‹ La Connaissance générale du cheval... par les auteurs de l'Encyclopédie pratique de l'agriculteurChapitre 24 sur 29 · C. Les races moyennes · texte numérisé non relu

C. Les races moyennes

Notre carrossier d'il y a quelque trente ans donne en quelque sorte le type des races moyennes, un cheval grand et étoffé, ayant de l'ardeur, de la force et de l'action, apte au tirage rapide, sans rappeler en rien le modèle ou plutôt le commun du cheval de trait proprement dit.

Pour la forme, les races moyennes rappellent les races nobles, plus légères que lourdes ; par l'ampleur, il serait à désirer qu'elles s'éloignassent peu du gros des chevaux de trait ; par l'aptitude, elles se rapprochent des premières par l'activité des mouvements, et des autres par leur puissance de traction. Laissant aux types supérieurs et à leur descendance plus ou inoins directe la qualification de chevaux de luxe , elles se placent immédiatement au-dessous ou à côté et prennent diverses appellations parmi lesquelles celles de cheval à deux fins, de demi-fortune ou demi-luxe, de cheval de cavalerie de réserve, etc.

Toutes les races moyennes ont aujourd'hui une certaine dose de sang. Elles occupent en général des pays d'herbages, des contrées peu élevées et peu accidentées, des terres fertiles. La richesse du sol et l'abondance des nourritures leur donnent leurs grandes dimensions ; le pur sang, à dose calculée,

les fait brillantes, correctes, énergiques. Privées de ce dernier élément, elles se développent plus, s'alourdissent, engraissent comme le feraient des bêtes de boucherie, mûrissent tardivement, restent molles et lymphatiques, peu capables, peu résistantes et veules ; sous son action bienfaisante, elles s'anoblissent, perdent de leur poids et de leur disposition à la graisse, et se font à la fois plus légères et plus fortes, conséquemment meilleures et plus recherchées.

A l'époque actuelle, les races moyennes prennent une grande importance du bon état des routes, des habitudes que nous avons contractées d'aller plus vite. « En changeant la manière de voyager, dit David Low, on a diminué l'intérêt qui existait à élever certaines espèces de chevaux. Il y a maintenant bien peu de personnes qui voyagent à cheval et qui se contentent de faire cinq milles à l'heure, quand elles peuvent voyager en voiture et faire dix milles ou même davantage dans le même espace de temps. Un cavalier avec ses valises derrière lui est devenu un spectacle aussi rare que la vue d'un éléphant. C'est pourquoi l'espèce de chevaux de selle employée anciennement pour voyager est presque entièrement disparue. »

La conséquence de ce fait a été la culture plus attentive et la multiplication des races propres à l'atelage rapide , la tendance au grossissement des races légères et à l'allégissement de certaines races trop pesantes pour cheminer à des allures aussi vives.

Le cheval de petite stature et les races légères ont eu leur temps et leur utilité ; elles ont d'abord dominé les autres : le cheval de gros trait et les races communes, lentes et dégénérées, n'ont été nulle part aussi nombreuses qu'en France : les races moyennes se multiplient à leur tour au point de former, en certains lieux, la population tout entière. Nous les trouverons très-répandues en Angleterre ; il n'y en a guère d'autres en Hollande , dans l'Oldenbourg , le Danemark , le Mecklenbourg...; nous les verrons en voie de formation dans plusieurs de nos départements qui empruntent à la première de toutes, à la race anglo-normande de demi-sang, leurs éléments de reproduction et d'amélioration.

— Le cheval de chasse [the hunier). — On nomme ainsi en

Angleterre les chevaux qui se montrent pins particulièrement aptes à soutenir les rudes fatigues de la chasse à courre.

Bien que le limiter ne forme pas, à proprement parler, une race d'un lignage distinct dont les produits ne s'unissent qu'entre eux, tous les chevaux choisis en vue de cette destination, toute spéciale, se ressemblent néanmoins assez par la conformation et sous le rapport des aptitudes pour être classés à part, pour « faire, dit David Low, une espèce particulière. »

Autrefois, cependant, le hunter était bien une espèce indépendante. Il avait été créé parallèlement au cheval de pur sang avec des étalons de race pure et des poulinières bien <louées, ayant beaucoup d'ampleur, une forte structure et les ^minentes qualités qu'on recherche dans un cheval énergique, solide et résistant. Il en résultait des produits d'un mérite exceptionnel , capables d'un grand labeur, portant des poids très-lourds et suffisant à toutes les exigences d'un exercice aussi difficile et aussi violent que la chasse. Dans cette création, on le voit, deux éléments étaient en présence : l'étoffe et le sang heureusement combinés ; ils donnaient un demi-sang dont la valeur se mesurait tous les jours aux plus larges épreuves. Les qualités du cheval de chasse anglais se révélaient si hautes qu'il acquit bientôt une réputation européenne. Son modèle aussi plaisait , et c'était à juste titre, car tout, dans cette conformation, si bien ensemble (fig. 90, p. 132 de Y Atlas), respirait la force et la puissance, donnait une idée précise de l'énergie unie à la durée : le corps était plein, bien roulé, bien soutenu dans ses lignes; les membres étaient larges, musculeux dans les régions supérieures, osseux et tendineux dans le bas, pourvus d'attaches solides et nets dans les articulations; l'avant-main répondait à l'arrière ; l'une et l'autre aux grandes proportions, aux couches musculaires profondes et très-accusées. C'était un vaillant animal, une puissante nature : chacun le recherchait , chacun ambitionnait pour son pays un type égal; on en fit un idéal : notre anglo-normand du Merlerault n'en a pas été très-éloigné. On peut le voir en comparant la figure 64 à la figure 90, p. 80 et 123 de Y Atlas : on s'apercevra bientôt néanmoins que ce qui différencie les deux portraits, c'est plus de largeur, plus d'épaisseur dans les quar-

tiers du modèle anglais, et , par contre, plus d'étroitesse chez notre demi-sang, moins développé à tous égards dans le sens de la largeur en quoi réside surtout l'aptitude à porter de gros poids et à résister à un travail soutenu. Chez tous deux néanmoins c'était le même degré de sang; la différence venait des mères, moins corpulentes et moins étoffées en France, des mères et du mode d'élevage qui tenait nos produits trop loin de la nourriture au grain, trop loin aussi du travail. Une autre différence, essentielle et fondamentale, existait encore entre ces deux animaux créés par le même mode d'accouplements : le hunter anglais, spécialité émérite, naissait ici et là, isolément et partout ; notre cheval de demi-sang n'était produit que dans un coin de la Normandie; l'un faisait partie d'une classe de chevaux déterminée par ses aptitudes, l'autre appartenait à une famille distincte qui se plaçait au premier rang parmi nos races usuelles ; l'un n'était qu'un produit isolé, élevé comme un mulet dont on ne tire pas souche, l'autre était façonné en vue de la reproduction et devenait un type secondaire pour l'amélioration de plusieurs analogues, inférieurs sous le rapport de l'origine, de la structure et des aptitudes.

Ainsi poursuivi de l'autre côté du détroit, le croisement fit à la fin dominer le sang sur l'étoffe ; dès lors l'équilibre fut rompu dans la magnifique conformation de l'ancien cheval de chasse anglais. Écoutons ce que dit à ce sujet le savant professeur d'Édimbourg : « C'est surtout par le sang du cheval de course qu'on a communiqué au cheval de chasse la vitesse et l'énergie. Ce mélange de races a toujours été en augmentant , de sorte que les qualités des chevaux de chasse se rapprochent de plus en plus de celles des chevaux de course de pur sang. Cependant , il devra exister toujours entre eux une grande différence. Le cheval de course est destiné essentiellement à déployer une grande vitesse ; tandis que le cheval de chasse, tout en possédant cette qualité, doit y joindre un grand fond et une force capable de porter le poids de son cavalier sur un terrain inégal. »

Trop de sang a nui à la structure ample et corsée de l'ancien cheval de sang, plus vite aujourd'hui, plus vite et moins

résistant, moins capable surtout de porter un cavalier lourd pendant un long temps. Alors a changé la manière de chasser des Anglais. « La vélocité des chasses en Angleterre s'est accrue en proportion des perfectionnements apportés à l'agriculture, » et, ajouterons-nous, à raison aussi du degré de sang donné au cheval spécialement destiné à cet emploi. Aussi, le hunter de l'époque actuelle « diffère beaucoup, par sa forme et ses qualités, des chevaux de chasse dont on se servait anciennement. Ainsi que les chevaux de selle, d'une taille plus grande, ils ont une grande tendance à prendre une forme plus élancée, surtout depuis un demi-siècle. On leur a appliqué, quoique avec certaines modifications, le même régime qu'aux chevaux de course, de sorte que la forme du cheval de chasse anglais présente un type tout moderne et tout nouveau. »

Ce type nouveau est l'effet d'une dose de sang trop élevé»', le résultat du croisement non interrompu, trop prolongé; il ne vaut pas à beaucoup près l'ancien, si parfait dans la forme et au fond qu'on a pu, à son sujet, écrire ceci , par exemple :% a Si jamais la main de l'homme a montré sa puissance, quand elle est bien dirigée, c'est dans la création du cheval de chasse, car aucun ne possède d'aussi hautes qualités, parmi lesquelles se distinguent la vitesse et le fond , l'ardeur et la docilité, l'adresse et l'intelligence. »

La production du hunter a suivi la destinée du cheval de pur sang ; il s'est allongé et aminci ; il a acquis plus de vitesse aux dépens de la véritable force et surtout de la durée ; mais la vitesse est tellement entrée dans les besoins de l'époque qu'on ne monte plus guère en chasse des chevaux de demisang ou de trois quarts de sang; on prend des produits de sept huitièmes de sang , voire des animaux de pur sang : mais aux uns et aux autres on reproche trop de gracilité de membres et des allures trop basses ; ils manquent d'étoffe et de résistance, ils ne franchissent plus qu'avec beaucoup de difficultés les nombreux obstacles qui se présentent.

Voyons donc quels mérites devraient réunir les chevaux de chasse. En les énumérant , nous rappellerons les qualités qu'une production intelligente avait su donner à ceux d'autrefois.

« Le cheval de chasse, a écrit David Low, doit posséder de boos quartiers de devant, afin de pouvoir parcourir d'une manière sûre le terrain inégal sur lequel on le dirige, et franchir les obstacles qu'il rencontre. Les quartiers de devant du cheval de course étant bas et ceux de derrière élevés, il en résulte une grande vitesse sur un terrain uni et plat, mais, chez le cheval de chasse, ils nuiraient à la sûreté de marche ; et l'encolure de cerf, qui, chez lui, est parfaitement en rapport avec le galop violent et de courte durée des courses, se prêterait mal, chez le cheval de chasse, à la pression de la bride et à l'aisance du cavalier. Le cou du cheval de course doit être suffisamment musculeux, et sa poitrine doit avoir assez de largeur pour indiquer la force sans lourdeur. Les grandes enjambées du cheval de course ne sont pas exigées du cheval de chasse. Il doit posséder cette conformation indiquant la force des régions dorsale et lombaire, c'est-à-dire qu'il doit être proportionné et avoir le dos modérément court. Les deux races de course et de chasse peuvent se ressembler dans quelques points; ainsi, dans le développement des quartiers de derrière et dans la conformation des membres : ils doivent avoir le genou et le jarret musculeux, et, au-dessous de ces articulations, l'extrémité doit être tendineuse et posséder aussi les autres qualités indiquant qu'un cheval est sotidement construit. Le cheval de course, cependant, doit avoir les jambes plus courtes, c'est-à-dire de moindres dimensions par rapport au corps. Le parfait cheval de chasse anglais est incontestablement la plus belle variété chevaline qui existe dans aucun pays; elle réunit, dans des proportions plus heureuses que celle du cheval de course, la légèreté des chevaux de sang, originaires des pays chauds, à la force des anciennes races européennes. En comparant le cheval de chasse au cheval de course, dans sa conformation, nous trouverons que, s'il lui est inférieur dans les qualités qui dénotent la vitesse, il le surpasse dans celles que réclame une destination plus utile. »

Malheureusement, depuis bien des années déjà, le temps est à la vitesse exagérée, excessive ; la machine s'en ressent et se détraque de toutes parts ; nous en avons déjà énuméré les inconvénients et les mauvais résultats. Nous devions les rap-

peler cependant, en parlant de la création chevaline la plus complète que l'homme ait encore obtenue, et faire remarquer au passage à quel point il est fâcheux qu'il n'ait pas su la maintenir à son plus haut point de perfection. L'exemple est frappant et méritait de fixer l'attention des praticiens.

Nous aurions beaucoup à dire encore sur le hunter anglais d'il y a cinquante ans. Il faudrait un volume pour retracer ses hauts faits et le montrer dans toute sa capacité. Ceci pourtant n'aurait pas une très-grande utilité; l'enseignement que nous voulons tirer de son état actuel, comparé à celui d'autrefois, c'est que la mauvaise direction donnée à l'élevage du pur sang ne nuit pas à la race pure seulement , elle porte nécessairement atteinte à toutes les variétés de l'espèce, qui en tire ses mérites, ses principales qualités. Ici l'emploi du pur sang a nui par deux côtés en même temps, par son infériorité comme type, et par son retour trop fréquent : c'est malheureusement le fait de toutes nos races moyennes. Elle ne peuvent être améliorées que par le pur sang, et celui-ci a cessé de se produire au degré de perfection en deçà ou au delà duquel il affine et anoblit sans améliorer.

Nous avons à redresser ou tout au moins à mieux préciser ce que David Low a dit touchant la taille du cheval de chasse ; elle peut varier entre iB,,5i et im,60 : plus petit, le cheval ne mesurerait pas toujours avec assez d'exactitude les obstacles qu'il est fréquemment obligé de franchir ; plus grand , il ne serait plus assez ensemble, il serait trop haut sur jambes, il n'aurait pas assez de durée, il manquerait de force et ne résisterait pas aux épreuves qui l'attendent.

— A côté du hunter anglais se place le cheval de chasse irlandais. Celui-ci a fait moins de bruit , mais il s'est mieux conservé ; il a moins de sang, il est resté plus compacte. Moins haut que le hunter, car il dépasse rarement lm,53, il est doué d'une force musculaire remarquable, doué de beaucoup de fond et d'une aptitude toute particulière pour le saut. Il est plus ample que régulier dans ses formes, un peu trop ramassé pour être beau comme on l'entend. Sa membrure est large, nette, bien appuyée ; les muscles sont souples, énergiques, et le squelette, très-développé, se montre solide dans toutes ses

attaches. Dès l'âge de deux ans, on remploie aux travaux les plus rudes de l'agriculture, et on l'y applique sans ménagement; il chasse à quatre ans et souvent à trois ans. Sous un poids de 80 à 90 kilogrammes, on le voit galopant légèrement, sûrement, très-vite, sur un sol difficile, inégal, parsemé d'obstacles qu'il passe avec une facilité prodigieuse, et franchissant des fossés ou des barrières, non-seulement trèslarges ou très-hautes, mais dont les abords sont , en outre, si mauvais et si profonds qu'il y enfonce jusqu'aux paturons.

Ce qu'on raconte de lui tient du prodige. Le cheval anglais fait merveille à la chasse, mais il ne faut l'y ramener qu'une fois par semaine, alors même qu'il se classe parmi les meilleurs. Le cheval irlandais chasse deux et trois fois dans le même laps de temps, et toujours avec une même ardeur, une égale vigueur : deux chevaux irlandais tiennent plus que trois chevaux anglais.

Comme sauteur, le cheval irlandais n'a pas son pareil. Sauter est pour lui aussi naturel qu'est l'action de nager pour le poisson. Depuis le cheval de charrette jusqu'au hunter, il n'est pas de chevaux en Irlande qui ne sautent admirablement; chez eux , cette disposition est toute d'instinct. D'abord acquise pendant l'élevage, à raison du mode de clôture des pâturages où il a lieu, cette disposition a passé dans le sang ; elle est devenue héréditaire, innée, tout comme le deviennent l'amble, le pas relevé, la course, le trot, etc. Au surplus, le cheval irlandais saute à sa manière, autrement que le cheval anglais.

« Ce dernier prend son élan en s'appuyant sur les jambes de derrière, et telle est sa manière de s'élancer, que déjà il a franchi la moitié de la barrière, de la haie ou du mur, lorsque son corps s'est seulement allongé pour prendre son élan complet; puis, lorsqu'il a quitté la terre, il porte ses hanches sous lui , comme au galop, descend ensuite sur les jambes de devant, et, lorsqu'elles touchent le sol, attire à lui ses jambes de derrière, qui , dès qu'elles sont à terre, supportent alors le poids entier.

« Le cheval irlandais, au contraire, part des quatre jambes à la fois; lorsqu'il est parvenu à l'extrémité supérieure de l'objet à franchir, ses jambes de derrière sont entièrement

retroussées sous lui, et, quand il descend, ses quatre jambes se posent sur le sol ensemble et en même temps. Il suit nécessairement de là une extrême difficulté pour le cavalier de conserver son aplomb, difficulté qui n'existe pas au même degré pour les chevaux anglais, puisque le cavalier trouve dans leur manière de sauter une souplesse et une douceur de mouvement dont le saut du cheval irlandais n'a pas les avantages. » {Comte de Montendre.)

Le seul avantage que le cheval anglais ait sur celui de la contrée voisine , c'est la vitesse, la vitesse due à une somme plus considérable de pur sang. Pour ceux qui mettent cette faculté au-dessus de toutes les autres, le cheval anglais est sans doute préférable ; le cheval irlandais conviendra mieux , à tous égards, à ceux qui recherchent dans l'emploi du cheval la plus grande somme d'utilité possible. D'ailleurs, on peut toujours donner à une race une plus forte dose de sang; on ne réussit pas aussi bien à lui rendre l'ampleur, l'étoffe, la force physique que trop de sang lui a enlevées. On n'en donne pas assez au cheval irlandais pour le transformer; sa structure reste plus près des anciens chevaux que de la conformation des races modernes touchées par le sang anglais. Ainsi il est court, plus trapu qu'allongé ; sa tête, un peu longue, est étroite vers le bas ; l'oreille est serrée, l'œil est vif; l'encolure sort librement des épaules, qui sont bien faites, et cependant \o poitrail n'a pas cette largeur qu'on désire dans le cheval d<» l'époque ; loin de là, il est étroit; les hanches sont écartées et très-saillantes; le rein forme une vaste région, riche en muscles; la croupe est quelquefois avalée et un peu commune; mais la membrure est , ainsi que nous l'avons déjà constatée, large, forte, régulière, solide, exempte de tares, hormis celles qui viennent de l'excès du travail ou de l'usure. Par devant , le cheval est haut et puissant, quoique étroit au poitrail; mais ce manque de largeur, à vrai dire, n'est que relatif et saute aux yeux, à raison du très-grand développement des régions postérieures; il en résulte que le corps est fait en coin, disposition favorable au mouvement en avant, correctif heureux des inconvénients attachés au défaut très-commun d'uw> avant-main qui laisse h désirer. Ainsi , le cheval irlandais a

beaucoup de train à toutes les allures ; il est toujours maître de son élan , si parfaitement maître même, qu'on le voit s'arrêter pendant le saut sur la cime d'un mur ou sur des crêtes de fossés pour se laisser glisser en bas, tomber même en s'appuyant du front contre terre, le cavalier restant en selle. Comme la plupart des produits de nos vieilles races, il est dur dans ses actions, et si vigoureux qu'un bon cavalier seul peut en tirer un grand parti.

— Le cleveland bai. — C'est le nom qui a prévalu, et par lequel on désigne chez nos voisins la race carrossière. Elle est particulière au Yorkshire, aux comtés de Durham et de Lincoln, au Northumberland. Le Cleveland, contrée fertile du comté d'York, sur laTees, est le berceau, le foyer de la race, le point où elle se montre avec ses caractères propres les plus constants. Un peu plus loin et ailleurs, elle se modifie assez et forme des variétés qu'en France on n'hésiterait pas à qualifièr de races. On leur donnerait des noms différents, et on les étudierait à part. Ici, une seule et même appellation s'attache au genre, au type carrossier. Cependant la grande pépinière de cette sorte de chevaux est le Yorkshire, le pays de l'Angleterre où il y a le plus d'éleveurs.

L'ancienne race cleveland a complètement disparu sou^ l'influence des croisements opérés avec l'étalon de pur sang. La race actuelle, appelée cleveland bai, est moins fine et plus distinguée, mais moins corpulente et plus forte ; elle répond à notre race carrossière des plaines herbeuses de la Normandie : elle lui a été supérieure à une certaine époque ; mais un mode de production judicieux et rationnel a rendu la supériorité à la nôtre en ce que celle-ci fournit, au-dessous d'elle, des reproducteurs d'un mérite qu'on ne retrouve pas chez l'étalon de la race cleveland. Il faut dire qu'on ne vise pas à ce résultat en Angleterre, tandis que, chez nous, le but même de l'amélioration de la race normande a été la création d'un type secondaire, capable de concourir à l'amélioration d'une grande partie de la population chevaline de la France. La distinction est tranchée entre les deux familles : le cleveland est un carrossier élégant et brillant; l'anglo-normand est un producteur capable, un améliorateur de races. Chez le premier, on s'ar-

rètc aux formes voulues pour la spécialité de l'attelage sans les perfectionner assez pour faire que la majorité des produits soit belle dans toute l'acception du mot ; chez l'autre, on poursuit , au contraire, la perfection jusqu'à sa plus extrême limite. On fait bien, sans doute, des deux côtés; mais, le but étant autre, on a raison d'agir en France ainsi qu'on le fait. Autre chose, en effet, est d'obtenir un cheval de service capable, exclusivement approprié à une destination bien déterminée , autre chose de poursuivre la création d'une race complète dans sa forme et teneur, en vue de la faire servir à l'amélioration de variétés inférieures.

« Quoi qu'il en soit, le cleveland bai a été formé, dit David Low, par les mêmes moyens que le cheval de chasse, par le mélange progressif du sang du cheval de course avec les races originaires du pays. Toutefois , les éleveurs ont choisi pour le croisement les étalons de sang aux formes les plus étoffées. Malgré ce soin , l'accouplement du cheval de course avec la jument d'attelage ne produit pas toujours un résultat bien certain. Les produits participent plus ou moins des qualités ou des défauts de leurs parents ; il faut beaucoup de discernement pour faire un appareillement judicieux. C'est à ces soins attentifs que le cleveland doit , sans doute , la réputation de la race qu'il a créée. »

Un seul mot nous paraît hasardé dans ce passage , le mot race. Est-il bien applicable à une population qui n'est pas plus homogène intérieurement que parfaitement semblable extérieurement? Nous donnons deux portraits de chevaux de ce groupe : l'un (fîg. 91, p. 434 de Y Atlas) représente un véritable cleveland bai; l'autre (flg. 92, p. 136 de Y Atlas), un beau et grand carrossier du Yorkshire. Ils ne se ressemblent pas beaucoup et auraient pu être donnés comme se rapportant à deux races très-distinctes. Les différences seraient bien plus tranchées si nous avions pu mettre sous les yeux de l'artiste un animal ayant moins de sang, ramené en arrière par des accouplements destinés à lui rendre du gros. Ce faisant, on lui donne surtout du commun dans les parties qu'on aime à voir belles, au contraire. Ainsi la tête perd toute expression agréable ou intelligente en grossissant, et elle grossit souvent outre

mesure ; toutes les formes s'effacent sans devenir gracieuses dans leurs contours ; les hanches, par exemple, n'ont plus rien d'accusé et n'offrent plus aucun témoignage de vigueur ; les membres s'épaississent par la peau et par l'abondance des fluides, bien plus que par le volume des os et des tendons, car les articulations restent effacées ou minces ; la caractéristique de ces produits, pour tout dire en un mot, c'est l'absence de toute saillie, de trait nettement accentué. Sous cette apparence, il n'y a guère que des qualités négatives ; elles ont pu avoir leurs partisans, mais le jour s'est fait sur les véritables mérites du cheval de service, et les connaisseurs repoussent soigneusement aujourd'hui celui qui se présente sous cette forme.

« Le cleveland bai réussi, comme celui delà figure 9i (p. 1 34 de Y Atlas), semble réunir en lui, dit encore David Low, l'énergie du pur sang avec la vigueur et la force des races plus communes; cependant la mode tend continuellement à donner plus de finesse à ses formes. L'espèce ayant déjà atteint un certain degré de race peut, sans en être affectée dans sa nature, recevoir une addition nouvelle de sang qui la rapproche de plus en plus du cheval de course ; c'est ce qui se fait aujourd'hui, et on rencontre quelques beaux attelages à quatre chevaux appartenant presque entièrement au pur sang. »

Le conseil était scabreux ; la pratique a ses dangers. Les chevaux destinés à fournir des attelages à quatre, attelages de luxe s'il en fut, et qui constituent pour le cheval de véritables sinécures, sont toujours assez forts, assez corsés, assez membrés surtout; mais en dehors de cette destination tout exceptionnelle, le cheval trop près du sang, tout brillant qu'il se montre extérieurement, « ne possède pas, disent très-judicieusement les auteurs de the Horse, toutes les qualités désirables pour un service ordinaire. Ses jambes sont trop fines, ses pieds trop petits, son allure trop allongée ; il ne sera guère propre au trot, à un trot soutenu et prolongé. » La question du sang revient toujours et partout la môme ; nous ne pouvons nous lasser de le faire remarquer. Les exceptions, si heureuses ou si bien douées qu'elles soient, n'infirment pas la règle. Pour quelques animaux réussis, semblables au portrait si exact et si vrai de la figure 92 (p. 136 de Y Atlas), combien ont

été manqués ! Ceux-ci font honneur à qui les élève et leur donnent, sans doute, quelque profit, mais les autres... Il y a par là beaucoup de mécomptes et de non -valeurs pour ceux qui ne savent pas s'arrêter à point. Le degré voulu, la dose convenable de sang donne ces magnifiques carrossiers à longue encolure , au corps large , un peu long , mais bien tourné, aux os forts, aux formes puissantes et suffisamment accusées, harmonieuses toujours dans leur ensemble, grands, se plaçant bien, portant beau et allant bellement au travail qu'ils accomplissent à la satisfaction du maître. Le manteau est généralement bai et prend les diverses nuances particulières à cette robe. Cependant le bai vif, avec les extrémités d'un beau noir, est la nuance la plus estimée. La couleur grise partage quelquefois avec celle-ci les préférences de la mode. Ceci fait dire encore à David Low : « Le gris s'est toujours montré dans nos diverses races de chevaux, depuis le poney des bruyères jusqu'aux meilleurs chevaux de course et de chasse. On peut donc trouver des chevaux gris de toute taille et de toute race. Quoique moins prisée que le bai , cette robe n'est pas dépourvue de grâce et d'élégance. »

— Race anglo-normande, — Il faut appeler de ce nom la population chevaline d'une partie de l'Orne, du Calvados et de la Manche, pays de gras herbages, de succulents fourrages, où prospère le cheval propre à l'attelage, contrée privilégiée où l'élève des animaux en général et du cheval en particulier est abondant et facile ; terre de promission où le cheval de pur sang et la race carrossière de demi-sang, riche pépinière pour le cheval de luxe et de commerce, réussissent à souhait, plus et mieux qu'en aucun autre lieu.

La race anglo-normande est à la France ce que le cleveland bai est à l'Angleterre. Cette comparaison est surtout exacte si l'on soustrait à la population normande la famille très-supérieure que nous avons précédemment^étudiée sous ce titre : le demi-sang anglo-normand, et que nous avons placée parmi les types secondaires de reproduction. Nous n'avons point à revenir sur ce que nous avons dit précédemment, mais seulement à faire connaître notre race carrossière normande, précieuse à tous égards.

Dans le passé, la Normandie possédait plusieurs races distinctes, — celle du Merlerault, — celle de la plaine de Caen, — la cotentine, — et le cheval de la Hague, d'autres variétés encore, et enfin la multitude. A l'époque actuelle, toutes ces divisions s'effacent ; le cheval de sang les rapproche pour les absorber bientôt dans un seul et même type, pour ne former qu'une seule et même famille dans laquelle les distinctions ne viendront plus que de la taille. Le modèle sera uniforme, ses qualités seront les mêmes ; les imperfections auront disparu , mais on aura à se prémunir sur tous les points contre le trop de sang; là sera toujours Técueil. N'oublions pas les leçons de l'expérience ; rappelons-nous que le demi-sang, qui a sa raison d'être, et une si large place dans la satisfaction de nos besoins, cesse d'être lui-même quand on avance trop dans 1»* sang ; que toute son utilité pratique est dans la pondération des éléments qui le composent, — l'étoffe et le sang, et que cette utilité décroît en proportion même du défaut d'équilibre qui naîtrait de la prédominance du sang. L'autre principe est difficile à rappeler quand on l'a laissé s'éteindre ; le gros, chez le cheval de service, l'ampleur, l'étoffe, tendent toujours à diminuer sous la vive influence d'une dose de sang trop brusquement accumulée. Il est bien plus aisé de mesurer ce dernier, d'en ôter ou d'en ajouter à son gré, suivant les circonstances, que de conserver l'autre élément en suffisance. — Mais nous avons déjà dit ces choses.

Le carrossier normand qui a précédé celui de l'époque actuelle avait beaucoup de sang allemand dans les veines. C'est la race danoise qui le lui avait transmis, qui en avait fait la vilaine bête que nous avons précédemment décrite et dont la fig. 63, p. 78 de Y Atlas, adonné le portrait très-ressemblant. En voici un autre (fig. 93, p. 138 deY Atlas), qui lui a succédé et qui était né du croisement de l'étalon cleveland et de la poulinière du Calvados. Il a une certaine figure, comme cheval d'attelage, mais il est haut sur jambes, étroit de corsage, grêle de membres, busqué dans la tête, long de corps et court dans la croupe. N'a-t-on pas bien fait de briser ce moule? D'ailleurs, on l'a remplacé par un modèle bien préférable. La figure 64, p. 80 de Y Atlas, a reproduit les traits et les caractères de l'an-

§lo-normand du département de l'Orne, la figure 94, p. 140 <le V Atlas, met sous les yeux du lecteur le carrossier de 1852, anglo-normand de demi-sang comme l'autre, né et élevé dans les plantureux herbages du Calvados. L'harmonie est complète, et par là nous disons tout en un seul mot. En comparant les deux animaux .des figures 93 et 94, on jugera des différences, on mesurera la somme des améliorations obtenues en moins de trente ans. Le premier est l'œuvre du demi-sang anglais, mauvais reproducteur, nous l'avons dit, en ce qu'il naît isolément, en ce qu'il n'est pas le résultat accumulé d'un système d'accouplements combinés en vue de la race ; mauvais reproducteur en ce qu'il n'a aucun lien solide dans le passé, aucune autorité héréditaire ; et rien d'étonnant à cela puisqu'on le cherche seulement comme produit, comme serviteur capable, puisqu'on ne le fonde pas comme père, comme type. C'est là ce qui a mis en discrédit auprès de quelques zootechniciens le demi-sang en général. Il y a pourtant à distinguer entre le produit immédiat du demi-sang, animal sans antécédents et sans ascendants, et le demi-sang formé éouche par couche, s'il est permis de s'exprimer ainsi, confirmé par un certain nombre de générations, et fixé dans sa sorte, qu'on nous passe le mot, en vue de la reproduction de sa propre race et de l'amélioration de ses analogues qui lui sont inférieurs. Une fois de plus nous venons d'établir la distance qui sépare le demi-sang immédiat, produit isolément cherché et obtenu, du demi-sang fondé avec le temps, grâce aux générations successives, et rationnellement élevé à la hauteur d'une race homogène et constante, forte par son ascendance dont elle demeure solidaire, à laquelle elle reste attachée par les lois de l'hérédité.

L'anglo-normand de la figure 94, p. 140 de Y Atlas, est l'œuvre d'un métissage dont les- résultats méritent d'être compris, de fixer l'attention de tous les hommes de la grande pratique. Il s'est opéré entre la carrossière normande, née du demi-sang, et l'étalon de pur sang anglais. La consanguinité a même joué ici un rôle considérable, comme il arrive dans toute création quelconque de race; quand le métissage ne s'est pas fait rationnellement, quand on a abandonné les

règles qui en assurent le succès pour rester toujours dans le sang, en opérant le croisement à la façon dont l'entendaient les anciens hippologues, on est sorti de la forme harmonieuse et compacte, forte et corpulente, énergique et distinguée de la figure 94 , pour tomber dans l'excès et produire des animaux en tout semblables au. portrait de la figure 65, p. 82 de Y Atlas. L'expérience parle haut ici : bien mal s'en trouveraient les éleveurs qui ne sauraient pas profiter de ses enseignements.

Quoi qu'il en soit, les variétés si tranchées autrefois qu'on rencontrait sur les points de la Normandie où vit et se reproduit la race carrossière, justement nommée anglo-normande de demi-sang , tendent toutes à l'unité, travaillées qu'elles sont par le pur sang. En cela encore, il y a une grande analogie entre les faits observés au sein de la race dite cleveland bai et les résultats qui se produisent chez nous. On voit ces variétés, nous le répétons, se mouler sur un seul et même type, se rapprocher tout à la fois par les formes et par l'aptitude, se niveler dans leur développement et dans leur force, comme le montrent les figures 64 et 94, p. 80 et 140 de Y Atlas, marcher en sens inverse pour se rencontrer au même point et se fondre en une seule et même famille, en une seule et même race, mieux appropriée aux exigences de l'époque. En ce moment pourtant, elles se distinguent encore entre elles par un cachet de localité qui ne permet pas de les confondre, d'attribuer à l'Orne, par exemple, un produit du Calvados ou de la Manche, et réciproquement. Le cheval élevé dans la plaine n'est pas non plus tout à fait le même que les précédents. Mais insistons sur ce fait que les différences actuelles ne sont pas assez profondes pour autoriser des dénominations spéciales de races qui n'existent plus. En effet, ces différences disparaissent presque complètement quand les produits de ces localités sont étudiés sous le rapport des rapprochements ou sous le rapport de la ressemblance.

Nous n'admettons pas, par conséquent, la séparation un peu trop absolue que M. Person a faite de la population chevaline des départements de l'Orne, du Calvados et de la Manche, dans un mémoire assez récent :

«Chacun de ces départements, dit-il, possède une race distincte : — race du Merlerault, dans l'Orne; — race augeronne, dans le Calvados; — race cotentine, dans la Manche et le Bessin.

« Une quantité considérable de sujets de ces diverses races élevées dans la partie du Calvados nommée la plaine de Caen y reçoivent, par les influences du travail et de la nourriture, des modifications importantes, et entrent dans le commerce sous la dénomination de chevaux de la plaine.

« Le cheval du Merlerault est généralement d'une taille moyenne. Il a de l'élégance, la tête carrée, l'encolure bien sortie, l'épaule bien faite, les reins courts, de beaux membres, parfois un peu grêles ; les jarrets n'ont pas toujours la netteté désirable; il manque assez souvent d'étoffe. Il a de la liberté d'épaules, de la légèreté, de la vitesse. Il est particulièrement, propre au service de la selle et au tilbury.

« Le cheval cotentin, moins élégant, a souvent la tête commune, l'encolure courte, l'épaule chargée, le devant bas , le dos un peu long ; mais il a des membres, de l'étoffe, du tempérament, du fond. Il est propre à tous les services.

« Le cheval augeron a plus de taille que celui du Merlerault, plus de distinction que le cotentin ; il a de belles formes, de la branche, du corps, de la longueur de hanche. Quelquefois un peu décousu , ses membres ne répondent pas toujours à son volume, ni ses allures à sa beauté. L'attelage est sa spécialité.

« Le cheval de la plaine, ainsi que je viens de le dire, appartient presque toujours à l'une de ces trois races, et en conserve les caractères généraux. Seulement les travaux agricoles et le régime auquel il est soumis de jeune âge lui impriment un cachet particulier, qu'il serait fort difficile de définir, quoique facile à reconnaître. Il est susceptible de tous les genres de service, et si son éducation lui fait perdre un peu de sa liberté d'épaules, de sa netteté de membres, de sa fraîcheur d'allure, d'un autre côté son acclimatation à l'écurie, son habitude de travail, sa douceur, présentent une compensation plus que suffisante. »

Cette étude, on le voit, a été faite au point de vue des dissem-

blances; mais en la méditant, on s'aperçoit qu'elle ne signale que des nuances, des différences légères; celles-ci tiennent à un peu plus ou un peu moins de distinction, à un peu plus ou un peu moins d'élévation de la taille; elles ne portent sur aucune partie essentielle. Le cheval normand, qu'on le prenne dans le Merlerault, dans la vallée d'Auge , dans le Cotentin ou dans la plaine, est très-manifestement le produit d'un reproducteur de sang ; il en a tous les caractères, tous les avantages et toutes les qualités quand on sait le soutenir et le maintenir dans la forme utile particulière au demi-sang corsé, ample, aux membres larges, forts, exempts des tares osseuses qui le déshonorent si souvent.

Telle était la race anglo-normande en 1 852 ; il y avait peu à faire pour la parfaire. Malheureusement ses destinées ont changé à cette époque ; l'étalon de pur sang, préconisé outre mesure, est revenu trop souvent, et les dernières générations, trop imprégnées, trop avancées dans le sang, ne sont plus dans les conditions d'équilibre des forces vitales qui font les charpentes solides et les larges dimensions. Dès lors de plus grandes dissemblances se sont manifestées entre les variétés de la population chevaline des trois départements. C'est aux grands concours hippiques d'Alençon, de Saint-Lô et de Gaen, eu 1850, 1859 et 1860, que le fait a été plus particulièrement mis en évidence.

Au chef-lieu de l'Orne, qui a inauguré ces intéressantes réunions, la race a brillé surtout par la distinction de ses formes, à raison du très-grand nombre de produits de ce département qui y figuraient : les deux autres, celui de la Manche principalement, n'y étaient que très-incomplétement représentés, et les éleveurs, en gens très- familiarisés avec les concours, n'avaient envoyé que des animaux très-près du sang, sachant bien que, sur ce terrain, la distinction primerait les autres avantages. Celle-ci, en effet, impressionne toujours si favorablement, qu'elle séduit quand même. C'est le cas des élèves de l'Orne, trop légers, trop amincis par l'abus du pur sang; ils plaisent à l'œil et se font remarquer en groupe nombreux, sans qu'on les juge avec la sévérité qu'on apporte nécessairement dans un examen individuel.

A Saint-Lô, ou a précisément constaté le contraire. Plus loin du sang, les produits de ce département, plus nombreux que ceux du Calvados et de l'Orne surtout, ont formé une réunion moins brillante, soyons plus exact et disons nettement la chose, une réunion d'animaux un peu communs. Cependant, hauts, corpulents et forts, larges, puissamment musclés, ils faisaient que ceux de l'Orne paraissaient d'autant plus minces et plus étroits. On oubliait alors tout ce qu'il y a parfois de séduisant dans l'élégance du cheval de sang pour s'arrêter avec plus d'attention aux inconvénients très-réels de l'abus du sang.

Dans le Calvados enfin, l'exhibition a surtout offert un choix de sujets intermédiaires entre le trop et le trop peu de sang des précédentes réunions. Sans faire défaut ici, la distinction n'est point en excès, on a su prévenir l'amincissement en ne dépassant pas le demi sang ; on a su de môme repousser tout le commun et pondérer avec une égale convenance les deux éléments constitutifs de la race, — l'étoffeetle sang,la distinction et le gros, la force physique et l'énergie morale. Il y a donc moins de noblesse, mais plus de solidité que dans l'Orne ; il y a moins de commun, mais plus de finesse que dans la Manche. Pris dans la forme extérieure, ces caractères ont leurs racines dans la vitalité même de la race, dans les qualités intimes qui la constituent et la fondent. C'est à ce point de vue qu'il est important de les étudier. L'excès de distinction du cheval de l'Orne, en le rapprochant trop du pur sang , ne lui en donne ni le bénéfice, ni les avantages ; dans l'acte reproducteur, il domine et nuit au développement des facultés physiques sans lesquelles les autres n'offrent point assez de résistance. Le défaut de distinction apparente répond au défaut de sang, c'est-à-dire à l'infériorité héréditaire, à l'insuffisance de cette force propre qui donne au père le pouvoir de transmettre à ses fils des qualités fondamentales, des facultés utiles qui n'existent pas en dehors d'une certaine dose de sang. Les éleveurs comprennent ce langage ; nous n'avons point à l'interpréter ici pour ceux qui ne sauraient point l'entendre . En d'autres termes pourtant, nous pouvons exprimer les différences d'une manière plus précise et dire : Le cheval de

/ l'Orne a dépassé les proportions du trois quarts de sang ; celui du Calvados a été maintenu jusqu'ici dans la mesure du demi-sang; celui de la Manche est d'un degré bien inférieur, il est à peine un quart de sang ou n'a point encore de sang. Dans la pratique, le premier n'est plus un reproducteur suffisant, mais un cheval de service élégant et svelte, plus fashionable que résistant; le second offre les conditions du père et produit au-dessous de lui des améliorations de forme très-compatibles avec les aptitudes qu'on recherche au temps présent dans le cheval usuel ; le dernier n'exerce sur ses rejetons qu'un pouvoir très-limité dans son propre centre et n'aurait aucune influence sur une famille étrangère à la sienne : le premier a dépassé le but qu'on se propose en créant une race de demi-sang forte et corpulente, chargée de fournir des reproducteurs, capables ; le second semble être le but même ; le troisième ne l'a point encore atteint.

Ces considérations attachent un grand intérêt à la connaissance des généalogies, connaissance nécessaire, tout à fait indispensable à qui veut faire sciemment, et dans de bonnes conditions, le demi-sang améliorateur, cette sorte particulière de reproducteurs qui, du premier jet, donne à l'éleveur des animaux de services utiles, bons quant à la forme et quant au fond. C'est donc un tort réel que de ne point habituer le producteur de chevaux à se rendre compte , en toutes circonstances, de la filiation de ses produits. Favoriser sous ce rapport son indifférence ou sa paresse est une faute qui a de graves conséquences, et l'on n'a pas même l'air de s'en douter. En effet, dans toutes ces réunions hippiques, on est fort embarrassé, le catalogue à la main, de préciser l'état civil des animaux exposés. En voici qui se montrent trop minces, trop légers, trop enlevés, en qui l'os est petit et le muscle peu saillant : on se reporte aux numéros d'inscription, afin d'en connaître la généalogie ; on y trouve des noms sans autres indications. La plus utile serait certainement celle qui permettrait de déterminer le degré de sang des ascendants. Pour ceux néanmoins qui peuvent rattacher ces indications aux noms des père et mère, à la qualification des grands-pères et grand'mères, toujours ressortent les propositions suivantes

qu'il est très-important de fixer dans l'esprit des praticiens, à savoir :

Trop de sang donne élégant et beau, mais grêle et insuffisant ;

Une dose rationnelle de sang produit assez distingué, en conservant aux formes la force et toute l'ampleur désirables;

Pas assez de sang laisse dominer le commun, et n'imprime aucune autorité héréditaire.

C'est par suite d'un métissage intelligent, par suite de l'alternat raisonné dans l'accouplement d'animaux ayant divers degrés de sang, qu'on arrive au dosage le plus rationnel, à la perfection la plus haute que puisse atteindre une famille de demi-sang élevée en vue de fournir de bons types à des races moins haut placées sur l'échelle de l'espèce.

Une étude de cette nature, faite sur les animaux exposés dans les concours hippiques de la Normandie, confirme à tous égards ce qui précède. L'amincissement des produits par l'emploi irréfléchi ou par l'abus du sang frappe tous les yeux. Nous venons d'en formuler les effets; voici en quels termes les a rappelés M. le comte de Germiny, l'honorable rapporteur des travaux de la commission d'examen du concours de Caen en

En ce qui concerne les jeunes chevaux de trois ans ; « dans « sa conscience le jury ne peut se dispenser d'engager les « intéressés à surveiller les croisements de façon à éviter l'a- « amoindrissement des types ; » et en ce qui touche les juments du même âge : « Le jury, en acclamant leurs qualités essentielles, doit faire remarquer aux éleveurs que , toute proportion gardée, les juments de trois ans soumises, cette année, à son appréciation sont moins remarquables que celles de quatre ans et au-dessus. Ce fait doit avoir donné lieu aux plus sérieuses réflexions, et MM. les éleveurs repousseront inexorablement à l'avenir, comme reproducteurs d1 élite, les bêtes légères dont les membres trop grêles ne sauraient être suffisamment modifiés par des accouplements supérieurs. »

Yoilà la vérité qui se fait jour officiellement ; il faut bien espérer qu'on en écoutera de toutes parts les salutaires avertissements.

La question a beaucoup de gravité dans la Normandie, qui «;st forcément, par la nature des choses, le haras d'une grande partie de la France. Bien faire l'étalon anglo-normand est une nécessité, car on assure ipso facto à de vastes régions les bons éléments de reproduction qui leur manquent; le laisser déchoir, au contraire, conduit à mal et porte atteinte à la richesse, à la force du pays. Les idées qui ont cours et l'application qui s'ensuit ne visent pas si loin ; elles s'arrêtent au pur sang anglais, la panacée universelle du Jockey-Club ; mais elles le font mauvais et si pauvre dans la forme, qu'on ne peut l'utiliser sans inconvénients. Il n'y aura, il ne saurait y avoir qu'un seul système rationnel de haras en France, celui qui s'imposera la tâche bien définie de faire naître et de faire élever dans le pays et par le pays les reproducteurs capables et de sortes diverses, nécessaires au renouvellement annuel de sa population chevaline. Le système actuel est destructeur de toutes les sortes, et c'est contre un pareil résultat qu'aujourd'hui l'agriculture et l'opinion publique se soulèvent avec une énergie peu ordinaire.

Les plaintes et les réclamations qu'elles font entendre s'appuient d'ailleurs sur des faits indéniables. Ainsi, dans toutes les distributions de primes, et elles sont importantes et nombreuses dans la province, dans toutes les exhibitions publiques, les prix les plus considérables, les plus grosses sommes d'argent, le grand nombre des récompenses, vont toujours aux produits de demi-sang; les animaux plus près ou plus loin du sang récoltent la plus faible part, et cette circonstance ne laisse pas que d'ajouter aux ennuis de l'éleveur qui s'est trouvé en face d'une éducation plus difficile et plus chanceuse, et qui reste encore en face d'une vente plus malaisée et moins lucrative. Ce dernier résultat éclaire promptement en ce qu'il porte atteinte à l'intérêt. Dans les animaux de tête ou de premier choix, la différence est souvent de 1,000 à 1,200 francs par tête ; la proportion est la même pour tous les produits de tout ordre de la race.

De pareils faits ont une haute signification ; ils mettent bien vite de leur côté les éleveurs, qui ne les oublieraient jamais; s'ils n'avaient sous la main que des étalons d'élite, bien nés

H raçant bien. Là est la grosse difficulté; pour un étalon capable, pour un père vraiment digne de ce nom, combien de reproducteurs médiocres ou mauvais! Aucune contrée de France n'a un plus grand besoin d'être intelligemment et richement dotée à cet égard. Il lui faut des étalons de pur sang d'un grand mérite sous le rapport des qualités et d'un modèle irréprochable ; il les lui faudrait tous, ou à peu près , nés et élevés sur son territoire, car l'expérience a prouvé qu'elle pouvait les produire meilleurs et plus complets qu'on ne les trouve ailleurs, sauf de rares exceptions. C'est de l'insuffisance de l'étalon de pur sang, plus encore que de l'abus qu'on en a fait, que viennent tous les inconvénients attribués à son emploi trop répété. Insistons encore sur ce point essentiel et fondamental.

Dans l'étalon pur, bien plus que dans tout autre, il y a deux influences également puissantes: — celle du sang, toute morale ou physiologique, — et celle des formes, tout extérieure, toute physique, qu'on nous permette ce langage. Ces deux influences, ces deux hérédités, si l'on peut dire, sont en quelque sorte distinctes et indépendantes l'une de l'autre; il en résulte qu'un étalon qui n'a pour lui que le mérite d'une origine brillante, alors même qu'il est exempt de toutes tares transmissibles, ne donne ordinairement , presque toujours même, que des produits manqués quant aux formes. Ceux-ci montrent ce qu'on appelle beaucoup de sang, c'est-à-dire une extrême finesse, une grande distinction, une haute noblesse, beaucoup de race, mais c'est tout. Les formes ne répondent pas à ces avantages ; le moral domine , la matière manque. C'est une force isolée, car elle n'a pas les instruments nécessaires à son emploi; elle s'usera en pure perte. L'étalon né d'une famille moins célèbre, mais qui rachète ce fait par le mérite d'une conformation extérieure saine, régulière et athlétique, aura ordinairement, presque toujours même, une descendance forte , harmonieusement constituée , réunissant les deux avantages d'une bonne naissance et d'une structure recherchée par les services qui remboursent au plus haut prix les frais nécessairement un peu lourds de la production du vheval de luxe. Mais, si l'étalon de la première catégorie, à

l'inconvénient déjà signalé, enjoint d'autres; s'il est taré, par exemple; si, à la suite d'un entraînement pousse trop loin, il a été, dans des courses trop nombreuses ou trop violentes, exprimé jusqu'à la dernière goutte, oh î repoussez-le comme un danger. Il augmenterait le nombre de ces reproducteurs maudits qui portent avec eux le principe destructeur de toutes les qualités physiques et morales.

A côté de ceux-ci, qui ne seront jamais assez nombreux pour tous les besoins, quoi qu'on fasse, il faut réunir la tête de la race, tous ses produits les mieux nés et les mieux éprouvés, ceux qui se montreront tout à la fois distingués, amples, corpulents, libres de tares et de nature énergique. S'ils ne font pas progresser la famille , ils la maintiendront sûrement à sa hauteur; ils n'ont pas d'ailleurs d'autre tâche à remplir dans l'œuvre générale ; on doit à cette sorte d'étalons, qu'on le sache bien, qu'on ne l'oublie pas, on lui doit , pour une grande part, les résultats acquis. Ils n'ont jamais été ni meilleurs ni plus aptes au rôle qui leur est dévolu; nous avons dit les dangers qui restent attachés à l'emploi de ceux que trop de sang a rendus trop légers, trop hauts' et trop plats.

L'emploi des reproducteurs de demi-sang est encore une hérésie pour quelques théoriciens, pour des hommes de cabinet qu'il faut renvoyer à la pratique. Voici, à leur usage particulier, une petite histoire qui n'est pas un conte.

— Non loin de la jolie race du Merlerault et du cheval de la plaine d'Alençon, qui, l'un et l'autre, ont eu de la réputation autrefois, vivait, dans l'arrondissement d'Argentan, une population chevaline très-inférieure, livrée, pour la reproduction, aux entiers de la pire espèce , à des étalons appartenant aux meuniers de la contrée. Par l'origine, ceux-ci tenaient plus ou moins du percheron ou du breton ; il y avait dans les veines des juments un peu du sang de la race cotentine ; le tout, mêlé et confusionné, prit, vers 1830, le nom de cheval d'Argentan. Son foyer le plus actif fut le bourg d'Ecouché , où un étalonnier intelligent forma une station de gros chevaux trapus, demi-bourgeois, demi-manants, produits mêlés du sang du Calvados et du Perche, ayant à peine quelques gouttes de sang, mais en ayant. Leur descendance forma une seconde

couche dans la population, plus haute et plus large, meilleure au travail, plus régulière dans sa forte et solide structure. Un vétérinaire des remontes militaires en a donné le portrait suivant :

« La tête est forte et sans distinction aucune ; les oreilles sont petites et bien attachées ; l'encolure est courte ainsi que les épaules, dont l'obliquité est presque nulle ; le dos est un peu bas, la croupe carrée et avalée; les hanches sont saillantes et la queue est mal attachée. Le poitrail est assez large, quoique la côte soit plutôt plate qu'arrondie; le passage des sangles est peu marqué ; le ventre volumineux et les flancs creux. Les membres sont courts, garnis de muscles robustes et de fortes articulations. Les jarrets sont sains, mais coudés et souvent un peu trop rapprochés. Enfin, le pied est généralement trop volumineux.

« Tel est le cheval des environs d'Argentan : du reste, d'une bonne nature, s'entretenant facilement, d'un caractère doux et docile, cet animal a, jusqu'à ce moment, été précieux pour la remonte, à laquelle il a toujours fourni le tiers au moins de ses commandes. C'est ainsi que, depuis 1834, à peu près cent, chevaux dits d'Argentan ont été achetés tous les ans. Cette quantité pourrait facilement être doublée et même au delà, si les habitants de la partie du département qui borde le Calvados ne préféraient vendre à Caen plutôt qu'à Alençon. Nous croyons, en outre, que si, au moyen d'un bon demi-sang, on voulait s'occuper sérieusement de l'amélioration de cette espèce , on parviendrait , sans beaucoup de peine , à obtenir, non-seulement des chevaux très-bons pour la grosse cavalerie et la ligne, mais encore très-nombreux, si nous en jugeons par la grande quantité d'animaux qui maintenant sont refusés, soit comme étant trop communs, soit comme ayant de mauvais aplombs. »

Ce vœu était facile à former, car il était en pleine réalisation avant la lettre. Les promesses données au nom du demi-sang étaient en pleine exécution quand on les a formulées. Le point de départ était sans doute bien commun : il avait néanmoins établi une base large et solide ; le demi- sang fort et corpulent a suffi pour développer ici des qualités d'un ordre très-élevé.

Le cheval d'Argentan en a été complètement transformé; il est devenu animal puissant par le volume, énergique et résistant, actif et rapide. C'est lui qui a le privilège, aujourd'hui, de fournir les juments de la poste impériale. On sait à quel point la manière dont elles remplissent ce service pénible de la maison de l'Empereur les a mises en vogue. Le pays d'Argentan, nous le craignons bien , ne s'en tiendra pas au degré de sang auquel il est arrivé, et qui n'est pas encore le demi-sang ; il avancera ou croira devoir avancer, mais alors il reculera. Plus de sang ôtera beaucoup de gros, de force physique ou de résistance. Ce résultat sera une perte pour la race qui, affinée, ne vaudra plus autant et ne rendra plus la même somme de travail. Elle sera plus distinguée et moins capable, plus brillante et moins solide. Éleveurs d'Argentan, pour la sorte de chevaux qui fait en ce moment votre fortune , moins que moitié sang est tout ce qu'il faul . Profitez de l'expérience acquise tout près de vous , dans le Merlerault , et ne dépassez pas le but. Vous l'avez atteint; résistez au courant, afin de vous y maintenir.

— - La race de Saint-Gervais. — Les marais de l'Ouest ont été le berceau et le centre de production de la race poitevine que nous avons étudiée sous le nom de race mulassière. Mais ces marais ont été desséchés et le dessèchement les a transformés. Le nom qu'ils ont consacré n'a donc rien qui doive . effrayer aujourd'hui. Au lieu de terres détrempées et malsaines sur lesquelles ne végètent que des herbes aqueuses, plus grossières que nourrissantes, on trouve des pâturages produits par une alluvion puissante et salés par le vent de la mer sur lesquels vivent abondamment , en pleine liberté , toutes les sortes de bétail.

« On peut dire que le cheval reçoit ici de la nature ce degré précis de volume et de force qui constitue le carrossier ou le cheval de grosse cavalerie. La nature, au contraire, n'y produit plus qu'imparfaitement le cheval de trait ; elle ne lui donne ni assez de coffre ni assez de masse osseuse et musculaire, et réciproquement, elle tend toujours à dépasser les proportions des chevaux petits, des chevaux très-fins que l'on y élève. Son vrai niveau, c'est le carrossier; elle ledéve-

loppe dans toute sa beauté, pourvu que- la race acquise et les alliances s'y prêtent. » (M. Ch. de Sourdeval, Histoire de la race chevaline de Saint-Gervais.)

Forcé d'abréger, uous ne retracerons pas in extenso l'histoire, très-édifiante pourtant , de la transformation de la race de trait, si commune du Poitou , en race carrossière élégante et. riche. Elle est de tout point la confirmation pleine et entière de la théorie qui nous est propre , et par laquelle nous avons pu expliquer déjà la formation de plusieurs autres races, très-supérieures dans le présent à ce qu'était avant elles la population mêlée dont elles ont pris la place au profit de l'agriculture et à la satisfaction du consommateur. Mais nous en emprunterons le résumé rapide au travail de M. de Sourdeval. Au point où nous en sommes, le lecteur comprendra aisément sans qu'il soit besoin d'entrer dans des détails plus circonstanciés.

« On voit, dit M. de Sourdeval, qu'il ne s'agit pas ici d'une espèce indigène, fondamentale, douée de caractères inhérents au sol, susceptible d'être améliorée en dedans; c'est, au contraire, une race qui , sortie depuis longtemps de son type primitif, a reçu les empreintes les plus diverses venues de l'extérieur, et qui même a subi plusieurs métamorphoses totales. Vers le milieu du siècle dernier, c'était la race mulassière proprement dite, au tissu grossier et flasque , à l'aspect vulgaire et rebutant; c'était, en un mot, la barrique sur quatre pivots de maître Bujault. Quelques années avant la révolution, un progrès commence à s'opérer par l'arrivée de quelques étalons royaux; ce progrès, d'abord compromis, avec toute la race, par la guerre civile , se reproduit aussitôt avec d'autant plus d'ensemble et d'éclat qu'un seul cheval, expression excellente de ce progrès , reconstitue la race et par luimême et par des fils dignes de lui , et que, par suite de la pénurie où se trouve la France, les marchands de Normandie af- " fluent sur ce pays privilégié , si promptement relevé de ses cendres. C'est encore la race mulassière, mais amendée, rectifiée, rendue élégante; quelques-uns de ces rejetons ont même, dit-on, les honneurs de l'écurie impériale. Nessus, Mercure, premiers étalons de l'État reparus dans le pays , ne

travaillent qu'à la surface et ne pénètrent pas dans la souche. Éléphant, au contraire, vers 1820, démolit l'œuvre précédente , et impose à tous sa tête busquée et son long corsage ; ses fils étendent et continuent son invasion , à laquelle , pendant quinze ans, les étalons royaux n'opposent qu'une digue impuissante. Enfin, en 1841, arrive Amadis; avec lui triomphe le pur sang, qui, jusque-là, avait été repoussé avec perte. Le pur sang, allié à nos fortes juments, a produit des merveilles; il a redressé la tête busquée, raccourci le rein, arrondi la côte, étendu et couché l'épaule , modelé des jambes et des pieds avec une grande perfection, et surtout il a donné un feu, une animation jusque-là inconnus.

« L'expérience nous apprendra comment nous devrons, par la suite, diriger nos croisements. Peut-être, dans cet élevage rustique, ne conviendra-t-il pas de jouer indéfiniment sur le pur sang. Si , dans son alliance avec notre étoffe acquise, il a si bien réussi , peut-être que, trop ramené sur lui-même , il finira par donner des chevaux trop minces; car, si le pur sangest merveilleux pour produire la symétrie et l'énergie, peutêtre sera-t-il nécessaire (surtout dans l'élevage commun, je le répète) détailler un peu d'étoffe en dehors de lui. C'est cette, idée qui m'a fait signaler comme un modèle la composition de la station de Soulans, telle qu'elle se trouvait en 1842, savoir, Mage, gros cheval râblé ; Alesko, demi-sang, d'une élégance robuste; Amadis, pur sang. Il conviendrait, ce semble, d'établir une sorte de rotation et, pour ainsi dire, d'assolement, pour Faction de ces trois types, de manière à suivre la marche que j'ai déjà tracée ailleurs :

« 1° Grossir les types défectueux (par Mage),

« 2° Régulariser les gros (par Alesko),

« 3* Donner le sang aux réguliers (par Amadis).

« De la sorte, une race serait certaine de ne jamais s'amincir et de ne pas s'égarer en de fausses routes. La fille d' Amadis est-elle trop mince , je la range, par ce seul fait, dans les types défectueux , et , si je ne suis pas assez riche pour supporter les frais de son échange , je la conduis à Mage , au plus gros cheval , pour rétablir l'équilibre et pour rendre à sa postérité l'étoffe qu'elle-même n'a pas. Il me semble utile que

Mage et Alesko soient sans cesse chargés de préparer le lit d'Amadis. Je sais que les théories écrites ont dit qu'il ne fallait jamais donner une jument à un cheval plus gros qu'elle , que son fruit ne grossirait pas sensiblement. Nous autres , nous avons l'expérience du contraire ; nous savons que la plus chétive haridelle bretonne , croisée d'un gros cheval du pays, donne sur nos herbages un produit qui pèse un tiers ou un quart de plus que sa mère.

« Avec le système de rotation entre les trois types de chevaux dont nous venons de parler, il nous semble qu'il deviendrait inutile de changer les étalons de station tous les trois ans, comme on le fait aujourd'hui, sous prétexte qu'au bout de ce temps ils sont exposés à recevoir leurs propres filles. Ces sortes de pérégrinations ont un grave inconvénient. Un étalon n'acquiert la vogue qu'autant qu'il . est connu, — en cela sa carrière tient beaucoup de l'artiste ; — j'ai vu des arabes, des pur sang ne rien faire de bien, parce que, faute de confiance, on ne leur amenait pas de bonnes juments. — Quel que fût leur mérite , ils ne jouaient qu'un rôle de barbouilleurs. — L'épreuve seule et le succès assurent la vogue , et c'est dans sa vogue seulement qu'un étalon opère le bien et agit sur une race, comme un artiste acquiert la gloire et la fortune. Il importe donc surtout d'exploiter la vogue d'un étalon lorsque , par bonheur, elle s'est une fois déclarée : ce cheval devient alors le régénérateur d'une race. Nous en avons vu trois exemples remarquables dans le cours de notre histoire. En ce moment Amadis, rebuté chez nos voisins, a réussi chez nous, et par ses succès il a conquis nos plus belles poulinières; il nous inspire une juste confiance. Va-t-on nous l'ôter, parce qu'il a passé trois ans àSoulans et trois ans à Saint-Gervais? Vat-on le rendre aux haquenées sur lesquelles il exerça d'abord ses brillantes qualités? Trois ans! c'est à peine le temps de se faire connaître par ses produits; ce n'est qu'au bout de ce temps que l'action d'un étalon prend de la faveur et de l'extension. Un étalon changé de station tous les trois ans n'est partout qu'un inconnu ; il est accueilli avec méfiance, il ne reçoit pas de belles cavales, il ne peut faire un bien réel. Le nom du père joue enfin un grand rôle dans les transactions

d une foire. Les poulains de Mercure, d'Éléphant, d'Amadis, ont toujours joui d'une faveur particulière sur les marchés comme les produits d'un cru renommé ; les fils de chevaux non encore connus ne sont pas également recherchés et payés. Avec trois chevaux dans une station , l'inceste n'est guère à craindre ; l'éleveur en sait les inconvénients, et d'ailleurs le mouvement de rotation est utile. La fille des gros chevaux devient apte à recevoir les pur sang, et réciproquement la fille du pur sang a presque toujours besoin de revenir au gros cheval.

«Nous avons l'espoir qu'avec une telle méthode, destinée à alimenter la race par ses deux extrémités, ici d'étoffe et de corps, là de symétrie et d'Ame, on aura toujours chance de se ménager une souche puissante et féconde, d'où s'élanceront de vigoureux rameaux, étalant à leurs cimes et les fleurs les plus brillantes et les fruits les plus profitables. »

En écrivant l'histoire de la transformation et de l'amélioration du cheval dans les marais de l'ouest du département de la Vendée, M. Ch. de Sourdeval a fait la miniature de l'histoire générale des haras en France. Ces pages, qui se lisent si vite parce que le style en est charmant, méritent d'être méditées avec attention. En y revenant, on repassera sur des faits très-intéressants, et l'on trouvera en raccourci toutes les théories que nous avons déjà développées au sujet de la création des races de demi-sang. Celle qu'on rencontre dans les marais de Saint-Gervais et de Machecoul rappelle de très-près , par la taille, la corpulence et la conformation générale, la famille anglo-normande, dont elle est sœur, à vrai dire, par le système qui la produit, autant que par l'origine. Avant l'époque actuelle, et quand la jument de Saint-Gervais n'avait point encore atteint le degré d'amélioration qu'elle présente en ce moment, la race avait du commun et peu d'énergie, la tête longue et busquée, la ligne supérieure trop longue, faible et basse, la croupe courte, la poitrine peu descendue et serrée derrière les coudes; le genou très-effacé ou creux; la démarche indolente et tous les autres caractères d'une constitution lymphatique. L'influence du sang, bien que cette liqueur généreuse ait été versée avec ménagement, a bien vite corrigé

ces graves imperfections. La tôte (fig. 95, p. 142 de Y Atlas) s'est allégie et raccourcie; le front s'est élargi; la ligne du dos a été raccourcie, elle offre plus de soutien ; le rein est mieux attaché, plus court et plus fort ; la croupe a plus de longueur, les hanches plus d'écartement et une meilleure inclinaison, la poitrine plus de largeur et de profondeur; l'articulation du genou est plus prononcée; les allures sont plus allongées et plus puissantes ; en général, la conformation est plus distinguée ; la peau est moins épaisse , couverte d'un pelage plus fin et plus vif dans ses nuances; tout dénote un progrès notable vers le tempérament sanguin. Le manteau est presque toujours bai, celui cfe l'ancienne race était presque toujours noir.

Cette tribu, qui prend le nom de race de Saint-Gervais, est une création de l'administration des haras. Les premiers fondements en ont été jetés après 1806, mais l'œuvre n'a été consolidée qu'après 1840. M. Ch. de Sourde val a constaté tout à la fois l'impuissance de l'industrie privée et les obstacles qu'elle a tout d'abord opposés à l'action des haras. Un faux système en a triomphé, grâce à beaucoup de persévérance, l'une des vertus qui ont le moins cours en France, où elle n'est pas cotée bien haut .

— Saint-Gervais n'est qu'un point dans les marais de l'Ouest; ceux-ci se prolongent et s'étendent le long de la mer dans les deux Charentes. Nous retrouvons sur toute leur surface une population chevaline assez nombreuse et de même sorte, mais moins avancée ; c'est toujours le type du carrossier, les proportions qu'on recherche dans le cheval de grosse cavalerie. Cependant les formes sont un peu lâches ; le tempérament est un peu mou ; malgré cela, la race est foncièrement bonne et puissamment charpentée, mais commune. Ainsi la tête est lourde, l'encolure courte, le garrot noyé, le dos bas, le rein long et mal attaché ; les membres sont un peu grêles, les articulations trop effacées; l'allure est pesante et nonchalante; le sang manque et n'a pas encore accompli son œuvre, l'énergie fait défaut; l'action vitale est lente dans cette longue machine, particulièrement abreuvée de lymphe. Tel est au moins le cheval de la petite province qui portait autrefois le

nom d'Àunis, et qui a eu son foyer de production séparée.

Dans les marais de Rochefort et de Marennes, l'indolence tend à se corriger au physique non moins qu'au moral ; les caractères extérieurs annoncent plus de sang; les qualités intimes se décèlent plus étendues au travail; elles prennent leur source dans une activité vitale plus développée. Ainsi l'ancien type, lourd et empâté, massif et lent, est déjà remplacé. L'espèce actuelle est moins flegmatique que celle d'autrefois, plus alerte, d'un naturel plus prompt, d'une conformation plus légère et mieux accentuée ; elle est, bien plus que la précédente, appropriée aux exigences de l'époque , et , tout en se transformant, elle a gardé la rusticité propre à la population qui naît et se développe sur les marais de la Charente. Cette qualité est le bénéfice du mode d'élevage qui lui est appliqué, lequel est assurément fort simple. Ce qui le constitue, c'est l'abandon et l'incurie, deux moyens peu favorables à l'entretien des races précieuses. Mais ils habituent à la dure , et donnent la force de résister aux misères qui résultent d'une existence libre et presque sauvage, à toutes les souffrances qui attendent l'animal privé d'abri dans les gros temps, et de nourriture dans la saison des neiges : aussi le succès est chose assez difficile. Le jeune sujet qui est né dans les carrés, c'est-à-dire sur la pâture, et qui ne quitte le lieu de sa naissance que lorsqu'il doit être vendu, éprouve toutes les alternatives des saisons : tantôt il prospère, d'autres fois il végète ; le printemps lui est bon , mais l'hiver. ..« Dans tous ces lieux, dit M. Ch. de Sourdeval, les chevaux ne sont pas rentrés en hiver, aucun habitacle n'étant préparé pour les accueillir; ils maigrissent, ils sont poussés, par la rigueur de la saison, jusqu'aux limites de la vie; à peine peuvent-ils se soutenir. Mais leurs barbares éleveurs, loin de prendre souci de tant de maux , semblent, au contraire, y applaudir; ils prétendent que les chevaux qui souffrent le plus en hiver sont ceux qui ont le plus d'aptitude à se réparer au printemps et à prendre promptement une bonne figure pour la vente. »

Ce genre d'élevage commande nécessairement une grande circonspection pour l'accouplement, ou plutôt pour le choix de la race de l'étalon. Il ne faut s'avancer qu'avec mesure vers

Je cheval de pur sang dont les fils, plus irritables et plus susceptibles, résisteraient moins aux brusques variations du climat et soutiendraient moins aussi les privations de nourriture que supporte mieux le produit moins éloigné de l'indigénat. L'étalon de trois quarts sang et de demi-sang est donc appelé à rendre ici des services plus complets que rétalon de pur sang. Ce dernier a néanmoins déjà donné quelques bons résultats, mais on ne les observe que chez les éducateurs progressifs, chez ceux qui n'érigent pas en système la parcimonie et l'abandon ; chez les autres, le trois quarts sang et le demisang conviennent mieux.

Quoi qu'il en soit, les modifications déjà obtenues ont fait donner à la race améliorée le nom de race de Rochefort ; elles assortiront mieux si nous comparons au portrait de la race prise en plein marais le portrait de la famille qu'on eu distingue par l'appellation nouvelle.

Chez la première on trouve : — la tète grosse et lourde, mais droite, pure dans sa ligne; la ganache est très-chargée, la nuque est déprimée, l'oreille mal plantée , l'œil petit, la bouche peu fendue, l'orifice des naseaux étroit. Ces caractères de la téte ne donnent pas une brillante physionomie nui cheval qui la porte; celui-ci a, de plus, l'encolure courte, grosse et charnue; le garrot bas, empâté, noyé; les épaules fortes, rondes et courtes; le poitrail large; les avant-bras courts et minces; le genou étroit, peu accusé, faible; le canon antérieur long ; l'articulation du boulet très-commune ; le sabot large et plat. Dans la ligne supérieure, le dos et le rein sont bas, longs, mal attachés; la croupe est quelquefois ronde , d'autres fois elle est large, plate, avalée : dans ce cas, la queue est plantée bas, mal portée, disgracieuse. Les cuisses sont assez fournies; les jarrets se présentent droits, minces et trop hauts par suite de la longueur des canons; le reste du membre postérieur est grêle. Les extrémités sont garnies de longs poils; l'allure est raccourcie, les mouvements sont mous, la taille varie de ln,,58 à im,64.

Voilà la jument de Rochefort, que la civilisation n'a pas encore touchée». Il est facile de refaire, par la pensée, ce modèle défectueux et de l'élever au niveau des améliorations que

le cheval de sang bien conformé apporte à ces caractères. Ainsi la tête s'allégit et prend de la physionomie par cela même; le cerveau se développe et l'oreille se place mieux ; l'œil s'ouvre et prend de la vivacité ; les naseaux s'élargissent, et cette plus grande ouverture de leur orifice correspond à un système respiratoire plus complet et plus puissant. Dès lors l'appareil circulatoire se met à l'unisson, et voilà que la poitrine s'étend et s'abaisse, que la vitalité augmente, que tous les tissus prennent de l'énergie. L'encolure perd de sa masse et s'allonge, le garrot s'élève ; la ligne de dessus se montre plus rigide, elle se raccourcit, tandis que la croupe s'allonge aussi tout en perdant de sa déclivité; le port de la queue y gagne et ôte à l'animal ce trait commun qui blesse l'œil des moins connaisseurs. L'épaule se dégrossit et s'incline, l'avant-bras devient plus ample et plus long , l'articulation du genou se développe et s'élargit, le canon antérieur se raccourcit; le reste du membre prend delà distinction et gagne du soutien. L'arrière-main conserve ses masses musculaires, qui se raffermissent; le jarret s'élargit et s'abaisse par suite du raccourcissement du canon, dont le volume et la densité augmentent; les mouvements sont plus^allongés, la détente est plus vive ; la taille n'éprouve aucun changement.

Telle se présente la race améliorée du marais de Roche fort. Elle naît aux services du luxe. On commence à lui demander des caiTossiers, et ces derniers ont fort bon air sous le harnais. Jusqu'ici tous ses produits d'élite allaient à la cavalerie de réserve ; le nouveau débouché qui leur est ouvert sera un puissant véhicule au perfectionnement.

La science des croisements est sur ce point d'une application très-facile ; elle consiste à alterner judicieusement l'étalon de pur sang avec ses dérivés, à la condition que ces derniers soient toujours pris parmi les sujets réussis. L'anglo -normand bien choisi convient à merveille à la jument de Rochefort.

Dès qu'on s'écarte du centre des marais, où nous sommes allé prendre le modèle le plus fortement accentué de cette race, pour se rapprocher des parties plus élevées, on trouve des caractères très-modiliés. Le volume, la masse diminuent; la tête est moins forte, mais elle s'allonge, et parfois elle se

montre légèrement busquée ; l'oreille est moins négligée, mais trop longue ; l'œil est moins petit, mais il paraît plus enfoncé dans l'orbite ; les autres caractères sont en tout conformes au portrait que nous avons tracé de la race améliorée. L'influence de l'étalon de sang ne laisse ici que de bonnes traces ; en donnant quelques soins à l'élève , on arriverait promptement aux résultats les plus satisfaisants.

La population chevaline des Deux-Sèvres a subi les mômes transformations que celles des localités dont nous venons de nous occuper. Celle-ci garde plus particulièrement la dénomination de race anglo-poitevine. Elle a été fort bien étudiée par un de nos collaborateurs, qui en a tracé ce portrait :

« Le poitevin carrossier, dit-il, est de grande taille ; il a l'encolure bien montée ; la tête sèche, carrée ; la croupe ample, s'approchant de l'horizontalité; la poitrine large, les côtes arrondies; les membres forts et plats ; les articulations larges; les muscles bien développés, se dessinant sous la peau; les allures libres et assurées : c'est le cheval de gros trait, ayant suivi les mêmes modifications que le sol sur lequel il est né. »

Mais M. Ayrault, quelque bien qu'il pense de la nouvelle race, ne peut s'empêcher de regretter l'ancienne l qui, elle aussi, est une richesse, et il ajoute : Dégagez, en Poitou, la question chevaline de l'industrie mulassière, gardez-vous de nuire à celle-ci. Dès lors, toutes les difficultés s'effacent. «Croisez nos juments avec des carrossiers étrangers ou de demisang; notre pays convient à l'élève du cheval d'attelage, de luxe et de grosse cavalerie. Croisez-les/car nous sommes persuadé que le moyen le plus prompt d'améliorer les races est le croisement approprié, bien dirigé, quand à l'avance on s'est assuré que le produit à naître trouvera sur le sol tous les éléments propres à la réussite. »

Ce conseil donné après coup., c'est l'expérience qui l'a dicté. La théorie est bien sûre de ne pas s'égarer quand elle est fille de l'observation et de la pratique. Les faits ont sanctionné le système de métissage appliqué à la population chevaline du Poitou, plus forte, meilleure et plus nombreuse qu'elle n'a jamais été. Nous ne disons pas, bien entendu, plus capable au point de vue de l'industrie mulassière , car l'expérience a

bien fixé les esprits sur ce fait, par exemple : « Toute jument ayant du sang anglais ou normand dans les veines est impropre à la production du mulet. »

Telle est donc la race carrossière des marais de l'Ouest, très-supérieure à la population chevaline qu'elle remplace, mais non encore parvenue à son apogée. Très- voisine , vers Saint-Gervais, de la race anglo-normande à laquelle elle tient par les liens du sang, elle est moins ancienne et moins fondée, ce qui oblige à lui donner toujours des étalons nés hors de son propre foyer. À la rigueur, la famille anglo-normande pourrait, dès aujourd'hui, s'entretenir par elle-même pendant quelque temps; la nouvelle race des marais, abandonnée de même à ses propres ressources, périrait aussitôt. Voilà le trait qui distingue la race anglo-normande de toutes nos variétés carrossières, voilà ce qui fait qu'elle leur donne à tous des reproducteurs qui tles améliorent très-sensiblement ; elle, au contraire, n'emprunte à aucune, le pur sang excepté, les étalons nécessaires à sa multiplication et à son perfectionnement.

— Race médocaine. — Sans aucun antécédent, celle-ci se révèle et monte au niveau d'une race utile, appréciée depuis quelques années seulement, car elle est de récente formation. On la trouve dans le bas Médoc, dans les marais du Médoc et dans l'Entre-deux-mcrs. Les améliorations auxquelles on la doit ont commencé vers 1835; son nom est encore plus nouveau. Elle est le produit d'un métissage heureusement conduit et qui a amalgamé — conformation et sang — la population indigène de cette localité, le métis anglo-normand et l'étalon de pur sang anglais. Elle a son principal foyer de production dans les marais et les palus qui bordent' la rive gauche de la Garonne depuis Bordeaux jusqu'à la limite de l'arrondissement de Lesparre.

Il n'y a pas longtemps encore, la jument du bas Médoc était une petite bête de modeste apparence et de qualité médiocre. Sa reproduction, livrée au hasard, était le résultat d'une insouciante promiscuité, le fruit des mauvais poulains qui vivaient pêle-mêle dans les pacages avec les mères, les sœurs, des parents de tous les âges et de tous les degrés.

Vers 1800, des étalons d'origine espagnole furent intro-

duits dans la famille. Leurs produits, de formes incertaines et décousues, ont plutôt nui, dit-on, à la race qu'ils ne l'ont servie. Bientôt on les remplaça par des étalons normands, puis par des métis anglo-normands. Cette alliance réussit niieux ; elle a commencé et préparé l'amélioration constatée aujourd'hui. Le cheval de pur sang est venu à son tour, et il a imprimé son cachet, fortifié la famille dont les caractères ont été rendus plus stables et paraissent maintenant fixés d'une manière définitive.

Sans être un géant, le cheval médocain est un carrossier de bonne taille, corpulent, étoffé, membre. En s'inclinant, l'épaule s'est allongée ; le garrot est sorti et supporte mieux la tête, qui a pris de l'expression; elle en manquait. Il a du tempérament et de la sobriété. Voilà pour le bon côté. Voyons les imperfections qui n'ont point encore été rectifiées et qui devront disparaître par l'influence continuée de reproducteurs bien choisis. C'est une question d'accouplements facile à résoudre. Quoi qu'il en soit, la région du rein, ordinairement un peu longue, n'est pas assez soutenue et ne présente pas toute la solidité désirable. L'inconvénient est moindre dans les races d'attelage, car le défaut s'elface à l'œil sous le harnais , mais il se retrouve au travail qui n'a pas la même durée, qui inflige une fatigue plus prochaine. La croupe pèche sous le rapport inverse, elle est trop courte et manque de grâce. La saillie des hanches paraît un peu forte ; les tendons sont encore grêles , les extrémités communes et les pieds trop évasés.

C'est donc l'arrière-main qui est plus particulièrement à refaire; l'avant-main est meilleure et plus régulière. Nous avons jugé sévèrement, afin de faire toucher du doigt les imperfections. Il ne faut pas qu*on s'arrête à mi-côte dans la tâche entreprise : il faut aller jusqu'au bout, compléter l'œuvre et la parfaire. Ce qui retarde la marche, ce qui empêchera d'arriver aussi rapidement qu'on le pourrait au terme du voyage, ce sont les habitudes peu soigneuses de production et d'élève. En effet, les produits ne sont pas suffisamment alimentés dès le jeune âge ; ils vivent trop abandonnés par les gros temps d'hiver et les fortes chaleurs de l'été. Les mères sont trop pressées de travail et fatiguent trop ; elles ne sont

pas nourries autant que cette dure condition l'exigerait. Tels sont les obstacles au progrès ; ils tiennent à l'hygiène, non à la race : il dépend de l'éleveur de les affaiblir ou d'en avoir complètement raison.

. Le cheval que nous venons de décrire est celui du bas Médoc ; il a son pareil, ou tout au moins son analogue, dans les marais du Médoc. Il y a évidemment ici communauté d'origine, car il y a analogie de conformation. Cependant le cheval des marais est un peu moins avancé ; il a surtout plus de commun, moins de sang. Sa nature, plus indolente et plus lymphatique, répond aux qualités moindres des aliments dont il se nourrit. Le cheval médocain trouve une nourriture plus générale et plus riche sur le sol qu'il occupe, lequel est plus voisin de la mer. La même remarque est applicable au cheval du pays de Blaye, séparé du Médoc par la rivière. Celui-ci ressemble davantage au cheval des marais ; comme lui, il manque de vigueur et se ressent de la double influence du terrain bas qu'il foule et de la nature marécageuse des plantes dont il se repaît.

— Dans YEntre-deiix-mers, c'est-à-dire sur la pointe inférieure entre la Dordogne et la Garonne, jusqu'au bec d'Ambez, vit une autre variété encore de la même famille. On la distingue sous le nom de jument des palus de Moulon et de Génissac. On a comparé cette .petite étendue de terre à quelque chose comme le Mecklenbourg. C'est peut-être aller un peu loin. Les chevaux qui naissent sur ce petit coin ont la forme et toutes les qualités désirables dans un bon cheval de ligne. Sous ce rapport même, leur réputation est bien établie et bien acquise. Il faudrait pouvoir élever cette tribu sur une plus grande échelle, car son mérite la recommande à tous égards.

— Les chevaux du Nord. — Sous cette dénomination, nous étudierons au courant de la plume quelques-unes des nombreuses variétés de la grande famille du Nord , qui peuplent l'Allemagne, le Danemark et la Hollande. « C'est de toutes les races chevalines, dit le baron de Curnieu, celle qui a été le plus travaillée par l'homme et qui a été le plus complètement modifiée par la domesticité. Aussi a-t-elle , plus qu'aucune autre, de grands défauts avec des qualités utiles à nos

besoins et à nos plaisirs. Nulle autre ne nous offre des individus aussi hauts, aussi étoffés et, à l'exception des arabes, aussi régulièrement conformés.

« Nulle ne peut aller aussi vite pour un petit espace, ou même accomplir une tâche aussi violente, pourvu qu'elle ne se répète pas; nulle ne peut enlever ni traîner d'aussi lourdes charges; mais en revanche, sans les soins, sans les accouplements judicieux, sans une nourriture abondante et choisie, elle dépérit et dégénère; la créature artificielle disparaît, et l'on ne sait trop ce qui viendrait à la place à la longue, tant les produits sont alors disparates et irréguliers. De plus, comme cette race habite des pays cultivés où tout est précieux et cher, il n'y a jamais chez elle d'épuration par l'anéantissement des sujets faibles et indignes ; tous sont conservés et utilisés, bons ou mauvais; le prix seul en fait la différence. »

Ces généralités, un peu vagues, il faut bien le dire, s'appliquent aussi bien à une partie de la population chevaline des îles Britanniques, de la Belgique et de la France, qu'aux races allemandes. Les unes et les autres, en effet, ont pour caractères communs une taille élevée, une charpente très-développée, des os plus spongieux que denses, une tête volumineuse et forte, souvent busquée, à moins que l'influence du sang n'ait énergiquerrient combattu cette défectuosité; des pieds trèsgrands , quelquefois plats, les extrémités garnies de longs poils qu'on est obligé de tondre. Un sol gras et fertile, sous un climat plus humide que rigoureux, pousse naturellement à ce résultat d'ensemble.

Une certaine régularité dans la conformation, ce qu'on appelle de la branche ou encore un beau bout de devant, le garrot suffisamment élevé, l'épaule convenablement couchée, une poitrine profonde et les qualités qui en découlent, sont le résultat ordinaire de l'introduction d'une certaine dose de pur sang, la conséquence prochaine d'accouplements judicieux, le fruit d'une culture soigneuse. Dans ces conditions, la race du Nord est bien l'expression de nos besoins, l'appropriation par excellence du cheval aux exigences de l'époque , ensemble, bien entendu, qualités et défauts inhérents à la situation même. Plus abandonnée ou négligée, elle subit les influences contrai-

res du sol et du climat du Nord; elle reste grande et s'alourdit par la prédominance du vice lymphatique, bientôt accompagné de son triste cortège d'inconvénients , de défectuosités et de maladies; c'est chez elle, par exemple, qu'on trouve ces affreuses têtes busquées et bètes, ces encolures monstrueuses et charnues, ces gros ventres qui pèsent et qui entraînent par leur poids la machine dans tous les sens : ainsi, la ligue supérieure s'affaisse, le rein s'allonge et 'perd de sa force qu'il tient surtout de sa brièveté; l'extrémité antérieure du sternum se relève en carène de vaisseau , la croupe se raccourcit et s'incline fortement; l'articulation du genou s'efface, celle du jarret s'emplit, les extrémités s'empâtent, le membre postérieur se courbe en faucille, celui de devant prend la direction commune chez le veau; la peau s'épaissit d'infiltrations et ne porte plus qu'un poil grossier; l'énergie disparaît, la race s'avachit en s'éloignant du sang, en devenant no blood.

Ces résultats forcent à revenir au principe même de l'espèce, à redemander au pur sang un peu de l'animation perdue, un peu de la chaleur éteinte. Alors la machine revivifiée se remonte, l'Ame revient à ce corps qu'elle avait abandonné pour le rappeler à toute l'utilité que donnent l'étoffe et le sang réunis en proportions convenables.

Telle est , en effet, l'histoire sommaire de cette grande famille dans toutes les régions qu'elle occupe sur tout le littoral de la Baltique, de la mer du Nord et de la Manche.

C'est plus particulièrement par les chevaux du Danemark que ceux du Nord nous sont connus; mais la race danoise a cessé de jouer parmi nous le rôle important qu'elle y a eu autrefois. Elle nous a rendu de tristes services comme type de reproduction de nos races moyennes, de notre race normande surtout; elle nous a beaucoup nui encore en inondant le pays de chevaux tout élevés, lesquels prenaient dans la satisfaction des besoins une place qui devait appartenir aux produits de notre propre industrie. Le cheval de toutes les parties de l'Allemagne est venu à la suite sous une marque de fabrique trompeuse, comme danois ou mecklenbourgeois, nous déshabituer de nos races indigènes auxquelles elles ont fait concurrence jusqu'au cœur de la Normandie où le commerce l'amenait et

Je vendait à ceux-là même qui avaient mission d'utiliser les élèves de leurs fermiers. Le rouge nous a souvent monté au front, et nous ne savons pas ce qui excitait le plus notre indignation de l'existence même du marchand , « né natif » de la contrée, ou de la faveur dont il jouissait auprès du consommateur riche , son compatriote. Il y avait là une telle énormité que nous n'avons jamais eu le courage d'en raisonner la cause, d'en rechercher la raison ; il y avait dans ce fait une telle absence de patriotisme et d'amour-propre, tant d'abnégation aussi , que le sang-froid nous échappait, que nous éclations. En effet, jamais le cheval du Nord n'a pu soutenir le parallèle avec le notre, avec celui de la Normandie principalement. En aucun temps il ne lui a été supérieur, et, malgré cela, pendant bien des années, nous l'avons préféré avec son tempérament mou et flasque, ses longues jambes si minces, sa poitrine étroite et serrée, sa côte courte, sa croupe avalée, ses mauvaises allures et sa ruine si prompte. Il est vrai qu'il avait la téte busquée, le pied large, et qu'il relevait beaucoup au trot, défectuosités qui ont été à la mode et qui semblaient encore lui donner du prix. Nous l'avons tous vu ainsi pendant quelque trente ans et nous étions personnellement bien surpris, par exemple, de voir que l'Angleterre, tant vantée, ne nous envoyât pas meilleur que par le passé, et que cette Allemagne , si fort excitée par un débouché toujours plus actif, continuât à nous fournir aussi médiocre. Heureusement, nous avancions tandis que nos rivaux demeuraient stationnaires, si bien qu'à l'époque actuelle , les produits de nos races surpassent, en beauté extérieure non moins que sous le rapport des aptitudes, ceux de l'industrie rivale ; nous parlons des masses et non des exceptions. Ce fait a obligé l'Allemagne à y regarder de plus près, à faire en sorte, pour soutenir la concurrence du marché national, d'améliorer aussi ses races, et elle l'a fait en les croisant avec des reproducteurs de pur sang. Ceci encore s'applique au grand nombre qui n'a rien de mieux à imiter que les pratiques plus anciennement adoptées dans le Mecklenbourg, par exemple, où l'étalon de pur tang, essayé en même temps qu'en Normandie, y mérita rapidement la faveur de tous les éleveurs du duché.

Sous sa bienfaisante influence, la forme fut bientôt modifiée, améliorée, et parallèlement la famille gagna en mérite, en qualités brillantes et solides. Notre figure 96, p. 144 de Y Atlas, portrait ressemblant d'un produit réussi du Mecklenbourg, montre un animal d'un bel ensemble, fort dans sa charpente, et de conformation élégante; les extrémités se sont raccourcies, les régions supérieures des membres se sont allongées, d'où résultent de meilleures allures, c'est-à-dire plus de rapidité dans les mouvements et moins de fatigue pour le moteur. Dans la régularité des lignes, on sent que l'étalon de race pure a passé par là et qu'il a fait son œuvre ; le dessus s'est relevé, le garrot est saillant et soutient l'encolure et la tête; en arrière de cette région, le dos et le rein ont une excellente direction, la croupe s'est anoblie, la poitrine est vaste, le flanc est court, les aplombs ne laissent rien à désirer ; les formes sont convenablement accentuées, car elles ne se montrent ni trop heurtées ni trop rondes. Ce résultat, enfin, justifie à tous égards l'opinion qu'on s'est formée dans les contrées de l'Allemagne les plus avancées sur les effets de l'emploi rationnel du pur sang, à savoir :

« Le cheval de pur sang anglais n'a été produit que pour créer un moteur réunissant la plus grande vigueur à la plus grande vitesse... »

— On professe les mêmes doctrines en Holstein , et on y est arrivé par les mêmes moyens à des résultats analogues. Mais tous les carrossiers qui nous viennent encore du Nord ne sont pas aussi bien conformés ni aussi élégants, il s'en faut. La figure 97, page 146 de Y Atlas, nous offre un type plus massif et plus commun. Celui-ci, quoique déjà amélioré, est plus loin du sang que les produits du Mecklenbourg ; il n'a plus la tête busquée, mais cette région est encore longue et étroite; le corps est lourd, la croupe plus défectueuse que distinguée ; la membrure est large et forte. Cependant toute cette ampleur annonce plus de lymphe que de véritable substance. On se trouve en face d'une machine plus indolente et plus molle que vive et énergique ; il y a de l'étoffe et point assez de sang. Le carrossier n'a que faire de toute cette masse ; on peut en sacrifier quelque peu et la remplacer par un peu plus de vitalité; il

n'en sera que plus apte, que mieux approprié à sa destination ; il remplira mieux les exigences de sa condition, il résistera davantage à la fatigue, au service. En même temps qu'on accroîtra en lui la source de la vie et de la force, il y aura nécessité de les soutenir par l'alimentation au grain. La sorte de cheval dont il est question ici est le produit à peu près exclusif des herbages ; il se développe vite en taille et en corpulence, lentement, au contraire , dans ses qualités intimes. Celles-ci ne sont point innées en lui, mais acquises ; elles viennent avec le temps sous l'influence du travail et du grain ; l'animal alors change d'autant plus vite de nature, qu'au sortir de l'élevage il est plus richement et plus substantiellement nourri.

Mais les deux -figures 96 et 97 montrent la race dans ses représentants les plus complets ou les plus achevés; le grand nombre n'a ni la perfection des formes du mecklenbourgeois ni l'ampleur du cheval allemand amélioré ; le grand nombre a tout à la fois moins de distinction et moins de gros. On voit alors des corps longs et minces, des membres étirés et grêles, une certaine ardeur sans durée chez les plus sveltes, une incurable paresse chez les autres. Ceux-ci deviennent aisément obèses, ceux-là, au contraire, se nourrissent mal; beaucoup souffrent vite des pieds et se ruinent promptement dans leurs aplombs; les bons serviteurs sont réellement fort rares. — Ce qui a fait leur fortune en France, c'est leur docilité, bienfait d'une éducation judicieuse qui s'applique à l'emploi usuel, au travail, docilité qui a eu pour pendant chez nous, jusque dans ces derniers temps, l'état de sauvagerie et la plus complète ignorance, fruit d'une éducation bien plus abandonnée que libre. Là seulement a été la supériorité des chevaux d'outre-Rhin sur les nôtres, mais l'avantage d'un animal facile et maniable sur un autre que tout effraye ou étonne, qui n'accepte le harnais ou le travail qu'après une lutte plus ou moins longue et dangereuse, est tel qu'il a suffi pendant quarante ans à assurer le placement à haut prix de serviteurs très-médiocres, sinon mauvais.

— Le llanovre a également suivi les pratiques anglaises et abondamment versé le pur sang dans les veines de sa famille

équestre, si abondamment ou si brusquement qu'on a eu beaucoup à se plaindre, là comme ailleurs, de l'abus du pur sang. La race en avait été si fort amincie, que le commerce refusait ses produits. Il en est résulté pour les éleveurs de réels dommages. Nous ne voulons pas. entrer dans l'examen de ces faits ; ils sont ici ce que nous les avons trouvés sur tous les points, mais on y a porté remède sans hésitation en répudiant tous les étalons trop légers, en cessant le croisement continu par le pur sang et en combattant l'influence trop active de ce dernier par l'intervention temporaire « d'étalons massifs et môme grossiers, afin de rétablir l'équilibre dans les races du pays. » Quand les faits se produisent si constamment les mômes, il n'y a pas à les nier : il faut, au contraire, les interpréter sainement et prévenir tous les inconvénients qui doivent en résulter. L'exagération ou, suivant l'expression allemande, « l'aveuglement du pur sang,» les détruit, en rompant l'équilibre entre les deux forces qui les constituent , entre l'étoffe et le sang. Le sang use rapidement l'étoffe; dans tout croisement par le cheval pur, il y a nécessité de rappeler toujours les mères de la race à une structure ample et corsée, à une conformation large et écrasée.

— Nous ne mentionnons guère que pour mémoire ce qu'on a appelé la race hollandaise , variété la plusjlourde, la plus molle, la plus mauvaise môme de toutes celles qui émanent de la grande famille du Nord. Après tout, la Hollande, quoique très-peuplée en chevaux, ne saurait ôtre considérée comme une contrée hippique recommandable. Conquis sur la mer, son sol artificiel ne fournit à l'alimentation des animaux que des plantes aqueuses, grossières et sans saveur; l'air qu'ils respirent, toujours saturé d'eau, pousse à l'exagération de la lymphe et triomphe de toute tendance à la distinction ou à la vivacité. Le cheval hollandais est bien plus voisin du cheval de gros trait que des races moyennes par sa haute taille et par ses grandes proportions; il a le corps long, la croupe basse, les hanches prononcées, les membres épais et velus, le pied large et plat. Cependant cette variété s'est ressentie, elle aussi, du mouvement général d'amélioration qui s'est propagé dans toutes les contrées du Nord, et elle tend à se fondre dans la

sorte du cheval danois et du cheval hanovrien dont la forme a été modifiée par l'action du pur sang.

— On distinguait autrefois aussi, dans la population chevaline de la Hollande, la race frisonne, supérieure à l'autre par les qualités; nous ne saurions en dire beaucoup de bien, cependant, car nous retrouvons ici les têtes longues et busquées, les encolures grêles, les hanches saillantes, les croupes communes, les longues jambes, les sabots volumineux, les robes lavées, les formes lourdes et empâtées, les très-gros appétits. Un peu de sang dans ces colosses de lm,66, et plus, condense heureusement leur nature et concentre davantage des forces trop disjointes pour être bien vives ou bien actives.

— Nous ne pousserons pas plus loin cette étude qui ne nous apprendrait plus rien au point de vue de la zootechnie. Les races moyennes, si nombreuses ou différentes qu'elles paraissent, se touchent toutes par un point très-essentiel, par l'aptitude. Cela tient à ce qu'elles ont toutes la même destination : toutes également sortent du même mode de production et d'élevage. Elles doivent offrir un judicieux mélange d'étoffe et de sang, comme elles doivent se développer sous l'influence combinée d'une nourriture plus verte que sèche sans exclusion du grain, mais sans abus du grain. Elles diffèrent en cela des races pures qui demandent une alimentation plus sèche qu'herbacée et beaucoup plus forte en grains qu'en fourrages. Encore ceux-ci doivent-ils être plus lins et plus aromatiques que gras et succulents, tandis que les races de trait réclament de fortes et grosses nourritures de toutes sortes, plus substantielles que délicates. Chacune de ces espèces trouve ainsi l'un de ses facteurs principaux dans la nature des aliments qui la nourrit, dans la nature et aussi dans la qualité. Cette proposition est devenue un peu vulgaire, mais depuis quand?

Les trotteurs. — Ceci est une spécialité, non une race. Cependant les aptitudes se transmettent si sûrement quand on s'attache à les faire passer des ascendants aux descendants, que les trotteurs forment, dans l'espèce, une classe à part, comme il est arrivé autrefois en Angleterre du cheval de chasse.

L'Angleterre possède encore ses trotteurs, ceux de Norfolk ;

la Hollande a eu, mais n'a plus guère ses forts trotteurs, ses har-draver, dont la réputation a été si grande ; la Norwége produit une autre variété appelée tranvère; la célèbre race du comte Orlow est surtout renommée par ses trotteurs, et voici enfin les trotteurs américains, qui se font un nom parmi nous. La France n'a pas de variétés spéciales pour le trot ; mais dans toutes ses races on trouve des trotteurs d'une grande vitesse ; les meilleurs se rencontrent néanmoins dans la famille anglonormande de demi-sang.

Tous les trotteurs appartiennent, par leur origine, par leur taille et par leur mode de production et d'élève, aux races moyennes. Ce sont des animaux bien conformés et bien doués qui mériteraient d'être reproduits pour leur conformation athlétique et pour leur haute utilité pratique. Ils forment toujours, dans la famille, des sujets hors ligne', des individus d'élite dont l'emploi, comme reproducteurs, exercerait assurément la meilleure influence sur la race entière.

— Les trotteurs du Norfolk sont le produit de métissages très-divers. Ceux qui les produisent s'y prennent avec art et réussissent sans trop suivre la même route. Ils sont le résultat d'intelligentes combinaisons pratiques entre l'étalon de pur sang et diverses variétés carrossières, de chasse ou de trait, améliorées par des alliances antérieures. En étudiant leurs généalogies, qu'on établit toujours avec soin, on y découvre des traces de sang, mais rien de régulier, rien de fixe ni quant à la dose, ni quant à la génération à laquelle se rapporte son introduction : c'est la manière de faire des Anglais; ils ne s'astreignent point à des règles invariables, à des théories rigides ou préconçues ; ils observent et conforment leurs pratiques d'une part aux éléments qu'ils mettent en œuvre, et d'autre part au résultat qu'ils entendent réaliser. Ils savent toujours ce qu'ils veulent, là est leur véritable force. Ils opèrent leur mélange en toute connaissance de cause , sachant, mieux que nous, ce que doit leur donner l'union réfléchie de tel étalon avec telle poulinière. Voilà comment ils obtiennent un produit égal, ayant même conformation et mêmes aptitudes, en mariant un reproducteur de pur sang ou d'un degré de sang quelconque, tantôt avec une carrossière , tantôt avec

une jument de chasse, ou bien avec une jument de trait, no ôlood, ou déjà améliorée par un premier croisement. C'est ainsi que se fabriquent, dans les contrées d'York et de Norfolk, ces trotteurs athlétiques et puissants qu'on voudrait voir se reproduire par eux-mêmes comme il arrive de toute race établie, et qui ne se montrent presque que comme des accidents heureux à un explorateur superficiel, tandis qu'ils sont réellement le fruit des judicieuses combinaisons des praticiens les plus habiles. Malheureusement ces derniers sont clairsemés en tout pays, même en Angleterre, et il en résulte que si, parle procédé usité, on obtient beaucoup de bons chevaux de service, on ne trouve que très-exceptionnellement, parmi eux, des étalons capables. Ceux-ci, par exemple, une fois connus par leurs rejetons, sont largement employés à la production directe du cheval de service, du cheval marchand par le modèle et les qualités.

La figure 98, p. 148 de Y Atlas, montre le type très-accentué des trotteurs de Norfolk. C'est l'idéal de la force unie à l'activité. Ce cheval est ensemble et compacte; gros, épais, trapu, corpulent, membru; sans être distingué, il n'est pourtant pas commun ; il respire l'énergie ; ses mouvements sont libres et rapides ; il est doué d'une grande résistance au travail. C'est un excellent serviteur, un ouvrier capable, toujours prêt et dur à la fatigue, sans trop d'exigences ni sous le rapport des soins, ni sous celui de la nourriture. Comme père, il donne plus de gros que de distinction : à ce point de vue, il se répète ; il transmet sa bonne et solide structure, mais il n'est pas assez confirmé dans sa propre nature pour se soutenir à sa hauteur sans le secours d'une femelle d'élite. C'est un modèle excellent à reproduire en ce sens qu'il est bon à tout, qu'il attelle aussi bien la voiture du riche que la charrette du fermier, qu'il est parfaitement approprié aux besoins les plus nombreux et les plus généraux du pays ; il cultive le sol en achevant de se développer; il suffit à tous les transports agricoles; il serait le moteur par excellence de tous nos omnibus de ville ou de correspondance avec les chemins de fer, il remplacerait enfin avec beaucoup d'avantage tous ces mauvais carrossiers que les enfants d'Israël vont chercher au delà du

Rhin à leur plus grand profit, sans doute, mais au détriment de la production nationale. Ce qui doit séduire en ce modèle, c'est son éducation facile, son aptitude à remplir toutes sortes de destinations. C'est le cheval moyen dans toute l'acception du mot, et plus encore par la modération de ses exigences propres que par la nature et la quantité de travail qu'il donne.

L'intervention du trotteur de Norfolk en Normandie nous avait paru très -utile pour rendre aux poulinières du Merlerault la substance et l'ampleur nécessaires a la continuation de l'emploi du pur sang, et nous en avions introduit quelques têtes en 1851 : ils ont donné de bons résultats en corrigeant, chez les descendants, le trop de légèreté de la souche maternelle, mais on n'a pas renouvelé ces importations, et la race va toujours s'affinant davantage, grâce au retour trop fréquent du pur sang ou à l'emploi d'étalons de cette caste, trop légers eux-mêmes. Nous les avions oiferts comme des modèles à imiter par les éleveurs du Perche et par une grande partie de ceux de la Bretagne; nous-même, enfin, nous nous étions proposé de les faire réaliser sous nos yeux afin d'ouvrir pratiquement la route à la grande industrie, et nous avions obtenu ce percheron amélioré que représente la ligure 78 (p. 108 deY Atlas). Nous prions le lecteur de vouloir bien la comparer à celle du trotteur anglais.

Et , puisque l'occasion s'en présente une dernière fois , quand notre travail tire à sa fin, qu'on veuille bien nous permettre de déposer enfin ici une remarque qui aura déjà pu être faite par ceux qui auront suivi cette étude avec quelque intérêt ou quelque attention ; c'est que, dans nos efforts d'amélioration chevaline, nous ne sommes restés, sur aucun point, inférieurs aux Anglais ; d'une manière absolue, nous avons toujours réussi aussi complètement qu'on pouvait le désirer.

Un mot donc sur ce sujet, car la chose en vaut la peine. Elle témoigne trop en faveur de ce que nous pouvons pour que nous ne le constations pas au passage, preuves en main.

Les" haras de l'Etat ont produit le cheval arabe supérieur à lui-même, au haras de Pompadour, en développant son organisation et en consacrant ce fait par une hérédité fixe et constante. L'industrie privée n'a jamais rien fait de semblable.

Les haras de l'État ont reproduit le cheval anglais de pur sang égal, sinon supérieur, à celui qui Jnaît en Angleterre ; seuls ils étaient et restent en pouvoir de le maintenir à sa hauteur, dans toute l'amplitutie de sa force et de ses mérites comme type d'amélioration et de perfectionnement des races supérieures. Nous avons dit où le mènent la spéculation, l'exploitation par les amateurs de courses.

Les haras de l'Etat ont créé un pur sang anglo-arabe (fig. 62, p. 76 de Y Atlas), que le temps aurait fait appeler le pur sang français, et qui, pour toute la division méridionale de la France et une grande partie du Centre, eût été très-supérieur, comme type de reproduction , au pur sang anglais et au pur sang arabe lui-même.

Les haras de l'État ont poursuivi avec un succès incomparable la formation de deux familles de demi-sang, — la race anglo-normande et la race bigourdane améliorée, — dont ou ne retrouve l'équivalent ni en Angleterre ni ailleurs.

Le hunter était un vaillant cheval , mais notre anglo-normand de Merlerault (fig. 64, p. 80 de Y Atlas) ne lui cède guère ni en force ni en mérite.

L'Angleterre possède de beaux et bons carrossiers , mais notre race carrossière , faite à l'imitation de celle de nos voisins, est belle et bonne aussi. La figure 94 (p. 140 de Y Atlas) supporte sans trop de désavantage la comparaison avec la figure 92 (p. 136).

Nous venons de dire toute notre pensée sur les trotteurs de Norfolk; mais notre anglo-percheron, obtenu par voie de métissage, était plein de promesses très- voisines de la réalisation. Rien n'empêcherait de tailler une race sur ce patron.

Enfin, il n'est pas jusqu'à notre boulonnais (fig. 75, p. 102 de Y Atlas), produit naturel de notre sol, que nous [n'ayons toutes sortes de motifs de préférer au cheval noir anglais , produit factice de l'art chez nos voisins. On l'admire comme une exception ; mais nous avons lieu d'être fiers de posséder toute une race, toute une grande race semblable et quelques autres encore qui ont de la valeur.

Il en serait de même de nos races secondaires si notre parallèle s'étendait jusque-là. Nous pourrions donc faire aussi

bien et mieux qu'aucun autre peuple. Si nous sommes inférieurs à plusieurs, c'est dans le gros de la population, non dans la possibilité d'obtenir des races égales à celles de nos voisins. Ce point nous occupera bientôt ; il est essentiel , il importe beaucoup à la richesse de notre agriculture, à la prospérité de notre industrie chevaline.

Pour en revenir aux trotteurs du Norfolk, «ils sont, dit M. le baron de Gurnieu, aux chevaux de selle ce que les suffolk punch étaient aux carrossiers. Forts, nerveux, pleins de moyens, admirables dans toutes leurs articulations , ils sont d'une vitesse remarquable, au trot surtout, galopent bien et sont bons sauteurs; leurs allures franches et carrées compensent, pour bien des cavaliers , ce qui leur manque du côté du sang, et, par conséquent, du fond et de la vitesse. »

Cette observation , fort juste en soi, nous en suggère une autre, à savoir : le trotteur énergique et rapide dans ses allures, puissant dans ses actions, ne saurait être ni mince ni léger; il doit être corpulent et avoir un certain poids au-dessous duquel il gagnerait sans doute de la distinction et de la vitesse ; mais il perdrait à coup sûr de sa véritable force et de son aptitude à porter ou traîner de gros poids. Il en est de lui alors comme de toutes les machines, comme de la locomotive, par exemple, dont la puissance est en raison du poids. Otez du poids au trotteur de Norfolk et vous lui enlevez une partie de son point d'appui, quelque chose, par conséquent, de sa puissance. Aussi voyez comme il est fait: il est d'apparence lourde, massive, mais, en réalité, solide et bien ensemble ; fort dans sa charpente , non moins fort par ses masses musculaires et tendineuses ; il peut beaucoup et on lui demande beaucoup sans inconvénient; il est bâti en athlète et tient autant qu'il promet .

« Lorsque l'espèce des trotteurs de Norfolk est croisée avec le pur sang, ajoute M. de Curnieu, elle perd du train et gagne du fond. » Elle perd du train en perdant une partie de son poids, c'est-à-dire une partie quelconque de son point d'appui; mais comment gagne-t-ildu fond? En portant ou en tirant moins lourd. Gagner de la sorte, c'est encore perdre. Cela signifie que lorsqu'on veut obtenir des trotteurs capa-

bles, il y a un degré de sang qu'il ne faut pas dépasser, et une quantité d'étoffe qu'il faut savoir atteindre. Le trotteur, entendons-nous bien , est plus un cheval de trait qu'un cheval de selle ; il faut lui donner de la substance, un corps ample et une large membrure, du poids et de la force, car l'un sans l'autre ne produirait pas le trotteur complet : avec le poids seulement, on resterait dans le type particulier au gros trait ; avec trop de légèreté on arriverait simplement au cheval de selle. m

Enfin, M. de Curnieu dit encore ceci du trotteur de Norfolk : « Cette espèce, trop peu connue en France, serait la plus capable de nous fournir les étalons de demi-sang dont nous avons besoin , quoiqu'ils n'aient pas toute la taille que I on puisse désirer. »

Les trotteurs anglais ne manquent pas précisément de taille, surtout comme pères , mais en disant comment on les fait , quel mode d'accouplements les produit, nous avons suffisamment démontré qu'ils ne sont pas de fondation assez ancienne, qu'ils ne sont pas assez confirmés dans le sang pour devenir des étalons bien sûrs. M. de Curnieu se trompe; l'expérience est contre lui. Nous le savions à l'avance quand nous en avons importé quelques-uns en Normandie, et nous l'avions nettement déclaré dans un de nos comptes rendus officiels, car nous l'avons dit textuellement : l'administration des haras a introduit ces trotteurs du Norfolk en Normandie pour leur valeur particulière , individuelle , non comme principe ; elle a cru utile de les marier à la jument anglo-normande pour rendre à celle-ci un peu de gros et de commun ; il épaissira ses formes trop sveltes, et en élargira la structure trop plate ; de la sorte, il confirmera ses qualités, il la grossira sans l'avilir; il lui enlèvera de la finesse sans toucher au degré de distinction ou de noblesse nécessaire à une race de demi-sang ancienne et bien fondée.

— On raconte des merveilles des Rissah ou trotteurs russes de la race du comte Orlow. Leur conformation, à ce que l'on dit , n'est pas toujours régulière, mais ils ont la force, la vitesse, l'énergie; vitesse, en effet, car ils marcheraient à raison de 34 kilomètres à l'heure, ce qui est assurément très-satis-

faisant, même par le temps qui court. Ceux-ci , nés d'un bon système de croisement , sont devenus indépendants de toute alliance étrangère, et se reproduisent par eux-mêmes. Nous ignorons quel parti on en pourrait tirer comme types de reproduction, hors de leur propre centre. On les dit très-rustiques et capables de supporter toutes sortes d'intempéries et de privations.

— On parle aussi des petits trotteurs d'Esthonie, de ceux de Viatka etKoliwau, comme égalant presque en vitesse ceux du haras d'Orlow, mais ils ont moins d'élégance et de taille.

— Le hart-draver ou fort trotteur a eu beaucoup de célébrité. On le produit moins abondamment aujourd'hui, parce qu'il est plus cheval de selle que cheval d'attelage. Cependant il ne manquait pas de taille ; sa tête et son encolure étaient d'une grande légèreté, ce qui convient mieux, en effet, au cheval monté qu'à celui qui doit tirer puissamment à une vive allure; sa poitrine avait de grandes proportions et ses épaules jouaient très-librement sur ses côtes; la croupe était commune, mais les hanches étaient larges et saillantes, et la membrure solidement établie. Si lestes et si agiles qu'on les ait dits, ils n'ont jamais pu rivaliser avec les trotteurs anglais, supérieurs pour le fond et la durée. Le hart-draver se ressent toujours de la constitution du milieu où il naît et se développe ; il a le tempérament mou et la nature nécessairement un peu délicate du cheval hollandais. L'allure du hart-draver n'a pas la franchise du cheval de Norfolk ; c'est un trot presque désuni et indéfinissable.

— Le trouvère de la Norwége tient du trotteur hollandais pour la forme et pour la rapidité de l'allure, mais il résiste mieux à la fatigue. Il franchit vivement, en été , de grandes distances, attelé à une voiture légère, et en hiver un traîneau qui la remplace forcément. Ce n'est plus cependant cet athlète du Norfolk , capable de tirer de gros poids à une très-grande vitesse. Notre trotteur, à nous, nous insistons à

• dessein sur ce point, est un moteur énergique et puissant, un cheval de trait rapide; là surtout est sa destination, là par conséquent se trouvent et son utilité et sa raison d'être.

— Les trotteurs américains forment véritablement race à

part ; on les a créés en vue de la rapidité, en vue de la vitesse, dans une contrée où l'on avait spécialement besoin d'un moteur capable de traverser de larges espaces à une allure vive et soutenue. On a fait sur ce point, dans l'Amérique du Nord, pour le trotteur, ce qu'on a fait en Angleterre pour le pur sang : on a recherché les meilleurs , c'est-à-dire les plus vîtes et les plus résistants ; on les a mariés entre eux , et on a fixé dans leur nature cette admirable aptitude d'une rapidité au trot vraiment extraordinaire et d'une utilité pratique immédiate. Le pur sang est entré comme élément dans la formation de cette famille de chevaux, mais seulement comme élément.

Nous regrettons beaucoup de ne pas connaître plus complètement la généalogie, le mode de production de cette race, dont on n'a encore vu en France que de rares individualités brillantes , illustrées par leurs hauts faits à la suite de paris difficiles et presque toujours gagnés, même contre les plus célèbres de l'Angleterre . Du reste, la conformation de ces derniers nous plaît bien davantage; elle rentre plus dans nos besoins, et nous en dirons volontiers autant de la nature de leurs moyens.

Le trotteur américain, de taille peu élevée, long de corps, défectueux dans sa croupe, est moins régulier de forme que le trotteur du Norfolk; il a plus de sang que celui-ci et trotte plus vite. La marche en est plus rapide, mais il se désunit souvent et quelquefois prend l'amble , allure plus douce et moins fatigante pour le cavalier; mais ce n'est plus tout à fait ce qui nous convient, à nous, qui attelons le cheval et qui ne le montons guère.

Quoi qu'il en soit, les Américains mettent un soin infini à préparer et à perfectionner leurs trotteurs : « Des courses au trot, dit-on, organisées par des sociétés, des paris considérables, et plus encore la vente à un prix élevé des chevaux supérieurs, entretiennent chez l'éleveur une émulation constante. Une chose à remarquer, c'est que le gouvernement des Etats- Unis , sentant toute l'importance du trotteur, a favorisé par tous les moyens possibles les luttes faites à cette allure ; mais en même temps il a prohibé les courses de vitesse, soit qu'il les regarde comme inutiles, soit qu'il veuille éviter les incon-

vénients qui se sont attachés dans la mère patrie à cette institution. »

Nous ne croyons pas que cette dernière assertion soit parfaitement exacte, et nous ne voulons pas en assumer la responsabilité : mais nous craignons que les courses au trot, poussées jusqu'à la plus extrême vitesse , n'aient eu sur le trotteur américain la même influence mauvaise que les courses au galop les plus excessives ont eue sur le cheval de pur sang. La vitesse n'est pas tout dans le cheval ; en la pursuivant sans relâche, à l'exclusion des autres facultés , on détruit l'équilibre entre les diverses forces nécessaires à la constitution d'un cheval réellement bon sous le double rapport du modèle et de la résistance, de la forme et du fond. Nous voulons, chez le trotteur, autre chose que de la rapidité : nous voulons aussi du corps et de la substance, mais nous n'en voulons qu'en proportion utile. Les deux éléments doivent s'arrêter à ce point.

Nous réservons, pour une autre partie de cet ouvrage, ce que nous aurions encore à dire sur ce sujet, et nous finissons en déclarant que, pour nous, le type du trotteur est précisément la forme actuelle du trotteur de Norfolk, celle que nous avons tenté de répéter dans l'anglo-percheron, produit par voie de métisation.

D. La plèbe.

Dans une contrée comme la France, l'espèce chevaline ne se compose pas seulement de races distinctes, supérieures ou médiocres : elle comprend surtout une masse de produits trèsv diversement mêlés, des groupes divers d'individualités hétérogènes, d'une valeur douteuse ou de nulle valeur, commercialement parlant : c'est le gros de la population au-dessous duquel se trouvent encore les pauvres et les chétifs, les derniers et les pires ; ceux qui touchent à la misère et ceux qui n'ont jamais connu d'autre existence. Tous néanmoins ont leur emploi, même dans cette sphère , et rendent d'ordinaire plus de travail que les plus huppés ou les plus heureux, que les fainéants ou les fashionables.

Nous n'avons rien à dire des plus misérables , ils sont ce qu'ils sont, ce que les circonstances permettent de les faire et

les font; ils ploient sous le faix et meurent à la peine sans qu'il y ait, quant à présent, à songer à les élever sur l'échelle dont ils occupent le plus bas échelon.

Nous n'avons point à revenir sur l'étude déjà faite des races supérieures. Dans chacune des trois grandes divisions de l'espèce, leur utilité est ressortie évidente, en tant qu'on sait les maintenir hautes dans leurs aptitudes respectives; elle est ressortie manifestement sous deux rapports, celui de leur mérite et celui de la bonne influence qu'elles sont appelées à exercer par la reproduction sur leurs analogues ou leurs inférieurs.

Il nous reste seulement à parler du peuple, de cette partie considérable de la population, exclusivement employée au travail des champs, où elle s'use , tandis que , à notre avis du moins , elle ne devrait y passer que les premières années de sa vie. Produite comme marchandise, elle devrait revêtir une forme appropriée à celle des divers besoins de la consommation, et en remplir toutes les exigences à l'âge de sa plus grande valeur, de cinq à six ans, par exemple. S'il en était ainsi , la France ne serait pas dans la nécessité de demander annuellement de quinze à dix-huit mille chevaux de service ou de luxe aux industries rivales qu'elle encourage au détriment de ses intérêts les plus vifs. « Les achats faits par les Français , dit un hippologue allemand , ont aidé puissamment , après les désastres des guerres de la fin de l'empire , à la régénération de toutes nos races. » C'est que l'exportation à l'étranger est une source de prospérité, comme l'importation sans réciprocité est une preuve non équivoque d'infériorité. L'industrie chevaline est bien entendue quand, après avoir assuré tous ses travaux, l'agriculture livre au commerce et au luxe tous les chevaux dont ils ont besoin, quand elle utilise avec tous les ménagements nécessaires les premières forces de ses élèves ainsi préparées à leurs diverses destinations, quand elle produit pour elle et le consommateur, quand elle fait pour le cheval comme elle fait pour les autres animaux. En effet, elle ne consomme ni tous les produits de son bétail ni tout son bétail. Ce dernier naît et se développe par ses soins ; elle en tire parti, chemin faisant, d'une façon ou d'autre, puis elle le vend avec

plus ou moins d'avantage. Pour les chevaux, elle agit différemment. Elle en consomme à elle seule un beaucoup plus grand nombre que tous les autres genres de services réunis ; elle les produit souvent à grands frais, et les use jusqu'à la dernière heure en les utilisant chèrement. Elle y est obligée, parce que ses produits, qu'on a été jusqu'à qualifier de chevaux d'agriculture, sont, ou communs , ou chétifs, ou incapables par leurs imperfections et leur peu de figure de toute autre chose que du travail des champs.

Cette situation était en quelque sorte forcée au temps où le cheval de selle, qui est de forme légère et fine et de nature très-impressionnable, était le cheval par excellence. A cette époque, l'agriculture ne pouvait le produire qu'en dehors de ses propres besoins , et elle y trouvait assez peu son compte pour ne le faire qu'occasionnellement ou à son corps défendant et sans y trouver beaucoup de profit. Mais les choses ont changé. A l'époque actuelle, c'est le cheval d'attelage, de trait rapide ou de trait léger, qui est devenu le cheval le plus usuel. Or, l'élevage de celui-ci est à la portée de tous, et si tous se mettaient à le produire et à l'élever avec quelque attention, on le verrait bientôt remplacer à la satisfaction générale cette multitude de chevaux sans noms qui n'ont qu'une utilité restreinte, qu'une valeur très-bornée.

« C'est ici le lieu de faire remarquer, disait, il y a déjà vingt ans, Mathieu de Dombasle, c'est ici le lieu de faire remarquer combien est favorable à l'agriculture, aussitôt qu'elle a acquis les moyens de modifier les races de chevaux qu'elle élève, l'espèce de révolution qui s'est opérée progressivement dans les temps modernes en France, dans les besoins de la consommation, par l'énorme diminution de l'emploi des chevaux de selle. En effet, l'agriculture se trouve aujourd'hui appelée à produire presque exclusivement les diverses races de chevaux dont elle peut elle-même tirer le parti le plus utile dans ses travaux, c'est-à-dire des chevaux propres aux services du roulage, des postes et messageries et du carrosse : les chevaux de ces divers genres sont parfaitement appropriés aux travaux de l'agriculture, tandis que les chevaux fins et légers y présentent beaucoup moins d'aptitude.

« Je sais bien que dans quelques cantons fort arriérés en agriculture, on conserve encore l'opinion qui considère les chevaux de petite taille et d'une construction légère, comme préférables pour les travaux de culture. Mais ce préjugé a complètement disparu devant l'expérience partout où l'art de cultiver la terre a fait quelques progrès ; et si l'on parcourt l'Angleterre, l'Ëcosse, la Belgique, la Flandre, et les départements de la France où l'industrie agricole est le plus avancée, on reconnaîtra que tous les cultivateurs n'hésitent pas dans la préférence qu'ils donnent aux chevaux étoffés et de grande taille, pour tous les travaux de la culture. Là où les fermiers n'ont que de petits chevaux, ils disent que les gros animaux tasseraient et piétineraient trop la terre. Mais ils ne voient pas qu'avec une paire de chevaux forts, ils remplaceraient quatre animaux de petite taille, et souvent davantage, et que ces derniers, s'ils ont moins de poids , ayant aussi les pieds moins larges , enfoncent dans la terre humide tout autant que les gros; en sorte que l'avantage, sous ce rapport, reste du côté de la diminution du nombre.

« Il est même une considération qui met dans la balance un poids énorme en faveur des gros et grands chevaux dans l'agriculture : c'est qu'en diminuant le nombre des attelages, on diminue dans la même proportion le nombre des hommes qu'on y emploie, et, par conséquent, les dépenses d'exploitation. Une charrue perfectionnée qui diminue d'un tiers ou d'un quart la force nécessaire au tirage, ne développe que la moitié des avantages qu'elle peut présenter, si l'on est encore forcé d'y atteler quatre chevaux, parce qu'alors il faut toujours employer deux hommes pour la manœuvrer; et ce n'est qu'au moyen des améliorations qui se sont introduites en Angleterre et en Ecosse dans les races de chevaux de trait, que l'on a pu y apprécier tout l'avantage des charrues sans avant-train, qui peuvent labourer toute espèce de sol avec une seule paire de ces puissants animaux que fournissent aujourd'hui les races de trait qui ont été créées dans ces pays.

« Si la production des chevaux lins et légers propres à la selle, est moins favorable à l'agriculture que celle des chevaux plus étoffés, c'est surtout lorsqu'il est question des che-

vaux de sang ou de race que le désavantage de la production est le plus marqué... »

Par chevaux de sang ou de race, Mathieu de Dombasle n'entendait désigner, on ne s'y trompera pas, que des chevaux fins et légers , exclusivement propres à la selle ; il n'aurait compris dans cette classe ni le trotteur de Norfolk ni notre anglo-percheron amélioré. Nous sommes avec l'illustre agronome quand il demande qu'on n'excite pas le cultivateur à produire les chevaux qu'il ne sait pas faire, qu'il ne peut pas utiliser, ou dont il ne doit pas trouver le facile emploi ; nous sommes avec lui encore lorsqu'il conseille à l'agriculture d'élever ce qu'il désignait sous le nom de chevaux intermédiaires, et qu'il définissait ainsi : « chevaux également propres au trait et au service de la selle , parce qu'en prenant plus de taille et de volume dans toutes les parties du corps, ils conservent néanmoins dans les formes cette légèreté qui suffit à l'usage du cavalier. » Mais nous voulons expliquer la pensée du maître en ce qui touche au remplacement des familles trop sveltes ou de trop petite stature dans les travaux agricoles par des animaux plus développés et plus corpulents. On irait au delà de son conseil si Ton s'attachait à une préférence exclusive pour les races les plus massives et les plus lourdes; on l'interprétera rationnellement, au contraire, en fixant son choix sur le cheval de trait léger plus près sans doute de l'aptitude au travail des champs, mais apte aussi, dans une certaine mesure, à des allures plus vives et plus rapides.

En s'appuyant sur des calculs plusieurs fois renouvelés, Mathieu de Dombasle estimait que les quatre cinquièmes de la population chevaline de la France sont employés aux travaux agricoles. Défalcation faite des jeunes sujets, qui ne travaillent point encore, c'est quelque chose comme un million sept cent mille têtes au moins qui restent, par insuffisance, audessous du niveau d'appropriation aux services divers, audessous de l'utilité générale. C'est beaucoup trop, et c'est là ce qui nécessite, pour la satisfaction des besoins, l'importation annuelle de tant de milliers de chevaux qui ne valent pas mieux que les nôtres assurément, mais qui avec plus de taille et plus d'apparence figurent mieux à tous égards soit comme

chevaux de promenade , soit comme chevaux d'attelage, et prennent rang parmi ces carrossiers et ces hacks de la fashion qu'on appelle chevaux de luxe.

C'est ainsi qu'en dépit d'une population nombreuse et, mieux que cela, exubérante, il y a déficit ou carence. Nous possédons autant et plus de chevaux qu'il n'est nécessaire à la satisfaction de tous nos besoins; mais, ne les appropriant pas en nombre suffisant à nos exigences, nous sommes obligés de prendre chez les autres ce que nous ne prenons pas la peine de faire nous-mêmes. L'agriculture entretient en pure perte une foule d'existences dont elle dépense chèrement les forces, dont elle use la vie entière au lieu de n'en utiliser que les premières années. Elle manque ainsi à une partie de la mission qui lui incombe en consommant trop ; c'est absolument comme si elle ne produisait pas assez, et pourtant nous avons bien réellement, en existence , au delà du nombre nécessaire à toutes nos exigences. C'est en cela que nous sommes inférieurs à nos voisins.

« Il ne faudrait pas croire, disait le comte de Montendre en 1844, que tous les chevaux formant la population chevaline de l'Angleterre appartiennent à des races précieuses soit sous le rapport de leur taille et de leur force, soit sous celui de la beauté de leurs formes, de la noblesse de leur race et de leurs qualités. Loin de là, la Grande-Bretagne , de même que la France et l'Allemagne, renferme des espèces de chevaux communes, de petite et de moyenne taille, et de conformation plus ou moins heureuse : ainsi, dans tous les comtés du royaume, dans le pays de Galles, en Écosse, et plus encore en Irlande, une grande partie des chevaux employés à l'agriculture appartiennent à ces espèces communes, et ressemblent beaucoup à ceux des départements du nord et de l'est de la France; leur taille moyenne est généralement de lm,409 à lm,540. Ils ont la tête forte, l'encolure courte et chargée, le poitrail large, le garrot peu sorti, le dos bas, le coffre très -développé et les membres assez forts. La plupart de ces animaux n'offrent rien de séduisant à l'œil, mais ils ont toute l'apparence de la force, et un assez grand nombre de ceux que j'ai vus me rappelaient tout à fait ceux du département des Ardennes. »

La perfection n'est pas absolue chez nos voisins , il s'en

faut; elle n'atteindra pas plus chez eux que chez nous l'universalité de la population; mais la plèbe n'est chez eux ni aussi nombreuse, ni aussi avilie que nous la trouvons chez nous. En améliorant une partie de celle qui est seulement commune, nous accroîtrions dans une notable proportion nos ressources vives, car, en modifiant un peu la forme, nous créerions largement l'utilité, c'est-à-dire l'appropriation à des services qui recherchent encore plus une certaine apparence extérieure que des qualités hors ligne. Le cheval allemand n'est certainement pas beau , il est loin d'être bon dans l'acception usuelle du terme, mais il a de la taille et quelque figure ; il est propre, en un mot , quand on a fait sa toilette et lorsqu'il a été endimanché ; il ne fait pas honte enfin sous des harnais noirs et luisants, alors même qu'il n'est pas un fils de famille.

Mais en est-il de même de nos chevaux à nous?

Quelle utilité peut-on attribuer, par exemple , aux produits si minces et si légers du Midi, à ces animaux étroits et nerveux (fig. 99, p. 150 de Y Atlas) qui ont l'os saillant, d'un grain fin et serré, mais point de chair, point de muscles; beaucoup de feu, mais aucune puissance et dont les membres présentent toutes les déviations d'aplomb imaginables et toutes les tares connues? Ils ont souvent de la physionomie , de la grâce et de la gentillesse ; ils sont sobres et de facile entretien, habitués aux privations et à la dure ; mais ces avantages séduisent peu l'acheteur, et ceux qui les ont fait naître à la vie, faute de les élever jusqu'à l'utilité générale, sont forcés 4e les garder et de les user dans une oisiveté relative qui n'a rien de commun avec la nature et la forme des services que rend partout le cheval de l'époque.

En voici d'autres (fig. 100, p. 132 de Y Atlas) qui leur font pendant. Ce sont des bêtes de même acabit en leur genre. Cependant ils ont plus de taille et plus de substance, mais qu'ils sont communs et défectueux ! Ils ont plus de volume que de gros, car les membres ne résistent ni au poids du corps, ni à la fatigue imposée par un rude labeur. Ceux-ci n'ont pas, comme les premiers, de forts suppléants au travail des champs, ils l'accomplissent dans les pires conditions et doivent en partie leurs imperfections à la manière dont on exige qu'ils

remplissent leur pénible tâche. On ne fait rien pour eux, car on les reproduit au hasard, car on les élève avec parcimonie, car on les livre avant l'âge et sans mesure à tous les travaux quelconques de la ferme, car on les soumet en tout temps à une hygiène dégradante ; mal logés, nourris d'aliments grossiers , mal harnachés , mal attelés , tirant de grossiers véhicules, etc., ils sont voués à toutes les causes qui avilissent l'espèce ou la retiennent sur les derniers pas de l'échelle. Ici, pourtant, les individus naîtraient facilement à l'utilité générale, aux services usuels. On n'aurait pas, comme pour les races légères, à combattre le caractère qui les différencie , la légèreté, l'une des choses les plus difficiles à changer parce qu'elle est d'essence, et que tous les facteurs de la race la portent en soi : air vif, plus sec qu'humide, sol léger et accidenté, aliments lins, plus toniques que succulents, etc. ; on aurait surtout, tâche beaucoup plus aisée, à dégrossir et à anoblir : les animaux n'en deviendraient que plus aptes à leur destination; mais comme les mieux réussis seraient propres aussi à d'autres emplois, ils viendraient les remplir et combleraient les vides où viennent se caser aujourd'hui les produits de l'élevage étranger.

Nos races légères portent un manteau qui plaît, quelle qu'en soit la couleur, par cela seul que le poil en est fin, court, de nuance vive et aux reflets brillants. Mais la robe de nos variétés communes est généralement déplaisante ; souvent grise ou composée , elle est formée d'un poil grossier et terne , aux reflets sales et désagréables. La robe baie est la couleur dominante dans la population chevaline de l'Angleterre et de l'Allemagne.

< Nos petites races manquent de gros, de substance, d'étotfe; il n'est pas aisé de leur en donner, nous venons d'en dire le pourquoi. L'emploi des reproducteurs corpulents dans leur taille moyenne est un moyen, mais un moyen insuffisant tant que l'agriculture ne leur fournira pas une nourriture plus abondante et plus riche, et elle ne la leur procurera telle que lorsqu'elle appellera le cheval à remplacer en partie d'abord et plus tard en totalité l'espèce du bœuf dans tous les travaux de la ferme : alors seulement on les épaissira et on les gran-

dira. Il est fort à souhaiter qu'on procède dans cet ordre ; et en même temps qu'on les grossira, elles se feront moins ardentes ou plus calmes, moins impressionnables et plus résistantes; elles conserveront une forte dose de sang, mais cet élément ne sera plus prédominant au même degré; un nouvel équilibre se fera entre toutes les forces de l'économie, et celui-ci sera plus favorable à l'application du cheval nouveau aux services divers de notre époque. Ceci , on le voit, demande toute une révolution dans les habitudes et dans les pratiques agricoles d'une grande partie de la France. Cette révolution est dans l'air, dans les tendances du temps, mais elle n'est encore qu'en germe et ne pourra s'accomplir qu'avec beaucoup de lenteur. Il n'y a donc pas lieu de compter de sitôt, en présence surtout de la direction fausse imprimée depuis 1 852 à la marche des haras, sur l'appropriation de nos petites races aux besoins de la consommation. Ce n'est pas de ce côté que viendra l'affranchissement du tribut onéreux que nous payons à nos voisins depuis si longtemps. Et cependant le Midi sait à quel point son cheval est désormais insuffisant, car partout il le répudie en dépit des éminentes qualités qu'il s'était appliqué à lui attribuer. Avant peu il aura disparu quoi qu'on fasse, non par le fait d'une transformation heureuse, qui eût été possible avec un bon système de reproduction et un mode d'élevage rationnel , mais par voie de remplacement successif, par le transport renouvelé, et de jour en jour plus fréquent, d'animaux de toutes sortes, ayant pour eux plus de taille et plus de corpulence , appelant à eux aussi plus de soins, une hygiène mieux entendue, et surtout une nourriture plus abondante.

Telle est déjà la composition de la population de plusieurs régions qui jadis ont été occupées par des races légères, même parmi celles qui ont eu un nom , voire un certain renom. Malheureusement, quand l'agriculture, en pareille occurrence, reste abandonnée à ses seules ressources, elle se jette dans un excès fort regrettable, et se livre exclusivement au gros cheval, à l'espèce commune ; elle la reproduit, cela va sans dire , avec toutes les imperfections qui naissent du mauvais choix des reproducteurs et de l'usage abusif des produits.

C'est Thistoire trop vraie de plusieurs de nos anciennes provinces à chevaux, et, par exemple, du Morvan et du Charolais, où l'introduction de l'espèce commune a jeté le désordre et la confusion dans les races morvandelle et charolaise, très-voisines l'une de l'autre, et spéciales au service de la selle.

Voyons donc quelle a été l'action du cheval commun sur ces deux familles, et, pour qu'on sache bien que nous étudions sérieusement les faits, que nous ne faisons pas de l'hippologie à plaisir, nous laisserons parler un autre à notre place, un autre qui ne sera pas suspect.

«Les cultivateurs du Nivernais, dit M. G. Delafond* se livraient autrefois à l'élevage de chevaux légers , rustiques et excellents, connus sous le nom de chevaux du Morvan. Les très-nombreuses remontes faites dans la localité pendant les guerres de la république, du consulat et de l'empire, la rénovation qui s'est opérée depuis cette époque dans l'agriculture, le percement de nouvelles routes, l'ouverture du canal du Nivernais, l'exploitation des futaies, la clôture des prairies, enfin et surtout l'utilisation des pâturages à l'élève et à l'engraissement du gros bétail : tels sont les motifs qui ont fait abandonner le cheval léger ou bidet du Morvan pour y substituer le cheval de gros trait, dont la vente devenait plus facile, et surtout plus lucrative. Tant il est vrai que la production des animaux est toujours en rapport avec la nature des débouchés ouverts par la consommation. »

M. Delafond constate alors que la nature des besoins à satisfaire provoqua l'introduction et la multiplication de la race franc- comtoise dans le Nivernais. On trouva, dit-il, qu'elle était excellente pour les travaux des champs et les charrois divers. Nous voilà loin du cheval propre à la cavalerie légère; mais la recherche de celui-ci étant devenue très-rare, le placement en était difficile, tandis qu'on vendait entre 350 et 400 fr. les poulains de gros trait de race franc-comtoise, à l'âge de quinze à dix-huit mois.

« Dès ce moment, continue M. Delafond, la production et l'élève du bidet du Morvan se ralentit, diminua annuellement, et bientôt finit par disparaître...

« L'industrie de la production et du premier élevage du cheval de gros trait se soutint avec avantage pendant vingtcinq ans. Mais, à dater de l'époque où, par toute la France, le bon entretien des routes nationales et l'ouverture d'un trèsgrand nombre de routes départementales provoquèrent une accélération marquée dans le service des postes, les voitures publiques et le roulage accéléré suivirent forcément l'impulsion, et employèrent le cheval de trait léger. Ce fut au tour du cheval de gros trait à perdre. Sa production fut modifiée, transformée ; les grosses juments à croupe courte, double et avalée , si prisées jusque-là , durent être allégées dans leurs produits par l'influence répétée du croisement au moyen d'étalons moins lourds et plus allants. On pensa au cheval percheron, bien autrement rapide et résistant que le cheval franccomtois, et on l'employa avec avantage.

« Les descendants métis des étalons de cette race ayant été vendus facilement à de beaux prix, les premières tentatives de croisement furent promptement généralisées, et le croisé percheron devint la source d'une production nouvelle et profitable dans la Nièvre.

« Les parties du département où la culture est plus facile élèvent en grand le métis issu du percheron ; elles le prennent à celles qui le font naître , dès l'âge de six mois , au prix de 200 à 350 fr., le gardent un an dans les riches prairies dites prés d'embouche, et le revendent ensuite de 380 à 500 fr. à des cultivateurs, qui l'utilisent pendant quatre à six mois, après quoi il passe dans la vallée de la Seine, pour des prix qui flottent entre 500 et 800 fr.

« A trois ans donc, le poulain, plus ou moins percheron, a successivement passé par les mains de trois cultivateurs qui tous l'ont vendu à bénéfice. Il suffit d'énoncer ces faits pour faire comprendre quel intérêt trouva l'éleveur du Nivernais à spéculer sur l'éducation de cette espèce de chevaux. Rien d'étonnant alors qu'elle se soit répandue dans toute la contrée, et qu'on livre avec empressement à l'étalon percheron la jument de trait la plus légère et la plus résistante à l'allure du trot.

« On ne saurait trop encourager les éleveurs à persister en-

core pendant quelques années dans ce mode de croisement, commandé par les exigences du temps. L'habitude prise d'aller en voiture légère, l'inutilité du cheval de gros trait qui va se faire sentir de plus en plus, à cause du transport des marchandises sur les chemins de fer ; le besoin impérieux, pour le gouvernement, de remonter sa cavalerie et son artillerie en France ; enfin, l'utilité bien reconnue aujourd'hui d'employer les chevaux aux travaux de culture, afin de pouvoir soumettre le bœuf à l'engrais dès l'âge de trois, quatre et cinq ans au plus, sont de puissantes raisons qui doivent engager les cultivateurs à persister dans l'élève du percheron , cheval de trait léger, et à l'étendre sur la plus grande échelle possible. Les communications nombreuses et faciles de la Nièvre avec les principales villes de France en assurent le prompt écoulement. »

Nous avons reproduit ce passage à titre de document, rien de plus. Nous y attacherons de courtes observations.

Si le lecteur veut bien se rappeler ce que nous avons dit du cheval franc-comtois, il n'aura pas de peine à croire qu'il était tout à fait incapable de transformer la race morvandelle en variété utile; il l'a remplacée, et, lui présent, le cultivateur a trouvé à utiliser ses services d'une manière profitable : ce dernier a donc produit pour lui à partir de ce moment, pour lui exclusivement, sans souci aucun du vide qu'a pu laisser dans la satisfaction des besoins de l'armée la race éteinte du Morvan. Puis, quand les fils de l'étalon franc-comtois n'ont plus rempli toutes ses vues, il a réformé ce dernier et s'est adressé à la race percheronne comme étant plus susceptible de lui donner meilleur.

Mais la race percheronne n'a pas tenu, elle non plus , tout ce qu'on s'en était promis; nous avons encore et par avance dit le pourquoi. Se laissant faire alors, on s'est adonné un peu brusquement à l'étalon de pur sang anglais, ou à ses dérivés mal choisis, défectueux, entachés de vices et insuffisants dans la forme. C'est ainsi que les a donnés l'étalonnier privilégié ou patenté. Ces reproducteurs ont trompé l'attente des éleveurs qui les ont abandonnés très-promptement aussi ; mais ils ne savent plus ni à quelle porte frapper ni quel parti prendre pour atteindre le degré d'amélioration désiré.

C'est que la question chevaline est double. L'histoire des transformations successives auxquelles la nécessité a soumis la population équestre de la Nièvre n'en montre que le côté économique. Il en est un autre, tout scientifique, qu'il ne faudrait pas négliger et auquel on ne songe guère en ce moment : c'est de faire prendre les devants aux races mères, types supérieurs et types secondaires, à celles dont les produits les mieux doués doivent agir avec autorité, avec efficacité sur les populations mêlées. Ces dernières ont pour rôle plus spécial de fournir en suffisance les divers moteurs que réclame la consommation dans un pays comme la France. Mais nulle part elles n'atteindront à ce résultat si enviable à moins qu'on ne les aide puissamment. Partout les faits témoignent de l'insuffisance et de l'impuissance de l'industrie privée. Encore, sur le point dont nous venons d'écrire rapidement l'histoire hippique, l'agriculture a-t-elle su produire tant bien que mal pour elle, et n'a-t-elle emprunté ses éléments de repeuplement qu'à une seule race française à la fois. Ailleurs les choses ne se passent pas ainsi , et l'on voit , par exemple , une population étrange formée d'individus de toutes provenances, depuis la jument allemande réformée jusqu'au petit breton. C'est alors une colonie bizarrement composée, incessamment renouvelée par le commerce qui fournit à tous les besoins de la contrée.

Dans un coin quelconque , sur la rive gauche du Rhône, par exemple, que ne trouve-t-on pas ? C'est d'abord un cheval léger, sans caractères de race proprement dit : il vient de partout et il a été acheté au hasard : mais ce type est en minorité. Les sujets de grosse espèce dominent, sans recherche toutefois, sans préférence aucune pour telle ou telle race. C'est la même confusion de caractères que chez les animaux du type léger. Cependant, sur les parties montagneuses, le cheval de trait est choisi parmi les individus de petite taille, lm,40 à lm,50 au plus, avec du poids et de la corpulence. C'est une question de régime, de richesse alimentaire qui impose cette condition. Les fermiers cherchent, d'ailleurs, à s'approprier cette espèce en livrant les femelles à des étalons de demi-sang bien pris et bien cousus dans leurs formes. Ils en obtiennent d'excellents produits. Le mérite de ceux- ci et leur parfaite

convenance au genre de travaux auxquels ou les soumet indiquent la voie à suivre pour arriver à mieux que ce qui est.

Sur tout le littoral de la Méditerranée , on voit le cheval dtr trait breton, poitevin, percheron, suisse; le cheval allemand arrive jusqu'ici et se montre au milieu de cette colonie hétérogène. Dans cette partie de la circonscription comme dans l'autre, on emploie, on adopte comme reproducteur le bon cheval de demi-sang anglo-normand. L'accouplement de celui-ci avec les poulinières des différentes races, introduites au hasard des besoins et des circonstances , donne des produits , et l'éleveur est satisfait en ce qu'ils le dispensent de renouveler, chaque année, ses achats au dehors. C'est là une heureuse tendance qu'il faut favoriser et développer en mettant de bons étalons à la portée des cultivateurs. L'emploi judicieux du cheval de demi-sang bien choisi peut doter la contrée d'une famille de chevaux parfaitement capables de remplir les exigences de l'époque. Si peu orthodoxe que puisse être ce conseil aux yeux de certaines personnes , il n'en est pus moins sûr et bon à suivre, car les faits l'appuient et l'expérience h* recommande. On en trouvera, d'ailleurs, tous les motifs scientifiques dans ce que nous avons précédemment rapporté des effets du métissage en Anjou.

Le département du Var a tenté de s'approprier, par la voie du croisement, une race de chevaux de trait dont les conditions d'existence ne se trouvent pas dans la nature du sol. Dès lors toutes ses tentatives ont abouti à l'insuccès. Croiser la jument légère du pays avec le cheval percheron, pour y reproduire ce dernier, est une faute contre la science et contre la pratitique la plus vulgaire. Procéder ainsi, c'est méconnaître toutes les règles et marcher au rebours de toutes les connaissances acquises. D'autre part, livrer la jument importée au même étalon, dont le pouvoir héréditaire est si borné qu'on n'en peut constater les effets sur aucune race quelconque, c'est consommer en pure perte des sacrifices de temps et d'argent.

Que si nous nous transportons ailleurs, dans TAgénais ou l'ancien Quercy, nous signalerons une situation absolument la même : nous trouverons des groupes de transfuges de diverses contrées, des juments de toute origine, de toute prove-

nance et de tout calibre. Chose assez remarquable toutefois, dès la première génération les produits ont une tendance très-sentie à se mouler sur une forme générale qui efface eu partie , ou tout au moins affaiblit notablement les disparates les plus choquantes; de nouvelles empreintes se gravent sur les individus, qui les rapprochent beaucoup plus qu'on ne l'aurait soupçonné. Cette action immédiate, due tout à la fois à l'influence d'étalons mieux racés et à celle des agents extérieurs, si elle est favorisée dans la série des générations futures , ne s'exercera pas seulement à la surface : elle ira au delà des formes, pénétrera l'être entier, enveloppera sa structure intime, sa vitalité, son caractère, ses aptitudes. Il en sortira une famille nouvelle , une sous-race qui tiendra , par la conformation au cheval du midi, par les qualités à ses auteurs, et qui , sous le rapport du développement et de la corpulence, restera nécessairement subordonnée à l'abondance et à la nature des aliments.

De ce qui est, il n'y a rien à conserver. Avec des éléments hétérogènes, il faut créer un moteur léger et puissant, de taille moyenne, propre à la fois à la selle et au trait : c'est le cheval à deux fins. La population actuelle peut servir à en constituer le type utile, précieux. A ce résultat doivent tendre tous les efforts.

Sur la lisière occidentale du département de Lot-et-Garonne finissent ces immenses steppes sablonneux qui viennent de l'Océan et dont nous avons étudié la population chevaline en nous arrêtant dans les Landes. On en retrouve la trace ici ; mais après ce n'est plus qu'un mélange de chevaux allemands et normands de petite taille, de juments importées de Bretagne, du Berry et de l'Auvergne.

C'est la même composition dans Tarn-et-Garonne , avec de meilleurs éléments dans l'arrondissement de Castel-Sarrasin , où le goût du cheval a survécu , où l'on saisit encore les traces d'un ancien croisement opéré, dit-on , entre les races espagnole et normande. Sur ce point, les poulinières sont plus nombreuses; elles ont aussi une taille plus élevée, des membres plus amples , un coffre plus large ; cette petite tribu se sépare très -nettement du reste de la population, dont la

taille est moins haute, la membrure plus élevée et le corps à l'avenant.

Dans le Lot, la population est double également : énergique, sobre , mais d'apparence grêle et chétive là où elle vit d'une nourriture rare et maigre ; elle est plus étoffée et mieux prise, plus capable et plus avancée dans la vallée où les fourrages sont plus abondants et plus substantiels. Le cheval d'Auvergne a son analogue dans cette partie du Lot, comme la race landaise a le sien dans un coin de Lot-et-Garonne ; mais dans le Lot, le cheval étranger est une rareté, une exception : le produit indigène , en possession de tous les services, y jouit d'une préférence très-marquée.

Ces trois départements naissent à la vie hippique, on nous permettra le mot, car il est vrai. Si on sait aider cette contrée^ si on n'arrête pas son élan, elle s'élèvera promptement à une prospérité réelle. Ses produits suffiront largement à la consommation locale, et l'armée choisira parmi eux des sujets qui ne le céderont point aux meilleurs chevaux de troupe de la Navarre (fig. 69, p. 90 de Y Atlas). Ici, comme dans tout le Midi, on vise à grandir, à étoffer ; nulle part on ne veut s'en tenir aux limites de taille et de corpulence du cheval de cavalerie légère, lequel, en dehors du service des remontes, ne trouve vraiment ni facile emploi ni vente profitable. Ce besoin d'obtenir grand et fort a provoqué des accouplements vicieux, et de ceux-ci on a eu des mécomptes, mais l'expérience a bientôt ramené les plus impatients. L'insuccès a fait plus de bruit que de raison : on a élevé la pratique irréfléchie de quelquesuns à la hauteur d'un système qui n'existe pas , au niveau d'un parti pris qui n'a jamais été dans la pensée de personne. Toutefois, si les plus pressés vont un peu vite et s'attardent , les retardataires s'obstinent à marcher d'un pas trop lourd et n'avancent pas. Il y a, de part et d'autre, mieux à faire. Les vieilles théories se modifieront sous l'influence de l'exemple , c'est aux progressistes à le donner; la pleine réussite de leurs vues est une question d'alimentation. Qu'ils nourrissent plus abondamment, et le problème est résolu ; car en général on ne commet pas la faute d'employer, comme pères, les géants de l'espèce dans les contrées où les poulinières sont de petite

stature et doivent arriver, au maximum, à la taille moyenne du cheval propre à la cavalerie de ligne.

C'est des progrès de l'agriculture et de l'achèvement des routes de terre qu'il faut attendre, dans cette partie de la France, un effet identique avec le résultat constaté sur plusieurs des points où l'établissement des chemins de fer a déjà provoqué des modifications profondes dans la production des gosses races seulement la transformation aura lieu en sens inverse.

Dans le Nord, par exemple, dans une partie de l'Est et du -centre, le gros cheval tend à diminuer en nombre au profit •d'une espèce allégie ; dans les contrées montagneuses et dans tout le Midi, au contraire , le petit cheval prendra de la taille •et de la force, le criquet incapable se développera dans sa ■corpulence et dans sa membrure, pour arriver au niveau des besoins de l'époque.

La plus grande fertilité du sol , l'extension donnée aux cultures fourragères seront les causes premières, essentielles de cette modification de la forme du cheval , de l'accroissement -de son volume, et de sa plus grande aptitude à des travaux ■auxquels, dans le Midi , on ne l'avait point encore appliqué jusque-là. Sous ce rapport, les faits marchent vite.. On croit , en effet, pouvoir avancer avec certitude que, dans les trois départements qui ressortissent au dépôt de Villeneuve, chaque exploitation récolte aujourd'hui moitié plus de fourrages de toute espèce qu'il y a vingt ans. Tout est là. La production fourragère est la clef de la production animale ; le produit n'est jamais pauvre quand la matière première abonde. C'est la pénurie des aliments qui fait les races chétives.

Si nous allons un péu plus loin, nous trouvons à côté du •cheval de l'Aveyron, dont nous avons parlé, la population mêlée du Tarn et de la Lozère, qui n'a point de racines dans le sol et qui vient d'importations diverses. Le Poitou, la Bretagne, la Normandie, l'Auvergne môme ont ici leurs représentants et fournissent aux animaux de peu de valeur la presque totalité des chevaux employés par les services publics , le Juxe, le roulage, etc.

Il ne faudrait qu'un peu moins d'incurie pour élever à un

niveau très-sortable toute cette plèbe indigne, qui se montre en haillons parce qu'elle vit de misère. Nulle part, peut-être, le cheval n'intéresse moins. Il est tenu à un régime détestable; son éducation est toute défectueuse. Eu été, il jouit de sa liberté, il trouve sa nourriture dans les pâturages. C'est le bon moment de son existence. Il en profite et fait provision de force et de santé pour résister aux privations de l'hiver. Cette saison lui est rude , en effet. On le renferme dans une écurie étroite, malsaine , encombrée de fumier, et on lui sert d'une main avare le rebut des affourragements qui ont été mis en réserve pour le bœuf et pour le mouton.

Si nous venons maintenant en Dauphiné, dans la Dombe et dans la Bresse, dont la population chevaline d'autrefois a eu, parait-il, quelque mérite, nous referons l'histoire du cheval dans le Morvan et dans le Charolais; nous verrons l'espèce légère partout remplacée par un cheval de trait, commun et défectueux, mais capable de travail et suffisant aux exigences de l'agriculture. Sur ce point on a mêlé, contusionné les variétés de la Suisse, du Perche, du Gotentin, et la population indigène. De ces mariages plus ou moins judicieux, plus ou moins assortis, on a obtenu des individus très-dissemblables et ne rappelant en rien leur origine : ce n'est point ainsi qu'on crée les races. La chose est tout à la fois moins simple et moins aisée. Des affections inconnues jusque-là, et notamment la fluxion périodique, se sont montrées sur les produits sortis de cet étrange amalgame.

La jument indigène n'a pas donné meilleur que la poulinière importée. Quoi qu'il en soit, et malgré l'emploi d'animaux de grande taille et de forte corpulence, la population actuelle,» prise en masse, arrive à peine à la taille moyenne, et elle n'a aucune régularité dans les formes. Chez le cheval bressan, la tête, plus ou moins lourde, n'a pas d'expression et se montre surtout mal coilfée ; l'encolure est grêle ; l'épaule est courte et peu musclée ; le poitrail est étroit, mal accusé ; la poitrine manque de profondeur; le ventre est gros comme dans toutes les races qui ont peu de vitalité; le rein est mou , la croupe est serrée ; les membres sont étroits et minces, les extrémités communes et chargées de longs poils ; la robe do-

minante est le bai. — Il y a fort à faire pour arriver à une bonne souche.

Ceux qui prennent le nom de chevaux dombistes ont, d'après M. Magne, « le corps mince, long, haut monté; la côte un peu plate : le garrot bien sorti; le flanc long; le poitrail souvent étroit ; l'encolure longue, portant une tête forte, quelquefois assez distinguée. Les extrémités sont fines et nerveuses, mais trop souvent sans aplomb ; la peau est mince et le poil fin, souvent bai, rouan ou gris. Comme tous les chevaux qui ne reçoivent pas d'avoine, ils ont des muscles grêles, notamment sur les rayons supérieurs des membres. Ceux qui proviennent des communes rapprochées de la Saône sont plus forts et mieux constitués que ceux du centre de la province, du pays des étangs. »

Nous ne croyons pas devoir prolonger cette étude, intéressante en ce qu'elle montre à quel point demeure inerte l'industrie du cheval dans une grande étendue de la France, mais pénible en ce qu'elle montre l'état d'abandon où on laisse la masse des producteurs. Partout où nous irions maintenant , nous constaterions les mômes résultats sur la grosse espèce qui occupe sans partage le Berry, la Picardie, la haute Alsace, plus de la moitié des départements lorrains , la Bourgogne , la Champagne, l'Ile-de-France, contrées riches par le nombre et pauvres par la multitude qu'ailleurs on nomme — les mauvaises herbes; la population serait tout autre si on avait donné à la production une direction utile , si on l'avait poussée dans des voies d'appropriation aux services usuels du temps. Il y a dans ces divers centres une grande séve; beaucoup de forces vives sont détournées et perdues. Il serait pourtant bien facile à l'État de les ramener et de les utiliser. En opérant avec sagacité sur ces grosses races, on forcerait l'industrie particulière à remplir tous les besoins de la consommation générale , à produire cette nature de chevaux épais, corpulents, et, malgré cela, lestes et légers, qui manquent encore à la France, et qu'elle remplace par ces mauvais chevaux allemands dont nous encourageons, depuis cinquante ans, l'élève, contrairement à tous nos intérêts, — intérêts politiques, agricoles et commerciaux. Notre persévérance, à cet égard, n'a d'analogue que dans

notre persistance à laisser à l'écart les contrées les plus favorables au but qu'il eût fallu poursuivre , et dont on s'éloigne plus que jamais en ce moment.

Dans toutes ces localités au gros cheval, la population se renouvelle par elle-même, mais sans choix , sans préférence aucune pour les reproducteurs capables-: souvent même on la livre aux pires. Rien d'étonnant alors qu'elle se compose d'animaux communs et défectueux auxquels l'éleveur n'accorde ni soins ni affection. Pour lui, c'est du bétail, rien de plus; mais, répétons-le, un bétail qui use obscurément sa vie et n'a aucune autre destination que de mourir à la peine. Le bétail produit, élevé, nourri en vue de la vente, au contraire, est l'objet d'attentions incessantes, intéressées , et s'améliore toujours, si lentement que ce soit. Ici le cheval n'a encore stimulé ni l'amour-propre ni le désir du gain chez le cultivateur. Poussée vers le gros et le commun, sa reproduction est devenue le fait du hasard et trop souvent la proie de vices internes et de tares qui le déprécient en le déshonorant. Dès lors l'éleveur ne vise point à la vente. Au lieu de se faire marchand de chevaux comme il est marchand de blé, il se contente de produire pour ses besoins personnels. Il ne remplit qu'incomplètement son rôle de producteur, car il consomme et ne vend pas. C'est la pire condition pour une industrie comme celle du cheval, en présence surtout des nombreux besoins qui le réclament.

C'est plus particulièrement ici que le modèle du cheval de ferme devrait se rapprocher de la forme régulière et compacte . du trotteur de Norfolk ou de l'anglo-percheron, type précieux par ses aptitudes et par la facilité qu'on trouve à le produire, à l'élever, à l'utiliser, aie placer avec avantage. Au-dessous de lui, cependant, on peut encore réaliser "une forme trèssortable qu'un hippologue anglais décrit comme suit, sous le nom de cheval de ferme : taille i",54 environ, épaules épaisses et basses , afin que l'animal puisse mieux donner dans le collier, son harnais habituel ; corps court et râblu, quelque distinction dans le bout de devant et dans la région de la croupe, de l'ampleur dans les membres et de beaux aplombs. Il veut avec tout cela une certaine dose de sang, l'énergie nécessaire

pour avoir des allures moins lentes, plus accélérées ; puis il ajoute textuellement : L'étalon de demi-sang est très-propre à donner aux juments de cette espèce la noblesse dont elles manquent.

Par étalon de demi-sang, il ne faut pas entendre le produit né du mariage d'un reproducteur de pur sang et d'une jument d'espèce légère ou carrossière ; nous avons dit précédemment que le demi-sang spécial était le plus convenable ; ainsi l'anglo-boulonnais ou l'anglo-percheron sont de beaucoup préférables, quand ils ont une véritable valeur, de réelles qualités, au demi-sang carrossier pour produire le cheval de ferme amélioré, celui que nous voudrions voir partout remplacer la plèbe des grosses races ou plutôt des races communes.

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