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lî. Les grosses races.
Pendant longtemps, on a considéré les grosses races comme une dégénération du type primitif. C'est au temps où l'homme, à peu près étranger à la production des animaux, laissait aux influences naturelles le soin de les façonner, en raison même des circonstances propres au climat et au sol. Le seul côté par lequel son action pesât alors sur l'économie vivante était le labeur imposé : la fatigue et de mauvais soins résumaient presque toute sa participation à l'œuvre de l'édification des races usuelles partout où les races légères n'étaient point cultivées par défaut de convenance du sol et du climat. Alors on ne disait pas précisément les grosses races, mais l'espèce commune, par opposition à l'espèce légère, composée de toutes les variétés plus ou moins anoblies par le contact du sang oriental , qui en était le point de départ et l'expression la plus haute.
On avait donc pu alors commencer l'histoire du gros cheval comme commencent tous les contes de fées, et dire : « Il était une fois un cheval qui paissait les grasses prairies, baignait ses lèvres dans les brouillards , et chargeait ses lianes paisibles d'une graisse paresseuse et sans gloire. Dédaigné pendant les siècles d'ardentes chevauchées, il attendait son jour comme tant de grandeurs du monde. Ce jour arriva. . . L'homme , fatigué de monter à cheval, façonna de lourdes charrettes, auxquelles il attacha ces lourds chevaux, dont les qualités prédominantes furent la taille et le poids. Une forte tète, des articulations inflexibles, des allures courtes et pesantes, des pieds énormes, un poil long et rude, tels furent les avantages recherchés avidement par le commerce et produits facilement par l'éleveur; car une fois sur cette route, on alla vite en besogne, et l'on ne fut pas longtemps à obtenir des monstres sans presque aucune ressemblance avec le type pri- . rnitif... »
Il y a loin, c'est vrai, du cheval de gros trait au coursier rapide du désert. Si leur destination était la même, il y aurait
lieu de regretter beaucoup un pareil éloignement; mais si leur destination est tellement différente que les modifications survenues soient de précieuses acquisitions , et non une perte , ne faut-il pas s'applaudir que les changements aient pu se faire aussi considérables , que la transformation ait pu être aussi complète ? Le cheval de trait, épais, lourd et membrii , ne saurait être comparé qu'à lui-même ; il est une appropriation à des services particuliers qui, sans lui, resteraient en souffrance ; il n'est point une dégénération , mais l'expression d'un besoin, et il a eu sa beauté à lui du moment où l'on a cessé de l'abandonner aux seules influences du dehors, à partir du jour où l'on s'est occupé à le produire en de bonnes conditions. Il a, dès lors, monté plusieurs degrés de l'échelle, il a eu ses races d'élite, et la force matérielle a créé chez lui une supériorité d'une autre sorte que celle du sang, non moins réelle cependant et non moins utile.
Ceci a été la seconde phase de la production des grosses races, époque toute de soins, pendant laquelle l'intérêt de l'éleveur était activement excité par l'avide recherche du consommateur. La première époque, toute d'abandon, avait formé des races locales plus communes que puissantes ; la seconde avait régularisé la conformation et donné plus d'énergie à la masse, plus de vitalité à la machine. C'est alors que de nouveaux besoins, créant d'autres exigences , apprirent aux producteurs que les grosses races, si améliorées qu'elles fussent relativement à celles qui les avaient précédées, devaient recevoir de nouvelles modifications importantes , perdre partie de leur pesanteur, sans pour cela cesser d'être aptes à traîner de gros poids ; le cheval lourd et puissant par sa masse devait s'alléger et acquérir plus d'énergie. C'était une révolution à faire dans sa production, révolution commandée par la nécessité d'aller plus vite que parle passé. Le moteur d'hier était trop lent, il fallait le modifier et lui donner des aptitudes nouvelles, ïl était mou et lymphatique, on dut le faire actif et sanguin ; il avait trop de masse à porter, il fallait la lui enlever sans réduire néanmoins les fortes proportions sur lesquel- . les devaient s'appuyer et son énergie et sa résistance. Le problème à résoudre, en ce qui le concernait, ne se posait plus
dans les mêmes termes qu'autrefois ; on le formula ainsi : Transporter d'un point à un autre un poids donné quelconque le plus tôt et au meilleur marché possible, admettant, ce qui est généralement exact, que le poids puisse se diviser à volonté. Une fois attelés à cette proposition , les Anglais en ont poursuivi la solution avec une louable persistance. Leur pratique a bientôt prouvé que le cheval, à la fois fort et léger, susceptible, par conséquent, d'une certaine vitesse, remplace avantageusement , grâce à son activité et à sa marche rapide , le cheval lent, capable d'enlever des charges énormes. Tout industrielle d'abord, la démonstration s'est complétée en prenant à parti les choses agricoles , et les cultivateurs , qui sont aussi les éleveurs de chevaux, ont reconnu que les divers travaux de la culture s'exécutaient mieux et plus vite par des chevaux de taille et de force moyenne que par des colosses, bêtes lourdes et lentes, qu'on avait cru devoir leur appliquer pendant longtemps. Bien édifiés à cet égard, producteurs et consommateurs eurent les mômes visées, les grosses races disparurent en grande partie , et les races moyennes , qui nous occuperont plus bas , prirent partout leur place. La vapeur survint, elle leur porta le dernier coup ; elle accrut le besoin d'aller vite, et l'on demanda au cheval de trait que ses allures fussent plus longues, que sa conformation se fit plus régulière, qu'il y eût en lui plus d'énergie musculaire, une force d'innervation plus grande. Ces exigences sont telles aujourd'hui que la population des grosses races doit promptement diminuer en France, où des travaux extraordinaires l'ont soutenue jusqu'ici. En Angleterre, elle n'existe guère qu'à l'état d'exception; en Allemagne, elle n'existe pas du tout, remplacée qu'elle est par des animaux d'un modèle moins grossier, également capables de porter et de traîner , d'aller vite et lentement, au gré du maître. En France, la tendance est la même, mais nous résisterons davantage , d'abord parce qu'en beaucoup de lieux le sol est tout naturellement favorable à la réussite du gros cheval, qui vient presque seul et sans soins ; ensuite, dit-on, parce que notre cheval de trait, qu'on fait mou , insensible et lent , est le seul que nos voituriers négligents, colères et malhabiles puissent manier et maltraiter à leur aise,
même dans sa jeunesse , sans se faire blesser, sans le tarer d une manière trop notoire. S'il en était ainsi, ce ne serait pas le mérite de nos gros chevaux, mais notre incapacité qui ferait toute leur valeur. Ceci, Dieu merci, est une exagération de gros calibre; elle a certainement son grain de justice, mais il y a bien d'autres causes que celle - là à la conservation des grosses races; deux, entre autres, dominent, savoir: la recherche toujours active de leurs produits, et la facilité avec laquelle ils se développent sans attention particulière. Tant que ces deux causes agiront, les grosses races ne disparaîtront pas. Nous n'appellerons pas de ce nom toutes les parties de la population qu'on réunit et confond sous l'appellation générique de races communes. Celles-ci doivent être améliorées et anoblies tout à la fois pour augmenter les classes intermédiaires r la pépinière des chevaux forts et légers ; mais les autres doivent être soigneusement conservées dans toute leur valeur, car on aura toujours besoin de gros chevaux.
Notre étude sur la grosse espèce aura donc son utilité pratique.
Si l'élevage des races de luxe se trouve bien d'être concentré aux mains des hommes riches, l'élevage du gros cheval appartient de fait à l'agriculture, qui trouve avantage à l'utiliser à ses propres travaux avant de le livrer aux diverses industries qui le consomment. Chez nous, les éleveurs riches sont très-clair-semés, et ceci est une condition peu favorable à la multiplication et à l'avancement des races légères, beaucoup moins aptes aux occupations de la ferme. Par contre, le gros cheval y est façonné de très-bonne heure, et, grâce à la forte nourriture qu'on lui donne sans parcimonie, il ne s'en développe que plus rapidement et plus complètement. On parle beaucoup de la rapide croissance et de la prompte maturité des races dans les espèces bovines, ovines et porcines : on ne s'est point encore arrêté à la question de priorité dans l'espèce du cheval; elle est très-réelle néanmoins dans les grosses races communes que l'on commence à faire travailler partout à partir de dix-huit et vingt mois. Dans les autres espèces domestiques, il n'y a de précoces que les races supérieures et d'élite, celles dont on s'occupe sans cesse et avec le
plus de sollicitude. Dans celle du cheval, au contraire, les précoces n appartiennent ni à l'aristocratie ni à la classe moyenne, mais au peuple. Rien d'étonnant à cela cependant. Les animaux de races perfectionnées reçoivent, dans les premiers jours de leur existence, une alimentation très-riche et très-substantielle, qui les pousse vivement, qui les développe hâtivement. Leur luxueux embonpoint fait partie de leur valeur ; il tient à leur aptitude à consommer beaucoup et utilement. Les grosses races de chevaux ont la même facuhé ; elles absorbent beaucoup et profitent à l'avenant. Les chevaux n'engraissent pas à la manière du bœuf, du mouton et du porc, parce qu'une partie des aliments qu'on leur donne est employée à créer des forces vives dépensées au travail , à réparer toutes les pertes qui résultent de celui-ci pour l'économie. Les autres races, n'ayant pas à satisfaire à de pareilles exigences pour elles, gardent nécessairement ce qu'elles n'ont point à perdre en actions extérieures ; dès lors elles grossissent vite, comme le cheval, et emploient leur superflu à faire des chairs et de la graisse.
Nourries d'herbes fines et rares, de fourrages plus aromatiques que succulents, les races légères restent par cela même en d'étroites proportions, et elles ne les acquièrent que lentement. Ce résultat est logique. Les races ne se développent qu'en raison de la richesse et de l'abondance des matériaux appelés à les constituer. Les grosses races de chevaux sont aussisubstantiellement alimentées que les races bovines et ovines . dites perfectionnées ; les unes et les autres ont une égale précocité : cela doit être. La même cause produit conséquemment les mêmes effets. Ce qui manque aux grosses races, c<n'est pas la nourriture, mais un système de reproductiou plus judicieux , une sélection plus éclairée. Ce qui manque aux races légères, ce n'est pas tant le choix raisonné des reproducteurs qu'une alimentation plus large et plus nourrissante, qu'une hygiène dont les moyens combattent heureusement, efficacement, tout ce qu'il y a de concentré dans la vie et dans les moyens de vivre de ces races. Ce qui. enfin, manque aux races intermédiaires, ce n'est pas l'abondance, mais la qualité des nourritures trop exclusivement her-
toacées ou fibreuses; c'est le grain, le grain et le travail; le travail sans lequel l'énergie qui dure , la résistance, font toujours défaut aux animaux les plus richement affourragés. En quelques mots, nous venons de dire les grands secrets de la production des bonnes races. Ils ne contiennent aucune difficulté insurmontable. Ce qu'on sait faire sur un point pourrait tout aussi bien être fait de même ailleurs. Il n'y a pas longtemps que le gros des producteurs et des éleveurs français cherche à se rendre compte des effets tout-puissants de l'alimentation sur les animaux. Maintenant que cette science se Vulgarise, il faut en attendre les meilleurs résultats. En eifet, la marche du progrès est rapide quand tout le monde à la fois s'y adonne et veut arriver.
Ce que nous venons d'établir nous conduit à une nouvelle division des grosses races, en chevaux de trait au pas et en chevaux de trait au trot. Les premiers sont hauts, lents, trèslourds, plus puissants par la masse que par l'énergie, d'un tempérament lymphatique, mais aptes à remuer de gros poids ; les autres , moins volumineux et relativement légers , sont plus actifs et plus rapides; le tempérament musculaire, qui domine en eux, les rend propres à la traction des diligences et à tous les services analogues. On rencontre souvent, dans la même famille, les deux sortes , ainsi que nous le verrons bientôt. La première paraît devoir être conservée longtemps encore dans sa spécialité ; le commerce et l'industrie, les gros charrois, le camionnage, la réclameront probablement toujours; -sa population pourra être limitée à des besoins assez circonscrits, mais ces besoins ne sauraient jamais disparaître entièrement : celle-ci doit se reproduire in and in, s'améliorer et se maintenir haute en valeur par la seule influence de la sélection, par l'emploi systématique des mieux conformés, des plus forts, des plus vites de la tribu au pas. L'autre, qu'on avait pu croire atteinte dans son existence même, par suite de la suppression des relais de poste et de messageries , a trouvé de nouveaux emplois qui nécessitent une structure plus svelte et non moins forte, une nature ample, corsée, trapue, et pourtant énergique et vive, résistante et rapide ; une nature mixte, «louée tout à la fois des qualités propres aux chevaux les plus
rapides et des aptitudes des plus corpulents, un composé de force et de vitesse, un type qui existe en Angleterre et que nos éleveurs ne savent pas produire, parce qu'ils n'ont pas encore appris à mettre dans les veines du cheval de trait la dose de pur sang qui, sans nuire au gros , donne l'énergie morale sans laquelle la matière reste pour ainsi dire inerte.
Ces idées se développeront successivement dans l'étude qui va suivre.
1° Les races de trait françaises. — Les races de trait françaises sont diversement jugées. Tandis que d'aucuns, les trouvant d'une incontestable supériorité, en font une gloire nationale, d'autres les traitent fort mal et les tiennent en piètre estime. Nous avons déjà touché cette question en repoussant l'opinion qui les regarde comme un résultat de la dégénération. Ceux qui pensent ainsi proposent de les anoblir en les croisant avec l'étalon de pur sang. Mal présentée par des hippologues de cabinet ou de simples amateurs, cette proposition fait jeter les hauts cris aux fanatiques partisans du gros, du lourd, du pesant, du commun. Ceux-ci protestent avec force contre un conseil aussi malsain. Il aurait, dit-on, pour résultat inévitable de faire disparaître des races qui font la gloire de la France, qui sont la plus puissante force animale que puissent utiliser le commerce et l'agriculture. Et l'on ajoute : « Nous possédons des chevaux de gros trait que l'univers nous envie, races créées par le sol et le climat de nos provinces les plus riches, races dont les caractères tenaces ont été formés par une longue suite de générations, et qui démontrent puissammeut l'influence des causes naturelles et l'unité de leur action pour arriver invariablement à façonner l'être animal sur le même modèle. Et nous irions jeter la perturbation dans une semblable famille pour tâcher d'en faire sortir un composé hétérogène quelconque que nous supposons devoir mieux servir nos besoins ! Ah! de grâce, respectez la noblesse de leur origine, et n'altérez pas la pureté de leur sang!... Les cuirassiers et les carabiniers n'iront pas à pied pour cela, et nous verrons encore les gracieux colosses traîner 2,000 à 2,500 kilogrammes sur le pavé de Paris, ou diriger dans un équipage les limons d une charrette chargée de 6,000 à 7,000 kilogrammes. A cet
usage, notre cheval boulonnais ne peut être remplacé, tandis que la grosse cavalerie peut trouver à se monter ailleurs.» Nous ne voulons pas relever les exagérations que contient ce passage. L'univers ne nous envie pas précisément nos grosses races, elles ne sont pas de très-ancienne date, et nous ne les croyons pas destinées à se perpétuer indéfiniment aussi nombreuses qu'elles ont été et qu elles sont encore de nos jours. Cependant il y en aura toujours, nous le disions il n'y a qu'un instant, et tant qu'elles répondront à certaines nécessités (nous parlons seulement des chevaux de gros trait, des races de trait au pas), on fera bien de les conserver elles-mêmes, d'éviter de les affaiblir par des croisements intempestifs. Mais il ne saurait en être ainsi des chevaux de trait légers, des races de trait au trot : celles-ci doivent être améliorées dans le sens de la vitesse et de la résistance, nous le répétons à dessein. Le gros cheval peut certainement se passer de sang, mais nous pouvons à cet égard faire quelques réserves : — £ ou même \ de sang chez l'étalon, ne saurait nuire à la race quand le vice lymphatique,*trop développé au détriment de l'énergie musculaire, doit être efficacement combattu, repoussé. Nous en sommes là, en ce moment, pour toutes nos races de trait, et le fait a été particulièrement mis en relief par l'exposition générale d'animaux reproducteurs, qui s'est tenue à Paris en juin 1860. Les étalons de trait au pas y étaient nombreux, gros, grands, massifs, mais défectueux et mous; beaucoup ont admiré ces colosses, ces éléphants plus pesants qu'énergiques, ces monstres qui n'ont plus du cheval que le nom ; mais beaucoup aussi auraient désiré que, sans sacrifier par trop au poids, qui devient ici une qualité précieuse, l'élevage fût resté dans les limites du cheval puissant, résistant et harmonieux dans sa structure. Au surplus, quelques gouttes de sang sont fort appréciées par le producteur en général, qui se plaint de ne savoir où prendre l'étalon améliorateur de sa race.
Passons à des études plus spéciales, et nos idées, toujours appuyées sur la pratique, se dérouleront une à une.
— Race boulonnaise. — Parmi les grosses races, celle du Boulonnais occupe le premier rang à raison de sa valeur, à raison surtout de son importance numérique. Elle forme ef-
fectivement une population agglomérée de 350,000 têtes environ, non compris les existences éparses, nombreuses aussi, qu'elle compte en dehors de son propre foyer. Elle n'est pas seulement dans la Somme, dans la Seine-Inférieure, dans le Pas-de-Calais et dans le Nord : on la retrouve tout à la fois dans les départements voisins et partout où il y a de pénibles travaux, un rude labeur exigeant chez les moteurs animés une grande puissance, Elle se reproduit, nous venons de le dire, dans une partie de la haute et basse Picardie, dans la haute Normandie, en Artois et dans la Flandre française : elle s y divise en plusieurs variétés que nous devons rattacher au môme tronc, et qui prennent les appellations de race bourbourienne. race picarde, race flamande , race cauchoise.
Des nuances seulement séparent ces diverses branches que nous réduirons à deux, parce que cette grande famille se présente réellement sous deux aspects distincts : la race de trait au pas, c'est la variété ilamande, et la race de trait au trot, c'est la race boulonuaise proprement dite. Cette dernière appartient surtout au Pas-de-Calais et à la Somme : elle devient bourbourienne dans le Nord et cauchoise dans la Seine-Inférieure. Nourrie au grain, elle est douée d'un tempérament musculaire et d'une activité parfois très-remarquable : elle n'atteint pus les proportions massives du cheval flamand, mais elle acquiert assez d'énergie pour supporter les mouvements précipités de l'allure du trot.
La variété ilamande est lourde, grossière dans ses formes et lymphatique ; elle a, d'une part, trop de poids, d'autre part, trop peu de vitalité pour être mise à une autre allure que le pas.
Quant aux dénominations de picarde et de cauchoise , elles ne sont guère que des désignations locales. La conformation est la même, sauf les modifications dues à de meilleurs soins et surtout à une alimentation plus riche.
Voyons donc les traits généraux, les caractères particuliers à la race boulonnaise, considérée comme centre et comme point de départ de toute la famille.
La tête (fîg. 75, p. 102 de Y Atlas) est un peu forte peutêtre, mais caractérisée ; le chanfrein est droit, mais les yeux sont un peu petits; la ganache est lourde et très-prononcée ;
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l'attache manque presque toujours de grâce. L'encolure est très-fournie, ce qui lui donne une apparence courte ; elle est garnie d'une crinière touffue et double, rarement longue. Le poitrail , large et musculeux, est très-proéminent. Le garrot reste un peu noyé. Le dos est ordinairement un peu bas. La croupe est très-«toffée, le plus souvent partagée dans son milieu par un léger sillon longitudinal et basse. Le corps est plein, près de terre; la côte est bien tournée. L'épaule, légèrement inclinée, large à l'appui du collier, est libre et pas trop chargée. Les membres sont amples et musculeux dans les régions supérieures; les articulations du genou et du jarret &ont larges et puissantes ; il y a de la force dans les rayons inférieurs , qui sont courts et garnis de cordes tendineuses très-prononcées. La conformation du pied est bonne en général, et l'appui laisse peu à désirer avant que la fatigue ait laissé des traces. Le pied de derrière, dans ce cas, est souvent rampin. La taille atteint facilement lm,66 sans que les individus paraissent grands, tant il y a d'accord et de bonnes proportions dans toutes les parties, tant la machine est taillée en force et repousse jusqu'à l'apparence d'une structure différente. Le manteau n'est pas uniforme ; le gris, le gris pommelé, le rouan vineux et le bai se partagent en quelque sorte la race entière.
Le cheval boulonnais est d'un naturel très-docile. Son développement précoce permet de l'utiliser, dès l'âge de dix-huit mois, aux travaux de l'agriculture. A cinq ans, il n'a plus rien à gagner ni en taille ni en corpulence. Il est large, court et trapu, doué d'une force athlétique , et généralement plus leste, plus agile qu'on ne le croirait de prime abord.
Cette description est plus spéciale au boulonnais du Vimeux (Somme) et du pays de Caux (Seine-Inférieure). Le boulonnais picard ou flamand , moins bien alimenté, presque exclusivement nourri de foin, acquiert des formes plus lourdes : sa peau est épaisse et chargée de poils rudes ; il y a de l'empâtement aux extrémités, sujettes aux affections froides : le*- masses musculaires ne sont plus distinctes et les mouvements n'ont plus la même vigueur; les éminences osseuses ne sont plus senties; la tôte a plus de volume et n'offre plus aucune entil-
lesse ; la taille s'élève et le corps parait plus loin de terre. Les individus ainsi faits sont désignés comme chevaux du mauvais pays, par opposition aux boulonnais du Vimcux et du pays de Caux, appelés chevaux du bon pays. Toutefois cette distinction, déjà ancienne, semble être tout à fait inusitée aujourd'hui. La variété flamande ou picarde a été fort améliorée depuis quinze ans, et s'est à peu près complètement fondue dans la variété qui fournissait les chevaux du bon pays. Le cheval du Bourbourg offre maintenant des qualités trèsappréciables et fort appréciées.
Ces améliorations, dues aux progrès de l'agriculture par suite desquels les terres assainies ont donné des nourritures plus abondantes et plus substantielles, sont comme le dernier mot des influences du sol et de la localité ; elles ont fortement développé la race dans son étoffe, dans sa corpulence, elles n'ont rien ajouté à son ardeur première. Le grain, c'est-àdire l'avoine, le grain en abondance et un travail régulier sauvent en partie les individus des inconvénients qui résulteraient pour le consommateur d'une prédominance lymphatique par trop marquée. Mais ceci, vrai pour les animaux qui sortent des lieux de production à l'âge de leur plus grande valeur, n'est plus aussi exact ni pour les femelles qui vivent et qui meurent chez l'éleveur, ni pour les mâles qui restent aux mains des étalonniers de profession. Cette partie de la population conserve, les poulinières surtout, le tempérament lymphatique ; mariées à de jeunes reproducteurs, celles-ci ne trouvent pas en eux une vitalité si grande, si développée, si effective, que le produit puisse en ressentir la bonne influence sous le rapport d'une structure plus ferme, d'une aptitude plus large. De là vient que l'éleveur réclame avec instance que l'Etat lui fournisse des générateurs d'un ordre plus élevé que ceux de la race elle-même. La sélection pure et simple est devenue insuffisante à la solution du problème posé à l'élevage : ne rien ôter de son ampleur au cheval boulonnais, mais régulariser sa forme, laquelle laisse à désirer, et ajouter beaucoup à sa résistance, à son aptitude à tenir plus longtemps au travail tout en ayant moins de besoins, tout en dépensant moins.
Un seul moyen se présente : verser quelques gouttes de sang
pur dans les veiues de la race, mais les verser directement , sans l'intermédiaire d'une troisième race. Nous ne voulons pas ici de l' anglo-normand , par exemple, qui a une structure trop éloignée de celle du cheval de gros trait ; nous ne voulons d'aucun demi-sang quelconque, nous employons le cheval pur lui-môme.
Marié à la boulonnaise, il donne un produit de demi-sang qui n'est pas le résultat cherché : l'opération n'est pas complète à la première génération , mais elle offre un point de départ extrêmement précieux et qu'il faut conserver à l'œuvre ontreprise. Le premier mâle issu de cet accouplement (nous supposons que, en dehors de la question du sang, il réunira les conditions voulues pour faire un bon père) , le premier mâle, disons-nous, accouplera d'une manière utile des poulinières boulonnaises dont les filles recevront plus tard avec avantage, soit un premier métis bien réussi , soit un produit ayant encore moins de sang que le fils d'un pur sang. La pouliche, née d'un premier mariage, devenant mère à son tour, ne sera pas livrée à un étalon pur, mais à un métis plus ou moins éloigné du demi-sang, ou même à un pur boulonnais, si l'influence paternelle a été trop active et se montre extérieurement par trop dominante. Le point où il conviendra de s'arrêter est d'autant plus facile à déterminer, qu'il ne faut rien perdre, du côté de l'étoffe, de la corpulence de la race. On peut remettre de l'étoffe en s'éloignant du sang, sauf à revenir à celui-ci tant qu'il n'affine pas les produits au delà de ce que l'expérience dit être utile. Après un certain nombre de générations, la famille métissée se trouvera suffisamment imprégnée de sang; elle se scro. élevée beaucoup sur l'échelle de l'amélioration et quant aux formes et quant aux qualités fondamentales ; la puissance matérielle se sera accrue avec l'harmonie, comme nous disons en France, avec la symétrie, comme on dit en Angleterre ; la vitalité se sera fortifiée, le tempérament musculo-sanguin aura remplacé la constitution lymphatique ; les membres se seront nettoyés, leur peau sera moins abreuvée et moins épaisse, les crins qui la recouvrent seront moins grossiers ; les allures seront plus longues *»t plus vives, soit au pas, soit au trot ; l'influence dans l'acte
tic la reproduction sera surtout plus sûre, conditiou essentielle qui rendra dès lors la sélection plus efficace et suffisante à ce double résultat bien nécessaire, — l'amélioration et l'anoblissement des produits. Alors, aussi, les mâles de la nouvelle famille seront aptes à régénérer dans les formes et dans le sang iY autres races de trait, grossières et molles, sur qui la sélection ne peut presque rien à raison de l'abaissement général et du défaut de mérite des meilleurs qui ne dépassent pas le niveau de la médiocrité.
Nous voulions diriger l'industrie chevaline du boulonnais dans le sens que nous venons d'indiquer. L'emploi du pur sang y avait été essayé comme croisement; mais le croisement faisait de la race boulonnaise de trait une race de chevaux de cuirassiers, qui descendait bientôt de plusieurs degrés et tombait au cheval d ligne ou de cavalerie légère. Il y avait perte évidente à poursuivre un résultat semblable ; les éleveurs ont refusé de continuer une opération de cette nature, ils ont eu cent fois raison. Ce n'est pas avec la race boulonnaise qu'il faut chercher à obtenir des chevaux de remonte. Ce n'est pas à ce but que nous visions personnellement. En infusant du pur sang dans ses veines, nous laissions à la race de trait et sa taille et son ampleur, nous développions sa force physique en ajoutant à son énergie morale, en augmentant le degré de résistance qui lui est propre sans accroître ses besoins, au contraire.
Le croisement la rapprochait incessamment du sang et l'absorbait en la détruisant ; le métissage dont nous venons d'indiquer le mécanisme la laissait elle-même, ainsi que nous l'avons dit, en l'anoblissant et en l'améliorant. Dès la troisième génération , le croisement en faisait une race de | de sang, et sous ce degré le cheval de trait avait complètement disparu ; sous l'action du métissage, sagement mené, la nouvelle famille arrivait à peine au quart de sang à la cinquième ou à la sixième génération : nous l'aurions définitivement fixée à ce niveau, et nous aurions ainsi conservé un moteur aussi puissant qu'énergique et fixé un reproducteur capable, influent, imprimant d'autorité son cachet à côté de lui, sur les races de trait abandonnées elles-mêmes et n'ayant plus, par abaissement, aucune
autorité héréditaire. Dans notre pensée, la race boulonnais*? améliorée serait devenue la pépinière dans laquelle on aurait puisé en grand nombre les étalons améliorateurs que réclame si impérieusement la population de trait au pas; elle l'aurait faite plus belle, meilleure et plus vite, en lui reportant une partie des avantages que le nombre des générations aurait fixés en elle.
Disons en terminant, avec presque tous les historiens de la race boulonnaise, qu'elle n'a pas toujours été race de gros trait, qu'elle a monté autrefois les hommes de guerre, et qu'il serait aisé de la ramener à des proportions moindres, voire aux dimensions du cheval léger : mais protestons de toutes nos forces contre un semblable conseil, contre une pareille tendance. Ce serait une faute inqualifiable, ce serait une grande perte que de pousser ainsi à l'anéantissement de l'une de nos races les plus utiles.
On aénuméré aussi avec une grande complaisance les avantages qui résulteraient pour la race en général de son croisement continu par l'angio-normand, sous prétexte que ce moyen de lui donner du sang était de beaucoup préférable à l'emploi direct du pur sang. Ceci est une théorie fausse, une idée malsaine, expérimentalement démontrée par des faits nombreux. Tout intermédiaire est mauvais ici , nous l'avons dit et nous avons indiqué la voie par laquelle le sang doit pénétrer, en dose ménagée, dans les veines de la race de trait. Il y a plus loin de l'angio-normand à la boulonnaise que de celle-ci au pur sang ; il y a plus loin et des influences contraires au résultat cherché, qu'on ne rencontre pas dans l'alliance pure et simple des deux races pures. Au surplus, insistons bien sur ce point, il ne s'agit pas de transformer le cheval boulonnais en cheval de troupe quelconque, mais de l'élever, comme moteur énergique, à sa plus grande puissance. Pour cela, il n'est besoin que de quelques gouttes de sang, et il doit les recevoir directement sous peine de mille et un mécomptes. Nous trouverons plus loin d'autres applications de la même doctrine, spéciale à vrai dire à toutes nos familles de chevaux de trait .
— Race perclieronne. — Nous voici en face d'une grande renommée, d'une illustration sans seconde. Il n'est point d'hip-
pologue moderne qui n'ait payé sou tribut d'éloges au cheval percheron, à la race percheronne. Réputation usurpée et sur laquelle la lumière sera bientôt faite. Au commencement de ce siècle, le Perche ne possédait qu'une population chevaline rare et médiocre; l'origine de celle dont on a tant parlé ne remonterait pas au delà de 1810, et elle aurait eu pour point de départ la rencontre un peu fortuite, sur un terrain neutre, des races de trait de la Bretagne et de diverses variétés de l'importante famille boulonnaise. Les produits, soumis à un système d'élevage tout spécial et aux influences naturelles de la localité, se seraient façonnés suivant un mode nouveau, et auraient pris le nom de percherons, justifié d'ailleurs par les caractères qui leur étaient devenus propres. Avant de s'adonner aussi à la culture du cheval, l'habitant du Perche se servait à peu près exclusivement de bœufs pour tous les travaux de l'agriculture ; la consommation toujours croissante du cheval de trait ayant créé un intérêt toujours plus grand à le produire, celui-ci prit peu à peu la place de l'autre, dont la population a rapidement baissé, tandis que celle du cheval allait se multipliant dans un rapport inverse.
Comme toutes nos races de trait , celle-ci est la plus récente ; elle est née sous l'influence d'un besoin dont elle est devenue la plus haute expression au temps de la plus grande activité du service des postes et des messageries. Ce n'est pas un produit en quelque sorte spontané du sol et du climat, mais une création des circonstances, sortie de la main de l'homme sous l'influence favorable pourtant du sol. On l'a dite même si indépendante du climat « qu'avec un terrain clos et du son on pourrait s'engager à faire le cheval percheron partout, même en plein limousin. » Ce n'est donc qu'une race factice, et non un type, comme d'aucuns l'ont écrit, comme on Ta tant de fois répété. Ce n'est pas non plus ce qu'on peut appeler une race pure, ainsi qu'on l'a souvent qualifiée aussi, car elle n'a ni ancienneté, ni homogénéité, ni constance. Dans ces premiers cinquante ans d'existence, elle a reçu, en effet, plusieurs modifications importantes dans son mélange presque incessant avec des variétés très-éloignées l'une de l'autre, et cela était si vrai , si marqué, que la définition la plus complète, la plus
exacte peut-être qui en ait été donnée au temps de sa recherche la plus empressée est celle-ci : Le cheval percheron est un cheval gris. En effet, on trouve de tout dans le Perche, sous prétexte de manteau gris. Là viennent par milliers, tous les ans, des poulains nés en Bretagne, et un très-grand nombre de produits du Boulonnais, de la Flandre et de la Picardie, où vivent trois variétés bien distinctes du cheval de trait épais et puissant. Il y a enfin les produits du pays, et ceux-ci naissent, nous l'avons déjà constaté, d'étalons fort divers. Ce n'est pas avec des éléments aussi disparates qu'on obient une race pure, homogène et une, dans ses propriétés héréditaires. Celleci , en effet, a si peu la faculté de se reproduire d'une manière constante, que nulle part on ne la retrouve avec ses formes et ses caractères extérieurs, avec son aptitude et ses qualités spéciales, bien qu'on ait tenté de la reproduire à peu près partout, dans toutes les parties de la France et même à l'étranger.
Il en est des chevaux élevés dans le Perche comme de ceux qu'on importe dans la plaine de Caen. D'où qu'ils viennent, un mode d'éducation et d'alimentation uniforme les courbe sous le même niveau, et leur imprime un cachet particulier qui ne permet pas de les confondre avec ceux de leurs similaires qui n'ont pas quitté le lieu de naissance. Ils ont cessé d'être, en quelque sorte, — ceux-ci chevaux du Merlerault, — ceux-là produits de la vallée d'Auge , — d'autres encore chevaux du Cotentin, de la Vendée ou du Poitou ; — ils sont devenus — chevaux de la plaine. Et de même dans le Perche ; tous ces enfants d'autres contrées, qu'on y amène en vue de l'élevage, revêtent des caractères qui les séparent des produits de leur propre tribu, et leur donnent avec le nom de percheron la tournure et les qualités du cheval du Perche.
Malgré cela, on distingue dans la contrée le ' grand et le petit percheron. Au fond, c'est bien le même cheval : la différence est tout entière dans la somme du développement qui entraîne pourtant une différence dans les aptitudes. Ceci nous replace en présence de la distinction déjà établie pour la race boulonnaise et nous donne un percheron de trait au pas, et un percheron léger, trotteur assez facile.
Ce dernier, appelé petit percheron, est de taille moyenne
et léger d'allures ; il est apte à la selle et au trait rapide. L'autre est plus haut, plus corpulent, plus massif, plus membru; il rappelle le cheval picard, mais avec moins de commun et plus de véritable énergie. Son aptitude se limite généralement au trait lent ; sa construction puissante le rend éminemment propre au limon.
Après avoir été plus ou moins menacée dans son existence, cette branche de la famille a repris faveur et s'est multipliée plus que par le passé. Elle suit la destinée du gros cheval du Nord dont l'usage, d'abord ralenti, s'est tout à coup étendu avec beaucoup de rapidité sous l'influence de la vive impulsion donnée aux travaux publics. Que deviendra-t-elle à l'achèvement ou au ralentissement de ces travaux ? Elle subira une crise nouvelle et, par suite, elle se transformera une dernière fois, selon toute apparence, et d'une manière définitive. Il serait bon de prévenir cette époque. La population des chevaux de trait au pas est assez nombreuse pour se passer du contingent temporaire que lui apporte la grande race percheronne ; le Perche ne devrait produire et élever partout que la même sorte de cheval, nous dirons bientôt laquelle.
Par exception seulement, il se montre aussi bien conformé qu'on le voit en la figure 76 (p. 104 de Y Atlas), portrait d'un animal hors ligne plus que de la race elle-même. Le plus souvent il apparaît loin de terre dans sa haute stature, avec la tête longue et osseuse, parfois bombée au chanfrein ; les oreilles sont longues, écartées; la ganache est lourde, empâtée; l'encolure le plus ordinairement assez fournie, courte et droite ; le garrot gras ; le dos et les reins un peu longs ; la croupe quel quefois un peu droite, mais le plus fréquemment oblique ; les hanches fortes et saillantes; les épaules charnues, droites et courbes; les fesses peu musculeuses ; les membres longs dans leurs régions inférieures, mais garnis de crins abondants et grossiers; les articulations mal dessinées, empâtées; les tendons peu volumineux et souvent faillis sous les genoux; les sabots larges, évasés, presque plats et à talons bas. Quoique fauchant assez généralement du membre antérieur, le gros percheron marche mieux qu'on ne le jugerait de prirîie abord ; son tempérament est mou, plus lymphatique que musculaire ;
ses muscles manquent de rigidité et forment ce que les éleveurs du Calvados nomment de la basse viande.
Le percheron léger (fîg. 77, p. 106 de Y Atlas), celui qui courait la poste et traînait la diligence, a beaucoup de rapport avec une variété de race bretonne dont il est sorti bien certainement. C'est un cheval de lm,52 à im,60 et plus; il est alors un peu haut sur jambes. Vue par devant, sa tête paraît assez carrée ; examinée de profil, elle se montre plus longue, étroite et plate. L'œil est petit, enchâssé sous une grosse arcade ; l'oreille est un peu effilée et presque toujours négligée dans sa pose. L'encolure est droite, courte, mince; la saillie du garrot généralement assez sentie; l'épaule, quoique forte, droite et courte , se montre pourtant assez plate. A sa naissance, l'avant-bras manque un peu de force. La région du rein est large et bien soutenue, accusant beaucoup de puissance. La croupe est suffisamment fournie , parfois un peu élevée et dominant le garrot ; d'autres fois elle est avalée, et, dans ce cas, la queue est mai attachée. La fesse est musculeuse, mais point assez descendue ; la cuisse , au contraire, est un peu longue et mince. Les membres sont osseux, mais un peu court-jointés. Le pied est toujours bon. Le corps est ordinairement bien fait et de forme arrondie chez les sujets d'élite. Cependant la poitrine n'a pas toute l'ampleur désirable ; elle n'olfre pas ces grandes dimensions qui rendent si puissant le trotteur anglais du Norfolk, le cheval dont la structure et l'aptitude rappellent le plus la race percheronne.
Quoi qu'il en soit, ces formes annoncent toutes une construction solide et résistante. Telle est, en effet, celle du cheval percheron, qui supporte les plus rudes travaux lorsqu'on ne lui inflige pas une vitesse supérieure à celle que comporte sa conformation courte et ronde.
Ce portrait est assurément celui d'un bon cheval. La tète laisse à désirer, sans doute ; mais les chevaux, d'après un dicton technique, ne marchent pas sur la tête, et les pieds du percheron sont vraiment bien conformés. Il y a, chez cette race, un principe de vigueur très-remarquable, et même supérieur à ce qu'en peut supporter la machine. Le percheron, en effet, suffit à un rude labeur, à la condition que les relais soient courts
t't que des intervalles de repos assez rapprochés lui soient laissés autant pour reprendre haleine que pour le sustenter à nouveau. Le plus ordinairement, l'usure du percheron commence par les genoux et les jarrets. Ces articulations, centre d'activité et du mouvement pour chaque membre, sont trop courtes pour résister à la fatigue imposée par une trop grande vitesse relative. Le percheron n'est pas bâti en trotteur rapide; pour le faire cheminer au train des règlements, il fallait le lancer au galop. Cette allure lui donnait la vitesse voulue, mais aux dépens de la durée des services. Le percheron n'aurait pas tenu longtemps à la malle, et son emploi y devenait onéreux aux maîtres de poste. Ceux-ci, là où les dépêches ne sont pas encore transportées sur les chemins de fer, ont dû lui substituer des chevaux moins loin du sang et d'une conformation qui permette d'obtenir, à l'allure du trot, la rapidité que le percheron n'avait qu'au galop, c'est-à-dire à une allure forcée que bien peu de chevaux sont capables de soutenir, dans des parcours de 16 à 18 kilomètres, attelés à des véhicules aussi lourds.
Entre le cheval percheron , presque toujours conservé entier, et la jument de môme espèce, il y a de profondes dissemblances. Dans aucune race, on ne remarque de différences aussi tranchées entre le mâle et la femelle. Cela tient- il à ce fait que des mâles seuls sont importés dans le Perche, et à ce que la colonie des étrangers, formant masse, absorbe par ses caractères, un peu différents de ceux du véritable indigène, les traits qui spécialisent davantage la femelle, laquelle, dès lors, par le nombre, n'est plus en quelque sorte que l'exception dans le tout? — Peut-être. Nous ne donnons cependant cette remarque que pour ce qu'elle vaut, tout en maintenant le fait, qui est réel. L'explique donc qui pourra.
Sortie de besoins nouveaux, la race percheronne avait emprunté, des circonstances particulières qui ont favorisé son développement, une très-grande et très-légitime importance. Les changements apportés au système des transports et aux voies de communication par l'établissement des chemins de fer, la supression subite et forcée de nombreux relais de poste et de messageries ont jeté une grande perturbation dans la
production et l'élève du petit cheval percheron, moins recherché dans ces derniers temps que naguère encore. Les exigences de l'époque, les exigences de l'avenir surtout, — et cet avenir, répétons-le, c'est demain, c'est aujourd'hui même, — ne sont déjà plus celles d'hier. On veut maintenant moins de masse et de lourdeur, plus de vivacité dans les allures et la faculté de soutenir plus longtemps un travail très-rapide. Une modification assez profonde de la race actuelle devient donc une nécessité pour l'industrie, si, à défaut des débouchés qui se ferment, elle veut entrer en possession des débouchés qui s'ouvrent.
Un pareil résultat ne peut s'obtenir qu'en donnant du sang au cheval percheron, petit ou grand. Visant à un modèle unique, le métissage opérerait facilement la fusion des deux branches et conduirait à l'obtention d'un cheval nouveau parmi nous, mais déjà connu de l'autre côté de la Manche où il forme la variété que nous étudierons plus loin sous le nom de trotteur du Norfolk,
L'alliance de l'étalon de pur sang et de la jument percheronne a déjà été essayée, mais toujours dans la pensée du croisement continu. Les premiers produits d'une union aussi peu assortie sont très-rarement satisfaisants, et l'industrie privée, dont les spéculations s'établissent à courte échéance, abandonne toutes les opérations d'élevage qui ne lui promettent pas un résultat immédiat, un profit prochain. Là est le principal obstacle au travail toujours un peu lent de l'amélioration. Le premier métis anglo-percheron laisse nécessairement beaucoup à désirer, il offre trop souvent un bizarre assemblage de formes toutes percheronnes et d'autres formes très- voisines de celles du pur sang. L'incohérence est grande alors parce que la fusion n'est encore qu'à l'état latent ; chacune des deux puissances en lutte a conservé de certains avantages , d'où la perturbation et le désordre. Quelquefois, cependant, l'influence de l'étalon de pur sang est si heureuse que le produit naît dans des conditions exceptionnelles et devieut un animal de trèsgrand mérite. Cette irrégularité dans la sorte des métis a fait juger très-sévèrement et très-diversement l'emploi du pur sang à l'amélioration ou à la transformation de la race percheronne.
Beaucoup d'hippologues, forcés d'en reconnaître les bons effets à travers les résultats défavorables, ont conseillé de l'employer seulement à l'état de mélange, et d'emprunter pour cela l'intermédiaire du demi-sang anglo-normand. Celui-ci ne réussit pas plus complètement que le pur sang. Il a néanmoins avec la race percheronne plus d'affinité qu'avec la race boulonnaise, plus anciennement fondée et plus stable dans ses caractères, plus tenace dans sa résistance héréditaire. Malgré cela, l'alliance de l'anglo-normand et de la percheronne n'est pas irréprochable ; elle a donné de si nombreux mécomptes qu'il n'y a pas lieu à la conseiller ; elle présente toujours l'inconvénient d'une combinaison ternaire dans laquelle la présence d'un élément hétérogène nuit beaucoup à la création projetée, au résultat cherché. Le seul fait qui ressort évident des essais tentés avec le pur sang ou avec le demi-sang sur la race percheronne, c'est l'utilité même du sang pour lui donner des aptitudes plus larges, une plus haute valeur. « Dans le percheron léger, a dit M. Huvellier, l'un des hommes qui ont le mieux étudié cette famille, on découvre presque toujours des traces de mélange plus ou moins prochain avec le cheval de sang. De ces accouplements résultent souvent d'excellents produits qui retiennent ordinairement plus de la mère que du père, et forment ce qu'on appelle chevaux du pays, chevaux métis. Ce sont les meilleurs que nous ayons, et les maîtres de poste les connaissent bien. Castrés, ils peuvent servir de types pour la remonte de la gendarmerie. »
Pour être déjà vieille, cette appréciation n'en est pas moins exacte aujourd'hui encore ; le temps n'a fait que la confirmer. L'heureuse influence du sang n'est plus contestable que par l'ignorance ou la mauvaise foi. Reste la manière de l'introduire dans les veines de la race sans lui nuire. Cette manière est la même que celle dont nous avons déjà fait connaître le mécanisme en parlant de la race boulonnaise ; c'est par voie de métissage rationnel , par des accouplements alternes, non par croisement continu, que doit être créé l'anglo-percheron, ce cheval fort et léger, qui constituerait le type supérieur du cheval de trait au trot , comme Tanglo-boulonnais, bien fait , serait le type plus élevé du cheval de trait au
pas. Ici on pourrait pousser jusqu'au demi-sang, mais on ne le fonderait d'une manière stable et définitive qu'en y arrivant lentement, par degrés, goutte à goutte. En brusquant le fait on manquerait le résultat. Dans le premier cas, on fixerait la race aux caractères qu'on retrouve dans notre figure 78 (p. 108 de Y Atlas) ; dans le second, on obtiendrait des chevaux en la forme et teneur du portrait que donne la figure 79. Entre les deux sortes, l'éleveur et le consommateur auront bientôt fixé leur choix.
Il est facile de faire la part du sang dans l'un et l'autre résultat: ici elle est bonne, là elle est mauvaise. En ne nous attachant qu'au résultat retracé par la figure 78, nous voyons que la tète du percheron a été raccourcie, élargie, allégie, que son encolure s'est relevée, que le garrot est •devenu proéminent , que le sternum a été abaissé afin d'accroître la capacité de la poitrine, que la côte s'est arrondie. Les lignes de l'arrière-main ont été prolongées suivant une direction plus droite afin de donner plus de détente aux quartiers , plus de puissance d'impulsion à toute la machine. Le tempérament sanguin s'est heureusement allié à la prédominance musculaire, et la force d'innervation est à un titre plus élevé. Les membres ont perdu ce qu'ils avaient de commun «dans la forme sans avoir moins d'ampleur; les cordes tendineuses sont nettement accusées et dénotent plus de rigidité. La force et'Ia résistance se sont unies en justes proportions à une certaine distinction de toutes les parties, à la rapidité des mouvements , à l'énergie et à la durée de l'action , à la plus grande activité de la vie.
De tout cela pourtant, nous demandons qu'on y fasse attention , ne résulte ni un carrossier à la manière allemande , ni un demi-sang anglo-normand, mais une race nouvelle, un modèle, sinon un type nouveau, une haute aptitude qui pourrait se généraliser à une grande partie de nos races communes et donner le cheval bon à tout, propre au montoir presque autant qu'à l'attelage.
Voilà comment nous comprenons l'influence du sang, toute créatrice et non destructive. D'où vient donc que les théoriciens et les amateurs ne s'arrêtent qu'au croisement con-
tinu , fausse application d'une doctrine rationnelle à tous égards ?
Nous étions en marche pour changer le percheron que tout le monde connaît en lauglo - percheron dont nous venons d'esquisser les traits. Ceux qui sont venus après nous ou ne visent qu'à la ficelle, ou ne visent à rien du tout. Ils abandonnent la production à son insuffisance et le producteur à son impuissance.
Puisque la moitié du pays demande à la race du Perche ses générateurs, faites donc en sorte qu'elle devienne apte au rôle important que le courant des idées et des faits lui attribue chez nous.
La théorie que nous reproduisons presque à chaque page de ce travail, en en variant la formule afin qu'elle soit mieux saisie, n'est pas nouvelle. Elle est de vieille et constante application en Angleterre : on y dit formellement ceci, par exemple : « Si les croisements dont un cheval de service est le produit l'approchent trop près du cheval de pur sang, il brillera sans doute à l'extérieur, mais ne possédera pas toutes les qualités voulues pour sa destination : ses jambes sont trop fines, ses pieds trop petits, son allure trop allongée. Il ne sera guère propre à un trot soutenu et durable. Moins que moitié sang, pour les animaux de cette espèce, suffit aux conditions de son état. » On dit encore : « Chaque degré de sang que l'on donne au cheval croisé, sans le rendre de plus en plus propre à tel ou tel service, augmente la difficulté de son élevage, et en élève le prix de revient. »
Que ces leçons de l'expérience ne soient pas toujours perdues pour la grande pratique, la seule qui puisse satisfaire aux exigences nombreuses et variées de la consommation.
— Races de trait de la Bretagne. — La population chevaline des quatre départements du Finistère , des Cùtes-du- Nord, du Morbihan et de l'Ille-et-Vilaine, s'élève au dixième de la population totale de l'espèce en France, soit 300,000 têtes environ. Nous en avons déjà étudié une partie ; il nous reste à faire connaître celle qui se classe sous le titre de race de gros trait et de race de trait léger. C'est toujours et partout la même division.
Nous aurions aussi à nous répéter si nous voulions faire* l'histoire de cette famille; elle était moins nombreuse et moinsforte dans le passé qu'elle ne Test de nos jours; elle a éprouvé une sorte de crise à la brusque suppression des relais de poste et des grands services de messageries ; puis l'impulsion vive et considérable donnée aux travaux publics la remet en faveur et lui crée une situation excellente. On peut prévoir néanmoins que, dans un avenir assez rapproché, la nécessité commandera d'en fondre les diverses branches dans un seul et même type, celui du cheval de trait au trot, aussi rapide que puissant, aussi énergique que résistant. La chose serait aisée en ce que l'étoffe abonde ; s'il y a des parties défectueuses à modifier ou même à changer complètement, on peut tailler en plein drap avec la certitude du succès. Ici , en effet, l'indigénat est plein d'affinité pour le sang, à la condition d'en ménager attentivement et judicieusement la dose. Déjà le fond est bon ; nous trouvons des qualités peu ordinaires et, par exemple, une grande aptitude à supporter un travail pénible et prolongé ; une sobriété inconnue dans les races du Nord, une longue durée au service. La longévité, une santé difficile à ébranler, la résistance, sont des qualités de premier ordre chez les races de labeur; les variétés bretonnes les possèdent à un degré remarquable. Il ne leur manque vraiment qu'une conformation plus régulière et un peu plus de distinction.
Mais nous empiétons ; commençons donc par les faire connaître.
Le cheval de gros trait de la Bretagne (fig. 80, p. 112 de Y Atlas) occupe tout le littoral du Nord. Les arrondissements de Brest et de Morlaix peuvent être considérés comme le principal foyer de sa reproduction et surtout comme le berceau de sa race. On le reconnaît aux caractères suivants :
Taille de im$() à lm,64 sous potence; robe variant du bai au gris clair légèrement pommelé, avec toutes les nuances que peut présenter la combinaison de ces couleurs entre elles; tête forte, lourde, plate, souvent camuse; les yeux grands; l'arcade orbitaire très-saillante; les joues grosses et charnues; la ganache prononcée; l'encolure épaisse, chargée d'une
double crinière ; l'épaule volumineuse et droite ; le corps arrondi; le rein court et large ; la croupe musculeuse , courte, large, double et avalée; la queue forte et touffue, attaché»' bas : les membres puissants dans les parties supérieures , et. notamment dans le jarrret, mais défectueux dans les tendons, qui ne sont ni assez gros ni assez détachés; les pâturons courts et garnis de longs poils; le pied grand et évasé; le tempérament musculaire et énergique résistant aux rudes épreuves. Plus petit vers Morlaix, ce cheval est plus grand Ters Saint-Paul de Léon.
La variété particulière aux Côtes-du-Nord , celle qu'on trouve de Saint- Malo à Lannion , se distingue par les traits que voici (B, fîg. 74, p. 100 de Y Atlas) :
Robes gris moucheté ou truite, gris pommelé et blanches, les plus nombreuses : quelques-unes sont aubères ou baies ; taille de lm,48à 1",58; tête carrée, belle et expresive; chanfrein droit ou un peu camus; encolure gracieuse et forte à la fois; garrot ordinaire, peut-être un peu bas; côte arrondie ; ligne du dos et des reins droite , peut-être un peu longue ; croupe arrondie, rausculeuse, large, généralement double, encore un peu avalée ; queue fortement et bien attachée ; poitrine profonde ; poitrail ouvert et musclé; épaules musculeuses et assez longues, encore un peu droites ; membres forts, secs, nerveux, vigoureusement articulés, avec admirables aplombs ; jarrets maguitiques de largeur et de netteté ; genou peut-être un peu effacé; tendons bien sortis et fortement dessinés; pieds un peu plats, mais à corne bonne, plutôt courts que long-jointés. *
Ces chevaux, dont la physionomie accentuée respire l'énergie et la force, ont des allures courtes, il est vrai, mais vives et faciles ; une constitution excellente : ils sont doux de caractère, durs au travail et très-maniables. Malheureusement ils sont sujets à la fluxion périodique.
Les différences à noter entre la grosse race bretonne et celle dite de trait léger viennent surtout de ce que cette dernière naît et se développe sur des terres moins riches ou moins fertilisées que celles du littoral dont la culture est aussi plus avancée. Elle sert de trait d'union entre le cheval lourd et
massif de la contrée et les petites races qui vivent et se reproduisent dans l'intérieur ou sur les hauteurs.
La principale variété de cette espèce , celle à laquelle on peut rapporter les autres, prend le nom de race du Conquet - Elle habite par masses aux environs de Saint-Renan, de Tré— babu et du Conquet. Ici , toutefois, la taille est moins élevée et ne dépasse guère lm,57. Le, manteau est presque toujours bai ; on trouve cependant aussi quelques beaux gris pommelé . La tête est assez légère, mais parfois un peu busquée ; l'encolure est bien prise. Le bout de devant ne manque donc pas d'une certaine élégance. Le garrot même est assez accusé. Le corps est long, assez ordinairement trop long. La croupe se rapproche de la ligne horizontale. Malheureusement les membres laissent à désirer dans leur direction, et de plus ils sont communs et manquent d'ampleur ; le pied n'est pas mal conformé.
La race du Conquet a toutes les bonnes qualités du cheval breton. Généralement recherchée, elle s'est toujours assez bien vendue. Elle est dure au travail et rend de bons services. Sa reproduction bien entendue demande le même système et les mêmes attentions que nous avons indiquées en nous occupant de la famille anglo-normande. Elle doit donc être améliorée par le sang ; mais l'écueii à éviter alors est de ne point arriver à la ficelle, à un extrême amincissement. La même recommandation revient invariablement dès qu'il s'agit de verser le pur sang sur des races communes ou no blood. Sous ce rapport, cependant, il y a moins à craindre avec la grosse race dont les membres, plus larges, résistent mieux aux effets du croisement.
Quoi qu'il en soit, toutes deux réclament l'intervention de ce principe. A cet égard, l'expérience est faite et la pratique sait parfaitement à quoi s'en tenir, bien qu'elle n'ait encore vu sous les yeux que le résultat de ses essais ou plutôt de ses tâtonnements. Sur tous les points du littoral , dans toutes les localités occupées par le cheval de gros trait et par son voisin, le cheval de trait plus léger, l'influence du sang se fait activement sentir; elle rapproche immédiatement l'espèce indigène du type carrossier fort et puissant. Cette modification se pro-
duit sans résistance, elle rencontre même si peu d'obstacle qu'on doit la regarder en quelque sorte comme la caractéristique propre au produit chevalin sur tout le littoral du nord. Beaucoup d'individus, pourrions-nous dire, n'auraient besoin, pour revêtir la forme et aussi quelque peu la distinction du carrossier, que d'être entourés, dès le jeune âge , de ces soins extérieurs qui approprient et anoblissent. Toutes ces variétés acceptent si bien aujourd'hui le croisement direct avec le cheval de pur sang, que la distinction et l'harmonie des formes apparaissent très-suffisantes dès la première génération. Dans le Léon, où l'expérience a été tentée sur une plus grande échelle, le fait est si saillant et si concluant, que le produit d'une jument indigène et d'un étalon de pur sang ne paraît plus appartenir (fig. 81, p. 114 de Y Atlas), en quoi que ce soit, à la mère ; on ne le croirait pas issu d'une poulinière de trait. Mais l'étalon de pur sang ne doit pas revenir une seconde fois sans interruption, sous peine d'affiner trop et de trop alléger. C'est ici que le cheval de demi-sang devient une nécessité ; mais il le faut de l'espèce même, et alors le succès est assuré. Les métis non encore confirmés, choisis dans la famille anglo-normande, par exemple, ont produit ici beaucoup de désordre. Ils n'ont été utiles que très-exceptionnellement, quand leur origine, déjà ancienne, avait fixé en eux un pouvoir héréditaire qui fait toujours défaut à ceux qui ne sont point dans cette condition. Leur emploi présente alors cet inconvénient immense d'introduire dans la race, qu'ils sont impuissants à améliorer , les défauts de celle d'où ils sortent , sans la moindre compensation, d'ailleurs, quant aux qualités. Cette observation, partout recueillie, a nombre de fois été faite dans le Léon et le Conquet, dans le pays de Tréguier, aux environs de Lamballe et de Saint-Brieuc ; elle ne doit pas être perdue pour l'avenir.
Les observations qui précèdent, relatives aux effets du croisement par le cheval de sang, sont néanmoins plus particulièrement applicables à la variété bretonne du Léon, qui est pleine de séve, et représente à un haut degré les conditions et les forces de l'indigénat. Sous l'influence d'une active recherche , d'un débouché facile et lucratif, les forces locales ont
suffi à développer et à conserver en valeur cette précieuse variété. Mais , aujourd'hui qu'on lui demande plus de légèreté , qu'on lui impose plus de vitesse, les conditions de l'indigénat sont insuffisantes, et la race ne peut plus être reproduite en dedans — telle quelle — avec avantage. Il y a donc nécessité d'introduire un élément nouveau; celui-ci doit être tel, que , par son influence , l'activité vitale soit accrue , que des lignes plus longues dans la conformation des produits permettent à ces derniers d'être plus largement utilisés au profit des services plus pressés du temps. Le nœud de la difficulté, le voici : développer de nouvelles aptitudes sans altérer en rien les qualités acquises ; anoblir et améliorer tout à la fois ; éviter avec soin et par-dessus tout de détruire le cheval de trait lent, sans obtenir le moteur fort et léger, puissant par la taille et la corpulence en même temps ; de découdre une race pour ne réaliser qu'une population sans mérite et sans valeur marchande.
L'étalon anglo-breton de la variété léonaise deviendrait un reproducteur précieux pour toutes les races de trait de la province ; par lui, on resterait dans les conditions voulues sans crainte de dépasser le but. Nous le préférons à tout autre, à raison de son affinité pour le pur sang et de l'ampleur qu'il conserve dans les membres. L'anglo-breton du Gonquet offre moins de garantie, à raison des imperfections de la mère, défectueuse dans sa membrure et trop longue de corps. Le cheval de pur sang, bien conformé, raccourcit promptement le rein et le liane, mais il ne corrige ni aussi Vite ni aussi sûrement la minceur des membres, péché mignon de presque tous les produits de sang.
Les variétés de Tréguier, Saint-Brieuc et Lamballe sont assez voisines l'une de l'autre ; elles montrent encore , sous l'apparence du cheval de trait, les caractères propres à l'espèce carrossière puissante et forte. Il serait facile de les endimancher et de les élever à la hauteur du cheval de luxe. Le croisement leur donne un degré de distinction très-supérieur, comme au cheval léonais. L'affinité de ces variétés pour le sang est la même ; elle est si grande, qu'elle devient souvent un écueil : pour l'ordinaire, elle oblige à revenir immédiatement en arrière.
La taille varie de im,o2 à ln,,59 : il y a plus petit et plus haut; c'est la moyenne. La tête est carrée, mais forte et laissant à désirer dans l'attache. Quoique un peu courte, l'encolure ne manque pas d'une certaine grâce. Le garrot n'est ni assez sorti ni assez saillant. L'épaule est large et charnue, le poitrail ouvert et musculeux, la poitrine vaste, la côte arrondie. Le dos et le rein sont un peu longs, mais ils suivent une bonne direction ; la hanche est longue, écartée ; la croupe double et souvent avalée ; mais l'arrière-main offre des masses musculaires puissantes. Les membres sont courts, épais dans les parties charnues; les articulations se montrent nettes, mais généralement un peu eifacées, surtout celle du genou. Celuici même est quelquefois creux. Le pied est large, et plat parfois. La robe la plus répandue est le gris pommelé et truité : on voit aussi le bai, l'aubère, le rouan, le noir mal teint. On trouve ici tous les attributs du tempérament musculaire.
Cultivée avec un peu de sollicitude, cette variété nombreuse formerait, après quelques années, une population d'élite que le commerce et le luxe rechercheraient avec le même empressement. Il n'y a pas a la traiter autrement que celle du pays de Léon.
Au temps de la plus grande vogue du cheval percheron, la Bretagne n'a pas résisté au courant des idées : elle a essayé de l'étalon percheron, elle l'a essayé sur une large échelle. Quand l'accouplement réunissait deux animaux également bons dans leur caste et bien doués à tous égards, le produit représentait une valeur égale à celle de ses auteurs, ni plus ni moins ; il ne montrait ni amélioration ni ennoblissement, ainsi qu'on le voit en la figure 82, page 116 de Y Atlas. Comparé au demi-sang anglo-breton de la variété léonaise (fig. 81), ce produit, fort bien réussi pourtant, est très-curieux à examiner, à étudier; il prouverait, s'il en était besoin, que le percheron n'améliore pas, n'ennoblit pas. Mais lorsque le mariage accouplait un percheron médiocre et une bonne poulinière, le résultat n'était plus le même, le produit était mauvais, il ne valait plus ni la mère ni même le père, source première de son imperfection. Le produit manqué d'un cheval de sang n'a pas une plus grande valeur marchande , mais il a
pour lui le bénéfice du sang qui en rehausse toujours les qualités intimes. S'il est femelle et si on livre celle-ci à un breton bien choisi, le désordre jeté dans la structure du métis est bientôt réparé, et le nouveau venu donne, soyez-en sûr, un animal très-supérieur par la force et par la durée à ses ascendants.
C'est parce qu'on l'a reconnu que la pratique a abandonné tout reproducteur de l'espèce de trait qui n'est pas d'origine bretonne, et qu'elle accueille, vaille que vaille, tout cheval de sang quelconque, à défaut de l'anglo-breton ; elle a sans doute raison, mais la population chevaline de la Bretagne, si nombreuse et si malléable, vaut mieux que cela ; elle mérite qu'on lui fasse un reproducteur spécial, moins què moitié sang ou demi-sang tout au plus, et qu'on le lui fasse en mariant avec beaucoup de sagacité les plus belles poulinières du Léon , de Saint-Brieuc et de Lamballe , avec des étalons de pur sang , amples, corsés, bâtis en athlètes, et , par-dessus tout, exempts des tares ou des graves vices de formes qui déshonorent trop généralement ceux de l'époque actuelle. Hors de ce fait, il y a peu à tenter en faveur du cheval de trait breton ; en s'appuyant sur lui, au contraire, on peut demander à la Bretagne, non-seulement de combler les vides de l'élevage français, mais encore de produire abondamment et abondamment pour l'étranger ; en elfet , elle lui fournirait des chevaux de service d'une supériorité très-grande et très-réelle. Sur ce point du territoire, le bon cheval peut venir presque spontanément et avec tout autant de facilité que poussent ailleurs le médiocre et le mauvais.
— Race ardennaise. — Cette appellation est bien un peu prétentieuse aujourd'hui. De race ardennaise, il n'y en a plus depuis longtemps, et nous soupçonnons fort qu'il n'en reviendra pas de longtemps. Cependant on trouve dans nos Ardennes une population chevaline qui, en succédant à l'ancienne race, en a retenu quelque chose, le moins possible ; on nous reprocherait fort de ne l'avoir pas comprise dans cette étude. Va donc pour la race ardennaise quand même.
Dans le passé , le cheval ardennais s'était fait une réputation méritée comme cheval nerveux , sobre , infatigable ; il
avait ces qualités fondamentales ; il n'était ni beau ni distingué.
Si nous le prenions aux derniers temps du premier empire, nous serions obligé d'aller l'étudier dans les camps où se trouvait réunie alors toute la population valide de la contrée. En 1815, il ne reste plus rien ; c'est uue déchéance complète, une pauvreté incommensurable.
La période qui s'ouvre à la suite devient particulièrement favorable au gros cheval. Voilà donc le cultivateur exclusivement adonné , non plus à l'amélioration de sa race dont il a peu souci vraiment , mais au grossissement du moteur qu'il emploie , de l'instrument qu'il applique à la culture et aux pénibles travaux de son exploitation. Cette modification de la population chevaline a été poursuivie au moyen d'étalons flamands et de diverses variétés de la grosse espèce belge. Elle avait tellement affaibli les qualités inhérentes au cheval ardennais qu'on ne le retrouvait plus sous cette nouvelle enveloppe. On tenta de les lui rendre en le croisant avec le cheval percheron que la renommée élevait alors à la hauteur d'une illustration. Ce croisement obtint la vogue, une vogue toute gratuite et bien usurpée; car il ne donna rien de satisfaisant. L'ardennais de cette époque ne ressemblait guère à celui des vingt dernières années du dix-huitième siècle. Qu'on en juge par les deux portraits suivants, dont l'un s'applique à la race vers 1780, et l'autre à la population chevaline telle qu'elle existait vers 1834.
Par la forme et l'aptitude, le premier rappelle le cheval de troupes légères, et plus particulièrement celui de hussards, l'arme qui semblait être sa destination par excellence. Il avait la tête sèche, carrée, un peu camuse; l'oeil proéminent; les
- oreilles courtes et bien plantées ; la physionomie intelligente et éveillée; l'encolure droite ; les épaules plates ; le poitrail un peu étroit, le garrot élevé ; les hanches un peu cornues; la membrure forte et régulière; les cordes tendineuses larges et bien détachées; mais les jarrets petits et légèrement crochus; la taille flottant entre lm,42 et lm,52. Cette conformation, courte et ramassée, ne faisait pourtant pas un beau cheval ; la famille
. ardennaise n'a jamais été comptée parmi les races distinguées
du pays, mais elle possédait un fond extraordinaire, beaucoup d'énergie et une grande résistance. Elle vivait longtemps et brillait encore par sa sobriété; ses qualités ont été notoirement énergiques pendant la pénible campagne de Russie.
A cinquante ans de distance, les caractères sont bien autres : la tête est toujours droite, mais elle est lourde, épaisse, chargée de ganache, mal coiffée, sans expression et sans grâce ; l'encolure est grêle et pauvre ; le garrot s'est enfoncé ; la ligne du dos et des reins a fléchi en s'allongeant; la croupe est en pupitre et défectueuse, la queue basse ; la côte est plate, le ventre avalé ; la saillie des hanches est excessive et disgracieuse ; le membre antérieur est grêle et faible, eu égard surtout au volume du corps, au poids qu'il doit supporter; le genou est mince, effacé, il manque de largeur ; le tendon est failli, collé à l'os ; l'ongle est de nature cassante, et la surface plantaire tend à la forme plate ; au membre postérieur, la jambe n'est point assez fournie, le jarret est clos, le pied panard; la taille s'est élevée de 4 à 6 centimètres; le tempérament est moins résistant, plus lymphatique que musculaire : c'était le contraire chez le cheval d'autrefois ; il en résulte que les qualités propres à la race ardennaise ont baissé ; celle-ci a pris du volume et du poids, elle n'a conservé ni toute sa vigueur ni toute sa sobriété. L'ancien cheval n'était pas beau , mais solide ; celui-ci est laid, lourd, disgracieux, et n'a que les qualités, en quelque sorte négatives , de l'espèce commune.
Relever une population déchue à ce point n'est pas chose impossible, c'est du moins une œuvre de patiente persévérance. On pressentit le besoin, la nécessité de faire intervenir l'étalon de sang; mais alors la science n'était pas faite, on eut recours au croisement continu, soit par le pur sang, soit par l'intermédiaire de l'étalon anglo-normand. Au début, les résultats furent généralement mauvais ; plus tard, ils se firent meilleurs. Cependant la population chevaline se divisa , une partie se rapprocha du type carrossier et fut longtemps inférieure; l'autre partie revint au type du cheval de trait et se régularisa dans sa structure.
Cette dernière (fig. 83, p. 118 de Y Atlas) convient au service des diligences et à l'attelage de l'artillerie. Elle a la tête large
dans sa partie supérieure, les orbites saillants , l'œil fier, la ganache un peu forte, le museau court et lin, la physionomie très-expressive; l'encolure est large, courte et fortement garnie de crins rudes et grossiers ; les extrémités ne manquent pas d'ampleur et elles sont relativement sèches ; les articulations sont rondes, mais bien attachées; la ligne supérieure est courte et rigide, les hanches très-prononcées et saillantes ; la croupe est courte et par trop avalée; tout l'ensemble enfin dénote une constitution vigoureuse ; c'est commun et rustique, mais ramassé, tassé, solide en tous points. Ce portrait n'est pas encore celui de la masse. Cependant il ne forme plus exception, et le gros de la population de trait tend à s'en rapprocher tous les jours.
Le type carrossier a donné lieu à de longues et nombreuses controverses d'où sont nées, cela va sans dire, bien des hésitations pour la pratique. L'étalon de pur sang ne trouvait dans les femelles une structure ni assez régulière ni assez large pour produire à la satisfaction de l'éleveur ; l'étalon anglo-normand, non encore confirmé dans sa propre race, n'était pas non plus de nature à exercer une très-heureuse influence sur une population très-inférieure. On les employa l'un et l'autre néanmoins, et le premier résultat qu'on obtint de leur intervention un peu prématurée fut de disjoindre les vieilles forces locales, de briser une partie des résistances de l'indigénat, et de préparer ainsi aux futures générations une réussite que les produits de l'époque actuelle annoncent devoir être plus complète dans un avenir prochain, si les reproducteurs de pur sang, donnés à la nouvelle famille, sont doués des qualités indispensables au couronnement de toute œuvre d'amélioration ou de régénération.
La fig. 84, p. 120 de Y Atlas, montre la race améliorée par l'étalon de sang dans ses produits les mieux réussis ; elle ne donne pas encore le portrait du grand nombre ; cependant on rencontre déjà de nombreux individus ainsi conformés au sein de la population soumise au système d'amélioration par le sang anglais. En général donc, la tête devient meilleure, l'anglo-normand des premières générations lui avait imprimé un cachet de laideur qui tend à s'effacer au profit du caractère
bien préférable de la vieille race ardennaise ; grâce à l'influence du sang, elle redeviendra moins longue, plus droite dans sa ligne du chanfrein ; elle s'élargira et reprendra une physionomie plus intelligente. Voilà que l'encolure sort plus élégante et montre plus de puissance ; la ligne du dos et des reins n'est point encore irréprochable , mais elle sera facilement améliorée ; la croupe se relève et s'harmonise mieux avec le tronc ; la queue aussi est mieux attachée, plus énergiquement portée dans l'action. La tête s'arrondit, le ventre ne tombe plus comme dans les espèces dégénérées ; le poitrail s'élargit ; les membres prennent de la distinctio net de la force, leurs articulations s'améliorent et s'allongent ; les jarrets s'écartent et sont plus solides ; la panardise des pieds postérieurs s'efface. Les mouvements ont plus d'ensemble et d'extension ; les qualités du bon cheval, du serviteur résistant, reparaissent et se confirment à chaque génération nouvelle. Il y a là un progrès incontestable, une amélioration très-réelle qui augmente le prix marchand du produit en même temps que son utilité, car ses nouvelles aptitudes le rapprochent peu à peu des conditions imposées à la production éclairée par les exigences de l'époque.
En traçant le portrait du cheval amélioré, nous avons assez dit la nature des imperfections que le sang atténue ou efface une à une. En persévérant, en employant surtout des producteurs d'élite, on atteindra désormais le but sans encombre.
C'est dans les arrondissements de Rethel et de Vouziers que cette nouvelle famille ardennaise se trouve le plus avancée; déjà elle y est l'objet de transactions importantes et compte, pour sa part, dans les bons résultats que peut donner l'agriculture locale. L'armée trouve à faire, de ce côté, des acquisitions dont on se loue, et qui aident à la remonte, en chevaux capables, de nos régiments de ligne, de lanciers, de dragons et surtout de l'artillerie.
Au surplus, les influences sont essentiellement favorables à l'élevage du cheval dans nos Ardennes.
Le faitdevient surtout remarquable par l'importation de nombreux poulains, achetés à l'âge d'un an, aux foires de Namur et de Givet, et élevés par les cultivateurs des arrondissements
de Rethel, Vouziers et Rocroy. Ces jeunes animaux, lourds, ventrus et communs, prennent en quelques mois, sur notre territoire, et bien que le mode d'élevage laisse beaucoup à désirer, un fond de vigueur inconnu chez le cheval belge , et une certaine distinction que celui-ci n'acquiert jamais quand il ne passe pas la frontière en bas âge. Cette transformation est si complète que l'animal importé ne semble pas avoir appartenu à sa propre famille ; elle dénote une action salutaire dans les circonstances physiques, et montre qu'en améliorant leurs procédés d'élève, si défectueux en général, les cultivateurs ardennais obtiendraient, sans beaucoup de difficultés, des chevaux distingués et capables, un type de cheval de service vraiment supérieur.
— Race franc- comtoise. — C'est une étude de zootechnie bien intéressante et bien instructive que celle que nous présentent la plupart de nos races chevalines. Une simple description les ferait connaître tant bien que mal, ou mieux, plus mal que bien, et sans fixer pratiquement d'une manière certaine sur les moyens à employer pour leur donner toute la valeur qu'elles sont susceptibles d'acquérir. En s'appuyant sur le passé, on dit avec autorité ce qui n'aurait, sans cet étai, qu'un mérite de raisonnement toujours discutable ou contestable.
Qu'on nous permette donc d'esquisser à grands traits l'histoire physiologique de la race franc-comtoise.
Et d'abord, comparons la situation des temps antérieurs à celle de notre époque.
« L'ancienne province de la Franche-Comté, a dit le comte de Montendre, jadis fort renommée par le nombre et la qualité de ses chevaux, mérite qu'on s'en occupe et qu'on fasse sentir les avantages qu'elle peut présenter encore pour l'élève du cheval.
« De 1740 à 1754, la Franche-Comté est régie par l'administration des haras sous l'empire du règlement de 1717. Alors elle était divisée en deux départements, qui avaient, chacun un inspecteur particulier; il y avait un étalon approuvé par canton. Le nombre des cantons était de 120 pour un département, et de 230 pour l'autre ; cela donnait donc un total de 350, en outre de ceux appartenant à l'État.
« Ces étalons étaient achetés par les garde-étalons et reçus par l'inspecteur ; c'étaient souvent des animaux mal conformés et tarés. De grands abus régnaient dans ce service.
« En 1754, on substitue à ce régime l'établissement de deux dépôts, l'un à Besançon , l'autre à Quingey, contenant ensemble 56 étalons royaux...; mais plus tard on revint à l'organisation de 1740, qui enveloppait plus puissamment et plus complètement le pays dans son action , si bien qu'en 1789 le nombre des étalons royaux était de 36 et celui des étalons approuvés de 428.
<t Comme toute la population chevaline de la France, celle de la Franche-Comté eut beaucoup à souffrir des guerres de Louis XIV; elle n'en était pas remise encore à la fin du dernier siècle, malgré les sacrifices qu'on s'était de toutes parts imposés pour revenir à une grande supériorité. Les désastres qui ont suivi la révolution de 1789 n'ont pas aidé à ce résultat. Ils ont anéanti, ajoute M. le comte de Mon tendre , toute •espérance de prospérité future. Cependant la Franche-Comté offrait anciennement des chevaux de diverses espèces, pour le carrosse, la cavalerie, les dragons, l'artillerie et le trait; il s'en exportait un nombre très-considérable. On admirait leurs belles formes, et surtout leur énergie musculaire et nerveuse. Mais ces belles espèces ont disparu, on n'y trouve plus que des chevaux de trait communs et assez mal tournés. »
Huzard père avait précédemment constaté la même situation. Mais on ne s'arrêtait pas à ce point-là dans une statistique équestre de l'ancienne province, on écrivait ceci en toutes lettres : «La race franc-comtoise, dont le berceau est la haute montagne , c'est-à-dire le département du Doubs , et dans celui-ci, les cantons de Mèche, Bussey et Morteau , est une race mère, douée de caractères distinctifs qu'elle tient de la nature. » Certes, aucun auteur moderne n'aurait osé attacher à la race franc-comtoise une pareille qualification. C'est donc qu'elle est bien loin aujourd'hui du mérite qu'elle a eu autrefois. A quelles circonstances, à quel ordre de choses devaitelle le rang qu'elle paraît avoir eu sur l'échelle hippique et dans l'estime des hippologues, sinon aux éléments de reproduction qu'on accumulait dans le pays, afin d'assurer tout à
la fois sa multiplication et la conservation de ses qualités? Or, ces éléments paraissent avoir, été si nombreux à une époque, qu'à notre grand regret nous ne pouvons préciser, car nous ignorons la date du travail statistique ancien, dans lequel ces renseignements ont été puisés par le comte de Montendre, à qui nous les empruntons nous-même, ces éléments paraissent avoir été si nombreux , disons-nous, qu'ils enveloppaient la population entière. En effet, dit le document dont il est question, 34,000 juments étaient désignées pour être saillies par les étalons royaux et provinciaux: il y avait 18 des premiers et 740 des seconds, en tout 758.
Quand on compare ces moyens de reproduction ? dit avec raison le comte de Montendre, aux ressources actuelles, on ne ■doit pas s'étonner de la dégénération de la race.
Mais ce n'est pas seulement dans son mérite, dans ses qualités plus ou moins élevées que la race franc-comtoise s'est affaiblie, c'est aussi dans son importance numérique. Le chiffre de la population entière ne nous est pas connu pour les temps Antérieurs, mais nous nous emparons de celui que nous venons de copier et qui porte à 34,000 le nombre des juments annexées aux reproducteurs officiels, et nous en faisons le point de départ de la petite échelle suivante , bien quïl n'indique certainement qu'une partie des existences en juments, celles qui avaient été désignées ^comme pouvant être livrées à la serte des étalons reconnus :
D'après une vieille statistique donc 34,000 juments (chiffre incomplet) ;
Statistique de 1840, 23,042 juments (chiffre complet);
Statistique de 1850, 26,773 juments (chiffre complet).
De 1831 à 1850, le dépôt de Jussey a possédé, en moyenne, 26 étalons. C'est ainsi qu'il a exercé le monopole sur la reproduction locale. Maintenant, quels sont les résultats? Une moyenne de 1,061 juments saillies, soit 42 par tête.
En comptant autrement, nous trouvons, pour autrefois, un étalon de choix pour moins de 45 juments, et, à l'époque actuelle, un seul pour 1,026 poulinières. Dans ces conditions, infériorité ou supériorité de race sont choses faciles à expliquer.
De 1816 à 1830, la race franc-comtoise a exclusivement marché dans le sens des races communes. Elle s'est alourdie, classée et confondue dans ce que nous avons appelé en France la grosse espèce. Elle tenait le milieu entre le cheval boulonnais, qui était plus puissant et plus agile, et le cheval breton, qui était plus léger et mieux conformé.
À partir de cette époque et jusqu'en 1840, le dépôt de Jussey ne recevait guère que des étalons de trait. Quelques-uns étaient pris parmi les sujets les moins défectueux de la race locale ; la plupart venaient du Perche et du pays de Caux. Par là, on cherchait à faire naître des poulains capables de devenir eux-mêmes les reproducteurs de la race aux mains des particuliers. Ce système n'avait pas placé bien haut le cheval franc comtois, mais il l'avait aidé à se faire utile, à devenir capable de remplir la place qu'il avait su prendre dans les services publics. On sait qu'il était alors fort employé par le roulage, qui en couvrait toutes les routes de France et en tirait bon parti. Ce mode d'emploi allait bien aux aptitudes de la race telle qu'elle était alors, et elle accomplissait sa tâche de manière à satisfaire les exigences du temps.
Mais bientôt l'étalon de trait, cauchois ou percheron, cessa de plaire au cultivateur, qui montra une préférence marquée pour l'étalon d'origine suisse. On essaya donc de reproduire la race franc-comtoise par la race suisse. Il y avait entre elles plus d'un rapport et même une certaine affinité. Scientifiquement, ceci aurait dû être un motif d'éloignement, une cause de répulsion. Comparées l'une à l'autre, en effet, et quoique se ressemblant beaucoup, ces deux races n'étaient point égales en mérite ; la meilleure n'était pas celle de nos voisins. Pourtant elle fut choisie, acceptée comme type de reproduction, comme moyen d'améliorer celle qui lui était supérieure. De pareilles erreurs ne se pardonnent pas. Au lieu de monter, le cheval franc-comtois a descendu; il a perdu tout à la fois les traits qui le distinguaient du cheval suisse et les qualités qui, à l'user, le rendaient de beaucoup préférable à ce dernier.
En touchant avec sagacité la race comtoise, on pouvait la ramener à son ancien type qui paraît avoir été le cheval d'ar-
tillerie, ample et corsé, ou le chenal de dragons un peu lourd et commun. En suivant le mode que nous venons de dire, on Ta haussé et allongé ; on Ta alourdi , non en le grossissant , mais en développant en lui tous les caractères du tempérament lymphatique, qui a pris le dessus et dominé le tempérament primitif, lequel résultait d'une heureuse alliance des systèmes osseux, musculaire el nerveux. En même temps que les viscères du ventre prenaient du volume et que se développait la lymphe dans le cheval nouveau, les os et les muscles perdaient de leur force et de leur densité, la charpente se désarmait, l'extérieur se déformait, la poitrine et les organes qu'elle renferme, si essentiels à la vie, s'effaçaient dans leur action, et la dégénération avançait toujours. Un pareil résultat est un progrès en arrière.
Et, quand les choses en ont été là, on a tion des haras, cela va sans dire, un crime d'avoir laissé se détériorer une race qui autrefois avait eu une existence, un nom, une réelle utilité. On lui a reproché de n'avoir mis à la portée des cultivateurs que des étalons de trait incapables de lui rendre le nerf, la légèreté, la vigueur qui paraissent avoir fait sa réputation sous l'ancien régime, et qui la mettaient en état de porter un cavalier lourd et son armure. Ces plaintes ont été entendues. Dans le même temps, et par la signification donnée à un vote du budget, on imposait aux haras l'obligation d'expulser de tous les établissements de l'État les chevaux de trait qui s'y trouvaient encore. Il fallut obéir : la réforme commença. Elle fut plus lente en Franche-Comté que sur d'autres points; mais elle s'opéra peu à peu. Le reproducteur de quart de sang et celui de demi-sang vinrent remplacer l'étalon de la grosse espèce. On a même été jusqu'au pur sang. Mais ici l'effectif n'en a jamais compté plus de trois à la fois, le plus souvent un seul. Ici donc le cheval pur n'a été expérimenté que sur une échelle insignifiante.
Il sera curieux de faire parler les chiffres et de leur demander compte de l'application du système imposé, par une théorie trop absolue, à des hommes de pratique. Ceux-ci ont constamment combattu l'erreur, et leur science n'est pas éloignée d'avoir raison , car elle a pénétré les masses. La vérité
triomphera , quoi que disent et fassent ceux qui luttent puissamment contre elle en ce moment.
Voici les chiffres officiels qui résument les faits de 1831 à 1850, c'est-à-dire pendant vingt ans. Ils ont certainement une haute signification. On peut les consulter avec fruit; ils ne seront pas lettre morte pour toutes les intelligences.