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d'espèce légère
Dès 1846, nous avions reconnu la nécessité de revenir au cheval de trait, rapide et distingué, autant qu'on peut le trouver ainsi conformé dans cette espèce. Mais il était difficile de tourner les injonctions de la chambre. Plus tard, nous nous sommes trouvé plus libre, et, en 1851, par exemple, nous avions placé à Jussey vingt étalons de trait améliorés, non compris dix-huit autres de même espèce que nous avions pu faire acheter au compte des départements et qui restaient au dépôt, soumis au même régime que ceux de l'État. Notre pensée était de porter le nombre des étalons départementaux à cent soixante-cinq, d'élever l'effectif des étalons nationaux à trente-cinq , et de donner ainsi deux cents reproducteurs de choix à la province. Nous pouvions arriver, par ce moyen , à faire saillir douze mille poulinières. Une fois maître du terrain , après nous être assuré d'une nombreuse clientèle, nous aurions dirigé à notre guise la production chevaline, jusquelà et pour cause, méfiante et rebelle ; nous aurions travaillé alors avec certitude de succès, avec efficacité à la transformation d'une population que les voies de fer ont déjà en partie destituée de son utilité. Nous nous donnions ainsi le temps de rétablir dans le Boulonnais la création du demi-sang spécial qui aurait servi à cette transformation , et nous préparions
le lit à ce nouveau reproducteur en nivelant l'espèce locale sous des qualités de conformation qu'il est toujours bon d'avoir avec soi dans une opération aussi difficultueuse.
Nous n'hésitons pas à dire ce que nous voulions, car nous étions déjà en marche. Nos idées ne seront pas suivies. En effet , on a déjà supprimé la classe des étalons départementaux. On n'a pas su comprendre que cette nouvelle forme d'entretien d'étalons était le plus sûr moyen et même le seul moyen d'arriver à une situation satisfaisante partout où l'État ne peut apporter qu'un concours en quelque sorte illusoire. Nous qui cherchions à fortifier toutes les parties de notre population chevaline, réduite par insuffisance ou par abandon au dernier état, nous avions imaginé de mettre à la charge des départements toutes les augmentations de dépenses nécessaires, tous les nouveaux sacrifices jugés utiles sur tous les % points, pour arriver à de bons résultats. Partout on avait répondu à nos avances, et nous allions à grands pas vers un but bien défini. Une partie du crédit alloué pour primes aux étalons prenait cette direction et recevait une fructueuse destination, au lieu de n'être, comme parle passé et comme dans le présent, qu'une dépense stérile, qu'un encouragement sans portée.
La race franc-comtoise ne peut rester ce qu'elle est; il faut qu'elle soit profondément modifiée et améliorée. Par quelle voie obtiendra-t-on la transformation devenue impérieuse, urgente? — Le cheval de trait ne saurait l'opérer; il est impuissant à ce résultat , et d'ailleurs, comme le cheval franc-comtois, il est atteint et se débat contre les nécessités du moment : — le cheval anglo-normand ! Il ne fera rien de bien ici. Ce terrain ne lui convient pas, et l'expérience lui a été complètement défavorable. Lisez les chiffres du tableau que nous venons de tracer, ils vont, —pendant quinze années, toujours en descendant : — 41 — 32 — 29 ; — voilà l'échelle de ce progrès à rebours. Ne montrez pas un superbe dédain pour ces résultats, faites-en votre profit au contraire. C'est chose grave que la question chevaline en France ; elle est ailleurs encore que sur le turf ou que dans les pages du Stud-book.
La race frànc-comtoise, vaille que vaille, pouvait à la ri-
gueur et jusqu'à un certain point, se passer du large concours de l'État, taut qu'elle trouvait l'emploi de ses produits dans l'activité du roulage par terre. Tout le monde a connu le chariot comtois à quatre roues, attelé d'un cheval du même pays, chargé de 2,000 kilogr. et plus, qui traversait naguère encore la France dans tous les sens. C'était en quelque sorte la spécialité de cette race ; mais ce mode de transport s'en va et laisse inoccupés de nombreux produits qui semblaient voués de naissance à cette destination. Il y a nécessité, par conséquent, de leur donner une autre aptitude, de les approprier à d'autres besoins.
L'histoire de cette race est, assurément, très-curieuse et fort instructive. En moins d'un siècle, le cheval franc-comtois aura passé par trois phases distinctes : on l'a connu cheval d'armes, un peu lourd et un peu commun sans doute, mais estimé et recherché ; nous l'avons vu cheval de roulage décousu etlymphatique, mais accomplissant bien sa tâche, eu égard aux exigences du temps; nous pouvons le retrouver, dans quelque vingt ou trente ans, cheval à deux fins corpulent et solide, tenant une place utile dans la satisfaction des besoins généraux , et refoulant sur son territoire le cheval allemand, qui ne le vaudra pas. Tout au moins est-ce à ce résultat que doivent tendre aujourd'hui les efforts et les travaux de l'industrie chevaline en Franche-Comté.
Fixons mieux ces trois états de la race en déterminant les caractères et les qualités propres à chacun d'eux.
Au temps de sa prospérité, le cheval franc-comtois, dit-on, avait la tête carrée, le front large et l'œil vif; l'encolure, un peu forte et rouée, sortait du tronc avec quelque grâce, bien que le garrot fût épais et charnu ; le poitrail était musculeux et large, la côte ronde et bien faite, le rein fort et double, la croupe un peu commune et basse, les membres un peu minces pour le poids à porter, et laissant presque toujours à désirer dans le jarret, qui était le côté faible de la race ; les allures ne manquaient ni de légèreté ni de régularité.
Voyons ce qu'est devenu ce cheval : nous le connaissons (fig. 85, p. 122 de Y Atlas) avec la tête longue, étroite, commune et mal portée ; les yeux petits et sans expression ; l'encolure
grêle et droite ; le garrot bas, le dos plat ; le rein long et mou ; les hanches cornues ; la croupe courte , large et avalée , la queue basse, touffue, lourde et molle; le poitrail serré, la poitrine trop loin de terre ; les épaules plates ; le ventre gros; les cuisses, et surtout les bras, grêles; les genoux et les jarrets étroits; les canons minces, les tendons faillis ; les extrémités chargées de lin et souvent empâtées ; les sabots courts, plats, volumineux, à la corne cassante ; le pied de devant panard ; le système musculaire peu développé, mince et plat; les allures molles, les mouvements lents. Taille de l^Oà 4m,60; robe baie ou grise.
Avec des formes aussi ingrates, le cheval comtois tient plus qu'il ne promet; il est doux, facile sur la qualité de la nourriture, quoique gros mangeur, froid et patient comme tout bon cheval de charrette. Il est, par conséquent, d'un dressage et d'un ménage aisés; pourvu qu'on le leste en suffisance, il accomplit fort bien une tâche assez rude, à la condition qu'elle n'impose aucune activité dans les mouvements. H a peu de ressort et de nerf, peu de vitalité, et se débarrasse péniblement des nombreuses maladies qui l'atteignent. Suivant qu'il est bai ou gris, le commerce l'emporte dans deux directions opposées : le poil bai convient mieux à la Suisse, et favorise l'exportation , dans cette contrée, du poulain franc-comtois ; les marchands de la Brie et du Dauphiné donnent la préférence à la robe grise. Le roulage partageait le goût des éleveurs suisses, car ils étaient tous d'un bai plus ou moins lavé, ces chevaux comtois qui couvraient naguère encore les routes de France.
Contrairement à ce qui se remarque partout ailleurs, en Franche-Comté le cheval est de plus haute taille sur les montagnes que dans la plaine, et moins grand encore dans la moyenne montagne que sur les points les plus élevés du pays. C'est un caprice de la nature qui a donné ici plus de succulence et de qualités nutritives aux herbes et aux fourrages sur les hauteurs que dans toutes les situations basses ou moyennes. Contrairement aussi à ce qui se pratique dans les contrées qui élèvent le cheval de trait , la castration est ici dans les habitudes du cultivateur dont les produits sont tous hongres de bonne heure. Un autre usage enfin, qu'on chercherait vaine-
nient dans une autre province, fait atteler seule, au chariot à quatre roues, une nature de cheval qu'on n'utilise , partout ailleurs, qu'à la charrette à deux roues, ou bien à des chariots qui nécessitent des attelages multiples disposés par files ou par paires.
Il y a bon parti à tirer de ces deux habitudes pour l'avenir : elles peuvent aider beaucoup à la réussite des modifications à apporter à la structure du cheval franc-comtois tel qu'il est de nos jours.
C'était pour corriger ses imperfections , pour faire disparaître ses vices de forme, pour lui communiquer les qualités qui lui manquent," que nous voulions intervenir largement, efficacement dans la production et l'élève de cette race. Sa tête eût été raccourcie et allégie, élargie dans la région frontale, siège de l'intelligence. L'œil eût pris de l'expression et eût donné de la physionomie à l'animal. Sans s'alourdir, l'encolure eût gagné en force et en puissance pour remplir les conditions d'un bras de levier utile. En s' élevant , les apophyses vertébrales, qui forment la base du garrot, eussent donné de l'élévation et de la distinction au bout de devant. En raccourcissant le rein, on lui 'eût fait une meilleure attache et la ligne du dos eût été mieux soutenue , les flancs eussent été moins longs et plus pleins; la croupe, redressée et allongée, . eût moins pesé sur les membres ; les masses charnues, moins abreuvées de lymphe, eussent été moins lourdes et plus énergiques. La capacité de la poitrine , accrue dans le sens de sa largeur et de sa hauteur, eût facilité le développement des poumons et du cœur; l'activité vitale se serait élevée et eût transmis à toutes les parties des forces nouvelles ; les membres eussent grossi et les aplombs se fussent régularisés; plus vive, la démarche eût été mieux assurée ; le tempérament musculo-sanguin eût dominé ; les besoins de la vie eussent été moindres, car la faculté d'assimilation se serait développée, et la résistance au travail eût été proportionnée à toutes ces améliorations réunies.
Tel était le modèle à réaliser.
La jument comtoise peut servir à ce résultat. Plus elle en est éloignée, plus l'étalon à lui donner devra s'en rapprocher.
Là est le nœud de la difficulté, car l'étalon qui convient ici n'existe pas encore. Nous avons dit quelles mesures nous avions prises pour le créer. Avec sa vieille existence , son ancienneté, la race franc- comtoise offrira des résistances au métissage. Le cheval de récente création, nous l'avons dit et nous l'avons constaté sur le terrain même où nous sommes, n'exerce qu'une action très-limitée dans l'acte générateur lorsqu'il s'attaque à une famille qui a puisé sa raison d'être dans les forces mêmes de La localité, dans ce qu'on appelle indigénat. A une vieille race il faut donc opposer une puissance supérieure, sous peine d'insuccès et de mécomptes. Cette force supérieure, nous l'aurions trouvée dans la combinaison réussie du cheval de sang et de la poulinière boulonnaise , qui, elle aussi, appartient à une race déjà ancienne et bien fondée.
— Race poitevine mulassière. — C'est ainsi qu'il faut désigner aujourd'hui le groupe d'animaux dont la principale destination est d'entretenir la poulinière vouée à la production du mulet. L'étalon mulassier est le père de la mulassière , celle-ci est la mère de la mule du Poitou. Autrefois cette race ne portait que le nom de poitevine; c'est qu'alors toute la population de la contrée était homogène et une. Maintenant elle a subi les croisements qui l'ont divisée, qui en ont transformé la plus grande partie en chevaux carrossiers et d'armes. Ceux-ci ont du sang anglais dans les veines et commencent à se faire appeler anglo-poitevins, race de Saint-Gervais, etc., si bien que la fraction restée exclusivement poitevine , celle dont les femelles sont uniquement appliquées à la production du mulet, est plus exactement et plus clairement nommée race poitevine mulassière. Beaucoup de juments de races très-diverses produisent des mulets, et sont par cela même dites raulassières ; aucune n'a été reconnue plus particulièrement apte à çe genre de production que la grosse et lourde jument des marais du Poitou, seule réputée intérieurement mulassière par suite de dispositions intimes toutes spéciales. Jacques Bujault , le célèbre cultivateur de Chalouë, en a donné le portrait accentué , un peu chargé voulions-nous dire, que voici :
« La jument mulassière a la patte large, l'enfergeure courte,
le talon bien sorti, beaucoup de poil au talon, l'os de la jambe gros, le jarret large et bas, la cuisse charnue, les hanches larges, le corps court, les flancs relevés, la côte longue, le ventre abattu, le devant bien ouvert, un petit ensellée, haute de quatre pieds 9 pouces à la chaîne.
« II faut donc une bête forte, trapue, écrasée. C'est la capacité du coffre, la largeur du bassin qui fait la belle mule. Une jument de 6 pouces produit une mule de 8 àil.
« On voit que la race mulassière est lourde , lente et sans aucun agrément, propre tout au plus à traîner un fardeau.
« Cette bête est affreuse et lymphatique ; elle donne des mules superbes et d'une condition énergique. Imaginez une barrique, qui a le ventre gros, montée sur quatre soliveaux ; c'est la mulassière. Elle ne doit être bonne qu'à faire des mules. 11 y en a qui veulent une jument bien figurée, c'est une sottise. D'autres achètent des juments à deux fins pour les vendre aux gens de cavalerie, de diligence, si elles ne prennent du baudet; mauvaise manière de se monter, bonne façon de se ruiner.
« La bête qui a le corps long ou l'échiné de goret ne prend guère du baudet. La grande jument , celle qui est haute sur jambes ou qui a le corps mince, la côte courte, ou qui est efflanquée, tout ça ne vaut rien... »
Notre collaborateur, M. Eug. Ayrault, a décrit tout récemment cette fameuse race mulassière dont le nombre va diminuant chaque jour. Son portrait est plus fidèle et d'ailleurs plus actuel ; nous ne saurions mieux faire que de le produire textuellement.
La race poitevine mulassière, dit-il, est originaire des marais de la Vendée, immense étendue de terrain autrefois constamment mouillé , aujourd'hui presque complètement desséché , cependant recouvert par les eaux dans les hivers pluvieux ou dans les grandes inondations. La nature d'un pareil sol fait pressentir au physiologiste la constitution des animaux qui vivent à sa surface en pleine et entière liberté, sans aucuns soins et sans autre protection que celle de l'instinct de conservation. Baignant dans l'humidité , le pied était large, les membres garnis de crins longs et touffus; mais par-dessous, les os étaient gros et les tendons larges et forts. La tête est longue et aussi
les oreilles; la crinière épaisse, les poils abondants ; l'encolure est forte, le garrot bien sorti ; le rein est un peu bas; la croupe est large et allongée ; les fesses et les cuisses sont bien musclées, les jarrets forts, le ventre très-développé ; la poitrine est ample. La robe la plus générale était noire ou bai- brun.
« Voilà quel était l'ancien type mulassier, né et élevé dans le Marais. Les survivants de cette souche primitive sont peu nombreux avec les caractères que je viens de décrire.
« Deux causes, agissant dans le même sens au berceau de la race, ont amené Tune une dégénérescence, l'autre une transformation. La première est le croisement avec les chevaux pur sang et demi-sang, opéré par les haras de Saint-Maixent d'abord, et de Napoléon-Vendée ensuite ; d'où est né le métis anglo-poitevin dont j'ai parlé au commencement et dont je me plais à reconnaître les qualités, quelle que soit la peine que j'éprouve à attester un fait qui a porté tant de préjudice à notre race mulassière ; car toute jument ayant du sang anglais ou normand dans les veines est impropre à la production du mulet.
« La transformation qui s'est opérée dans la race par le seul fait des dessèchements généraux ou partiels a été bien moins préjudiciable, c'est-à-dire que, quoique la race se soit un peu allégie (je dis un peu, parce que dans une famille aussi vieille les caractères typiques ne s'effacent pas aussi vite qu'on pourrait le croire, et nous trouvons encore quelques étalons de deux à trois ans qui ont toutes les qualités de l'antique poitevin) , elle n'en conserve pas moins sa précieuse spécialité de faire les meilleurs mulets qu'il y ait au monde. Mais ce ne sont pas là les seuls éléments qui composent notre race mulassière d'à présent.
« L'éleveur poitevin, qui cherche chez sa poulinière de gros membres et beaucoup de crins, et qui ne la trouve pas toujours chez la pouliche du Marais, achète les plus fortes juments bretonnes de trois à quatre ans qui sont amenées dans le pays. C'est ainsi que le sang breton s'est introduit dans notre race, et c'est à lui que nous devons la tête carrée, l'encolure et les oreilles courtes qui commencent à marquer dans la race.
« C'est une intéressante étude que celle du cheval poitevin mulassier. Ainsi on croit généralement qu'il n'est bon qu'à faire des juments pour le baudet. Et les mâles , alors , que deviennent-ils ? On ne les tue pas, croyez-le bien , comme quelques naïfs écrivains ont osé l'écrire il y a quelque vingt ans Voici le sort qui leur est réservé et les phases que parcourt leur existence :
« Ceux qui naissent dans le Marais y restent jusqu'à l'âge de deux ans ; ceux nés dans la plaine vont après le sevrage, qui a lieu à sept ou huit mois, trouver les premiers. Les uns et les autres sont achetés à deux ans, soit aux foires d'été en Vendée, soit en hiver , aux foires de Saint-Maixent , par les marchands de chevaux du Berry, de la Beauce, du Perche et du Midi (les derniers ont séjourné en Gâtine, et ont été engraissés dans les écuries depuis la Saint-Jean ou le mois d'août jusqu'au li janvier, époque de la première foire). Dans ces différents pays, ils sont employés aux travaux agricoles jus- ' qu'à cinq et six ans, et sont ensuite versés dans le commerce, qui en conduit la plus grande partie à Paris, où on les voit traîner les omnibus ; les plus lourds servent au gros trait. L'artillerie fait en Berry des remontes magnifiques avec les chevaux poitevins. »
Notre figure 86, p. 124 de VA tlas, portrait par trop ressemblant de l'étalon mulassier de l'époque, ne rappelle que d'une manière affaiblie la force et l'ampleur du mulassier du type ancien. Ici, le manteau qui domine est de couleur grise; en s'allongeant, le corps a perdu de son poids et l'ensemble n'y a rien gagné; les membres se sont étirés et laissent passer trop d'air sous le ventre ; en s' étirant ainsi, ils ont diminué de largeur et se montrent bien près d'être grêles ; les articulations du genou et du jarret ne sont plus de vastes régions, puissantes par le volume ; les cordes tendineuses des extrémités sont minces ; le type supérieur du mulassier a disparu enfin, et il y a longtemps déjà que les producteurs de mules, en Poitou, se plaignent et réclament aide et protection contre leur dénûment actuel.
La mulassière poitevine n'est pas seulement la jument qu'on livre au baudet pour en obtenir des mulets, c'est une race particulière au Poitou , spécialement propre à ce genre de pro-
duction. La jument poitevine est celle que le baudet féconde le plus sûrement et qui produit la mule la plus belle et la plus estimée. Les races analogues à celle-ci ne réussissent pas au môme degré. Pourquoi? demandait Jacques Bujault, qui a traité le sujet de main de maître et qui a répondu : On ne le sait pas. La mulassière a des dispositions occultes et inconnues.
L'étalon mulassier, ajoute-t-il, ne se définit pas davantage; c'est une vieille spécialité. Seul , il donne la jument capable, celle que l'expérience montre intérieurement mulassière. Le nombre en est restreint ; il y a beaucoup de déchet. Les cinq sixièmes des juments qu'on livre au cheval, en Poitou, sont productives; il n'y a que les quatre neuvièmes de celles qu'on marie au baudet qui réussissent. En opérant sur une autre race que la mulassière, les mécomptes prennent une bien autre proportion. Il faut nourrir, user sans aucun travail seize juments pour avoir, chaque année, trois mules et trois mulets, élever tous les ans une mulassière et mettre deux juments au cheval pour entretenir le cheptel : cela fait seize bêtes. Que de soins , de peines et d'attention tout cela exige ! Aussi, quand il naît une mule, la joie est dans toute la famille, comme au désert lorsqu'il naît une pouliche sous la tente de l'Arabe. C'est la désolation lorsqu'il naît un mâle. Par contre, on se réjouit quand l'ânesse donne un fédon, c'est-àdire un futur étalon; mais la naissance d'une femelle cause
moins de satisfaction.
2° Les [chevaux de trait de la Belgique. — Race flamande. — Étudiée dans son passé , la population chevaline de la Belgique, moins la race ardennaise que la tradition dit être d'origine arabe , pourrait être ramenée à un seul type. En effet, elle procède tout entière du cheval flamand, qui a formé race et s'est fait un nom autrefois. Il a été le destrier par excellence ; on l'a souvent importé en lointains pays pour le reproduire, difficile conquête, ou pour le mêler à d'autres populations qui lui étaient inférieures, afin de les améliorer, tâche presque aussi malaisée. Au xn° siècle, par exemple, le roi Jean introduisait à la fois dans ses États cent étalons de choix pris dans les Flandres, et jetait les fonde-
ments de cette puissante famille de chevaux de trait anglais -tjue des efforts continus , des importations renouvelées et des travaux plus récents ont successivement élevée à une réelle supériorité.
La race flamande est donc la race-mère des variétés chevalines belges. Celles-ci la rappellent toutes, à un degré plus ou moins prononcé, dans ses qualités et dans ses imperfections. Les dissemblances viennent surtout des influences extérieures ; elles ne sont point assez profondes pour constituer des races distinctes dans la signification vraie du mot. L'abondance et la nature intime des produits alimentaires sont le point de départ essentiel des différences observées. Ainsi, dans le liainaut , dans le Brabant , dans la province de Namur, plus de sécheresse dans la constitution de l'atmosphère et d'élévation dans le sol, donnant aux nourritures plus de véritable substance et moins de volume , font la fibre animale plus énergique, le tempérament plus musculaire et moins lymphatique que dans les contrées plus basses où l'air plus chargé d'eau , où le sol plus humide, favorisent davantage dans le développement des plantes les caractères et les propriétés inhérents à de pareilles conditions.
Du reste , le cheval flamand sort de la même souche que notre cheval boulonnais avec lequel il a conservé beaucoup d'affinité. Il mesure de lm,60 à lm,65. Sa tête est bonne dans » ses proportions et pure dans la ligne antérieure ; l'encolure est forte sans rien de disgracieux , mais courte comme dans les races vouées depuis des siècles aux travaux lents, à l'allure du pas ; le garrot n'est pas assez proéminent, il est noyé, souvent affaissé, la région du dos est plus basse que la croupe, qui en paraît plus haute et dont la direction avalée répond à la construction générale du cheval particulièrement livré au trait. Les hanches présentent un grand écartement, et donnent à l'arrière-main une grande ampleur d'où naît la force , d'où vient aussi la résistance aux fatigues prolongées. Les dimensions du corps sont en harmonie avec le développement de ses parties. Ainsi, la poitrine est large et suffisamment descendue ; l'épaule est forte et l'avant-bras est très-musculeux. La surface du genou est très-étendue, bien conformée,
quoique trop effacée; mais l'articulation correspondante dans le membre postérieur, le jarret, n'offre pas dans ses dimensions, bonnes d'ailleurs, la netteté et la sécheresse de tissus qui le rendraient beau, large, évidé, résistant. Cette imperfection est particulièrement marquée chez les produits qui naissent sur le littoral de la Manche , et prennent dans le pays le nom de race du Furnembach. Ce n'est qu'une "variété très-voisine même, et fort belle quant à l'ensemble des formes et au genre de puissance qui résulte de l'ampleur de toutes les parties chez des sujets très-développés, mais essentiellement-lymphatiques. Ce dernier caractère a sa source dans le séjour prolongé sur des pâturages bas et humides et dans le régime d'écurie qui , là plus qu'ailleurs, substitue volontiers l'usage de la carotte à celui de l'avoine. Au-dessous de l'articulation principale dans chacun des deux bipèdes , le canon est grêle , le tendon est failli, les extrémités sont garnies de poils longs et grossiers ; le pied enfin est volumineux et très-écrasé. L'imperfection du pied se corrige par le transport sur un sol plus élevé et moins humide ; celle de la région supérieure est plus malaisée à combattre par la difficulté de trouver cette partie riche et forte chez des ascendants, chez les père et mère. Plusieurs générations deviennent nécessaires pour lutter avec avantage contre un défaut très-ancien et qui offre toujours à l'éleveur une résistance opiniâtre.
Les environs de Courtray, Audenarde, Gand et Grammont, élèvent une autre variété de la race, assez recherchée et moins lourde que celle du Furnembach; la plus estimée cependant est celle du Franc de Bruges , laquelle se distingue par plus de régularité dans les formes, une plus réelle énergie dans les allures plus dégagées, assez rapides même eu égard au volume du corps.
Comme tout cheval quelconque, celui des Flandres n'est pas beau lorsqu'il est dégénéré, quand les masses charnues manquent de développement , lorsque le désordre a été jeté dans la structure intime et les rapports des diverses parties entre elles. Alors les défectuosités sont plus marquées et le laid s'ajoute au commun, les formes se montrent décousues; le corps s'allonge outre mesure; la poitrine se rétrécit, se resserre; la
tête devient lourde, hébétée ; la croupe s'affaisse, les membres s'amincissent , les pieds grossissent et s'aplatissent tout à la fois ; le tempérament musculaire s'efface et le vice lymphatique prend le dessus ; dès que celui-ci domine, il est bientôt suivi du triste cortège des maladies dont il est la source féconde. On trouve, a des degrés divers, des représentants de ces existences dans les environs de Bruxelles, de Louvain, de Tirlemont , de Saint-Trond , dans le Limbourg ; mais nous avons indiqué le siège de la race et le berceau de celles de ces tribus qui appellent le consommateur lorsqu'elles ont été l'objet des attentions d'un éducateur intelligent. Alors, en effet, le cheval flamand, non détourné de sa véritable destination, est un bon serviteur qui travaille et soutient convenablement la fatigue : son caractère est doux et patient, les maladies ne le visitent pas plus fréquemment qu'un autre.
— Cheval du Hainaut et de la province de Namur. — Le Ilainaut est, sans conteste, la meilleure contrée d'élève de la Belgique : en la réunissant à celle de Naraur, dont la variété chevaline se rapproche beaucoup de la sienne, on est en face du chiffre le plus élevé de la population partielle, puisque ces deux provinces nourrissent le tiers environ du nombre total, soit 100,000 têtes sur un peu moins de 300,000, et que leurs deux territoires ne s'étendent ensemble qu'au quart à peu près de la surface du royaume. Cette densité de la population, en rapport avec la valeur de cette dernière, semble justifier, ou plutôt justifie cette manière d'axiome hippique: Plus on produit, mieux on produit. Et, en effet, le gros cheval du Hainaut (fig. 87, p. 126 de Y Atlas) montre de réelles qualités dans sa conformation extérieure et dans sa nature intime. Il est fort et robuste ; il a le poitrail ouvert et musculeux, les épaules puissantes, la côte bien arrondie et le rein court. Sa partie faible est le bas des membres qui n'a pas assez d'ampleur ; l'articulation du jarret n'offre pas assez de largeur non plus.
Du reste, la population n'est pas complètement homogène dans toute l'étendue de la province : on y distingue deux variétés : l'une exclusivement propre au tirage lent, au gros trait ; l'autre plus apte à des services qui réclament plus de râpidité dans l'action.. La première, plus répandue, mesure de lm,59 à
im,6i du garrot à terre : c'est l'espèce favorite du cultivateur, qui l'emploie de bonne heure, et sans trop de ménagement, aux plus rudes travaux des champs : c'est aussi l'espèce privilégiée des grosses industries du carrier, du charbonnier, du brasseur. . . La seconde variété, moins haute, moins corpulente, plus légère d'ailleurs, est principalement élevée dans le Borinage, en vue du service, relativement vite, des omnibus et des messageries. C'est toutefois le même cheval au fond ; les différences ne se trouvent que dans un développement moindre ou plus considérable, résultant de la nature même des aliments. Chez l'un, le tempérament est plus lymphatique ; chez l'autre, la constitution est plus musculaire : tous deux sont d'un élevage facile, et, comme tout cheval no blood, c'est-à-dire loin du sang, n'offrent à ce principe qu'une faible résistance lorsqu'on s'applique à les transformer par voie de croisement.
— Chevaux du Bradant, de la Hesbaye et du Condroz. — Par son importance, la population chevaline du Brabant répond à la nature et à l'étendue des travaux agricoles qui lui incombent: elle ne compte pas moins de quarante-six mille têtes; elle répond aussi, par ses grandes proportions, à la nature du sol, qui exige d'elle le déploiement de forces considérables.
Après ce que nous avons dit du cheval flamand et de celui du Hainaut, le cheval brabançon n'offre aucune particularité spéciale à l'observateur : il appartient à la grosse espèce. C'est le cheval de trait lourd, commun et tant soit peu décousu dans ses formes, par suite de la négligence qui a présidé autrefois à sa reproduction. Pour s'entretenir haute en valeur, pour résister aux mauvaises influences, aux causes les plus actives de la dégradation, les races de trait n'ont guère besoin que de deux attentions, savoir : le choix de reproducteurs à conformation régulière, pris dans leur caste ; une nourriture à la fois abondante et substantielle, telle que la donnent d'ailleurs les terrains lourds et gras qu'elles sont appelées à féconder par le travail. Pendant longtemps, le cheval brabançon a été fort abandonné sous le premier rapport ; seule, l'autre condition Ta soutenu. Cela fait qu'il a conservé son volume et sa taille, mais qu'il a perdu l'ensemble, cet accord entre toutes les parties sans lequel il n'y a pas de beauté chez le cheval de trait. Il a
donc dégénéré à ce point de vue ; ses caractères distinctifs se sont effacés pour descendre au niveau propre aux animaux déformés ; le commun a pris le dessus, toutes les lignes se sont altérées, quelques parties se sont affaiblies, d'autres sont devenues le siège de tares déshonorantes. C'est l'histoire de toutes les déchéances.
Les sages mesures adoptées, depuis quelques années, dans toutes les provinces de la Belgique pour écarter de la reproduction les sujets défectueux et nuisibles à la propagation des bonnes qualités de l'espèce, rappellent déjà le cheval du Brabant à lui-même : ses proportions se rétablissent, et l'amélioration se fait jour.
La province de Liège nourrit trente- deux mille chevaux environ , qui se divisent en deux classes, nous ne saurions dire en deux races, comme d'autres l'ont écrit, et comme on serait toujours tenté de le répéter, tant l'usage a de force sur le langage. Quoi qu'il en soit, on trouve là le cheval de la Hesbaye, que sa conformation et son aptitude placent parmi les chevaux de trait communs et lourds, et le cheval du Condroz , assez léger pour être considéré comme essentiellement propre au service des messageries et des postes, s'il y avait encore des relais de poste et une bonne organisation de voitures publiques sur les routes de terre. Toutefois, destitué de ce côté, le cheval du Condroz resterait encore une bonne spécialité pour l'attelage de l'artillerie.
— Le cheval hesbigon est tant soit peu déchu ; il n'est pas beau; peut-être même est-il franchement laid. Sa reproduction n'est pas entourée de tous les soins nécessaires à une prompte amélioration ; la nourriture qu'il consomme est plus aqueuse et débilitante que riche et substantielle; le travail le saisit trop tôt, et son prix de vente, eu égard même à son prix de revient, est trop faible pour stimuler le zèle de l'éleveur. C'est un cheval médiocre qui n'excite que médiocrement l'intérêt du détenteur.
— Le condrozien paraît avoir eu quelque réputation autrefois. Il est recommandé par des qualités fondamentales , et notamment par l'énergie avec laquelle il résistait à de pénibles travaux, comme ceux que nécessite le tirage rapide de
diligences pesamment chargées. Sa structure était ensemble ; il avait ses caractères propres, un certain cachet. Aujourd'hui le cheval du Condroz n'existe plus guère que par le souvenir : le fermier cesse de le produire. La tendance est à l'élevage de poulains nés ailleurs, achetés de deux à trois ans, et revendus une ou deux années après. C'est une industrie nouvelle, moins chanceuse que l'autre, dont les bénéfices, successivement produits, ont peu à peu fait place à des pertes que le cultivateur cherche naturellement à éviter. Cette situation avait tourné les idées de l'éleveur vers la productoin du demi-sang, dont nous nous occuperons bientôt nous-même.
3° Les chevaux suisses. — Parlons des chevaux suisses, qu'on a eu le tort de considérer comme la souche de notre race franc-comtoise. Dans tous les cas, nous avons expliqué comment et à quelle époque cela se serait fait , et nous n'en avons pas tiré vanité. En ce temps-là, l'un valait l'autre : quaiis pater, taiis filius. Lequel de ces deux était le plus mauvais? Ce n'était pas le nôtre assurément... Il y a justice à dire cependant que jamais la Suisse n'a manifesté aucune prétention hippique. Elle a produit son cheval de trait uniquement pour elle, et, sous ce rapport , elle a satisfait largement à tous ses besoins ; elle a même été au delà , car elle vend son superflu, assez abondant, sur les marchés de Lyon.
Il y a trente ans, le cheval suisse avait la tête grosse, commune, chargé de ganache; l'encolure courte, ronde et peu fournie ; le garrot bas, le dos ensellé ; le ventre volumineux ; la croupe plate et avalée ; la mâchoire grêle relativement à la masse ; les articulations peu prononcées ; les talons bas; écrasés ; les fanons crépus ; le corps un peu long, d'ensemble lourd et sans élégance aucune; la taille flottant entre im,50 et lœ,60 ; le manteau généralement noir ou bai-brun ; sa seule puissance venait de sa masse, de son poids ; il avait peu de vivacité ; il se développait rapidement, mais il était très-gros mangeur.
La théorie que nous avons précédemment développée sur le mode de formation et d'amélioration des races de trait trouve un solide appui dans la façon dont se reproduit celle de Suisse. On ne l'a soumise, que nous sachions, à aucune tentative de
croisement. Appropriée à sa condition, on a seulement cherché à la régulariser dans sa structure par voie de sélection. Or, les motifs de la préférence à donner aux reproducteurs portent à la fois sur la forme et sur le fond. L'examen ne s'arrête pas à la surface, les animaux sont soumis à des épreuves de force. C'est ici qu'on a imaginé et institué des courses au pas, l'attelage exerçant son effort sur des poids connus et imposés ; à côté et au-dessus de ces épreuves, on pratique, de vieille date déjà, des courses au trot.
Nos grands amateurs, sportsmen émérites, prennent en pitié de pareilles institutions ; il faut le leur pardonner en faveur du bénéfice qu'on en retire. Si les éducateurs de chevaux suisses avaient prêté une oreille complaisante aux fausses doctrines qui ont couru le monde, ils auraient touché leur race, ou par l'étalon percheron , ou par l'étalon de pur sang. Le premier ne l'aurait ni amoindrie ni fortifiée, il en aurait seulement élevé le prix de revient; le second l'aurait gâtée, sinon détruite.
Préservés des suites d'une pratique compromettante, ils Se sont arrêtés aux influences locales soutenues, comme nous l'avons dit , par une sélection intelligente et sûre ; ils en ressentent aujourd'hui la bonne et profitable influence. Leur race s'est élevée dans sa condition propre, les imperfections de la forme ont été fort atténuées au profit des qualités qui résultent toujours d'une structure consolidée par le fait seul de l'harmonie à peu près complète entre toutes les parties du corps, entre tous les rouages de la machine. Celle-ci, mieux construite aujourd'hui, est plus légère et plus résistante, capable d'actions plus vives et plus prolongées. N'est-ce point un excellent résultat? Il faut le reconnaître, l'éleveur suisse est plus homme de cheval que l'éleveur français; il a fait ici preuve certaine de capacité en repoussant les idées malsaines, en s'en tenant à Y in and in bien compris et bien pratiqué. Il a reproduit sa race par les meilleurs ; il ne l'a point changée, mais améliorée ; il n'avait aucun besoin de la transformer, il a fait sagement de la garder et de la consolider dans ses mérites propres. En visant au but, il l'a atteint d'une manière satisfaisante.
La question eût été autre si, de race de trait, il avait été de son intérêt de la faire race carrossière, par exemple. Alors la sélection n'eût pas suffi; autre encore elle eût été s'il avait voulu verser dans ses veines une dose quelconque de pur sang. Mais ceci doit faire l'objet du paragraphe suivant.
4° Les races de trait de la Grande-Bretagne. — Longtemps avant nous, l'Angleterre avait multiplié et amélioré ses routes; avant nous aussi elle avait construit un immense parcours de voies ferrées. On sait quelle influence exerce une pareille situation sur la nature môme des races équestres d'un pays; elle force l'élevage à modifier ses produits dans le sens de l'allégissement des formes et de leur anoblissement ; elle oblige à étendre les aptitudes dans le sens de la vitesse et de la durée du travail rapide à l'égal de la durée d'un travail plus lent. L'amélioration des routes crée ce besoin qui s'accroît encore de la multiplicité des chemins de fer à raison de l'habitude si promptement contractée de voyager vite et commodément. Alors les races légères, précédemment appropriées au service de la selle, doivent être grossies pour changer de destination et s'élever à l'utilité nouvelle, tandis que les races lourdes et lentes doivent être allégies pour le même motif. Gela n'empêche pas que le service de la selle et le besoin du gros trait subsistent, mais ils se limitent l'un et l'autre, et le gros de la population converge vers un cheval moyen dont quelques variations dans la forme et le volume déterminent l'aptitude générale en plus ou en moins. C'est, on le voit, toute une révolution dans la production chevaline, révolution depuis longtemps achevée de l'autre côté du détroit, où le cheval de pur sang tient la tête des produits, où les races intermédiaires sont très-nombreuses, où le cheval de gros trait a été spécialisé plus qu'il ne l'est ailleurs et comme il le sera sans doute prochainement en France.
Nous n'avons à nous occuper en ce moment que du cheval de gros trait, de celui qu'on emploie exclusivement aux travaux les plus rudes du tirage. On en a formé une catégorie ainsi divisée : — le cheval de charrette (cart horse), le cheval de roulage (waggon horse) , etc. Ce mode d'appellation, déduit de l'usage auquel les chevaux sont destinés, est assez
ordinaire chez nos voisins, mais on y distingue aussi les races par leur provenance. En général, ce dernier mode est plus conforme à nos propres habitudes.
— Le cheval noir anglais (black horse). — Originairement, celui-ci vient de la grosse race flamande dont les chevaux belges et hollandais ont formé les deux branches principales. On le cultive dans les comtés du centre de l'Angleterre, et particulièrement dans ceux de Leicéster, Warwick et Staffordshire. Bien qu'il en soit sorti pour se répandre dans tous les pays riches de pâturages et jusque dans les plaines calcaires du sud, il est pourtant le cheval des marécages, et ne possède la force et la taille colossale qui lui sont propres que dans les contrées les mieux cultivées. Primitivement, le type avait une extrême rudesse, la tête était grossière, les oreilles trèslongues et les lèvres extrêmement épaisses, garnies de poils nombreux ; l'épaule était lourde, mal faite ; les membres se montraient volumineux et velus, les sabots larges, les paturons courts et droits. Dans ces formes massives pourtant, il y avait plus de mollesse que d'ardeur. On sentit bientôt la nécessité d'améliorer cette grosse espèce en lui ôtant du commun , en lui donnant plus d'énergie. Les premiers essais furent tentés par un des comtes de Huntingdon , qui importa des étalons hollandais choisis avec soin. Il eut, nonobstant ce, beaucoup de peine à les faire accepter par ses fermiers des bords du Trent.
Plusieurs années après, Robert Backwell résolut d'appliquer à la production du cheval de trait les principes d'amélioration qui lui avaient si complètement réussi dans l'élève des autres espèces domestiques. « Il agit d'après cette pensée, dit le savant professeur d'agriculture à l'université d'Edimbourg, que les qualités des parents sous le rapport des formes et du tempérament , peuvent se transmettre â leur progéniture et se perpétuer par une reproduction habilement dirigée. » -
Backwell alla donc en Hollande ; il y fit choix de reproducteurs qui répondaient à ses vues, les importa dans le comté de Leicéster et se mit à l'œuvre. Il allia judicieusement entre eux des étalons et des juments de race hollandaise et de race indigène, des mâles et des femelles issus de l'importation an-
térieure, et déjà mêlés par les soins du comte Huntingdon ; il rapprocha tous ces produits les uns des autres par des accouplements consanguins, rationnels, et» obtint une variété nouvelle dont les caractères furent ensuite fixés par la persévérante application de Y in and in, c'est-à-dire des unions dans et dans.
Les chevaux de la race noire sortie des travaux de Backwell étaient fort estimés ; les éleveurs qui vinrent après le maître surent les conserver dans leur forme et leurs caractères spéciaux. On paraît bien d'accord sur ce point, que le créateur de la race n'avait emprunté aucun reproducteur aux chevaux de sang , qu'il s'était exclusivement renfermé dans l'espèce particulièrement appropriée au gros trait.
La race noire, ainsi améliorée, s'est perpétuée dans sa spécialité. En se multipliant sur tous les points de l'Angleterre, elle s'est néanmoins quelque peu modifiée suivant les circonstances, ainsi qu'il arrive toujours; mais nulle part elle n'a perdu : partout elle a conservé les signes caractéristiques qui en ont fait une race distincte : elle offre encore le type que lui ont imprimé les efforts du célèbre éducateur anglais.
La figure 88, p. 128 de Y Atlas, donne le portrait du cheval noir moderne,' régularisé et anobli dans sa forme. Sa couleur est ordinairement d'un noir de suie, très-fréquemment avec une marque blanche en losange au front et des balzanes aux extrémités ; souvent aussi il y a du blanc aux lèvres et aux naseaux. Le corps est plein, massif, compacte et rond ; les membres sont larges et solidement appuyés, les dimensions de la poitrine sont vastes ; les proportions des reins et de l'arrièremain sont larges, quoique très-développées ; l'encolure ne manque pas de grâce ; la crinière est touffue et un peu frisée ; les extrémités sont très-velues. Cependant tous ces apparences de force physique ne donnent l'idée, ni de la vivacité ni de l'énergie. Ce colosse est beau à sa manière; il traîne des poids énormes, mais à petits pas et avec une grande lenteur de mouvements.
« Ces chevaux , écrit David Low, sont beaucoup demandés non-seulement dans les comtés du centre, où ils sont principalement élevés, mais par tout le sud de l'Angleterre, pour les
travaux des champs, pour les wagons et les grosses voitures de toute espèce. On en rencontre partout, traînant lentement les pesants wagons qui transportent les marchandises dans l'intérieur du pays , dans toutes les grandes villes et dans les ports de mer ; ils servent à transporter les lourdes marchandises aux embarcadères, le charbon de terre, le bois de charpente, les matériaux pour bâtir, etc.; à Londres, où Ton emploie les plus forts et les plus beaux pour les voitures de brasseur, de marchands de charbon de terre, etc., l'étranger voit avec admiration circuler dans les rues, remplies de piétons, d'énormes voitures traînées par des chevaux de la plus haute stature. Il y a, sans aucun doute, quelque chose de grandiose dans l'aspect de ces colosses attelés en ligne et obéissant à la voix, au milieu du tumulte d'une grande ville ; mais un peu de réflexion démontre cependant qu'il y a là, souvent, un grand développement de force et de matière sans un effet utile proportionné ; et d'abord la disposition de l'attelage sur une ligne produit un tirage inégal et saccadé, ensuite dans les pentes ou au détour des rues étroites tout l'effort du tirage repose sur le limonier. Plusieurs personnes prétendent que le poids et la grosseur du corps sont nécessaires à ces chevaux pour les mettre à même de résister aux secousses et aux heurts qui se rencontrent sur le pavé inégal qu'ils parcourent. Peut-être est-il plus vrai de dire que l'habitude, et aussi une espèce de petite vanité, delà part des maîtres de wagons, maintient cette préférence des chevaux de grande taille. On sait par expérience que c'est à l'aide de la force musculaire et non de la force d'inertie, que le cheval surmonte les obstacles. Nous n'aurions pas insisté sur ce travers de la vanité qui pousse certaines personnes à rechercher les chevaux énormes, s'il n'entraînait pas quelques graves inconvénients pour l'élevage, en faisant prévaloir la taille et l'apparence sur les qualités réelles, et en perpétuant ces formes massives et inutiles qui constituent un si grand défaut pour une race. C'est là un inconvénient grave ; car ce n'est pas seulement la capitale qui demande cette espèce de chevaux, mais toutes les villes populeuses où l'usage des camions et des wagons est très-répandu. Quand on demande des chevaux d'une
très-grande taille et qu'on les achète à un prix très-élevé, il est de l'intérêt des éleveurs d'employer de grands étalons et de mettre en usage tous les moyens possibles de développer la riche taille de ces animaux. Dans les comtés de Lincoln et de Cambridge, d'où se tirent principalement les chevaux de camion, l'éleveur mesure ses profits à la stature des animaux qu'il élève ; à l'âge de deux ans et demi, les poulains sont quelquefois hauts de plus de 17 palmes (lm,72). Ils sont alors achetés par des éleveurs du voisinage de la capitale, et employés aux travaux légers de la charrue jusqu'à l'âge de quatre ans ; alors ils se trouvent propres au travail qui leur est destiné, et on les vend à un prix élevé. »
Le cheval noir anglais, on le voit , est le pendant de notre cheval boulonnais : tous deux remplissent, de l'un et l'autre côté du détroit, la même tâche. Seulement, notre boulonnais a plus d'énergie, plus de véritable puissance quoique moins régulier dans sa conformation. En rapprochant les figures 75 et 88, pages 102 et 128 de l'Atlas, on saisira les différences extérieures. Le cheval anglais est plus beau, le nôtre est meilleur; il nous serait aisé de ramener la structure du boulonnais à une perfection aussi grande ; il serait aisé de le faire sans rien perdre du mérite intrinsèque de la race, qui est essentiellement forte et résistante au plus rude labeur.
Quant aux géants de l'espèce, dont les Anglais tirent vanité, nous n'avons point à reprocher à l'élevage français de les produire. Le professeur d'Edimbourg a raison de les repousser, car nulle part il n'y a fructueux emploi pour des animaux mesurant 2m,10 du garrot à terre; leur poitrail est large de 1 mètre; la longueur du corps est de 2 m, 147, et la largeur de la croupe n'est pas moindre de 0m,972. Nous n'avons que faire de pareils éléphants qui coûtent gros à produire et trèsgros à entretenir.
— Race clydesdale. — Son berceau est la partie occidentale de l'Ecosse ; son principal centre de production est la vallée de la Clyde, qui lui a donné son nom. On suppose qu'elle est née, il y a cent soixante ans, du croisement par des étalons flamands des juments indigènes de TÉcosse ; elle aurait, par ce côté, des points de contact avec le cheval noir, issu , lui
aussi, de la race noire de Hollande et des Pays-Bas. C'est un duc d'Hamilton qui aurait eu les honneurs de cette création . Sans contester d'une manière absolue cette origine déjà vieille, on n'y attache pas une très-sérieuse importance et Ton croit bien plutôt que la race clydesdale, soumise à un système de sélection pratiqué avec quelque sévérité, en est le résultat combiné d'ailleurs avec les influences naturelles des lieux où elle se reproduit depuis bien des années in and in. On en fait ainsi une race indépendante, qui s'appartient, qu'on ne voudrait pas voir mésallier et pour laquelle on réclame l'établissement d'un stud-book particulier. Ce désir vient de praticiens éminents qui redoutent de voir s'affaiblir les caractères et les qualités du clydesdale par son mélange avec d'autres races et notamment avec le cheval noir; il contraste fort avec la prétention du jockey-club français de ne laisser ouvrir de registre généalogique à aucune autre famille équestre que celle de pur sang. Quelques membres de cette association trop fameuse, beaucoup plus royalistes que le roi , trouveront que les idées anglaises se gâtent singulièrement; ils crieront à l'hérésie, mais les Anglais laisseront dire et, espérons-le du moins, ils nous donneront gain de cause à nous qui avions établi et publié le stud-book de la race bigourdane améliorée , et préparé celui de la famille anglo-normande de demi-sang du Merlerault.
Mais les éleveurs de la race de la Clyde ont une autre prétention; ils disent en propres termes: « Dans l'ensemble de sa conformation, cette race rappelle le cheval de pur sang anglais plus que tout autre , non pas qu'il faille en conclure qu'elle en procède en aucune façon , mais bien que ses créateurs ont pris modèle sur la race pure comme sur le type idéal du cheval. » Et ils ajoutent : « Les meilleurs spécimens du clydesdale et de la race de pur sang ont une analogie plus étroite qu'on ne pourrait le supposer à première vue : l'un est l'expression de la vitesse la plus grande, l'autre de la force et de l'activité pour mouvoir au pas les lourds fardeaux. Le pur sang est le type de la première aptitude, le clydesdale de la seconde. La longueur du corps et de la croupe , le puissant développement des muscles, l'ampleur de la poitrine, la hau-
teur do l'épaule, la symétrie des lignes caractérisent les deux races. Qu'on se place de face derrière ou de côté, on trouve la même ressemblance , que la mesure mathématique rend plus évidente encore. Le contraste n'existe qu'entre les formes gracieuses et délicates du cheval anglais et la carrure plus grossière et plus étoffée du clydesdale.
« Le cheval fait, dans chacune de ces races, présente les dimensions suivantes, que nous donnons comme une moyenne générale et non comme une indication individuelle, attendu que ces dimensions varient considérablement dans chaque race respective :
Pur Mng.
t^GO
Passage des sangles
lm,90
O^GSj
Om,43
« Dans les deux races, les femelles ont environ 0n,,025 de moins au garrot que les mâles , et les autres parties en proportion. Les juments de pur sang pèsent rarement plus de 457 kilogr.; le poids moyen est de 406 kilogr. Pour les étalons employés à la monte, de 457 à 508 kilogr. Les juments et chevaux hongres clydesdales, en condition ordinaire de travail, pèsent de 559 à 710 kilogr. ; en moyenne, 635 kilogr. Les maies faisant la monte, 710 à 1.117 kilogr.; en moyenne, 812 kilogr.
«La longueur, l'épaisseur et le développement musculaire do la croupe sont, on le sait, des qualités essentielles pour la vitesse ; la largeur de cette partie est, en outre, nécessaire pour obtenir la force unie à l'agilité. Le pur sang et le clydesdale ont d'autres points de ressemblance, tels que la régularité de l'allure et la vivacité des mouvements; ce dernier, toutefois, plie davantage, en marchant, le genou et le jarret, et son pas embrasse une plus grande étendue de terrain.
«Vue de profil, la tète du clydesdale paraît longue et presque carrée (tig. 89, p. 130 de ï Atlas), elle est moins sèche que chez le cheval de pur sang ; la ganache est peu développée ; la
ligne du front au naseau est presque droite, courbe chez quelques individus; l'œil est beau sans être saillant, le front est large, les oreilles petites, effilées et fines, la tête est assez bien placée, l'encolure d'une longueur moyenne, l'épaule profonde et bien musclée, mais moins oblique que chez le cheval de sang; la poitrine, point important, est ample et profonde, et la côte ronde pour donner large place aux organes digestifs et au volume considérable d'aliments nécessaires au cheval de gros trait. Le grand développement des muscles des reins donne à la hanche une hauteur apparente, ce qui, joint à l'épaisseur musculaire du garrot, fait paraître le dos bas; cependant on voit des clydesdales présenter des lignes de dessus aussi droites que celles des pur sang. L'articulation du genou et du jarret est large et bien accusée; les muscles de Favanfrbras et de la cuisse bier développés, moins cependant, dans cette dernière partie, que chez le cheval de sang. Au-dessous du genou et du jarret, les tendons sont gros et donnent aux canons une forme plate et taillée en latte, comme disent les Ecossais. Suivant l'opinion commune, l'abondance des poils aux jambes est, jusqu'à un certain point, une preuve de la pureté de race : cette sorte de frange , longue et souple , ondule derrière le canon depuis le genou jusqu'au boulet; grossière, elle indique un sang commun ; soyeuse, elle devient une recommandation aux yeux des connaisseurs. Le mode d'élevage, il faut le dire, le sol et le climat influent aussi à un certain degré sur cette particularité : chez le poulain constamment nourri au dehors sur un sol marécageux et dans un climat humide, la frange est complètement développée ; celui qu'on élève dans un climat sec , dans les hautes prairies et qu'on rentre pendant l'hiver, a des poils moins abondants. Pour en assurer et en favoriser la croissance, les éleveurs tondent de temps en temps cette partie et y appliquent même un léger onguent vésicatoire. Le pied du clydesdale est large, rond et sain, la corne est forte et développée, conditions trèsimportantes, chez un gros cheval, pour supporter le poids du corps et les efforts considérables de traction. Sous ce rapport, le clydesdale est bien supérieur au cheval flamand, qui a presque toujours le sabot petit.
« La couleur est un indice de la pureté de race ; elle est ordinairement baie, brune, et grise; les bais et les bruns sont actuellement les plus estimés ; les gris le sont moins qu'autrefois et cette couleur était beaucoup plus commune il y a une quarantaine d'années; on reproche à cette dernière robe de blanchir avec l'âge et d'indiquer ainsi la vieillesse. Le noir est peu recherché ; et on voit peu de chevaux entiers de cette couleur; quelques-uns sont gris, le plus grand nombre est bai ou brun . Les marques blanches indiquent une pure origine : deux ou trois balzanes sont très-fréquentes ; une seule ou bien quatre sont plus rares. Chez un petit nombre de sujets, ces balzanes montent au-dessus du jarret, et exceptionnellement audessus du genou, soit à l'un des membres antérieurs, soit à tous les deux. Les chevaux à balzanes sont ordinairement belle-face, et ce signe affecte la forme d'une bande de longueur et de largeur variables. La pelote en tète se rencontre assez souvent, mais l'absence de balzanes ou de quelque marque blanche à la tête est si rare qu'elle fait douter de la pureté d'origine. On ne voit pas d'alezans, de rouans ou d'isabelles parmi les clydesdales purs. La couleur alezan indiquerait un cheval de pur sang ou un poney highland parmi les ascendants; le rouan et l'isabelle révèlent le sang highland. La robe la plus estimée, nous le répétons, est la baie ou la brune, avec les jambes noires, ou préférablement avec des balzanes. Les chevaux gris, bien que délaissés par la mode, offrent quelquefois de bons et purs types.
« L'estime qu'on fait du clydesdale provient en grande partie de son caractère docile et calme, de la sagesse avec laquelle il se comporte au tirage. Cette docilité est due en partie à la douceur avec laquelle il est généralement traité surtout dans le jeune âge, et la sélection a tellement développé cette qualité qu'il est très-rare d'avoir des chevaux vicieux. En parlant des métis clydesdales, nous aurons encore l'occasion de remarquer combien le caractère entre dans l'estimation de leur valeur. Les clydesdales sont d'une bonne santé et d'un bon tempérament.
« Il n'existe malheureusement pas de stud-book pour les clydesdales, et on ne recueille pas les généalogies; quelques éleveurs du sud et de l'est de l'Ecosse, où l'on trouve les meil-
leurs types de la race, peuvent donner les noms des pères et mères depuis la seconde ou troisième génération ; le nom des mâles est ordinairement mieux conservé que celui des juments; malgré cette généalogie incomplète, leurs animaux n'en sont pas moins réputés clydesdales. Les fermiers qui élèvent en vue d'obtenir des poulains susceptibles de devenir bons étalons, tiennent grand compte des caractères qui ravivent le sang écossais, tant du côté paternel que du côté maternel ; car ils pensent généralement que la production des chevaux procède à reculons, c'est-à-dire que les produits tiennent plus de leurs ascendants éloignés que de leurs auteurs immédiats.
« La constatation des origines devient chaque année d'une nécessité plus évidente. Pour obtenir plus de taille et d'étoffe, on a quelquefois recours subrepticement au gros cheval anglais de brasseur ; il n'est pas difficile à un connaisseur de reconnaître l'infusion d'un sang étranger; mais le jury des expositions et les éleveurs eux-mêmes n'attachent pas assez d'importance à une origine pure de tout mélange. Aussi la mesure la plus désirable pour conserver les précieuses qualités du clydesdale comme cheval de trait serait l'établissement d'un studbook.
« La castration a lieu habituellement à l'âge d'un an, et quelquefois avant le sevrage. Conservé entier, le poulain de deux ans, dans quelques fermes, saillit un petit nombre de juments, dix à vingt ; à trois ans, ce nombre est fixé ou pourrait l'être à quarante ou cinquante; à quatre ou cinq ans, le cheval est considéré comme étant dans toute sa force pour la reproduction. A neuf ou dix ans, l'étalon, passant pour être moins prolifique, est moins recherché ; mais cet affaiblissement prématuré provient des excès qu'on lui a imposés à l'âge de trois ou quatre ans; car souvent on estime le reproducteur de pur sang à l'âge de vingt ans et au delà. Il n'en est pas do même pour le clydesdalc ; passé douze ans, il fait rarement le métier d'étalon rouleur; s'il n'est pas complètement usé, il est employé aux travaux de la ferme et ne fait le saut qu'accidentellement.
« Le principe de la précocité des races, mis en pratique avec
assez de succès pour l'élève du bœuf et du mouton, est appliqué bien à tort à la production des chevaux. En choisissant des types d'une conformation puissante pour avoir des élèves forts et précoces, on obtient souvent des poulains qui, à l'Age de trois ans, ont l'apparence de chevaux faits et dont on abuse en leur imposant tous les travaux de la culture. Le labour dans les terres fortes, alors qu'ils sont âgés de deux ou trois ans, tend à produire la faiblesse des membres, surtout de ceux de devant. Quant à ceux de derrière, la flexion excessive du jarret peut forcer cette articulation et occasionner des éparvins ou des capelets. Les solandres et les malandres proviennent souvent d'un excès de nourriture aggravé par les changements brusques dans la nature du travail et de la ration.
« Il y a encore diverses autres causes qui concourent à faire déchoir le clydesdale.
« Cette race n'est pas assez appréciée en Ecosse et ne reçoit pas de soins particuliers. Le cheval de pur sang, élevé presque toujours par des personnes riches et haut placées, est l'objet de la plus grande attention surtout depuis l'existence du haras royal d'Hampton-Court, tandis que le clydesdale est produit avec insouciance et sans système suivi. Un recueil généalogique, d'où seraient exclus tous les animaux de sang mélangé, rendrait de grands services ; mais ce qui importe surtout, c'est de répandre parmi un plus grand nombre de cultivateurs la connaissance des principes de l'élevage et des avantages qu'offre le clydesdale pour la vente et pour le travail. Actuellement, on considère l'élève des chevaux comme un accessoire de l'industrie agricole plutôt que comme une source directe de bénéfices, et peu de fermiers en font leur spéculation principale. Si on s'occupait aussi attentivement des chevaux qu'on le fait de la race bovine courte corne, on obtiendrait une classe de che vaux clydesdales tout à fait supérieure. » [Journal des Haras.)
Cette longue citation nous parait instructive à plus d'un titre. Elle prouve qu'on élève la race clydesdale à la hauteur d'un type, qu'on voudrait voir entourer sa reproduction de soins très-étendus et la préserver de toute alliance étrangère. Nous verrons bientôt quel rôle elle joue dans la population chevaline de l'Ecosse.
Nous ne partageons pas les idées émises sur le fait de la précocité des races équestres. Nous avons déjà dit notre sentiment à cet égard. Toutes nos vieilles races étaient tardives ; on se louait beaucoup de leur longévité ; la question serait de savoir si, en fin de compte, elles donnaient une somme de travail plus considérable que les races de l'époque actuelle, mûries beaucoup plus tôt. Autre chose est d'acclimater avec ménagement à la peine les jeunes chevaux, autre chose de les ruiner avant l'âge en leur imposant des fatigues excessives. Si précoce que soit une race, il faut pourtant lui donner le temps d'amener ses produits à la vie de labeur; mais de ce qu'on ne peut demander à des poulains de 2 et 3 ans la même somme de travail qu'à des chevaux de 5 et 6 ans, il n'en résulte pas qu'il n'y ait pas avantage à commencer à les utiliser dès l'âge de 2 ans.. Ce que les Anglais disent ici de la précocité de leurs chevaux de trait témoigne une fois de plus en faveur de la rusticité des nôtres beaucoup plus grande. Nul ne se plaint des travaux que subissent nos chevaux de trait à partir du môme âge ; ils achèvent leur développement en travaillant, et ils sont neufs, sains dans les membres et solides dans leurs aplombs, quand l'heure est venue de la vente au commerce.
Il est juste d'ajouter que les chevaux du Clydesdale ont les actions plus vives et plus allongées que nos chevaux. Cette plus grande vitesse d'allure, au pas, peut ôtre un motif de ruine prématurée si on livre de très-bonne heure les produits au travail. Cela reviendrait à dire que la maturité du cheval de trait se trouverait être en raison inverse de l'activité des mouvements. Au surplus, voici qui appuierait cette assertion :
Il y avait, en 1850, à l'Institut agricole de Versailles, des attelages variés. Comparés dans la somme de travail qu'ils donnaient dans des circonstances tout à fait identiques, labourant le même champ, par exemple, quatre attelages se sont classés dans l'ordre suivant :
N° 1 . Deux juments du Clydesdale ;
N° 2. Deux juments de Suffolk;
N° 3. Deux juments percheronnes;
N° 4. Deux juments boulonnaises.
Les deux juments de race clydesdale faisaient le même ou-
vrage que trois bêtes des autres espèces, et l'exécutaient notablement plus vite. La différence de vitesse entre les juments de Suffolk et celles du Perche était encore très-sensible ; elle était presque nulle entre les percheronnes et les boulonnaises. Il faut dire que les juments du Clydesdale ne s'entretenaient, à condition égale, qu'avec une nourriture plus abondante que les autres; à deux cependant elles ne consommaient pas autant qu'auraient consommé trois bêtes de Suffolk, du Perche ou du Boulonnais.
En résumé, le clydesdale a sur le cheval noir anglais une incontestable supériorité d'action, mais son infériorité n'est pas moins réelle en poids, en forme ramassée, en développet ment du système musculaire ; il a de précieuses qualités, il est vigoureux, docile et sûr ; il marche bien et vite,* mais il est exigeant, il a plus de besoins que nos divers animaux de trait.
— Dans le comté de Northumberland , le clydesdale est le cheval des exploitations aux terres fortes, qui exigent un moteur puissant; mais partout où la terre est d'une nature franche et limoneuse, moins lourde, on emploie un cheval plus léger, ramassé de formes, vif d'allure et dont les jambes sont plus courtes, les reins et le corps meilleurs, les quartiers moins gros que chez le clydesdale ; on le trouve plus capable de résistance, plus fort et plus vite à la fois. Cette race, qui n'a pas de nom particulier, paraît être reproduite depuis longtemps par une sélection attentive qui n'emploie à sa conservation que les étalons les mieux doués. En toutes circonstances, nous constatons que ce mode de reproduction suffit àmaintenir haute en valeur les races de trait localisées. « Sous quelques rapports, dit-on, elle ressemble un peu au cheval du Cleveland; elle a, comme lui, une forte charpente, les membres nets" et dépourvus de ces poils grossiers qu'on remarque aux boulets de la plupart des chevaux de trait de l'Ecosse. Elle n'est pas aussi haute sur jambes que% les clydesdales et lesclevelands, mais elle en a la rondeur du corps, la force des reins et la bonne conformation de la tête : sa couleur est ordinairement baie et noire. »
— La race clydesdale est employée à de nombreux croisements en Ecosse. C'est bien à cause de cela qu'on demande
de toutes parts que des mesures soient prises pour la conservation homogène et pure dans son propre foyer de reproduction , et qu'on recommande, en ce qui la concerne, rétablissement d'un stud-book spécial , dans lequel les nombreux acheteurs d'étalons puiseraient des notions certaines quant à l'origine. Sous ce rapport, la race clydesdale joue, en Ecosse, le rôle qu'a joué pendant longtemps chez nous la race percheronne qui a fourni tant de reproducteurs à une grandipartie du pays. Seulement, la race écossaise a exercé une influence plus heureuse sur la population chevaline à laquelle on l'a mêlée , à laquelle on la mêle encore, que notre race percheronne qui n'a laissé, en aucuns lieux, des traces durables de son passage. Cela tient à ce que le clydesdale est d'une famille déjà ancienne et authentique, tandis que le percheron , né d'hier, est un composé de sangs très-divers.
Un mot sur chacun des groupes principaux sur lesquels on opère avec des étalons du Clydesdale.
En premier lieu se présente la jument du Highland qu'on croise volontiers avec les mâles de cette famille dans l'île de Skye, dans le canton des hautes terres du comté d'Inverness, et dans sept autres comtés de l'Ecosse.
La jument d'Highland, dont la taille varie de lm,01 à lm,5o, appartient à une race qui s'en va et qui , depuis longtemps déjà, se reproduit, comme il arrive pour beaucoup de nos variétés, par des sujets inférieurs, les meilleurs, ceux dont on espère le plus d'argent, étant toujours enlevés par les marchands. Elle a la tête grosse et forte, le garrot un peu noyé, les épaules généralement obliques, la poitrine très-profonde, les fesses courtes, la croupe avalée, les membres de dimension moyenne, quelquefois les jarrets clos, que les Anglais appellent jarrets de vache. Le sabot est fort et dur; on se dispensait autrefois de ferrer les pieds de derrière et, dans certains cas, ceux de devant, et le cheval travaillait ainsi sans fers, soit dans les champs, soit sur la route. La robe est noire , gris foncé, brune, isabelle, alezane, etc. Le poil est plutôt doux que rude, mais dans l'hiver il est parfois long et hérissé; on ne voit pas aux jambes ces grands poils qui caractérisent les grosses races. Les animaux de cette variété sont irritables , entêtés et même
ingouvernables lorsqu'ils sont excités; ce caractère est sans doute inné, mais il s'aigrit aussi par les mauvais traitements qu'ils subissent, car dans les hautes terres [high-lands) on n'a pas le même attachement pour le cheval que dans les basses terres [lowlands). Le cheval du pays fait tous les travaux, laboure, conduit son maître au marché, etc. ; il trotte très-vite, et, bien que sans élégance au galop, il fait au besoin également preuve de vitesse à cette allure. Il relève le canon en marchant et a le pied sûr dans la montagne, tant à la montée qu'à la descente ; il supporte mieux la fatigue et la misère que tons les autres chevaux, le poney, pur highland, excepté.
L'influence du clydesdale dans le croisement de la jument highland est très-remarquable. « On obtient du premier coup un cheval qui le cède peu en taille et en étoffe au clydesdale de petit modèle. Chez l'animal de second croisement, ayant par conséquent trois quarts de sang clydesdale , la ressemblance avec le père est encore plus frappante, et si l'on continue l'infusion du même sang, on reproduit plus complètement encore le type clydesdale. A l'exception d'une certaine grossièreté de forme de la tète, de la brièveté des lignes dans l'arrière-inaiu , de membres moins forts et moins plats, sauf la couleur de la robe et l'absence des marques blanches particulières au clydesdale, la similitude est à peu près complète. Toutefois ce métis n'a pas la placidité du clydesdale pur. Dans les cantons où il est élevé, on le trouve souvent supérieur au clydesdale en activité, en courage, eu sobriété; mais on ne peut jamais s'en rapporter entièrement aux préférences d'un canton pour ses propres chevaux. »
Nous prions le lecteur de prêter une grande attention à ce mode de croisement continu qu'il ne faut pas confondre avec le croisement alterne, beaucoup mieux nommé métissage. Il voudra bien remarquer aussi que l'accouplement a lieu ici entre un étalon haut et corpulent, et une femelle de petite stature, sans qu'il en résulte d'inconvénient; le résultat est bien celui qu'on cherche, un produit plus grand et plus étoffé que la mère. Gela seul indique que l'éleveur soutient, par une alimentation suffisante, la force d'expansion que le poulain tient de son père et qu'il apporte en naissant.
Dans Me de Skye, on trouve le clydesdale-highland mieux approprié aux exigences locales ; on le préfère au pur clydesdale trop gros mangeur et trop pesant, et au pur highland qui n'a ni sa puissance ni son degré de résistance. Ce métis a le coffre gros et les membres courts, deux conditions favorables à la durée du travail.
Dans le comté d'Invemess, le même croisement a formé une sous-race très-estimée pour son aptitude au travail et pour son facile entretien. Sa conformation trapue a de l'ampleur et du gros en suffisance ; les qualités morales se décèlent par une énergie durable et soutenue.
— Dans le comté de Perth, le métis des deux races mesure , lm,57; il est ramassé et près de terre, ses extrémités sont peu velues dans les hautes terres et distinguées dans le canton sud; il se montre facile au dressage et docile au travail ; mieux que le clydesdale, il résiste au froid et à l'humidité. On pratique ici ce qu'on nomme le croisement simple et le croisement à l'envers, c'est-à-dire qu'on donne aussi bien l'étalon clydesdale à la jument highland que le cheval de cette dernière race à la poulinière du clydesdale, qui est très-répandue. On ne connaît pas de meilleur cheval pour les travaux des champs que le résultat de ce croisement ; mais, pour les gros charrois, le clydesdale pur est réellement supérieur.
On a essayé de substituer à celui-ci l'étalon de race de Suffolk, mais les produits n'avaient ni le modèle ni les qualités de ceux du Clydesdale ; le commerce les demandait moins et ne les payait pas aussi cher.
En continuant cette revue dans les comtés de Clakmannan, de StirUng, de Dumbarton, d'Argyle, de Bute et dans l'île d'Isslay, nous retrouverions toujours les mêmes faits, à savoir: le clydesdale pur partout où les terres fortes et argileuses des plaines réclament un moteur énergique et puissant ; le clydesdale-highland, au contraire, sur tous les points élevés ou sur les sols légers. Là, en effet, le gros cheval est trop lourd, trop lent, trop exigeant pour la nourriture, et d'ailleurs on n'y a aucunement besoin d'un animal capable d'une aussi grande somme de travail. Ce qu'on recherche, c'est un cheval de trait moyen, fortement charpenté cependant et courageux , d'un
bon usage et d'un facile entretien. Or, tel est partout le produit qui résulte du croisement clydesdale-highland.
L'étalon du Clydesdale est bien le reproducteur par excellence des chevaux que l'agriculture écossaise emploie. On le donne dans presque tous les comtés à ce qu'on nomme la jument du pays. Cette définition très-vague s'attache à la population,' plus ou moins mêlée ou bigarrée, qui s'est acclimatée aux circonstances locales, et qui en présente comme la résultante ; elle n'a pas assea de valeur pour sortir de la foule qu'elle compose, elle n'a pas de caractères assez accentués, elle n'a pas assez d'homogénéité pour recevoir un nom qui la distingue : mais elle a revêtu un ensemble qui lui est propre, la couleur locale, si je puis dire, et chacun la reconnaît parfaitement dans son milieu.
Le comté de Caithness, ceux d'Aberdeen, de Bamff, d'Inverness, de Kincardine, partie de Forfar (canton du Sud-Est) ; les comtés de Fife et de Murray, comptent parmi ceux qui, n'ayant pas de race en titre, possèdent néanmoins des juments qui se tiennent par l'indigénat et qu'on qualifie juments du pays. Ces matrices ne sont ni assez nombreuses ni assez éle*vées sur l'échelle de l'espèce pour produire l'étalon propre à les féconder, circonstances qui obligent à recourir à l'étalon du Clydesdale, lequel se marie bien à elles et donne des serviteurs dont les aptitudes satisfont à tous les travaux des champs. Le degré de sang clydesdale ne va jamais au delà de trois quarts ; et chez beaucoup d'animaux on s'arrête au quart , et même à un huitième. Ils sont alors suffisamment doués, et se montrent travailleurs actifs et résistants à un degré très-supérieur aux bêtes du pays. Leur taille moyenne (lm,52) les tient près de terre, leur membrure ne manque pas d'ampleur, leur pied est bien conformé ; leur santé est excellente ; leur poids varie de 410 à 510 kilogr., 100 kilogr. environ de moins que le clydesdale.
Dans trois comtés, ceux de Ross, de Forfar (canton de l'Est seulement) et de Peebless, on fait des croisements clydesdalecleveland, afin d'obtenir des produits plus légers , se rapprochant davantage du type carrossier. Le cleveland fait perdre au clydesdale de son ampleur, l'allégit et lui donne quelque
distinction, mais il lui retire de sa \aleur marchande. La pensée de ce croisement a été suggérée par le besoin d'exécuter les travaux avec plus de célérité qu'on en peut exiger du clydesdale pur. Ceci est caractéristique en Ecosse; c'est l'opposé chez nous, pourrait-on dire, où nos chevaux de trait et d'agriculture sont probablement les plus lents qui existent.
L'emploi général du clydesdale, comme animal reproducteur, est' sans doute ce qui fait désirer qu'on l'élève avec de? soins tout particuliers et qu'on en retrace avec une scrupuleuse attention la généalogie authentique. Les cultivateurs écossais tiennent, plus que les nôtres, à la connaissance exacte de l'origine des étalons dont ils se servent; ils n'accepteraient pas aisément , par exemple, un taureau dont ils ne connaîtraient pas l'ascendance ou qui ne serait pas bien né ; ils se montrent pourtant plus faciles sur le choix de l'étalon quand, par sa conformation extérieure, il leur plaît, et on leur reproche avec raison de n'être point aussi sévères pour le cheval que pour le taureau; en France, nous faisons pour le mâle de la jument comme font les éleveurs écossais, et nous ne les imitons pas dans la sévérité très-légitime dont ils entourent le choix du taureau.
La jument de race clydesdale est quelquefois croisée, soit par un étalon de demi-sang comme dans les comtés d'Haddington et de Kirkenbright, soit avec l'étalon de pur sang, comme cela se pratique quelquefois dans le comté de Lanark. Ces essais, plus exceptionnels que généralisés, paraissent peu encourageants. Les métis sont plus exigeants, ils demandent plus de soins, sont d'une croissance beaucoup plus lente , ne peuvent être appliqués aussi jeunes au travail, et se vendent, tout à la fois, moins couramment et moins cher que les clydesdales purs. L'histoire du croisement entre un étalon de sang carrossier ou un étalon de pur sang et une jument de trait est la même partout. C'est pour cela que nous ne le conseillons pas. Quelques hippologues le préconisent comme un moyen d'obtenir des carrossiers ou même de forts chevaux de selle ; la pratique le repousse comme ne réussissant que par exception. Les produits que l'on fait naître ainsi donnent rarement du bénéfice à l'éleveur, et jamais ils ne doivent être appliqués
;i la reproduction. L'emploi que nous recommandons du cheval de sang pour améliorer nos chevaux de trait, reconnaît d'autres règles et conduit à de meilleurs résultats.
Au surplus , voici en quels termes un hippologue anglais traite ces questions de croisement : « La plupart des fermiers regardent le croisement de la jument clydesdale a'vec rétalon do pur sang comme une mauvaise opération , car il est rare que le poulain se vende le même prix que celui de pure race elvdesdale. Dans le sud-ouest de l'Ecosse, ce croisement était en faveur il y a une trentaine d'années, mais le résultat de la vente des poulains demi-sang a promptcment dissipé l'espérance d'obtenir par cette méthode des animaux de plus grand prix. Si Ton considère que les étalons de troisième ordre sont les seuls dont on puisse se servir pour le croisement , un tel résultat ne doit pas surprendre. Des chevaux qui ont les jarrets plus un moins défectueux, de longues jambes et un corps grêle, doivent transmettre les mêmes défauts à leur descendance, au moins jusqu'à un certain point, quelque irréprochable de formes que puisse être la jument, et soit qu'elle appartienne à la même race ou à une race différente. Le prix de saillie polir les étalons de pur sang les plus en vogue, étant de vingt à trente guinées (500 à 750 fr environ), ne permet pas aux cultivateurs de faire quelques essais dans cette voie, et, d'ailleurs, ces chevaux ne quittent pas l'Angleterre. Il n'est pas douteux que le poulain né de l'accouplement des deux bons types de l'une et l'autre race, sera aussi bon que ses auteurs; mais il n'en est pas de même si ce poulain provient d'une jument de trait médiocre et d'un étalon mis au rebut par les éleveurs de pur sang ; on peut donc facilement s'expliquer la forte prévention qui existe contre ce croisement.
« Au milieu et à la fin du dernier siècle, on se servait beaucoup, dans le nord et le sud de l'Ecosse, du pur sang et du cheval de chasse bien élevé pour faire des chevaux de ferme en croisant les juments du pays. On trouve encore trace de sang dans beaucoup des animaux de cette contrée, par exemple dans les comtés d'Haddington, de Berwick, de Roxborough, etc., et même dans le nord-est de l'Angleterre. L'emploi général qu'on fait maintenant dans le sud-est de l'Eco?"'
de l'étalon clydesdale, donne plus de force et de poids et moins de cette vitesse au trot qui caractérisait l'ancien croisement.
« En donnant l'étalon clydesdale à la jument de pur sang, ou près du sang, on obtient, en règle générale, un produit bien supérieur à celui de l'étalon de pur sang avec la jument clydesdale. Quelques éleveurs de chevaux de chasse ont eu recours au sang clydesdale pour donner au hunter plus de force et de gros, et le rendre propre aux lourds transports; ils ont ainsi obtenu un cheval ayant d'ordinaire beaucoup d'étoffe et de puissance, paraissant à l'oeil de grande valeur, mais n'héritant jamais ou presque jamais de la vitesse et de l'énergie du cheval de pur sang. Ces chevaux se vendent habituellement plus cher que les clydesdales purs, ou ceux qui proviennent du croisement entre l'étalon de pur sang et la jument de trait près du sang. Les fermiers trouvent des inconvénients à élever des chevaux de selle et d'attelage légers; ces élèves jettent le désordre parmi les troupeaux avec lesquels ils paissent, et leur nature irritable les expose aux accidents. On n'a rien à craindre de pareil avec le poulain d'espèce de trait pur, qui est presque toujours docile ; en outre, on peut l'atteler presque sans préparation, tandis que le poulain distingué a besoin pendant longtemps des soins d'un groom ou d'un dresseur; ce sont des dépenses et des risques qui répugnent au cultivateur. Dans un genre d'exploitation qui demanderait une moins grande force de tirage, on préférerait, sans aucun doute, au clydesdale un cheval plus agile; mais, dans les conditions actuelles de la culture, le gros cheval est un instrument indispensable. On a produit de bons chevaux de selle et d'attelage léger par le croisement avec la race de pur sang, principalement en donnant la jument de pur sang ou près du sang à l'étalon clydesdale bon trotteur. S'il était possible d'obtenir le mélange de quelques-unes des meilleures qualités du pur sang avec la taille et le gros du clydesdale, on produirait des chevaux de culture extrêmement précieux. » {Journal des Haras.)
En général, les éleveurs de la Grande-Bretagne pratiquent mieux qu'ils ne dissertent; les explications théoriques des hippologues anglais ne valent pas les résultats qu'elles veulent mettre en lumière. Cette citation ne donne que bien in-
complètement la manière de faire les bons reproducteurs; mais en étudiant les généalogies de ceux qui marquent le plus dans leur carrière d'étalon» on se rend aisément compte du mode d'accouplement qui réussit le mieux dans tous les cas. Ce mode est un métissage plus ou moins suivi ; nous en avons déjà indiqué le mécanisme.
— Le suffolk-punch. — L'ancienne race de ce nom a pris naissance dans le comté de Suffolk, d'où elle s'était répandue dans les comtés voisins de Norfolk et d'Essex : le surnom de punch, qui signifie tonneau, lui est venu de sa forme trapue et arrondie, d'autres disent de l'état de graisse habituel dans lequel s'entretenaient généralement ses produits sans avoir été pour cela poussés de nourriture. Le cheval de Suffolk, bien ensemble et bien roulé, était d'un petit entretien, s'engraissait d'une façon très-remarquable au point de prendre la forme d'un tonneau ; de là cette expression, actuelle parmi les fermiers, he is a very punch, quand ils voient un animal bien gras — bœuf, ou porc.
La taille du suffolk-punch ne dépassait pas la moyenne ; son manteau était bai clair ou alezan avec la queue et la crinière d'une nuance moins foncée ; son aptitude au travail ne laissait rien à désirer ; il était surtout renommé pour sa fermeté dans le tirage. Aucun cheval ne donnait un coup.de collier plus vigoureux et plus soutenu aux moments difficiles. « Un vrai punch de Suffolk, disait-on, tirera jusqu'à ce qu'il tombe ; à un signal donné et sans qu'il soit besoin d'employer le fouet, l'attelage plie les jarrets jusqu'à terre et tire quelque pesante voiture que ce soit. » Cette spécialité avait surtout son prix au temps où le cheval était le grand moteur industriel, à l'époque où les routes exigeaient, chez le cheval, une puis sance de traction plus grande qu'aujourd'hui. Par ailleurs, le suffolk-punch avait les formes communes : la tête était forte, la ganache empâtée, le cou épais et court, les épaules basses et massives, les membres courts et bien proportionnés, le dos droit, les reins larges et les hanches bien développées.
Cette race a disparu ou tout au moins s'est considérablement modifiée sous l'influence de croisements très-divers. Originairement, a-t-on dit, elle provenait d'étalons achetés en
Normandie et de la jument du pays : on a attribué la même source à notre race percheronne. Scientifiquement une pareille assertion ne mérite pas une grande créance; il est plus judicieux d'admettre que, sous l'action des circonstances toutes spéciales, une population naissante, et quel qu'ait été d'ailleurs son point de départ, s'est successivement formée et façonnée , maintenue ce qu'elle est par cela seul qu'on n'a pas contrarié dans leurs effets les causes mêmes de sa formation. Le fait est d'autant plus marquant que la race est moins ancienne et que, nonobstant cela, elle était parvenue à une plus complète homogénéité.
Nous venons de dire en quelques mots toute l'histoire du suffolk-punch. Il a existé à l'état de race utile et de véritable valeur, il a été une actualité ; on l'a fort recherché, pendant quelques années, pour les camions et les wagons, et l'on en voyait à Londres de beaux attelages remarqués pour l'ampleur de leurs formes et le brillant de leur longue crinière, il était supérieur au cheval noir pour l'activité et la persévérance, tout en l'ésralant au moins au service des camions. (Cependant le goût prononcé pour les géants a prévalu ici et fait dominer le cheval noir; c est ainsi, dit David Low, qu'on a donné la préférence à l'apparence sur les qualités solides.
Ainsi destitué, le suffolk-punch a pris une autre direction. Des croisements très-divers l'ont profondément modifié dans ses premières aptitudes. Le choix fait de l'étalon n'a peut-être pas toujours été irréprochable, mais il a constamment visé au même résultat : allégir la forme et étendre les qualités dans le sens de la vitesse. C'est le travail de transformation qui a été essayé chez nous, mais incomplètement et à demi, sur le percheron et les grosses races de la Bretagne. On y a mis plus de suite de l'autre côté de la Manche où l'on a, cela va de soi, plus largement réussi.
« En croisant la jument du suffolk-punch avec des étalons de demi-sang du Yorkshire, a écrit le comte deMontendre, on lui a donné des formes plus régulières , plus agréables à l'œil, aux dépens de sa force et de son utilité. Cependant, dans l'état actuel et avec le besoin d'aller vite en toutes choses dans la vie, le cheval plus léger doit être le cheval de l'époque.
Aussi les cultivateurs de cette partie de l'Angleterre, comprenant très-bien la direction prise, ont-ils cherché à donner plus d'élégance, plus de légèreté à leur race, et ils y sont parvenus par suite d'un mélange judicieux d'un sang, sinon pur, du moins plus noble. Leur succès a été assez grand pour qu'aujourd'hui il ne soit pas rare de voir payer jusqu'à 4 et 500 guinées un étalon de race de Suffolk ; mais ce n'est plus le suffolk-punch dont on pourrait dire : He is a very punch. »
Déjà nous nous sommes expliqué sur la profonde sagacité que déploient les producteurs anglais pour obtenir les chevaux de leurs besoins; nous n'avons trouvé chez nous ni le même savoir, ni la même certitude : de là la nécessité d'avoir plus que des individualités prises ici et là pour la reproduction en masse et de nous attacher à créer des types particuliers pour chaque sorte.