prononcé, l'ancien cheval de selle de race ardennaise. C'est un précieux animal qui présente peu de parties à
refaire. Il demande cependant à être grandi; mais cette élévation de taille ne doit être achetée aux dépens d'aucune des qualités actuelles. C'est particulièrement dans l'abondance et la bonne nature des aliments qu'il faut puiser les éléments de cette amélioration. C'est surtout une question d'accroissement de la fertilité du sol.
Dans l'arrondissement d'Orthez , le cheval répond , par sa petite taille et sa moindre valeur, au peu de nourriture qu'il consomme et au peu de soins dont il est l'objet. Il vit en grande partie sur des landes assez pauvres, et se rapproche beaucoup des formes et du mérite propres au cheval landais , qui nous occupera bientôt.
Comme chez l'éleveur des Hautes-Pyrénées , la jument est exclusivement vouée à la reproduction. On ne lui demande aucun travail. Lorsqu'on l'a reconnue inféconde ou mauvaise mère, elle n'est plus qu'une marchandise dont on se défait à la première occasion, et celle-ci on la cherche, afin de ne pas garder en pure perte une bouche inutile ; mais la bonne poulinière, à moins d'un besoin d'argent très-pressant, demeure invariablement aux mains de celui qui la possède, soit qu'il l'ait fait naître, soit qu'il l'ait achetée pouliche. Ici toutes les attentions, tous les sacrifices sont pour la femelle. Pendant l'élevage, elle est l'espoir de la race; on la traite avec une prédilection très-marquée ; on attend beaucoup d'elle; on lui prodigue soins et caresses. Plus tard, elle est une richesse ; on la conserve précieusement, et l'on s'efforce d'en tirer bon parti. Pour remplacer la poulinière qui lui manque, le cultivateur recherche la pouliche la mieux née et la mieux réussie dans la famille ou dans la race. Le prix d'une pouliche n'excède passes moyens; celui de la jument, au contraire, dépas- N serait ses ressources, et d'ailleurs, avons-nous déjà dit, celle-ci est rarement à vendre.
Le poulain n'est pas toujours élevé chez celui qui le fait naître. C'est une bonne pratique qui tend à se généraliser, et qu'il faut favoriser dans les Basses-Pyrénées. Le petit propriétaire n'est que trop disposé à conserver entiers ses mâles et à les élever en vue de l'étalonnage. C'est une industrie chanceuse et coûteuse. L'éleveur se fait souvent illusion et n'est pas
toujours bon juge ; il supporte inutilement alors les frais d'une . éducation qui tourne mal. La race n'est pas assez avancée, dans cette circonscription, pour songer à y faire l'étalon avec succès; attendons encore, et revenons à la pratique d'autrefois , aux vieilles habitudes, qui réussissaient alors comme elles réussissent encore aujourd'hui à ceux qui les ont reprises; soumettons de bonne heure à la castration les mâles, dont l'élève devient si facile alors, et laisse presque toujours du profit , tandis que celle du cheval entier est une source à déceptions et à nombreux mécomptes (i).
Le navarrin de l'époque, quand il a été hongré en jeune âge, forme le cheval de cavalerie légère par excellence; il donne souvent aussi des chevaux de ligne très-estimés. Le département des Basses-Pyrénées est, de toute la France, celui qui fournit, croyons-nous, le plus de chevaux à la remonte annuelle des troupes légères. C'est sa spécialité depuis quelques années; mais l'amélioration monte et les prix haussent. — En prenant des aptitudes nouvelles, le cheval navarrin acquiert une plus grande valeur, et les cours s'élèvent en raison d'une recherche plus active. Le luxe est donc entré en concurrence avec les officiers de la remonte, les marchands espagnols , les maîtres de poste, les entrepreneurs de messageries et les loueurs de voitures, qui se partagent et se disputent les ressources annuelles. Aujourd'hui tous les chevaux sont mis en service dès l'âge de quatre ans. C'est un autre résultat du croisement alternatif; car il pousse au développement plus précoce. Les produits les mieux réussis et les plus complets forment déjà de charmants attelages qui résistent à merveille aux fatigues d'une route accidentée ; il est rare qu'une paire
(1) « Parmi les anciennes habitudes généralement adoptées en Béarn, au temps où les plus beaux chevaux y étaient communs, on remarquait celle de hongrer les poulains dès qu'ils commençaient à inquiéter les juments. Ces jeunes animaux pouvant rester avec elles sans inconvéuient jusqu'à l'âge de quatre ou cinq ans, la dépense et les soins qu'ils exigeaient devenaient fort peu de chose. Plus tard , hongrer les chevaux de cinq à six ans seulement devint la loi commune. De là l'obligation de les soigner et de les nourrir à l'écurie pendant deux ou trois ans ; leurs jambes s'y ruinaient faute d'exercice; souvent ils devenaient vicieux; plus souvent encore , l'opération de la taille , ainsi retardée , détruisait leur courage et leurs moyens ; aussi les dépenses d'éducation dépassaient toujours les prix de vente. » ( Rapport d'un conseiller général des Basses-Pyrénées.)
de chevaux se vende au delà de 2,400 fr. à 3,000 fr. Le prix des plus jolis chevaux de selle est de 1,000 à 1,200 fr. Le * second choix s'écoule à prix réduit.
Tels étaient les produits pyrénéens sous l'influence du sang anglo-arabe. Il faut se résigner à les voir descendre de ce rang sous l'action moins favorable d'un autre reproducteur quel qu'il soit : arabe , il est insuffisant et rapetisse la race ; anglais, il la découd, il la hausse peut-être, mais il l'aplatit; commun, il lui Àte du sang ou de la distinction et lui apporte des imperfections de forme qui le gâtent et lui ôtent de sa valeur. Seul, le croisement alternatif peut prendre la place de l'étalon anglo-arabe, mais il demande plus de temps et ne réussit pas toujours aussi complètement.
Le pyrénéen de VAriége offre le type très-accusé du cheval de montagne. lia bien ses raisons pour cela. En effet, il vit pendant six mois de Tannée sur des plateaux herbeux, élevés à 1,000 mètres et plus au-dessus du niveau de la mer. Il y acquiert une grande agilité, beaucoup d'adresse, une merveilleuse sûreté dans la pose du pied, un tempérament robuste, une santé à toute épreuve , une ardeur infatigable. C'est le bénéfice d'une existence indépendante, plus sauvage que domestique.
Voici le revers de la médaille.
La taille est petite , — 1 mètre 45 centimètres à 1 mètre 80 centimètres au plus ; la tête est lourde, souvent mal attachée et mal coiffée ; l'encolure est grêle ; tout le système mus^ culaire participe de cette condition qui fait le cheval plat, mince et manquant de grâce ; le garrot est bas comme chez tous les chevaux qui mangent habituellement à terre ; la croupe est avalée. Les pieds antérieurs sont panards, les jarrets sont Clos; les extrémités sont couvertes de poils; la physionomie est rude et le caractère assez ordinairement indocile. Toutes ces imperfections s'affaiblissent ou s'effacent sous l'influence d'une alimentation plus substantielle et plus égale, de quelques soins donnés aux produits et du choix judicieux des reproducteurs. Les qualités se développent alors avec une incroyable facilité et dominent vite dans ces natures généreuses, inépuisables et remplies de feu. On n'apprécie bien les chevaux de l'Ariége
— Uu —
qu'après en avoir usé ; mais alors on est étonné de la dépense d'énergie dont ils sont capables, de la dureté qu'ils montrent au travail le plus fatigant et le plus durable. Leur réputation est faite dans les régiments de cavalerie légère ; ils y ont une excellente renommée, due aux excellents services qu'on en obtient. Les postes et les messageries du pays se remontent presque exclusivement dans les rangs de cette population. Quand on a traversé le département en chaise ou en diligence, on sait avec quelle ardeur et quelle rapidité ces animaux s'acquittent de leur pénible tâche.
— Race landaise. — A côté de la race navarrine, du cheval pyrénéen, nous trouvons le cheval landais dont on a fait une race distincte. En se reproduisant au milieu de ces sables arides , de ces marécages qui forment le département des Landes, le cheval a pris et conservé un caractère à part. Il a subi le niveau du lieu ; il se modilie comme tous les animaux, et l'homme lui-même, si différents dans cette contrée de ceux des régions environnantes. Ici le climat et le sol impriment fortement leur cachet sur toutes les existences qui viennent se mettre en leur dépendance.
Le cheval landais , assure-t-on , est une émanation directe des races d'Orient. Nous le voulons bien. Il est incontestable que toute la population chevaline du midi de la France a une commune origine, et celle-ci remonte à des importations renouvelées de sang arabe ou barbe. L'histoire appuie et légitime cette assertion établie d'ailleurs d'une manière irrécusable. Va donc pour une illustre origine. Mais elle s'est bien obscurcie, et il ne faut plus voir aujourd'hui dans cette race, courbée sous l'indigénat, qu'un extrait de cheval, une tribu dégénérée faute de nourriture et de séve, un petit animal sauvage qui se place aux antipodes de la civilisation.
La taille du cheval landais varie de iIU,10 à lm,30 ; sa tête (fig. 71 d, p. 94 de Y Atlas) est petite et carrée, son œil vif et - intelligent. Il porte une encolure fausse , mais il en tombe une crinière soyeuse ; il a le garrot saillant, le poitrail étroit, la croupe déclive, la membrure mince , mais nette et solide. Ces imperfections ne rendent pas le cheval gracieux; elles n'ôtent rien cependant aux qualités réelles dont le cheval lau-
dais fait preuve au travail : il y est plein de bonne volonté et infatigable.
Comme tous les chevaux élevés loin de l'homme , celuici résiste quelquefois à la domestication. En général cependant, il est d'un caractère doux, quoique facile à effrayer. Formée sous l'influence des intempéries, sa constitution est robuste et énergique, peu accessible à une foule de maladies communes, au contraire, chez les races plus civilisées. Extérieurement, le môme fait se reproduit, et l'on constate bien rarement , sur les animaux qui ne quittent pas la contrée , l'existence des tares osseuses ou des tumeurs molles qui entourent si fréquemment les articulations des membres chez le cheval de service. A une grande énergie s'unit ici une extrême sobriété. Accoutumé à vivre de peu, le cheval landais n'est pas délicat sur les aliments. « Il apporte néanmoins, dit M. Goux, à qui l'on doit une excellente notice sur cette race , une incroyable ardeur au travail. Les allures rapides et prolongées, qui ruinent souvent les grands chevaux à tempérament plus ou moins lymphatique, ne peuvent rien sur sa constitution de fer. Aussi a-t-on dit de lui qu'il fatiguait le cavalier avant de se fatiguer lui-même, et l'on pourrait le caractériser d'un seul trait en lui appliquant ce vers d'un poëte célèbre :
De nerfs et de tendons électrique faisceau ;
tant il y a en lui de nerf, de cœur, de souplesse, tant ce corps, presque chétif, annonce une puissante organisation, héritage du sang méridional que lui ont légué les ancêtres arabes dont il descend. »
Telle est la race landaise. On l'utilise dans la localité ; elle prend part aux travaux agricoles et les partage avec le mulet et le bœuf. Chaque métairie, suivant son importance, tient de deux à six poulinières, qui vivent presque constamment dehors, dans la bruyère et les marécages. C'est à l'existence demi-sauvage de la race, à sa nature rustique qu'il faut rapporter son énergie et sa résistance. Ces deux qualités font contre-poids à la chétiveté des animaux et leur donnent toute leur valeur.
C'est en pleine liberté, au pâturage, que s'effectue l'acte de
la reproduction, abandonné par l'incurie et la routine à des poulains de deux ans. On les arrache ensuite à leur indépendance pour les émasculer, les dompter et les vendre. Ceci présente quelques difficultés, car on les coiffe d'un licou pour la première fois quand il s'agit de les hongrer.
C'est en plein air, bien entendu , que les poulinières mettent bas. On leur ménage parfois un abri, pour les heures où le soleil est le plus ardent , afin de les soustraire aux insultes d'une espèce particulière de. mouche qui s'attache à elles et les tourmente cruellement. Il y a plus d'un rapport, on le voit , entre l'existence de cette race et celle de la Camargue.
Lorsqu'on le traite ainsi, le cheval landais n'est pas d'un entretien onéreux. Les poulains n'ont donc pas coûté cher jusqu'au moment où on les saisit pour les préparer à la vente. Alors seulement on s'en occupe. Ceux dont on veut tirer le plus d'argent sont soumis à un régime substantiel et relativement abondant. On leur donne une petite ration d'avoine ou de mais, on y ajoute du son ou de la farine de seigle , et on en fait de bons petits serviteurs qui se vendent très-bien, sous le nom de doubles bidets. Le mot seul indique la transformation opérée chez l'animal par quelques semaines d'une hygiène plus généreuse] que celle de la lande. Transporté dans d'autres localités, soumis à un travail journalier, môme pénible, mais convenablement nourri , le cheval landais continue à croître et prend du corps. Il montre ainsi une grande force de végétation, qu'on nous permette le mot.
Nous ignorons complètement le passé de cette race. Aucun document n'établit qu'elle ait jamais été meilleure ou plus puissante , mieux appropriée aux exigences des services divers. L'expérience a depuis longtemps appris sous quelles influences il fallait la placer pour développer les bons germes qu'elle recèle ; mais ces influences sont en dehors de la vie nomade, de l'existence habituelle de la race. Ainsi , — des étalons capables , — une alimentation suffisante. La solution de ce problème, — élever la taille sans diminuer l'énergie, — est tout entière dans ces deux termes. On y a réussi toutes les fois qu'on l'a tenté.
Aussi, et côte à côte de ce petit cheval que nous avons fait con-
naître, on trouveçà et là, mois sur tous les points, et en nombre variable du reste , des individus et plus grands et plus forts. On les rencontre dans ce qu'on nomme les belles landes, espèce d'oasis dans le désert, petits centres privilégiés que la main de l'homme a fécondés. Les ressources alimentaires y développent ou la race indigène ou les produits qui naissent de juments étrangères à la contrée et détournées du service au profit de la reproduction.
L'arrondissement de Dax est le point des Landes où l'amélioration a déterminé les effets les plus appréciables. Dans le voisinage de cette ville et de toute la partie méridionale de l'arrondissement, la population présente une supériorité marquée, et se rapproche beaucoup du navarrin amélioré des Basses-Pyrénées. Il a donc pris une valeur proportionnelle plus élevée, et attire tout à la fois l'officier de cavalerie et le commerce, qui choisissent des produits de mérite parmi les mieux réussis.
Les questions de reproduction et de croisement n'offrent aucune difficulté sur le terrain où nous sommes. Ne veut-on que des chevaux chétifs , mais robustes, il n'y a qu'à se croiser les bras et à laisser faire. La race indigène, depuis longtemps nivelée aux influences locales, continuera à se reproduire telle quelle sans modification aucune. Elle ne perdra ni ne gagnera. Ce sera toujours la même énergie et la même dureté au travail dans la même forme exiguë et raccourcie. Veuton, au contraire, un produit nouveau, plus haut1, plus corsé, capable de satisfaire à de plus grandes exigences, il y a nécessité de choisir les meilleures juments de la race, de les alimenter plus abondamment, de les marier à des étalons de demisang ou de pur sang arabe , de leur donner quelques soins pendant la gestation et l'allaitement, de nourrir les poulains de manière à les développer, et de les hongrer de bonne heure enfin pour que leur élevage réussisse plus complètement. Les pouliches, appliquées au même résultat, seront traitées comme leur mère, ainsi que leurs filles et petites-filles. Il ne faudrait pas plus de trois ou quatre générations pour atteindre le but et changer de fond en comble cette petite race chétive en une famille relativement puissante et riche ; toutes les imper-
fections s'effaceraient à la faveur d'une hygiène soigneuse et d'alliances bien faites. Le sang arabe n'introduirait aucun mauvais germe et ne pousserait qu'avec mesure aux dimensions à faire graduellement acquérir à cette petite espèce. H n'y aurait point à redouter qu'il donnât trop grand , car sa force propre est toute de contention; elle ne sepand qu'en raison de la richesse nutritive et de la quantité de la nourriture.
Que si, au contraire, on songeait à opérer à l'envers, à tenter le croisement sans porter tout d'abord son attention sur le régime alimentaire , on perdrait sou temps , et , qu'on nous permette cette trivialité qui aura le mérite de fixer le lecteur sur une pensée fort juste , on mettrait la charrue devant les bœufs ; on ferait de la bouillie pour les chats. En procédant ainsi, on n'aboutirait qu'à l'insuccès. Inutile de renouveler l'expérience. Elle a été faite bien des fois sur un grand nombre de races ; que ses leçons préservent enfin de nouveaux mécomptes, et que ceux-ci ne soient plus un prétexte contre Vadoption des bonnes méthodes et des saines pratiques.
Quels résultats, demande M. Goux , sont sortis des croisements essayés jusqu'à ce jour sur la race landaise?' et il répond :
« De mauvais chevaux, quand les petites juments ont été saillies par des étalons de haute taille , soit anglais , soit limousins, etc. ; — de mauvais chevaux encore quand les produits, fussent-ils des chevaux arabes précieux, ont été soumis au régime demi-sauvage des Landes et à la pauvre alimentation qu'il fournit.
« Mais on a eu de bons chevaux, nous ne saurions trop le répéter, lorsqu'aux petites juments [indigènes on a donné des étalons arabes, petits eux-mêmes, et que les produits ont été convenablement nourris. »
Ces faits sont en tout conformes aux règles de la science ; ils ne heurtent que les fausses doctrines. — Il ne faudrait pourtant pas s'exagérer l'inconvénient d'une taille plus haute chez l'étalon, quand celui-ci est de race orientale pure ou de sang mêlé, mais de même origine , car l'expérience n'a pas encore varié sur ce point, à savoir : l'élévation de la taille
n'a jamais influé d'une manière défavorable sur le produit quand elle résulte de l'alliance d'un étalon arabe ou issu d'arabe, plus grand que la femelle.
Cette observation a une très-réelle importance en ce qui touche la poulinière landaise et la jument Camargue, si petites l'une et l'autre, et souvent aussi la poulinière qui peuple les différentes parties du midi de la France.
Le cheval de l'Aveyron n'a pas de nom dans le passé ; émanation assez voisine de la race particulière à la Navarre, il faisait, sans aucun doute, partie de la multitude, restait confondu avec toutes les variétés sorties de son sein, et pourtant patronnées par elle ; car toutes tiraient avantage de la réputation de la race mère. Toutefois la population chevaline du Rouergue a moins échappé à la ruine que celle des Pyrénées. Cela devait être, car elle offrait nécessairement moins de résistance aux causes diverses d'affaiblissement et de dégradation qui l'ont atteinte.
Ce qui nous frappe dans l'étude du cheval aveyronnais de l'époque actuelle, c'est le mode d'après lequel il a été formé , mode empirique qui vient apporter sa sanction au croisement alternatif. Ici, en effet , le sang arabe et le sang anglais ont vécu côte à côte, sans choc, en bonne intelligence même. On n'a ni vanté , ni blâmé, appelé ou repoussé l'un au profit ou au détriment de l'autre : ils y ont joui, eux et leurs dérivés, d'un crédit parfaitement égal. Ceci n'est point une assertion hasardée, mais un fait appuyé sur des recherches authentiques, accusé par des chiffres indéniables, desquels il résulte que la théorie de l'alternance dans les accouplements a été instinctivement adoptée et suivie dans la plus étroite rigueur. La pratique lui a été d'autant plus fidèle qu'elle agissait à la façon de M. Jourdain ; elle faisait de la prose sans le savoir. Sur d'autres points, il y a eu conseils, recommandations, sollicitations plus ou moins vives, études comparées aux jours d'exhibitions publiques, influence ou pression par les distributions de primes. Ici rien de semblable, rien que le libre arbitre ou plutôt l'intérêt qui observe ou raisonne froidement, substitué aux idées préconçues, à l'esprit de système qui dominent, discutent avec ardeur et remettent toujours en ques-
tion des points sur lesquels nul ne consent jamais à tomber d'accord, quoi que disent et apprennent les faits les plus concluants et l'expérience la mieux acquise. Si donc, pour se conformer à une exigence du sol , le cultivateur de cette contrée a recherché le sang arabe, il a cru répondre à une nécessité non moins impérieuse en le mêlant au sang anglais. Il acceptait, à son insu, la part d'influence que l'un et l'autre exercent l'un sur l'autre dans l'acte de la procréation, et il obtenait le résultat cherché sans l'avoir deviné, mais sans l'avoir retardé par ces discussions à perte de vue qui ne produiront jamais un cheval de valeur.
Eh bien ! il se rendra compte, un jour, de cette théorie qu'il a judicieusement appliquée sans le savoir; il saura que, si , dans le travail de transformation de race qui se fait dans tout le Midi à la faveur du croisement alternatif, le sang arabe retient et contient, empêche d'aller trop vite et de dépasser brusquement les forces du sol , le sang anglais pousse à des résultats plus larges, plus prochains et plus complets ; c'est de leur mélange bien ordonné que sort le progrès, c'est-à-dire une utilité plus grande chez le produit et la certitude d'un bénéfice plus considérable pour l'éleveur.
Rien ne peut faire mieux ressortir l'avantage d'une race intermédiaire toute faite que la constatation de l'alternance dans la pratique des accouplements. La production du cheval est si lente par elle-même, qu'il en coûte beaucoup de se livrer à un détour pour arriver au point qu'on se propose. Le croisement alternatif présente cet inconvénient; c'est pour l'éviter que beaucoup d'éleveurs passent à côté, et vont tout droit au sang anglais, à l'exclusion de l'arabe ; mais il y a ici un écueil inévitable, et Ton échoue. Que de mécomptes ont été recueillis de cette manière et ont retardé le résultat ! L'emploi de l'étalon anglo-arabe prévient tout à la fois les retards du croisement alternatif et les insuccès qui frappent l'accouplement renouvelé avec le cheval d'origine anglaise. Résultat lui-même, il fait gagner tout le temps qui a été nécessaire à sa procréation ; il n'est donc pas étonnant de le voir rechercher avec beaucoup plus d'empressement et de suite que les reproducteurs arabes ou anglais. Le cultivateur de la circons-
cription de Rodez, tout comme celui de Villeneuve, a reconnu la parfaite convenance de la race anglo-arabe dans son état de pureté. Mais ce n'est pas seulement dans le Rouergue que le cultivateur a reconnu cette parfaite convenance, c'est dans toute la région méridionale qu'on avait pratiquement admis son heureuse influence, et c'était justice. L'étalon anglo-arabe avait fait ses preuves ; il était appelé à édifier la fortune hippique de cette partie de la France.
Voyons cependant quels avaient été les effets du croisement alternatif dans le Rouergue. Nous en prenons les résultats sur ce point, parce qu'ils y ont été moins disséminés, plus rapprochés, plus massés que sur d'autres. L'animal qui nous servira de type vivait en 1832. Depuis lors il a nécessairement et fatalement subi la destinée de ses général eurs; il a baissé, il s'est affaissé, il tombe.
A cette époque cependant , le cheval de l'Aveyron n'était pas grand encore. 5>a taille variait de lm,46 à lm,49 ; mais ce manque de taille tenait à l'insuffisance de la ration , non à la pauvreté nutritive des aliments que produit le sol. Sous l'influence d'un régime moins parcimonieux , il se développe en hauteur et en épaisseur jusqu'aux bonnes proportions du cheval de cavalerie de ligne. L'expérience le dit et le prouve aussi souvent qu'on le veut. Il a la tête assez caractérisée. Le front est large, mais la ganache est forte et chargée. Ce défaut est d'autant plus apparent que l'encolure est. légère, que la crinière est courte et peu garnie. Le garrot est mal accusé; l'épaule est plate, sèche, mais assez inclinée ; la poitrine ne manque pas de profondeur. En général, la charpente osseuse est fortement accentuée ; mais les lignes en sont rarement assez longues. Aussi la hanche est saillante et peu inclinée; la croupe est courte; la queue est bien portée; les jarrets sont toujours un peu clos. Les membres ont peu d'ampleur, cependant les articulations se montrent assez fortes et d'un dessin assez correct, l'abus de la stabulation s'oppose à l'élargissement des tendons. Ces parties sont grêles et pauvres, les aplombs antérieurs presque toujours déviés. On ne voit jamais de lin aux extrémités. Le pied est naturellement bon et sûr. L'animal est sobre et énergique, mais plus nerveux
que musculeux. La robe qui domine est l'alezan vif avec beau* coup de blanc, surtout aux extrémités.
Ces formes sveltes, cette petite taille, classent les produits de FAveyron dans la catégorie des chevaux propres à la cavalerie légère. Avec des soins très-ordinaires et une alimentation un peu moins parcimonieuse, ils fussent aisément par- Venus aux dimensions plus hautes et plus larges du cheval de lancier ou de dragon. Ils eussent accru le nombre, trop restreint en France , de ces chevaux moyens que réclame aujourd'hui la généralité des services.
Sans être distingué, le cheval aveyronnais a pourtant un cachet d'originalité qui le sort du commun.
— Race limousine. — Des anciennes races de la France, celle-ci a mérité le premier rang. Dans le passé, elle plane sur toutes et les domine ; de toutes elle a été la plus accréditée en Europe; on en avait fait une gloire nationale. Elle a donné pendant longtemps, à ce qu'il paraît, le cheval de selle élégant, svelte, souple, docile, adroit, le cheval par excellence des routes difficiles, accidentées et ravinées, des chemins creux, .rocailleux et impossibles d'un autre âge. On le voyait traverser avec hardiesse et franchise tous ces pays sauvages et perdus, se tirer à ravir de ces passages incroyables ouverts par le temps au milieu des rochers. Il semblait fait pour eux, tant il était ardent, ferme, et pourtant avisé et précautionneux. Il se trouvait là dans son élément ; avec lui on chevauchait sans crainte; cette destination, il la remplissait avec une rare perfection. Sa légèreté, sa finesse, sa petite taille, les proportions étroites, exiguës de toutes ses parties, son intelligence et jusqu'à ses défauts d'aplomb, telles étaient les qualités qui le mettaient si fort en relief. Par ailleurs, sa distinction , son liant , sa noblesse en faisaient le cheval de la cour et des grands seigneurs; il s'imposait comme un besoin et avait toutes les faveurs de la mode. Le goût du manège, l'habitude de la chasse, l'entretien forcé de nombreux équipages de chevaux de selle assuraient à la production éclairée, à son élève bien entendue un débouché large, facile et profitable.
Voilà ce que dit la tradition. Elle dit encore : La race limousine est née de l'introduction de chevaux et juments arabes
lors de l'occupation de l'Espagne par le&Maures et de l'invasion des Sarrasins dans toute cette partie de la France actuelle, puis elle ajoute : Au retour des croisades, des gentilshommes limousins ramenèrent de l'Orient, à différentes époques, des reproducteurs d'élite qui donnèrent à la race limousine ce cachet particulier, ce caractère qu'on trouve en elle après un si long espace de temps.
Voyons à présent comment elle s'est affaiblie et comment elle a peu à peu disparu , car on ne la retrouve plus sur aucun point de la province dont elle a été l'honneur autrefois. C'est un éleveur limousin qui a écrit ceci vers 1836 : « Depuis longtemps la race limousine que n'entretenait plus le sang arabe, dont elle était sortie , était arrivée à une dégradation toujours croissante. Louis XV voulut la relever ; mais comme on employa à cette œuvre régénératrice plusieurs sangs différents, arabe, anglais, espagnol même, il en résulta une confusion par suite de laquelle la race appelée par nos pères race limousine perdit son caractère et n'eut plus sa pureté. Les chevaux arabes lui conservèrent la souplesse, les anglais lui donnèrent plus de taille, les espagnols la firent plus ardente et brillante, mais ils raccourcirent ses allures. Ces derniers, à bien dire, ont paralysé et détruit les améliorations dues aux premiers. Vint ensuite le fameux convoi arabe de M. Guerche, qui fit du bien et rendit aux chevaux limousins une partie des qualités qu'on avait tant prisées en eux. Mais survint la révolution de 1789, et tout fut anéanti.
« Napoléon voulut réparer le mal. On envoya en Limousin des étalons ramenés d'Egypte pour la plupart. Ceux-ci n'étaient pas de race assez noble, ils ne produisirent que des chevaux petits, fluets, minces et sans moyens. Ce genre de chevaux ne convenait plus à nos besoins, à nos habitudes : ils n'étaient plus du goût des amateurs du temps ; aussi furentils méprisés par les acheteurs. Autrefois on apprenait à monter à cheval, l'équitation était en honneur, on chassait à courre, la France possédait peu de grandes routes, les autres moyens de communication étaient difficiles; il fallait donc que partout on se servît de chevaux de selle, de manège, de chasse, de promenade, de voyage môme. Depuis cinquante
ans tout a changé sous ce rapport et sous bien d'autres : on n'apprend plus à monter à cheval; on chasse peu ; les meilleures routes sillonnent la France. On n'a donc plus besoin de chevaux de selle proprement dits. Et voilà pourquoi le Limousin a vu l'industrie chevaline diminuer progressivement et arriver à l'état de dépression où elle est en ce moment. »
Ainsi la race a successivement perdu de son importance économique, elle s'est affaissée sous le poids de son insuffisance. Elle n'avait pas dégénéré comme on l'a tant de fois écrit, mais, demeurant stationnaire quand tout marchait et se transformait autour d'elle, elle s'est trouvée attardée, puis insuffisante. C'est l'histoire de toutes les races légères du midi de la France auxquelles elle a fourni, à n'en pas douter, une partie des éléments de reproduction qui leur étaient nécessaires. Cependant, et malgré cela, il faut le constater, car ce fait a une certaine valeur sous le rapport zootechnique, il est très-remarquable que la race limousine se soit restreinte et soit restée concentrée aux seuls lieux où elle a acquis ses qualités les plus brillantes. On ne la retrouve elle-même nulle part. Si elle ne s'est pas répétée ailleurs, c'est donc qu'elle était seulement une race locale et non un type. Le cheval pur sang — type universel — a seul le privilège de pouvoir se reproduire partout le même. L'autre, quel qu'il soit, est un enfant du sol qui Ta produit, il subit les influences des lieux, se courbe à leur niveau et les résume ; mais dès qu'il s'éloigne de son berceau, il se dépouille, quoi qu'on fasse, de ses caractères propres. Le pur sang, au contraire, conserve, en dépit des influences nouvelles qui l'entourent loin de la mère patrie, tous ses attributs, la force même de son principe ; nulle part, quand on veut bien l'en préserver, il ne revêt la livrée de l'indigénat ; il garde ses traits distinctifs et sa valeur, tout son pouvoir héréditaire, car ils sont inhérents à sa nature.
Dans les années qui ont suivi , de louables efforts ont été faits, non pour restaurer l'ancien cheval limousin, mais pour donner à la population chevaline de la province des forces •nouvelles, une plus grande valeur. Le succès ne se lit pas attendre. Le nombre des poulinières livrées à l'étalon s'est rapi-
dément accru, les produits de tête ont bientôt reparu aux mains des éleveurs les plus expérimentés; les autres, naguère abandonnés à l'incurie, par insuffisance, en l'absence surtout du débouché, intéressèrent davantage les producteurs stimulés par la certitude de vendre en bas âge. On organisa pour les mâles un système d'émigration qui activa la production en donnant plus de place aux femelles, en créant un intérêt à conserver les pouliches d'espérance. Transportés en divers lieux plus riches en fourrages que le Limousin, les poulains de cette provenance réussirent par le seul fait d'une alimentation plus abondante et plus substantielle ; ils prirent de la taille et de la corpulence, le gros qu'on est forcé de rechercher dans le cheval de service à l'époque actuelle.
Il serait bien impossible de tracer le portrait du cheval limousin. On parvient à décrire la physionomie générale d'une race, d'un groupe plus ou moins nombreux d'animaux qui se tiennent par une commune origine, par les effets caractéristiques des mêmes influences ; on ne réussirait pas à le faire pour une population disparate composée de produits de sangs trèsdivers.
Un mot cependant qui les fasse connaître grosso ynodo dans leur ensemble.
Le poulain de la Haute- Vienne, dont la mère est généralement plus grande et plus forte que la limousine ordinaire, par la raison que le sang anglais domine dans ses veines, devient presque toujours, et où qu'on le mène, cheval d'officier et de cavalerie de ligne.
Le poulain de la Corrcze , plein de gentillesse et de race* mais plus arabe qu'anglais, dépasse rarement les conditions du cheval de troupe légère»
Le poulain de la Creuse > plus gros et plus commun , produit mêlé des deux sangs dans leur pureté quelquefois, mais plus souvent à l'état de demi-sang, prend moins de distinction que les autres , ne devient presque jamais cheval d' officier, mais donne d'excellents troupiers, durs au travail et résistants à la fatigue*
Le poulain de la Haute-Vienne est plus cher, celui de la* Creuse plus marchand, celui de la Corrèzc moins recherché;
A l'état de che\al fait, le premier rend plus à la vente, niais il faut qu'il soit net, qu'aucune tare ne le souille ; car tout forme tache sur une nature aussi fashionable. Le second est plus facile à placer; il entre davantage dans le genre usuel. Il n'y a qu'un débouché possible pour l'autre, la remonte militaire : de tous, celui-ci est le plus difficile à vendre et le moins profitable à l'éleveur.
Depuis que la population chevaline de la Haute-Vienne a repris de la force et de la valeur, il y a tendance à conserver et à élever sur place le poulain maie, dont on était fort heureux de se débarrasser naguère. L'exportation a donc cessé d'embrasser la totalité des produits. Une partie seulement des poulains de la Corrèze offre assez de taille et de volume pour être transportée avec fruit ; l'acheteur est obligé de choisir et laisse le grand nombre au pays de production.
Tel était le cheval limousin de 1852, telle était surtout la situation hippique de la contrée. Celle-ci revenait à une prospérité depuis longtemps oubliée : une nouvelle race, plus forte et plus marchande, se reconstituait à son profit, au bénéfice aussi de la consommation générale dont les besoins ne peuvent être remplis si toutes les parties du pays ne lui donnent leur contingent respectif.
La nouvelle direction des haras, mettant partout en œuvre une idée fausse, a facilement rendu le Limousin entier à l'incurie et à l'impuissance. En frappant de stérilité le haras de Pompadour, elle a rayé la contrée de la carte hippique de la France» Elle le voulait ainsi : elle a donc agi à coup sûr, car la chose avait été facilement prédite peu avant que sa mauvaise influence pesât sur le pays.
En effet, on lit dans un rapport envoyé au ministre de l'a- ' griculture par une société d'encouragement :
« Dans le département de la Haute- Vienne, l'élément de l'industrie chevaline, c'est le haras de Pompadour; il est virtuellement toutes choses, la tête et le cœur d'où sortent les artères du sang hippique, et où viennent se rendre les veines qu'il a échauffées. Le haras de Pompadour ne prête pas seulement à l'élève des chevaux une incomparable assistance, il lui communique réellement l'existence, et répond avec exacti-
tude, régularité, connaissance et à propos à chaque besoin, à chaque légitime exigence. Qu'il conserve donc sa composi- , tion actuelle et sa forte organisation : personnel d'officiers, étalons des sangs les plus purs et les plus nobles, juinenteries expérimentales, grand établissement agricole et courses de chevaux. Réduire le haras dans ses moyens d'action et d'exécution, ce serait tarir une des sources de la fortune départementale ; ce serait aller droit à la dégradation de l'espèce la plus noble et à l'anéantissement du précieux cheval de troupe légère ; ce serait perdre un des éléments essentiels de la force de l'armée. »
Le Jockey-Club devait avoir le dessus. Viennent maintenant les conséquences; c'est bien naturel, assurément. Il n'y a plus de chevaux en Limousin, ou du moins il n'y a plus de production chevaline en cette contrée.
— Race auvergnate, — C'est par une pure condescendance que nous écrivons ce titre. L'Auvergne , en effet, n'a jamais possédé de race, mais bien une variété de race seulement, émanation affaiblie du cheval limousin , « légère dégénération » de ce dernier, suivant l'expression de Grognier. C'était le sentiment de tous les vieux hippologues; quelques auteurs contemporains, tous bons Auvergnats s'il en fut, ont eu plus de prétention , mais nous ne sommes point obligé de prendre leur rêve pour une réalité. Jamais l'Auvergne chevaline n'a fourni de reproducteurs à aucune autre contrée ; elle en recevait, au contraire, et c'est à la faveur de la race limousine que ses produits ont eu un certain renom dans le passé, au temps où nos diverses races légères, d'ailleurs cultivées avec art et toujours soutenues par l'étalon oriental, étaient la plus haute - expression des besoins de l'époque.
Les chevaux d'Auvergne ont donc eu de la réputation comme chevaux de service, non comme représentants d'une race supérieure et d'élite. Ils l'ont dû, suivant M. Perez, et il est dans le vrai , à la rudesse du climat de la contrée , aux accidents de terrain si multipliés dans un pays de montagnes , à la vie un peu sauvage et vagabonde qu'ils menaient dans leur jeunesse , et qui était l'existence habituelle de la poulinière. Ces causes , fortifiées par une origine tout orientale, avaient
doué le cheval d'Auvergne d'une grande sobriété et d'une grande sûreté d'allures ; mais elles le retenaient en des proportions assez exiguës.
En rapprochant les données les plus certaines, on peut tracer de cet animal le portrait que voici :
Race auvergnate, légère dégénération de la race limousine. C'est le même genre de conformation, avec moins de physionomie, de naturel, d'élégance et de régularité. La taille, moins élevée, ne dépasse guère 1»,47 et descend à im,43; la tête est plus courte, moins fine, moins expressive, d'une manière absolue même elle est un peu forte; les oreilles sont courtes, l'œil est vif et prompt, les naseaux sont plus développés que chez le cheval limousin ; l'encolure est renversée ; le toupet et la crinière, quand le vent les soulève, lui donnent un air échevelé qui ne manque pas d'étrangeté ; le garrot est proéminent, l'épaule bien conformée, le poitrail un peu étroit, et cependant la poitrine est assez descendue; la ligne du dos et des reins est droite et rigide, le flanc court , la croupe anguleuse, tranchante et basse; les membres secs et nerveux, moins longs que dans la race voisine ; les jarrets crochus et clos, les paturons courts; les pieds panards, mais la corne résistante et pour ainsi dire inusable; en général, les formes très-accentuées et le caractère difficile; un peu de l'entêtement proverbial de l'Auvergnat. Ce n'était pas un chenal de luxe, comme le dit naïvement un de ses plus grands partisans ; non, ajouterons-nous, mais un vrai montagnard, une nature inculte et rude, mais énergique et vivace.
Ces reproches ne sont pas nouveaux ni exclusifs aux chevaux d'Auvergne; ils sont communs à toutes nos races légères; nous en avons apprécié le mérite et le bien-fondé en traçant à grands traits leur histoire en général. Les guerres du premier empire ont tout dévoré, et, quand on aurait pu travailler à refaire la population, partout détruite, les besoins avaient changé, une autre sorte de chevaux était réclamée par la consommation. Ainsi abandonnées, nos races légères sont tombées au dernier pas de l'échelle, et l'on n'est revenu à elles que lorsque des besoins, toujours plus grands, ont imposé au pays la nécessité de les remettre en valeur. C'est alors qu'il
nous a été donné d'imprimer une très-grande activité à la production : nous avons obéi à cette exigence en fournissant partout des éléments d'amélioration, en éclairant surtout le mode d'emploi, les moyens de les utiliser conformément à l'intérêt de tous — producteurs et consommateurs.
Le cheval d'Auvergne était bien malade quand nous avons pu nous en occuper. Ce n'était qu'un motif de plus pour le faire ardemment. Notre point de départ était très-bas ; notre marche eût été lente , mais bien assurée. L'alternance dans les accouplements entre le sang arabe, le sang anglais et la jument indigène , très - impérieusement commandée ici, n'y était pas comprise : chacun voulait du sang arabe sans en ob tenir le bien qu'on s'en était promis; tout le monde repoussait aveuglément le sang anglais sans se rendre compte de la part d'utilité qui était en lui, mais l'anglo-arabe, mélange tout fait et parfait chez les reproducteurs bien choisis, réunissait tous les suffrages et réussissait à souhait dans la pratique. La prospérité hippique de l'Auvergne se trouva liée de la sorte à la destinée de la nouvelle famille anglo-arabe de pur sang, créée et propagée au haras de Pompadour. En la tuant, messieurs du turf ont replongé la variété chevaline auvergnate dans le néant. Elle n'a rien à attendre du sang d'Orient, que , d'ailleurs, on ne lui donne pas; elle n'a rien à attendre non plus du mauvais producteur de pur sang anglais qu'on lui donne trop. Encore une province dont le nom restera marqué de noir sur notre carte hippique tant que le Jockey-Club régnera sur la France chevaline.
— Le cheval angevin. — Celui-ci est de création moderne. On ne trouve rien dans le passé sur la race angevine. Personne n'a pleuré ici sur sa dégénération, sur sa disparition. Au lieu d'une terre arrosée de larmes, comme celle d'Auvergne, nous allons trouver une province nouvellement née à l'industrie chevaline. La chose remonte à peine à trente ans en arrière et présente l'un de ces faits, remarquables à tous égards, que la zootechnie doit enregistrer avec empressement.
C'est à l'administration des haras, de 1833 à 1852, que revient l'honneur de la création du cheval angevin : qu'on nous permette d'en rapporter l'histoire, instructive à plus d'un titre.
Elle offre un frappant exemple d'amélioration par le sang.
Dans le passé donc , rien , aucune trace ancienne. Quand on se met en marche, on trouve pour base du métissage entrepris une population très-bigarrée, petite, commune et mal tournée, mais saine et d'une constitution robuste : ses imperfections sont extérieures, elles laissent intact l'animal interne; la nature intime n'était point viciée. Isolée par la pensée, chaque femelle était une sorte de sauvageon, à la santé puissante, habituée à la dure. Du reste, aucun. caractère typique; aucune racine dans les influences locales, mais pourtant un mérite fort appréciable, une vigueur native très-prononcée, une activité vitale précieuse. Ces avantages venaient du climat, de la bonne qualité des aliments produits par un sol fertile.
Telle était la population chevaline de l'Anjou ; telles étaient aussi les excellentes conditions d'hygiène au milieu desquelles elle pouvait être développée et améliorée. Ç'a été une tâche assez facile et promptement accomplie; car, dès 1852, la situation était satisfaisante à tous égards.
Seul, le sang anglais a été employé , non dans le sens du croisement continu , conformément aux prescriptions des hippologues de tous les temps , mais par voie de métissage. Celui-ci a pu être pratiqué à la fois et parallèlement avec l'étalon anglo-normand bien choisi et le cheval pur, fort, ample dans sa membrure et puissamment construit. L'un et l'autre cependant ont agi ici en dehors des règles les mieux établies* Les succès obtenus forment en quelque sorte contraste, exception. C'est un fait unique peut-être dans l'histoire de là reproduction chevaline, mais il a des analogues dans les espèces voisines, et nous en avons déjà donné l'explication en disant à quel point étaient bonnes les conditions de santé et de régime dans lesquelles avait vécu jusque-là la population chevaline de l'Anjou.
Ainsi le métissage a commencé, dans cette petite province^ du côté des mères , avec des éléments très-inférieurs sous le rapport de la conformation, de cet ordre particulier de qualités physiques qui constituent la beauté. La taille était exiguë, mais larrière-main ne manquait pas d'une certaine ampleur; absence complète de type, nous le répétons, mais une grande vitalité
due aux influences du sol et du climat. C'était assez pour la réussite, car les produits trouvaient dans les circonstances générales et locales tous les germes de développement qui leur avaient été transmis par le père. Le point qu'il ne faut pas perdre de vue ici, c'est la disproportion de taille et de corpulence qui existent entre l'étalon et la jument.
Abstraction faite des influences favorables, la théorie repous- >sait formellement des alliances aussi disparates. Pour notre compte, nous ne pouvons oublier le profond découragement qui nous saisit, lorsque, pour la première fois, nous avons eu à surveiller le service de la monte dans la circonscription du dépôt d'étalons d'Angers, auquel nous avions été attaché. Cela nous parut bien plus qu'une tâche ingrate. Mais, lorsque nous vîmes les produits, notre opinion changea vite, et nous acceptâmes, comme une vérité de circonstance, cette trivialité qui nous avait été plusieurs fois opposée, et que, peut-être, on avait inventée à notre usage particulier : — Avec deux fois deux liards vous ne ferez jamais deux sous, à plus forte raison trois francs.
La raison de cette métamorphose , la cause du succès qui suivait l'accouplement, irrationnel en apparence, d'une véritable bourrique et d'un étalon fort et corpulent, c'étaient, nous insistons à dessein, en dehors des circonstances de régime et de climat, les conditions de santé et de sanité des mères, l'absence chez celles-ci de toute résistance héréditaire, et l'existence à haut degré , chez le mâle, au contraire, de la faculté de transmettre, les qualités acquises.
Quoi qu'il en soit, sous l'influence du sang introduit par l'emploi alternatif de l'étalon de pur sang et de reproducteurs de demi-sang, la population chevaline de l'Anjou s'éleva graduellement et vivement sur l'échelle de l'espèce en nombre et en mérite; deux choses qui se tiennent toujours dans un rapport étroit. L'industrie chevaline est particulièrement soumise à cette loi. Partout où l'espèce prend de la valeur, on la voit croître en nombre. Le fait contraire ne s'est révélé sur aucun point. Loin de là, on voit diminuer le nombre partout où la qualité s'affaiblit, quelle que soit, au reste, la cause de Taffaiblissement.
En Anjou , la statistique appuie cette assertion d'une manière très-remarquable. Ainsi, de 1812 à 1850, c'est-à-dire en moins de quarante ans , la population a presque doublé : du chiffre de 25,000 têtes, elle s'est élevée à plus de 48,000. Eu 1812, pas plus que précédemment, on ne savait ce que c'était que le cheval angevin ; le produit de la contrée n'avait pas de nom. En 1852, on pouvait assigner à une grande partie de la population équestre angevine des caractères particuliers et la montrer comme une famille à part, comme un groupe assez important par le mérite et par le nombre, pour prendre rang désormais parmi les productions les plus utiles de l'espèce.
On ne trouve pas encore ici toute l'homogénéité possible ; seul, le temps mettra le sceau à la création essayée ou plutôt aux bons résultats obtenus. H ne faut pas oublier le point de départ. Nous voulons aussi faire ressortir, comme il convient , les enseignements que laisse après lui ce métissage ; mais nous devons auparavant tracer les faits principaux et caractéristiques de ces produits, considérés dans leur ensemble.
Quant à la taille, le cheval angevin varie du cheval de cavalerie légère au cheval de cavalerie de ligne ; son tempérament est robuste , sa constitution difficile à ébranler. Il a de la figure et une conformation régulière ; sa tête, très-expressive et bien proportionnée, se distingue aussi par une bonne attache; son corps est bien tourné, ample, près de terre. La région du rein est courte et soutenue ; la croupe est horizontale, la queue portée avec une certaine élégance. La membrure est nette, parfaitement appuyée sur le sol; le pied est sûr; les allures sont vives, allongées, régulières. Le naturel est facile et doux. On trouve enfin chez ces produits de récente formation les qualités essentielles du bon cheval de service et du bon cheval de troupe.
En ce qui touche au degré de sang, il flotte entre le demi et le trois quarts, sans jamais descendre au-dessous, sans aller souvent au delà. L'expérience a bientôt démontré qu'en deçà le produit conservait trop de commun, qu'au delà il n'avait plus assez de substance et tournait à la ficelle. Ce résultat
ge traduit nécessairement eu perte au jour de la vente. La règle est donc ici ce que nous l'avons déjà vue ailleurs : la dose de sang pur ne doit pas dépasser certaines limites*. C'est alors que l'intervention du reproducteur non tracé est d'une haute utilité; en condensant trop la matière, l'emploi continu de l'étalon pur amincit trop la structure ; la conformation reste par trop légère et n'atteint pas tout le développement, toute l'ampleur que comportent les services auxquels le cheval de demi-sang est nécessairement destiné. Trop de sang dans un produit -qui doit être élevé par le commun des martyrs, par la masse des fermiers , exige d'ailleurs des soins particuliers, une nourriture spéciale, une hygiène plus savante et plus réfléchie qu'usuelle ; encore la réussite n'est-elle pas assurée. Dans tous les cas, ce sont de gros frais de production, et l'on n'aboutit pas toujours au succès. C'est alors une non-valeur et un découragement. Pas assez de sang est un inconvénient, mais un inconvénient moindre ; s'il est un obstacle à un grand profit , il n'occasionne de perte que par ce côté : on a des produits d'un prix modique , mais ils n'ont coûté aucuns frais extraordinaires , et l'on s'en tire , si peu qu'on les vende, sûr qu'on est toujours de les vendre, tandis qu'on ne trouve pas aisément à se défaire de ceux qui pèchent par excès opposé.
Au total, des juments sans valeur marchande, sans caractère, sans fixité quant à la race , sans mérite intrinsèque ni résistance héréditaire, mais accoutumées à toutes les circonstances extérieures, façonnées au milieu dans lequel elles se trouvaient, ont donné, avec des étalons de pur sang et des étalons non tracés, des produits très- améliorés, d'une réussite facile, d'un écoulement certain et avantageux. Rien ici n'a contrarié l'heureuse influence du sang qui a pu se développer, sans encombre , dans le sens des lois naturelles qui président à la formation des êtres. Sur ce point, on a observé sur les masses, sur une population entière, les effets qu'on rencontre un peu partout, mais très-isolément, parmi des résultats manqués beaucoup plus nombreux. Le fait remarquable ici est que la généralité a été ce qu'est ailleurs l'exception.
Une autre question reste encore à vider, elle se pose en ces
ternies : ne donner à des femelles que des étalons plus petite / qu'elles ; ne point chercher à accroître la taille des produite parle père.
Bien souvent Fexpérience s'est inscrite en faux contre ce principe qui n'est point inflexible, car il admet des exceptions. Déjà nous l'avons constaté chemin faisant, en nous occupant des croisements et de la métisation dans l'espèce bovine , et nous trouverons d'autres exemples très-frappants quand nous aurons à parler de la création de certaines races de moutons, de celle de la charmoise , entre autres , dont les commencements physiologiques présentent plus d'un point de ressemblance avec les commencements du cheval angevin.
— Sous-race légère a" Alsace. — L'administration des haras a donné un pendant à la création chevaline de l'Anjou. Nous trouvons celui-ci dans l'est, en Alsace , sur les territoires de trois arrondissements du Bas-Rhin, ceux de Wissembourg , de Soulz- sous-Forêt et de Saverne. Toutefois le point de départ était bien autre ; les moyens n'ont pu être tout à fait les mêmes. C'est encore un fait intéressant de zootechnie; nous croyons devoir le rapporter tout au long. Il diffère du précédent, avec lequel il forme contraste , mais il n'est pas moins instructif.
L'Alsacien , on le sait, attache un grand intérêt à posséder de beaux attelages ; c'est sa gloriole et son luxe. Il aime le cheval, chose bien rare en France; il le soigne et le choie; il sacrifie beaucoup au plaisir, à la satisfaction d'en faire parade : c'est à cela peut-être qu'il met le plus d'ostentation, et ce n'est pas peu dire.
Cet attachement au cheval , qui pousse à la possession des meilleurs, a causé, dans nos jours de détresse, la ruine du cultivateur alsacien. Les chevaux du Bas-Rhin, voisins des races allemandes les mieux appropriées aux besoins de la cavalerie légère et par leur configuration extérieure et par leur aptitude au service, ont été enlevés d'autorité pour la remonte de nos régiments, ou pillés au profit des armées étrangères. Ainsi placé entre le vol et les réquisitions forcées, le cultivateur, incertain du terme de la guerre et de ses afflictions, toujours exposé aux mêmes pertes, s'est mis promptement à l'abri
en ne remplissant les vides que d'êtres chétifs et sans valeur. Il a recherché avec soin et empressement le rebut et la lie de l' espèce; il a remplacé les plus brillants attelages par des animaux dégradés, malades ou infirmes. On ne voyait plus, dans ses écuries, naguère si bien garnies, que des vieillards plus ou moins invalides et des bêtes affectées d'une maladie assez commune alors et depuis — l'immobilité ; on y voyait, enfin , une telle quantité de chevaux borgnes ou aveugles, mais aveugles surtout, que, parmi les sujets encore jeunes et d'une certaine apparence, on n'en aurait pas compté quatre au cent dont la vue fût intacte.
Telle était la population, à la paix : en 1816. Tels ont été les fruits de la révolution ; fructus belli.
Il a fallu partir de bien bas; quand on s'est mis en route pour relever cette population, tout était à refaire, — le moral et le physique, — car tout était dégradé et vicié. L'immobilité et la cécité, fixées à la longue par l'hérédité, ont offert de grandes résistances, et l'œuvre d'amélioration à poursuivre devait être d'autant plus lente et difficile, que rien, dans les circonstances extérieures où il était placé, ne pouvait inciter le cultivateur à presser le pas. En dehors de l'effectif du dépôt de Strasbourg, qui a compt£ pendant nombre d'années moins de quarante têtes, la province ne trouve plus un seul étalon autre que des sujets indignes et nuisibles ; la consommation générale ne pouvait plus, en l'état, rechercher les produits de l'Alsace, image fidèle du dernier degré de l'avilissement. Les générations allaient donc se succéder avec une lenteur désespérante pour le progrès, puisqu'elles devaient être usées sur place par le travail et le temps, car le mouvement rapide du commerce qui déplace et emporte tout, — bon, médiocre et mauvais, — ne pouvait rien pour elle.
S'est-on rendu compte de cette situation, quand on a reproché avec tant d'amertume à l'administration des haras de ne pas améliorer — à la vapeur — la population chevaline de l'Alsace? A-t-on pris la peine de compter le nombre de générations nécessaires pour extirper, au moyen du croisement, des vices et des maladies que l'hérédité a fait passer dans le sang , que les années ont incrustés dans la forme, et
que 1 état misérable des individus retient comme une force, comme une livrée inhérente à sa" nature? Il était bien plus simple et plus facile de constater la pauvreté de la population, quant à ses mérites, que d'indiquer les moyens d'en sortir avec précipitation, et surtout de se mettre à Fœuvre pour donner un salutaire exemple autour de soi. Telle est, sans doute, Tunique tâche des critiques qui mordent sur tout et ruent sans cesse. Il s'en est trouvé de cette espèce en Alsace; où n'y en a-t-ii pas ?
Mais les choses ont bien changé. Pour marcher lentement, le temps marche cependant , et rien ne saura demeurer stationnaire. Une fois la paix assurée, le goût du cheval s'est réveillé plus vivace chez le cultivateur alsacien. L'animal dégradé, hideux, aveugle, estropié, ne pouvait aller à ses besoins, aux exigences mêmes de l'exploitation du sol. Nulle part, en effet, le territoire n'est plus morcelé; nulle part, peut-être, les travaux des champs ne réclament plus de célérité : cette condition , le bon cheval seul peut la remplir. L'insuffisance des services obtenus de la population nouvelle, si chétive et si incapable, n'avait fait que mieux sentir les avantages d'une espèce supérieure. La réforme et le remplacement ont été aussi prompts que possible. Les propriétaires les plus aisés ont commencé, les autres sont venus à la suite; chez les plus pauvres, le premier sou disponible a reçu cette destination ; ç'a été une curieuse et bien intéressante émulation parmi tous. L'arrondissement de Wissembourg , partie la plus avancée de la contrée, avant 1789, s'est encore retrouvé à la tête du mouvement ; favorisé par le dépôt de Strasbourg qui lui envoyait ses étalons les plus capables, il a régénéré sa petite tribu et a fourni des pouhnières aux autres localités du département , dont il est devenu en quelque sorte le pourvoyeur.
Il faut pourtant que nous nous expliquions sur la valeur de ces mots : — étalons les plus capables.
Jusque vers 1830, la composition du dépôt était un peu hétérogène ; elle renfermait des étalons de toutes provenances, et particulièrement des chevaux allemands ou des produits plus ou moins réussis et achetés dans le Bas-Rhin.
Ceux-ci étaient nés de juments importées et des étalons de l'État. Ces animaux n'étaient certainement pas des régénérateurs bien recommandantes, mais il s'agissait moins de régénérer que de refaire une population nouvelle. Cette œuvre accomplie, la mission devenait tout autre ; les exigences étaient plus grandes, il y avait lieu d'adopter un système et de remplacer au dépôt les étalons de toutes sortes, réunis pour leurs qualités individuelles, par des reproducteurs de bonne origine, en état de dominer les poulinières et par le sang et par la conformation, de manière à obtenir une amélioration réelle et durable, de manière à fonder quelque chose comme une sous-race, utile par son mérite et par sa valeur.
Étude faite des résultats laissés par les étalons de diverses provenances qui avaient formé l'effectif du dépôt à partir de 1807, époque de son rétablissement, on reconnut que le cheval normand, sauf la tête, était encore celui qui avait eu le plus de succès ; seulement il ne devait pas être trop haut monté, trop loin de terre. Cette indication fut suivie; les écuries du dépôt de Strasbourg ne reçurent plus guère que des anglo-normands de taille moyenne , corpulents et bien membrés.
Ce fut un croisement continu, non interrompu, entre la poulinière du pays et des étalons de sang anglo-normand. Le pur sang, essayé à diverses reprises, ne réussit point: il dut être écarté. La jument ne le supportait pas. Elle n'avait ni le gros ni l'étoffe qu'il réclame. De ce mariage sortaient de jolis produits, mais ceux-ci restaient minces et délicats, d'un caractère ardent et d'une nature par trop impressionnable. Quelques-uns faisaient de charmants chevaux d'officiers de cavalerie légère, ils avaient de la distinction , du brillant même ; mais le mode d'élevage à l'écurie, trop exclusif, en n'exerçanf pas les membres, les laissait grêles au delà de toute expression , et les jeunes chevaux apparaissaient usés, ruinés, avant la mise en service. Trop légers et trop irritables pour les travaux ordinaires de la ferme, ils tombaient en non-valeurs à l'âge le plus favorable à la vente. Ils constituaient alors une perte considérable pour le cultivateur, car l'élevage domestique est particulièrement cher en Alsace où le système agri-
cole embrasse des cultures industrielles et ne réserve que le moins possible à la culture des animaux. La pratique ne résiste pas longtemps à des leçons d'intérêt dont la conclusion est si nettement formulée. On renonça, et Ton fit bien de renoncer, au concours de l'étalon de pur sang.
Le reproducteur de demi-sang donna, d'une manière suivie, des résultats bien différents. Il apportait à cette poulinière, qui ne lui offrait aucune résistance héréditaire, des éléments d'amélioration toujours certains. Il avait sur elle une prépondérance très-marquée, il exerçait sur le fruit une très- salutaire influence. La faiblesse de la mère créait, chez le mâle, une puissance relative qu 'il n'aurait point eue sur les poulinières d'une race anciennement fondée. Cette force, d'ailleurs , était accrue à chaque génération et la tâche devenait ainsi plus facile, puisque l'élément paternel était seul en cause. En effet, du moment où la mère reprit quelque autorité sur ses produits, cette autorité provenait de la môme source, puisqu'elle-même avait été produite par le sang anglo-normand. De la sorte, la reproduction a fini par être in and in; la sous-race légère alsacienne s'est graduellement constituée et répétée en dedans, s'élevant peu à peu sur l'échelle de l'amélioration en raison du degré de perfectionnement qu'acquérait la race anglonormande dont elle est bien réellement une émanation directe, à peu près exclusive.
Cet exemple de reproduction par métis , alors même que ceux-ci ne sont encore ni confirmés ni stabilisés, est assurément très-remarquable ; il tient à l'incohérence des mères, à leur état nouveau, à leur manque absolu d'influence héréditaire. La non-réussite de l'étalon pur est due à l'insuffisance des poulinières, étroites et grêles, pauvres dans le squelette et dans la musculature, pauvres physiquement et physiologiquement, due aussi à l'insuffisance du régime qui ne fournit assez en Alsace ni en quantité ni en qualité, due enfin aux vices d'une stabulation permanente et peu libérale, bien faite pour ruiner les plus belles espérances. Dans ces conditions, le poulain né du pur sang échoue sans exception et se montre en tout inférieur à celui qui n'a qu'une petite dose de sang dans les veines. Ces observations, ce fait, ne sont point particuliers
à l'Alsace : la pratique les retrouve absolument les mêmes partout.
Quoi qu'il en soit, et grâce à l'emploi persévérant, à l'influence toujours ravivée de l'étalon anglo -normand bien choisi, l'Alsace a refait de fond en comble sa population légère. Elle possède aujourd'hui des chevaux dont la taille et le développement varient à raison de la nourriture qu'ils ont reçue, mais dont l'ensemble ne manque ni de force ni de distinction, dans l'avant-main Surtout, bien que la tête soit presque toujours un peu longue. Généralement le corps est bien tourné, ample en suffisance ; mais il y a un peu trop de longueur dans la région du rein, dont l'attache n'est point irréprochable. Le côté faible de cette conformation, la partie la plus défectueuse, c'est l'arrière-main. Les muscles n'y sont point assez accusés, les formes y sont trop minces, trop effacées. Le membre antérieur, assez riche dans ses rayons supérieurs, est complètement manqué sous le genou, où il se montre faible et dévié dans l'aplomb par suite d'une stabulation permanente, qui ôte tout ressort et fatigue par l'inaction. Le plus grand vice de l'éducation , toute domestique , que reçoit le cheval alsacien, c'est le défaut d'exercice, la nécessité de demeurer enfermé quand le grand air et le mouvement seraient si impérieusement réclamés. Le membre postérieur participe de l'état de faiblesse que nous venons de constater dans le bipède antérieur; souvent aussi il est taré dans son articulation principale, le jarret, assez fréquemment étroit et serré.
Somme toute, cependant, si ce portrait ne représente pas celui de la perfection , il ne donne pas non plus, toute compensation établie, l'idée d'un vilain ni même d'un mauvais cheval. Il y a des parties à fortifier, mais bien plus encore par l'éducation que par l'influence héréditaire. Si l'Alsace, presque exclusivement livrée aux cultures industrielles du tabac, de la garance, du houblon, de l'orge, destinée à la fabrication de la bière, si exclusivement livrée même à ces cultures qu'elle ne se nourrit ni en pain ni en viande, avait été, au contraire, riche en herbages, en nourritures propres à l'alimentation du cheval, nul doute que la production et l'élève de ce noble animal y eussent pris une grande extension, y eus-
sent donné les meilleurs résultats. Les influences extérieures sont favorables; les habitants aiment à s'occuper du cheval, ils s'en servent largement et pourtant avec tous les ménagements que comporte un bon service. Le type le plus commun aurait été, comme il Test en ce moment, le fort cheval de cavalerie légère, ou le cheval de bgne puissant.
— Les races légères de la Bretagne. — Les divisions que nous sommes encore obligé d'établir entre les diverses races chevalines sont bien plus arbitraires qu'exactes. Du petit cheval au cheval moyen et de celui-ci au gros cheval, la transition n'est rien moins que tranchée : mieux que cela encore, dans une même population, dans une même famille, il y a en quelque sorte les nains et les géants, puis les tailles et corpulences intermédiaires. Telles variétés enfin, classées parmi les races légères, soumises au croisement ou au métissage, profitant du bénéfice des améliorations agricoles qui se produisent, passent insensiblement d'une catégorie dans une autre et s'élèvent en se grossissant au rang des races moyennes quand elles appartenaient aux petites races, ou bien se dégrossissent et s'allègent tout en prenant de la distinction et se séparent bientôt de la grosse espèce pour faire partie des races intermédiaires.
Sous l'influence de l'anglo-arabe ou du croisement alternatif, les variétés chevalines du Midi, perdant leurs petites proportions, montaient aux dimensions des moyennes races et devenaient propres à l'attelage; sous l'action plus vive du sang anglais , l'ancien petit cheval de l'Anjou et celui de l'Alsace se sont rapidement élevés sur l'échelle au point de pouvoir servir, pour la plupart, à la remonte de la cavalerie de ligne. Nous verrons plus loin que, ramenées en arrière par le pur sang, les grosses races perdent de leur volume, de leur masse, et reviennent aux conditions du cheval moyen, corpulent et distingué ; elles éessent d'être aptes au tirage lent ét se font propres, au contraire, au tirage rapide.
Qu'on n'attache donc à cette division des races en légères, en moyennes, ou grosses, aucune signification précise ; qu'on ne lui accorde pas plus d'importance que nous ne voulons lui en donner et qu'elle n'en saurait avoir au fond.
La Bretagne, pays de grande production chevaline, offre
une population très-nombreuse et très-caractérisée dans ses variétés. Elle possède des groupes très-distincts et qu'on qualifie aisément par les appellations reçues de chevaux de gros trait, de trait léger et de races légères. Celles-ci doivent seules nous occuper en ce moment.
Très-certainement les trois catégories ont une origine commune. Après l'introduction des chevaux dans cette contrée , ceux qui se sont reproduits sur les montagnes d'Arées ou dans leur voisinage sont restés sveltes et d'une taille plutôt petite que moyenne; ceux qui se répandirent sur les bords delà mer, sur les terres grasses et humides, se développèrent, prirent de fortes proportions et formèrent les variétés de trait léger ou de gros trait. L'influence des lieux élevés, un air vif et pur, des nourritures plus fines que succulentes, ont produit le cheval léger aux tendons élastiques, aux muscles bien dessinés, aux formes accentuées, au sabot petit et dur, à la peau souple, aux poils courts et soyeux, même aux extrémités, au caractère ardent, à la nature énergique , à tous les avantages enfin d'une pareille structure, la vivacité d'allure et la résistance au travail prolongé , puis malgré cela encore beaucoup de sobriété. Sur les terres humides et grasses, sinon marécageuses, là où l'herbe croît plus aqueuse que tonique, la taille s'est élevée, le corps s'est épaissi, les tissus ont perdu de leur densité, les formes, plus massives, se sont souvent empâtées, le ventre a pris du volume et donné du poids à la machine , les extrémités sont restées courtes, les parties tendineuses ont disparu sous l'épaisseur de la peau et de la couche du tissu cellulaire sou6-cutané ; la corne des pieds s'est amollie , les extrémités se sont garnies de poils longs, grossiers et crépus ; la marche est devenue lourde; ainsi s'est faite la race de gros trait.
Ceci est le mode de formation de toutes les races domestiques qu'on abandonne le plus aux influences des lieux. Si la Bretagne avait été toute basse et humide , ou toute montagneuse et sèche, nous n'y trouverions qu'une seule sorte de cheval : la diversité du sol a créé des races diverses. Déjà nous avions constaté ce fait en traitant de la race bretonne dans la Connaissance générale du bœuf.
Voyons donc ce qu'est le cheval léger en Bretagne.
Et d'abord, voici la race des bidets et des doubles bidets, petits chevaux fort recherchés autrefois, au temps des mauvaises routes et des chemins creux dont nous avons déjà parlé. Ils contractaient volontiers et de bonne heure ces allures particulières qu'on désigne sous les noms $ amble et de pas relevé. Les voies de communication se sont faites planes et faciles, l'emploi du bidet a presque disparu, et le voilà qui, forcément à son tour, se modifie dans son type.
Très-caractérisé encore dans un passé peu éloigné, il a déjà beaucoup perdu de son empreinte par suite des efforts qui ont été faits pour implanter sur la montagne le cheval corsé , trapu, étoffé du littoral. La raison de cette tentative irréfléchie, c'étaient la recherche active et le prix toujours plus élevé de la grosse espèce, correspondant à l'abandon et à l'avih'ssement du prix du cheval léger de la montagne. La nature du sol, son état de culture et de fécondité, ne se prêtaient point à ces vues de transformation : elles ont complètement échoué, et l'on est revenu peu à peu aux étalons de sang, les seuls qui conviennent à la nature des juments qui peuplent ces parages. Le cheval de cavalerie légère, malgré l'introduction plusieurs fois renouvelée de son antagoniste, est donc resté seul en possession du terrain dans toutes les localités où il a été produit de tout temps; on l'y trouve avec ses caractères bien tranchés; on le reconnaît aux traits généraux que voici :
Il n'atteint pas toujours à la taille du cheval propre aux armes légères, mais il dépasse rarement le maximum de lm,54; sa robe est baie, alezane ou grise. Il montre un cachet trèsprononcé de cheval anglais ou arabe, suivant qu'il procède de l'une ou de l'autre de ces deux races. La tête est légère, carrée , pleine d'intelligence et de feu, mais parfois encore peu distinguée dans son attache ; l'encolure n'est pas assez allongée; le garrot ne manque pas d'élévation; la ligne du dos et des reins est bonne ; les membres pourraient être plus amples^ mais leur nature est excellente : ils apparaissent secs et nerveux, avec les articulations bien accusées et les tendons parfaitement détachés. En émigrant, ce cheval prend de l'étoffe et de la corpulence. Il se recommande par une véritable énei-
gie, un degré de vitesse satisfaisant, une grande résistance au travail et une douceur remarquable ; il est très-apprécié de nos troupes légères et des amateurs de chasse. On en forme quelquefois de charmants petits attelages, qui se montrent réellement infatigables.
La variété que nous venons de décrire se trouve dans les Côtes-du-Nord et l'Ille-et-Vilaine , mais plus particulièrement à Guingamp etLoudéac; on la rencontre aussi dans quelques parties des arrondissements de Saint-Brieuc et de Dinan : elle est en majorité vers Montfort, et moins nombreuse au nord des arrondissements de Rennes et de Vitré.
Le Finistère et le Morbihan produisent d'autres variétés du type qui porte le nom de double bidet, au nord des arrondissements de Brest et de Morlaix, et dans l'arrondissement de Châteaulin, situé au centre du Finistère. On le retrouve sur le littoral du sud, formé des arrondissements de Quimper et de Quimperlé, et de tout le Morbihan. C'est particulièrement ici qu'il ne se montre pas partout le même. Il s'éloigne de son type en raison des soins dont sa culture est l'objet, de l'abondance ou de la pauvreté du régime auquel il est soumis. Il suffira d'en donner le portrait dans son expression la plus élevée et dans ses deux principales variétés ; le reste forme les degrés inférieurs du genre.
Le double bidet breton a la tête un peu forte, mais sèche ; l'œil vif, l'encolure mince et droite, l'épaule sèche, le corps ample, court et ramassé ; la croupe basse, le jarret large, bien évidé, mais droit , et quelquefois clos ; les extrémités sèches, sans longs poils ; les formes anguleuses plutôt qu'arrondies. La taille varie de l",^ à im,48 environ.
On recherche l'origine du double bidet dans celle du cheval d'Orient. Il y a plus de certitude à dire que le double bidet de notre époque présente tous les caractères du cheval de montagne , car les éleveurs , depuis bien longtemps , n'emploient que rarement le reproducteur arabe , lequel donne à la fois trop petit et trop mince. Quoi qu'il en soit, il est sobre, énergique, capable de supporter de longues abstinences. Il s'est montré résistant contre la fatigue, les privations, l'intempérie, dans la fameuse campagne de Russie , et a mérité qu'on lui
donnât le surnom de Cosaque de la France. 11 y aurait peu à faire pour l'élever au niveau des besoins de ce temps-ci. Il fera toujours un excellent cheval de cavalerie légère ; avec lui ou peut s'attacher moins à la forme, car on est toujours sûr du fond.
On a fait de la variété de Briee (iig. 73 A, p. 98 de V Atlas) une race distincte^ qui mérite d'autant plus d'être mentionnée, qu'elle s'en va tous les jours, qu'elle disparaît et se perd sous l'influence des besoins nouveaux : c'est dire qu'elle ne remplit plus les exigences de l'époque. Elle était produite aux environs de Quimper et de Chàteauneuf , au centre de l'ancienne Cornouaille ; en voici les caractères saillants : téte carrée; encolure courte, épaules droites; garrot peu sorti; poitrine large, sans beaucoup de profondeur ; membres forts, articulation du genou puissante ; tendons volumineux et détachés du canon ; le pied bien conformé; taille de l^O à lm,50; la robe qui domine est l'alezan lavé. L'amble est l'allure naturelle au bidet de Briec. Celui-ci trotte difficilement quand il est de vraie race, mais aisément , au contraire , lorsque sa mère est fécondée par un étalon trotteur.
Cette variété, nécessairement très-ancienne , a été fort renommée ; elle n'a plus de raison d'être aujourd'hui : sa reproduction ne peut donc plus être l'objet d'une attention spéciale. Il se trouvera, malgré cela, des hippologues qui regretteront le bidet de Briec; mais qu'y faire? Ces hippologues rétrospectifs passeront aussi : sic transit gloria.
On trouve dans le pays de Galles de petits chevaux qui ressemblent beaucoup au bidet de Briec ; nous en dirons bientôt quelques mots sous cette rubrique : les poneys.
L'ancien bidet de Carhaix formait une autre nuance : nous ne pouvons nous résigner à dire, comme certain auteur, une race. Il restait plus petit et se montrait plus anguleux, bien qu'il fût généralement mieux nourri. Les étalons de l'État l'ont converti en un très-joli cheval de selle. Il ferait un charmant cheval de promenade, car il est souple, élégant, plein de gentillesse.
H en est ainsi , d'ailleurs, toutes les fois qu'on livre un bon étalon à une jument choisie, même parmi les races les plus ar-
riérées. Celles de la Bretagne ont surtoutle privilège d'admettre très-facilement et très-rapidement la bonne influence du sang. Le sang les élève tout de suite ; il leur donne toute la distinction qui leur manque et les met tout aussitôt eu valeur. Le portrait A de la figure 74, p. 100 de Y Atlas, en offre un exemple bien remarquable. Il représente un produit de premier croisement né d'une poulinière de Corlay, très-voisine de la variété de Briec, et d'un étalon de pur sang anglo-arabe. En comparant le portrait À de la figure 73, p. 98 de Y Atlas, avec celui-ci, on sentira les différences mieux que nous ne les ferions comprendre par une longue description. Il faut ajouter cependant que, par elle-même, la variété de Corlay est moins commune que l'autre. Ainsi, chez elle, la tête est mieux attachée, l'encolure est moins épaisse, le garrot est moins charnu; la croupe, moins ronde, est plus accentuée. Les épaules sont aussi moins lourdes, mais le reste offre peu de différence, et toutes les améliorations que montre notre dessin sont bien l'effet du sang. Il y a là pourtant une puissance dont on n'abuserait pas impunément.
A côté des variétés que nous venons de passer en revue, on trouve, et plus particulièrement sur le littoral du sud, dans les Côtes-du-Nord et l'IUe-et-Vilaine, une population mixte, sans caractères arrêtés, qui participe à la fois du cheval de montagne et du cheval de trait ; elle a la petite taille du premier et le commun de l'autre, dont elle ne, prend jamais ni l'étoffe ni la puissance. Il n'y a , d'ailleurs, chez cette population mêlée, aucune force de cohésion ,( si l'on peut dire, d'où vient sa docilité à se plier immédiatement et sans lutte, en quelque sorte, aux formes nouvelles que le croisement bien entendu et bien dirigé peut introduire.
Il n'en est pas de même d'une autre partie de la population qu'on trouve dans la Loire-Inférieure. Celle-ci vit sobrement ou pauvrement sur les landes et les communes des arrondissements de Savenay et de Chàteaubriant. Elle est petite, sèche, nerveuse, infatigable ; elle se reproduit en dedans, répétant avec certitude les qualités qu'elle a puisées sur le sol et dans les circonstances au milieu desquelles elle se trouve depuis des siècles. Elle reste ainsi au même niveau et rend, dans la localité.
des services très-appréciables; mais c'est une de ces productions du sol que le temps et le progrès condamnent. Elle disparaîtra sans doute dès que l'agriculture, élevant la fécondité de la terre, enlèvera la dépaissance de la lande au cheval, et fournira, à une race plus appropriée aux besoins de l'époque, des aliments plus abondants et plus substantiels. On verra alors des importations d'animaux plus précieux remplacer une famille dont l'amélioration serait trop lente et trop onéreuse. En ce moment, et tant que les conditions agricoles seront les mêmes, il n'y aurait aucun avantage à tourmenter cette petite race landaise, qui remplit merveilleusement bien sa destination actuelle. A ce titre, nous devons la faire connaître.
« Les chevaux de nos landes, a dit M. Paquer, dont le pied est solide, dont les membres sont secs, nerveux et rarement tarés, servent le riche fermier et l'indigent, qui les retirent de la pâture où ils vivent toute Tannée à la manière des chevaux sauvages; celui-là pour en faire sa monture, celui-ci pour le même usage ou pour atteler devant ses vaches, ou pour aider ses bœufs trop débiles. Cette race, sobre comme celle des pays glacés du Nord, qui a fourni des individus d'une haleine et d une vitesse remarquables, mérite certainement l'attention du gouvernement. Alliée avec des chevaux polonais, asiatiques, africains, de la petite taille et râblés, elle serait susceptible d'acquérir beaucoup des qualités de ces races étrangères et, de même que celles-ci, être propre à la cavalerie légère. »
Nous venons d'exprimer une opinion toute différente. Le gouvernement a réellement mieux à faire que de s'occuper de ces races chétives. Mieux vaut travailler efficacement à transformer des races malléables que de perdre son temps et ses ressources à modifier, sans profit, des produits qui résisteraient très-longtemps aux efforts les plus laborieux et les plus . soutenus.
Cela n'empêche pas que ces petits chevaux landais aient une page honorable dans l'histoire chevaline du pays. Elle a été écrite par un hippologue plein d'érudition , à qui nous empruntons le fragment élogieux qui suit :
« Il n'est pas rare de voir nos petits chevaux de ferme, montés ou attelés, venir de dix à douze lieues, le samedi raa-
lin , à Nantes, et retourner le soir à la ferme sans trop de fatigue.
« Lorsque le duc de Bourbon passa par Nantes, dans le mois d'août 1815, il fut escorté, de Mauves à Angers, par deux cents paysans des communes insurgées de nos environs, qui , montés sur de petits chevaux de lande et arrivés de divers points assez éloignés, suivirent sa voiture, au train de poste, jusqu'aux portes d'Angers, c'est-à-dire firent vingt lieues sans mettre pied à terre et sans autre repos que celui • du temps employé aux changements d'attelage de la voiture à chaque relais...
« Cent fois sur une route de Bretagne, aux abords de Nantes, j'ai eu l'occasion d'examiner ces petits animaux maigres et chétifs, et à chaque fois je me suis étonné de leur vigueur.
« Tantôt un seul petit cheval de lande précédait, en arbalète, un couple de jeunes bœufs, — tantôt trois petits chevaux bien maigres, à la tête carrée, à l'œil ardent, aux jambes sèches et nerveuses, avec le simple collier de jonc et les traits de corde, étaient rangés de front devant un quarième petit cheval de même race, renfermé dans le brancard d'une pesante charrette. Ce dernier, par la place qu'il occupait, me paraissait si faible qu'on devait s'attendre à chaque instant, dans une descente, à le voir succomber sous sa charge. Eh bien! non, il soutenait courageusement son fardeau, tout prêt à mourir à la peine plutôt que de lâcher prise, pendant que ses trois auxiliaires, pour ne pas ajouter au travail du petit limonier, se laissaient, sans mot dire, battre les jarrets par leurs rustiques palonniers. — J'eus la curiosité de suivre, ^n 1835, un de ces attelages d'un coteau à l'autre; la montée -était fort rapide, et je fus étonné de la force de ces quatre animaux, si chétifs en apparence. En causant avec le conducteur, j'appris qu'avant le départ il les avait pris sur la lande, leur lieu ordinaire d'habitation ; qu'arrivés à Nantes il leur donnait à peine quelques poignées de foin jetées auprès de la 'charrette, et qu'au retour à la ferme il les rendait à la lande où la nuit les délassait de la fatigue de quinze et *ingt lieues d'une rude journée.
« Ce conducteur, que j'interrogeais avec un véritable intérêt, me faisant l'aveu de sa participation à la dernière chouannerie (parce que, me disait-il, nul n'y songeait plus désormais), m'affirmait qu'envoyé en courrier extraordinaire sur un des petits chevaux de son équipage, il avait fait trente lieues dans quinze heures, et que sa monture (ce sont ses expressions) tricotait encore bien. — Le cheval, répliquai-jor fut malade, sans doute? — Ah! ma fine, non; je l'mis se / 'poser dans un fossé, où il trouva de l'herbe pendant la nuit, et je revins ensuite tout doucement chez nous, après quoi je jetai ma bête sur le commun.
« On parle beaucoup des peuples de l'Orient, qui ne savent pas aller à pied ; on pourrait en dire autant de nos paysans desroutes de Bretagne; sur cent qui se rendent à Nantes, quatrevingts sont à cheval, et les femmes surtout semblent ne pas savoir marcher. — Vous les apercevez , à califourchon sur un panneau en toile rembourrée de paille, les pieds solidement appuyés sur deux étriers en ficelle, les genoux à hauteur du garrot , la bride de corde dans une main , le bâton en guise de cravache dans l'autre main , portant au bras le petit panier de beurre recouvert d'un linge lin et blanc , la sacoche de toile pour porte-manteau, et, parfois, ayant deux petits paniers de châtaignes de chaque côté du panneau.
« Aux jours de foire, le Breton marchand de bœufs vient animer la scène, et nos peintres ont essayé de faire revivre plus d'un toréador mexicain moins pittoresque. — Son vêtement est brun; il porte plusieurs cordes en sautoir; il est monté sur un de ces petits chevaux infatigables, nourris et élevés dans la lande. Armé d'un long bâton, aidé de son chienloup, maniant sa monture avec cette inconcevable facilité dont nous allons chercher l'étonnement jusque dans l'Arabie, il conduit seul vingt, trente petits taureaux, lesquels, plus tard , dociles et soumis au joug, seront revendus comme bœufs à la riche Vendée.
« Dans ces mêmes jours de foire apparaissent les nombreux convois de marchands de chevaux , à la veste noire et au gilet blanc , aux allures dégagées par leurs habitudes de voyages, conduisant, chacun en laisse, dix, quinze, vingt chevaux bre-
tons, peu distingués peut-être, mais à la marche sûre et franche, *t qui feraient envie à nos remontes, si les marchands ne trouvaient plus de profit à les vendre pour les postes, les messageries, le roulage, l'industrie enfin, qui sait se créer des? ressources, parce qu'elle paye. Moyen facile pour bien monter notre cavalerie, puisqu'il ne s'agit que de payer pour avoir. »
La certitude du débouché, la recherche active du consommateur entraînant après soi de gros prix de vente, qui créent ;ui producteur un intérêt direct, immédiat, sont des moyens puissants d'amélioration et de transformation des races caduques en races nouvelles mieux appropriées aux besoins du temps ; mais la marche incessante de l'agriculture vers une fertilité plus grande des terres et l'accroissement considérable des fourrages , matières premières de toute production et de tout perfectionnement des animaux , tel est le véhicule principal du progrès. Avant le rapide essor que l'agriculture contemporaine a pris, la France possédait des races nombreuses, mais pauvres : beaucoup ont disparu qu'on a cru pouvoir regretter un moment ; la plupart sont avantageusement remplacées aujourd'hui par une population plus capable. Celle-ci, très-mêlée, très-irrégulière, quant à la forme, n'est qu'une manière de transition entre le passé et un avenir très-prochain. Le présent condamne presque toutes les races d'autrefois, mais il ne sait pas encore bien produire la sorte de chevaux qui lui convient le mieux, qui se fera bientôt pourtant, car l'art de les obtenir se vulgarise chaque jour davantage.
Personne après nous, selon toute apparence, n'aura plus à parler de toutes ces existences qui s'éteignent, car elles n'auront jamais plus leur raison d'être. Dès lors cette question chevaline, qui aura été si grosse d'orages pendant tout un siècle dans notre pays, se trouvera bien simplifiée et facilement ramenée aux points que nous avons déjà posés nous-même, savoir : — les types supérieurs, — les races usuelles.
Au temps où nous sommes, il y a encore, et nous le regrettons beaucoup, il y a encore nécessité de parler des races qui s'en vont. Au moins l'aurons-nous fait de façon à montrer qu'il n'y a point à résister au mouvement qui les em-
porte, de façon à montrer, au contraire, les avantages qu'il y -a à recueillir par ceux qui travailleront les premiers dans le sens des modifications demandées par les besoins nouveaux.
Toutes nos races légères doivent se rapprocher par les aptitudes, par les qualités physiques, de la conformation ample et forte de ce qu'on nomme les races moyennes. Leur emploi est cher parce que leur utilisation demeure incomplète ; elles sont partout insuffisantes et le deviennent toujours plus h raison même du perfectionnement de l'espèce intermédiaire. Le cheval de pur sang , tout seul, n'est apte ni à les grossir, ni à les fortifier; l'énergie ne leur manque pas, elles en ont a l'excès pour leurs petites proportions : ce qui leur fait défaut, la corpulence bien plus que la taille, ne peut venir que de deux côtés, — du père et de la nourriture. L'ampleur de Téta- Ion ne soutiendrait pas le produit d'une poulinière chétive sans l'assistance d'une alimentation riche et succulente. Seule, une agriculture progressive peut fournir dans les localités arriérées ou pauvres les éléments d'uue production chevaline ascendante. Ce résultat obtenu, il ne reste plus que la question des types, et nous l'avons élucidée, du moins nous le croyons, de manière à ne rien laisser à désirer quant au\ termes du problème qui les concerne.
Il n'y a guère qu'en France, terre promise de l'engouement et des exagérations de toutes sortes, que la théorie du pur sang se soit faite absolue , excessive, et que son application rationnelle ait été combattue, vaincue par des gens qui n'ont jamais élevé un poulain. Pour être vrai, il faut en dire autant de leurs antagonistes les plus ardents, purs théoriciens comme eux. La pratique a laissé dire; elle u'avpas toujours été judicieuse, il s'en faut; mais l'expérience lui est venue en tâtonnant. Les bons principes se sont peu à peu dégagés ; on les a trouvés en France ce qu'ils sont partout. Il faut à toutes les espèces de chevaux une certaine dose de sang, variable en raison de leur destination ; mais trop de sang donne du brillant, de la distinction et ôte de la substance. Cette dernière est particulièrement le fait de l'alimentation, qui a tant d'influence sur le tempérament et sur la constitution. C'est par elle -surtout que l'éleveur, que le nourrisseur plutôt, pétrit la ma-
tière vivante et la rend docile à ses vues afin de l'obtenir conformément à ses besoins et à ses intérêts. Un peu moins de science dans la question des croisements, telle qu'on l'a toujours posée à la pratique, et beaucoup plus de savoir en hygiène, en nourrissage des produits, voilà le point essentiel aujourd'hui. Telle est certainement la voie la plus sûre et la plus courte pour arriver sans sacrifices inutiles et sans perte de temps à la transformation des races légères en races moyennes plus corpulentes.
— La race ardennaise belge. — Le Luxembourg est le siège de cette race, anciennement fondée par l'introduction de chevaux arabes dont elle a revêtu la livrée autant que les circonstances extérieures l'ont permis, et dont elle a retenu, à un degré assez élevé, deux qualités essentielles chez le cheval, la sobriété et une énergie à toute épreuve. Par sa petite taille, le cheval des Ardennes belges mérite le surnom de bidet qu'on lui donne quand on le transporte à Spa, où il fait d'ailleurs les délices du monde de baigneurs que la saison des eaux réunit, tous les étés, dans cette petite ville de la province de Liège. L'exiguïté de la taille et des formes a sa cause dans la nature maigre des produits du sol ; mais, par une compensation fort heureuse, les animaux qui vivent de cette sorte d'aliments sont toujours doués d'une vigueur relative vraiment extraordinaire : la concentration des forces dans un petit animal est un l'ait général et incontestable. On le rapporte un peu trop, croyons-nous, à l'origine arabe lorsqu'il s'agit du cheval; car il y a justice à l'universaliser et à l'étendre à toutes les espèces, voire à toutes les conditions de l'existence. Dans un autre ordre d'idées on dit : Il y a des grâces d'état;- ici, il y a bienfait de la Providence. Les pays pauvres eussent été par trop déshérités si les produits du sol, rares et chétifs, n'avaient contenu, très-rapprochés, des principes de vie et de force capables de suppléer, en partie du moins , aux grandes proportions.
Donc, le cheval des Ardennes belges est de petite taille, mais énergique, résistant, infatigable; il se contente de peu. Trop grosse et chargée de ganache, sa tête ne manque pas de caractère ; l'œil est bon, l'oreille est bien plantée, l'encolure est droite et courte, l'épaule est forte. La conformation et le
volume de ces régions le rendent peu maniable ou tout au moins peu agréable comme cheval de selle ; ils l'ont fait rebuter, à ce que nous croyons savoir, pour la remonte de la cavalerie légère en Belgique. La vérité est que, dans cette partie de lui-même, le cheval ardennais est bien loin de la conformation de notre cheval du Midi, dont le bout de devant se distingue particulièrement par la grâce et par la légèreté. L'arrière-train n'offre pas plus de distinction : la hanche est cornue, la croupe manque de longueur, elle est souvent trop basse; les jarrets sont serrés et crochus. Les membres son! généralement bons et assez développés, mais l'allure, qui n'a pas d'étendue, manque de vivacité. On le voit, ce n'est pas au premier aspect que le cheval des Ardennes peut séduire ; son mér,ite ne se révèle qu'à l'user ; il faut lui demander l'impossible pour l'apprécier à toute sa valeur. Par ce côté, il est, pour ainsi parler, de tous les pays, : Français, Allemands, Belges et Hollandais, nous disait un hippiatre très-distingué, se donnent la main chez lui sans sortir de chez eux. Les Anglais l'aiment dès qu'ils le connaissent , et , chaque année , quelques bidets de Spa passent en Angleterre avec des gentlemen, qu'ils ont charmés par leur solidité et par la sûreté de pied avec laquelle ils les ont portés à travers les montagnes et les plus vifs accidents de terrain qu'on y trouve. Dans son pays, l'ardennais est indistinctement appliqué à tous les travaux de l'agriculture, au service de l'attelage et à la selle ; le gouvernement l'emploie, à l'exclusion de tout autre presque, au tirage de l'artillerie.
L'éleveur du Luxembourg a souvent regretté que son cheval s'arrêtât à de petites proportions ; souvent aussi il a tenté de le grandir et de le grossir , en livrant ses poulinières à de volumineux étalons des Flandres. Une fois de plus, l'expérience a démontré que c'était faire fausse route que de procéder ainsi. On a jeté la perturbation dans les caractères de la race propre aux Ardennes, on l'a altérée dans ses formes sans lui donner plus de taille et de volume que n'en comporte la nature des fourrages récoltés en Luxembourg. La première chose à faire pour réussir était de développer la fécondité du sol ; à défaut de cette plus grande richesse accumulée dans
les plantes alimentaires, il y avait nécessité de modifier le régime ordinaire par des substitutions et des succédanés abondants. Ce moyen est impraticable sur une grande échelle, et d'ailleurs il élève le prix de revient à un taux ruineux.
Le cheval de sang anglais, essayé dans les mêmes conditions, n'a que très-incomplétement réussi pour les mêmes raisons. Les produits qui naissaient de son alliance avec la jument ardennaise apportaient tous les germes d'un plus grand développement, mais ces germes avortaient sous l'influence d'une nourriture insuffisante , et l'amélioration ne se montrait que par exception, là seulement où la ration journalière, plus richement composée, ne faisait pas autant défaut. Le résultat est le même partout, mais partout aussi les faits semblables reçoivent les mêmes interprétations. On s'en est pris ^au cheval anglais de l'insuccès qui a suivi son emploi irréfléchi, inopportun, quand on ne l'entourait pas des choses indispensables à sa réussite. On a crié haro sur lui au lieu de se gendarmer contre soi-même, pour avoir agi à contre-sens, en péchant tout à la fois contre la science et contre la saine pratique. On s'est retourné alors vers un autre reproducteur, et, si nous sommes bien informé , on serait tenté de demander à l'étalon arabe de donner le résultat qui n'est pas sorti du cheval anglais. On ne l'obtiendra pas davantage. Le cheval arabe sera petit et concentré; c'est sa nature. Il ne grandit et ne se développe dans ses rejetons que dans les localités fertiles, que là où les nourritures sont à la fois très-abondantes et très-subsautielies. Partout ailleurs, il ne donne ni taille ni volume , •et quand on l'emploie dans ces vues, il trompe avec certitude des espérances que rien ne justifie, que l'expérience réprouve.
Le seul moyen de grandir une petite race, sans retour vers «des formes exiguës et sans crainte de lui oter toutes ses qualités par des résultats trop brusques, c'est l'alternance dans le «choix des reproducteurs, le métissage à deux (qu'on nous passe le mot), qui fait intervenir successivement l'étalon de «deux races différentes, rapprochées par le sang, mais diverses par les qualités Ultimes, et par exemple l'étalon anglais et l'étalon arabe. C'est par ce double accouplement que nos petites variétés méridionales ont pris de la taille et de l'étoffe sans
si' découdre, ont conservé leur énergie et leur ensemble tout < n perdant leurs proportions étroites et grêles ; c'est par le croisement alternatif que, sans sacrifices extraordinaires et -ans le secours d'une alimentation impossible, elles ont monté peu à peu sur l'échelle hippique, et revêtu les formes d'un cheval relativement ample et corsé.
Ce mode de métissage a deux inconvénients : il exige qu'on entretienne des étalons de races diverses ; il multiplie le nombre des générations nécessaires pour atteindre le résultat. Toutefois ce dernier est vainement cherché et poursuivi par d'autres voies. Il en est une pourtant qui simplifierait l'opération, mais elle veut être parcourue par une production à part et qui n'est plus à la portée des particuliers : elle consiste, ainsi que nous l'avons déjà dit, à créer de toutes pièces, par l'alliance alternative des deux races mères (arabe et anglaise), un type intermédiaire qui offre tout de suite à l'éleveur l'étalon propre h remplacer ceux qu'il est forcé d'utiliser alternativement et successivement, pour n'arriver au même point qu'après trois ou quatre générations réussies.
4° Les poneys. — L'Angleterre a possédé jadis des races légères : la plupart ont été grandies et grossies, comme le seront les nôtres dans un temps donné, un peu plus tôt, un peu plus tard. Dans cette question chevaline, elle nous devance comme elle nous a devancés dans l'économie du bétail tout entière, c'est-à-dire dans le développement large et pratique de l'agriculture. Il s'ensuit que, chez elle, les raees moyennes sont nombreuses, et que des anciences races légères elle n'a conservé que les poneys, c'est-à-dire les petites races particulières aux lieux où la nourriture est trop peu substantielle pour fournir aux exigences d'une espèce supérieure. La petite taille des poneys n'est due ni à l'abandon ni à la misère, mais à l'insuffisance des produits du sol.
Les poneys n'arrivent pas à lm,40: Les chevaux qui mesurent cette taille prennent le nom de Galloway. On accorde aux uns et aux autres des soins qui les maintiennent à une certaine hauteur et leur donnent bien plus de valeur que n'en ont, chez nous, des chevaux de pareil acabit. Ils ont les formes assez généralement rondes ; ils sont gracieux et souples,
d'un naturel doux, et rappellent tous plus ou moins le type oriental ou l'ancien caractère espagnol , voisin lui-même de l'autre type.
Une troisième expression, the Cab, désigne ce que nous appelons en France un double bidet , c'est -à-dire un cheval de stature presque moyenne, mais ramassé, ample dans les membres , fort dans les articulations et capable de porter de gros poids.
Dans leur ensemble , les galloways rappellent de très-près nos bidets bretons. C'est la môme conformation, ce sont les mêmes qualités, les mêmes défauts. On les trouve plus particulièrement dans le pays de Galles, qui offre d'ailleurs tant d'analogie avec notre Bretagne. En effet, c'est la même nature de sol, c'est le même langage, ce sont les mêmes usages chez les habitants. Quoi d'étonnant alors que les animaux domestiques des deux pays se ressemblent? Le cheval gallois, comme le cheval breton, est, à ce qu'on assure, d'origine orientale. 11 a, comme les meilleurs produits de nos montagnes, la tête caractérisée, le garrot saillant , les canons forts , les articulations courtes, la cuisse musculeuse et le pied sûr; il est sobre, peu difficile sur la nourriture et résistant, dur à la fatigue.
Donné à la ponette du pays de Galles , l'étalon arabe fait merveille. Le même mariage produit, chez nous, les plus charmants chevaux. Des arabes de bon choix, accouplés avec nos bidettes de Briec, de Corlay, de Rostrenen, ont laissé des animaux d'une belle et forte structure, quoique petits, et dont les hauts faits ont souvent signalé le mérite à la chasse, aux pardons et à la suite de paris extraordinaires. Malgré cela, on a négligé la culture de chevaux que leurs petites proportions plaçaient en dehors des besoins généraux, et ces variétés ne se sont pas maintenues aussi riches par les formes que le sont encore aujourd'hui quelques sujets hors ligne, exceptionnels. Il est bien plus ordinaire de les rencontrer à la tête grosse et lourde, à l'encolure courte et forte, aux hanches cornues, aux jarrets clos, aux aplombs déviés. Tel est partout le résultat de l'incurie. De là vient que, partout aussi, à côté du poney élégant et gracieux, à formes arrondies et potelées, on trouve de petites haridelles chétives et d'affreuses rosses.
— Le poney de Couhamara, dans le comté de Galway, est très-peu connu hors du district qu'il habite, bien qu'il y soit assez nombreux. Il offre cette particularité qu'il est d'origine espagnole et n'a , dit-on , encore subi aucun mélange. Il vit à peu près à l'état sauvage, comme notre race Camargue. Sa robe est brune comme l'était celle de l'ancien cheval andalous, son ancêtre. Il n'est pas beau sous le poil long et touffu qui le protège contre l'humidité excessive du climat, mais il a conservé, tout eu s'amoindrissant, le cachet de ses pères, sauf la croupe qui s'est fort arrondie.
— Le poney de Schetland est plus petit et moins gracieux; sa tête est forte, son encolure épaisse, ses épaules sont rondes, son arrière-main est développée et large, mais les membres sont un peu minces. David Low semblait l'affectionner tout particulièrement. Voici, du reste, ce qu'il en dit : « Ces petits animaux , dans leurs îles natales , sont presque laissés dans un état de liberté complète jusqu'au moment où on s'en saisit pour en tirer usage. Ils n'ont pas d'autres abris contre les tempêtes continuelles d'une mer orageuse que ceux que leur offrent les falaises, les ravins et le penchant des collines, et ils n'ont presque aucune nourriture que celle qu'ils peuvent arracher aux marais pleins de joncs, aux collines couvertes de bruyères et aux rivages stériles du pays. Ils sont couverts de longs poils qui s'épaississent sur eux au point de leur servir pour ainsi dire de vêtement et d'abri contre l'inclémence de la saison ; leur couleur est généralement baie ou brune , quelquefois mélangée de blanc, et souvent d'un noir terne. On en trouve également de pies. Ils sont intelligents et rusés, et savent bien se glisser dans des pièces de blé en vert quand l'occasion s'en présente. Ils sont doux et se plient aisément à l'obéissance ; et, lorsqu'ils sont apprivoisés et bien traités, ils montrent presque autant de sagacité qu'un chien. Ils entrent dans les appartements pour recevoir des croûtes de pain et se coucher par terre. Quelquefois on les a transportés à quelque distance dans les mannes. Ils sont très-recherchés dans les fêtes équestres et dans les cirques : ils sont dressés dans ce but beaucoup plus aisément que toute autre espèce de chevaux. Ainsi on les fait sauter dans les cerceaux, et on leur apprend,
lorsqu'ils rencontrent une barrière, à sauter par-dessus et passer dessous, selon qu'il leur est commandé. On les emploie comme chevaux de selle d'enfants; on ne saurait, pour cet usage, se servir d'animaux plus sûrs. La consommation en est considérable, et le serait encore davantage si la race était plus nombreuse. L'attention doit être apportée sur l'élève de ce quadrupède, afin de lui conserver cette particularité de taille et de formes qui lui donne du prix. »
L'utilité restreinte des poneys nous dispense d'en faire une étude aussi complète que jnéritc d'être l'étude de races supérieures, plus usuelles. Au surplus, ils se ressemblent presque tous. Un peu plus ou moins hauts, un peu plus ou moins forts, un peu plus ou moins laids, les voilà tous.
— Citons encore pourtant le poney d'Ecosse, enfant des montagnes et produit des bruyères (B, fig. 73, p. 98 de Y Atlas) . Il est plus connu que les autres en France. Sa couleur dominante est un vilain noir mal teint. Il a le poil abondant , les membres robustes et solidement appuyés , le pied bien fait et. sùr, la marche parfaitement assurée. Le corps est plein et bien roulé, le poitrail est ouvert, et l' arrière-main est large et développée. Il semble fait pour gravir les montagnes, et se fraye un passage à travers les marais et les marécages avec une sagacité merveilleuse. Hors cela , il est lent et paresseux : il manque d'ardeur, mais il est sobre, vit de peu et n'exige presque aucun soin d'hygiène.
— La France possède aussi de beaux et bons poneys; mais on a peine à les trouver comme de rares exceptions, au milieu des petites populations qui les fournissent.
Voici d'abord le cheval de la Brenne, localité peu connue du département de l'Indre; nous en esquisserons le portrait.
Le cheval brennou mesure de iB,,10 à lm,4o* : il a la tête carrée, mais un peu forte, chargée de ganache et mal attachée : l'œil proéminent. L'encolure est courte et mince, le garrot esl bas. L'épaule manque de longueur, mais elle joue librement. La côte est ronde, le ventre est volumineux et bas comme chez tous les animaux qui vivent d'aliments grossiers. Le rein est . malgré cela, court et bien soudé; la croupe est assez large
et l.i queue plantée haut. La membrure est solide et courte dans ses rayons inférieurs ; le pied est petit.
Le brennou naît et se développe presque à l'état demi-sauvage. On le fait descendre du cheval arabe, cela va sans dire. L'histoire n'en fournit- elle pas des preuves irrécusables? D'origine arabe ou non, il ne représente guère aujourd'hui qu'un porte-choux ; car il ne ressemble qu'en laid au portrait que nous venons de tracer en beau : il est loin , bien loin des exigences du temps. Il faudrait vingt générations pour le faire arriver, et très-incomplétement encore, au niveau d'une race utile. On semble v renoncer et l'on fait bien. Le cheval brennou est de ceux qu:on abandonne, non de ceux qu'on améliore Nous disons ainsi , parce qu'il est dans une contrée que le progrès saisira un jour pour l'élever à une situation meilleure, pour lui faire d'autres destinées. Il en est qui ne peuvent être modifiées et qu'il faut bien se résigner à laisser ce qu'elles sont ou à peu près : telle n'est pas la condition de la Breiine. qui, dès lors, ne conservera pas sa petite race de chevaux. Il y aura, en effet, et bientôt, tout avantage à lui substituer une race mieux appropriée aux besoins du moment. Celle-ci sortirait proinptement de l'alliance du bon étalon de demisang , pris en Normandie , avec des juments choisies dans le Perche et en Bretagne. Le seul écueil à éviter peut-être serait de ne pas viser à une trop haute taille et de n'avoir en vue que le cheval moyen. Les ressources alimentaires de la localité ne comportent pas davantage, et commandent de se renfermer soigneusement dans ces limites. Au surplus, l'expérience est faite : il n'y a plus qu'à en suivre les leçons. Ces dernières ont appris que les résultats de l'accouplement que nous conseillons sont faciles à réaliser et qu'ils ont une immense supériorité sur le chétif brennou : celui-ci , pourtant , il faut lui rendre justice, se montre en toute occasion plein d'énergie ; il est rustique, comme tout ce qui a survécu à la misère, aux privations de toutes sortes.
— Le petit cheval des landes de Bordeaux est beaucoup plus près du véritable poney : l'autre est à bout de race par vieillesse ou misère; celui-ci s'appartient tout entier. Il fait suite à la race landaise proprement dite, que nous avons placée
parmi les races légères parce qu'elle est en \oie de monter à leur niveau, comme les landes de la Gironde continuent celles du département voisin. Sa taille flotte entre i^O et lœ,30 ; il est sobre, nerveux, sûr, très-recherché pour le service de la selle ; on en forme môme de très-jolis petits attelages, et il s'y montre plein de feu, vraiment infatigable. Sa conformation «st régulière. Il a la tête carrée, souvent expressive; une grande liberté d'épaule, le garrot assez nettement accusé ; le rein court et la queue généralement bien attachée. On lui voudrait l'encolure plus longue, la hanche meilleure, les tendons plus larges, le jarret moins coulé. Il habite l'arrondissement de Bazas, toute la lande de Bordeaux : on le trouve môme dans quelques communes des environs de Lesparre.
L'étalon arabe, bien choisi, donné aux meilleures femelles de cette petite tribu, l'élèverait très-rapidement sur l'échelle et donnerait bientôt à toute la famille une très-grande valeur.
— Nous avions autrefois, dans la Loire-Inférieure , dans les deux petites îles de Noirmoutier et de l' Ile-Dieu, Une petite espèce de chevaux connue sous le nom de race barbâtre. Par leur conformation et leur taille, les représentants de cette race étaient de charmants poneys pleins de vigueur ; ils avaient le pied sûr et ne manquaient pas d'une certaine vitesse ; les membres étaient minces et pourtant forts dans leurs attaches ; la crinière était longue et le front se perdait sous l'épaisseur du toupet ; les extrémités étaient également très-garnies de poils. L'aspect général était plus sauvage que civilisé, mais un peu de toilette le relevait et donnait à la physionomie quelque gentillesse. Le cheval barbâtre avait le caractère facile ; il devenait une agréable monture pour dames. Cette petite espèce a disparu complètement ou à peu près.
— Nous avons enfin le cheval corse, très- petit, grêle, mais d'une nature ardente et vive. Sa taille , qui mesure à peine 1 m,40, témoigne déjà de l'incurie avec laquelle on le traite et tout à la fois de l'état arriéré de l'agriculture. Il vit le plus souvent en pleine liberté, c'est-à-dire abandonné dans les maquis où il se nourrit tant bien que mal au bon temps, où il ne trouve, pour toute nourriture , pendant l'hiver, que des feuilles sèches et de l'écorce. On lui donne quelques poignées
d'orge au moment de partir, quand ou réclame ses services» mais il n'a rien ou très-peu à attendre du cavalier pendant levoyage.
Si l'on nous demandait ce qu'il est, dans le sang, nous dirions qu'il est, quant à présent, le produit mêlé des restes d'une ancienne race locale particulière à l'île , croisée , contusionnée, par des animaux de provenances très-diverses, importés des contrées voisines , et principalement de la Sardaigne.
Il n'y a rien à tenter en faveur de la population chevalinede la Corse avant d'en avoir révolutionné l'agriculture. Jusquelà , rien de mieux à faire que de la laisser à elle-même : au moins sommes-nous certain, cette fois, que notre conseil sent ponctuellement suivi.
— Cousacrons un dernier mot aux chevaux que nourrit l'Islande, les plus petits du monde. On en exporte quelquesuns par curiosité. Ceux de la Finlande, des hauteurs du Japoir et des contrées montagneuses où l'élévation du sol correspond à un grand abaissement de température, constituent naturellement les nains de l'espèce. Ils sont grêles, mais sobres, énergiques et bien doués sous le rapport du tempérament.
Le cheval islandais porte ordinairement le manteau bai, mais d'une nuance terne; son poil est long et touffu; la crinière et la queue sont amplement pourvues. La tête est longue, l'œil est petit; la ganache est longue; ces caractères ne donnent pas à la physionomie un aspect très-agréable, et d'ailleurs la brièveté de l'encolure n'ajoute rien de gracieux air bout de devant; mais la poitrine est bonne, large et profonde; le corps et le rein sont bien conformés, les membres sont solides, bien que les parties tendineuses ne soient pas aussi nettement accusées qu'on pourrait le désirer ; le sabot est bien fait , le pied est sûr ; la taille est grande quand elle atteint 1*,20. M. Marmier a fait plus particulièrement connaître leponey d'Islande ; voici ce qu'il en dit :
« Tous les voyages se font avec des chevaux d'une race particulière, des chevaux petits comme ceux de la Cors?, forts et adroits comme ceux des Pyrénées, agiles comme les poneys de l'Irlande. La nature les a donnés, comme une compensa-
Di
lion, à cette pauvre terre d'Islande, car ils sont doués d'une patience, d'une douceur, d'une sobriété admirables. Le voyageur peut se fier à eux quand il gravit les montagnes, quand il traverse les marais. L'instinct les guide à travers les sinuosités les plus tortueuses et le sol le plus fangeux. Là où ils posent le pied, le terrain est sûr; s'ils tâtonnent, c'est qu'ils cherchent leur route; s'ils résistent à la bride, c'est que le cavalier se trompe. Quand ils ont voyagé tout le jour, l'Islandais les lâche au milieu des champs ; ils s'en vont ronger la mousse des rochers, et reparaissent le lendemain , frais et dispos comme la veille. Quand vient l'hiver, ïe sort de ces pauvres bêtes est bien triste. Le paysan, qui n'a jamais assez de foin pour nourrir tout son troupeau, garde seulement un ou deux chevaux et chasse les autres dans la campagne. C'est grande pitié que de les voir «alors errer au hasard pour chercher un peu de nourriture et un abri. Ils grattent le sol avec leurs pieds pour trouver sous la neige quelques touffes de gazon. Ils s'en vont au bord de la mer mâcher les Tacines flot- ^tantes des fucus; quelquefois on les a vus ronger les planches ihumides des bateaux. Lorsque le printemps arrive, beaucoup 'd'entre eux ont péri, et ceux qui résistent à la disette et à la •rigueur de l'hiver sont tellement maigres et exténués, qu'à tpeine peuvent-ils se soutenir; mais dès que la neige est fon- *due et que l'herbe pousse, ils reprennent leur vigueur... »
Nous devions, au passage, une mention à ce petit animal, aussi utile à son maître qu'aucun autre des races les plus puissantes et les mieux douées. Ces dernières ne sont pas, mieux -que lui, appropriées à leur destination. Il est un dernier témoignage de ce fait que le cheval est bien la propriété de l'homme, car il le plie à tous ses besoins. En effet, il partage avec le chien le privilège d'affronter toutes les situations. Si, «lans les régions tempérées , il atteint l'apogée de sa valeur, toute sa puissance et tout l'éclat de la beauté, on le voit encore plein d'énergie et résistant , malgré les changements de la forme, sous la zone torride et près des glaces du pôle.