‹ La Connaissance générale du cheval... par les auteurs de l'Encyclopédie pratique de l'agriculteurChapitre 25 sur 29 · V. L'âne · texte numérisé non relu

V. L'âne

Moins vif, moins valeureux, moins beau que le cheval , L'âne est son suppléant, et non pas son rival.

(Deluxe.)

Equus asinus (Lin.) , ordre des pachydermes , famille des solipèdes ou monodactyles, genre cheval (Cuvier).

Certains naturalistes , pour les besoins de leurs classifications, ont imaginé, dans les animaux comme dans les végétaux, des familles, et, pour rendre plus saisissante, plus simple, sinon plus vraie, leur nomenclature, ils ont rabaissé, aux yeux des philosophes, le mérite de la création. C'est ainsi qu'ils ont présenté l'âne comme étant un cheval modifié, changé , dénaturé par l'influence des temps et des climats. Dans leur désir de tout rapporter à une unité créatrice , à un dessein unique, ils ont été amenés à nous représenter la nature dans un perpétuel travail de dégénérescence. On peut cependant concevoir l'unité de l'idée, l'unité de vue, sans que forcément elle apparaisse sous un seul type qui se serait successivement dégradé en vieillissant et en subissant les influences ciimatériques ou celles de la civilisation. Interpréter ainsi les desseins

du Créateur, c'est subordonner l'esprit à la matière , c'est ravaler l'œuvre de la création. Il est plus logique, il est plus élevé de croire que les deux sexes dans chaque espèce sont sortis tout formés de ses mains , que leur lignée , dispersée sur le globe, a subi l'influence des climats et des sols, et que l'argile animale s'est façonnée à ces deux grands moules de toute la nature vivante.

La raison la plus puissante, celle qui a le plus contribué à faire abandonner la méthode et la règle pour la vérité, c'est la stérilité des produits nés de l'accouplement du cheval et de l'ânesse, et vice versâ. La fécondité refusée aux sujets hybrides u'est-elle pas une barrière opposée à la dégénérescence, de même qu'elle est une entrave à la multiplication des êtres? Les iudividus de la même espèce peuvent , au contraire, être croisés, accouplés à l'infini. Il n'y a aucune limite à l'agrandissement de la famille. C'est par cette raison que l'âne est un âne et non pas un cheval dégénéré.

Dispersé sous différents climats, l'âne a subi dans sa conformation et dans son pelage des modifications en rapport avec leurs influences diverses. Ce sont ces changements qui ont créé les variétés ou les races ; elles sont bien moins nombreuses que chez le cheval, parce que cette espèce n'a jamais été l'objet de tant d'intérêt, et qu'elle a été complètement abandonnée aux soins moins capricieux de la nature. Si l'homme n'avait pas eu le cheval , il se serait davantage attaché à l'âne , et , dans la mesure de sa puissance , il l'eût rendu aussi agréable qu'il l'avait reconnu utile.

L'âne est le cheval du pauvre ; il est humble, patient et sobre. Les haillons iraient mal à la fierté et à l'orgueil du cheval , il souffrirait de la misère de son maître. L'âne , au contraire, fait honneur à sa détresse et à sa pénurie ; il reste gras au milieu des familles nomades, hâves et chétives, dont il soulage les labeurs, et dont il transporte les pénates.

Il est originaire des pays chauds : on en trouve très-peu dans les contrées septentrionales. Aristote dit qu'il n'y en avait point en Scythie ou dans les autres parties du Nord, ni même dans les Gaules. Rajoute que les climats frais le rendent infécond; cette opinion paraît très-hasardée. Que la nature de l'âne se

modifie en arrivant dans le Nord, soit ! Mais il n'est pas probable qu'un animal dont l'instinct génésique et la puissance procréatrice sont si développés, même dans les climats tempérés, puisse être frappé de stérilité complète dans des régions plus froides. Cette opinion du savant philosophe naturaliste grec a besoin d'être confirmée.

Linné et Cardin placent en Arabie le berceau de l'espèce asine. De Là elle serait descendue en Égypte, puis en Grèce, de Grèce en Italie , et de l'Italie en Gaule. Ce ne serait que plus tard qu'elle aurait été conduite dans la partie septentrionale de l'Europe. Il y a en Peree, d'après Chardin , une grande et une petite race : l'une lourde et pesante, employée au trait; l'autre légère, servant plus particulièrement de monture.

Les ânes d'Arabie, selon Shaw et Bosman , sont de grande taille, et de même aux Indes et en Guinée , où ils sont plus grands et plus forts que les meilleurs chevaux du pays. Certaines tribus indiennes les honorent particulièrement, parce qu'elles croient que les âmes de toute la noblesse passent dans le corps des ânes.

Les ânes sauvages, que les Latins et les Grecs appelaient onagres, ont été par quelques naturalistes confondus avec le zèbre, dont ils n'ont ni l'élégance ni les rayures dans le pelage.

On rencontre des ânes à l'état sauvage dans l'Archipel et dans les déserts de Lybie et de Numidie ; ils sont de couleur grise, et ont des allures excessivement vites. Les ânes sauvages que, du temps de Marmol, on trouvait dans l'île de Sardaigne, étaient plus petits que ceux d'Afrique.

Oléarius rapporte que chez le schah de Perse on entretenait dans de vastes parcs des ânes demi -sauvages, qui servaient aux divertissements de la cour. Ces animaux, couverts de flèches assez profondément implantées dans les chairs , se ruaient les uns contre les autres pour se débarrasser ou se défendre des projectiles qui leur étaient lancés par le roi et les seigneurs. Les Persans font grand cas de la chair de ces animaux.

Les ânes sauvages d'Amérique ont été importés par les Espagnols, qui les ont abandonnés dans les grandes îles et sur le continent, où ils se sont multipliés.

L'âne soumis à la domesticité a subi des changements , comme toutes les espèces d'animaux ; cependant il s'est moins éloigné que les autres de son type primitif. Pour modifier les espèces animales ou végétales, pour aider ou entraver les forces créatrices agissant dans un but déterminé, il faut de l'habileté, de la persévérance, et souvent de très -grands sacrifices. Ces conditions n'ont pas été employées au perfectionnement de cet animal, qui ne se recommandait pas assez à l'attention des économistes. Bien que son utilité soit reconnue et ses qualités généralement appréciées, on n'a rien ou presque rien tenté dans le but de l'améliorer, heureusement, dirai -je, pour les populations qui s'en servent, car qui sait si la science de l'éleveur ne serait pas arrivée à le si bien perfectionner qu'il aurait grandi en considération, et quitté la demeure du pauvre pour aller orner les écuries du riche !

Il est généralement employé au service du bât et à celui du trait. La conformation de son épine dorsale lui permet de porter de très-lourds fardeaux. La très-grande puissance de ses muscles remplace la pesanteur de son corps, et il peut traîner des charges assez considérables.

Sa tête est grosse, ses yeux sont plus clairs et moins proéminents que ceux du cheval. L'arcade orbitaire est très-saillante ; sa bouche est très - petite ; ses dents, pourvues d'un émail très-dur, sont plus étroites et plus espacées que celles du cheval ; ses narines sont plus dilatées , et les cartilages qui entourent cet orifice sont très- consistants. (Cette disposition fait pressentir qu'il ne doit pas servir à des courses rapides.) Le front est large, les oreilles sont longues et larges, et garnies de quelques rangées de poils longs, frisés et soyeux. Ces appendices énormes paraissent destinés à remplacer la longue crinière du cheval, et à protéger la partie antérieure du corps contre les insectes ailés ; aussi sont-ils doués d'une très-grande mobilité. L'auge ou ganache est étroite. Ce rapprochement des deux branches du maxillaire rend impossible l'encapuchonnement, l'extrémité supérieure de l'encolure ne pouvant se loger dans cet intervalle trop étroit. Cette position de la tête du cheval lui donne de la grâce et de la majesté.

L'âne, au contraire (fig. 101, p. 154 de Y Atlas), est forcé de la tenir basse en signe d'humilité.

L'encolure est invariablement un carré long garni à son bord cervical de crins fins, rares et courts. Le garrot ne fait pas saillie; le dos, les reins et la croupe sont sur la même ligne. Cette horizontalité de la colonne vertébrale exclut toute élégance. La queue est courte et garnie de crins lins et courts, qui deviennent plus nombreux à leur extrémité inférieure; la poitrine et les hanches sont étroites ; l'épaule est courte et presque verticale ; les membres sont petits ; les muscles sont peu épais, mais les cordes tendineuses sont fortes et bien détachées; les articulations sont larges et peu susceptibles de s'altérer par le travail; le ventre est généralement peu volumineux et du reste toujours en rapport avec le mode d'alimentation.

Le sabot est étroit , la corne très-dure et très-sèche. Les organes génitaux sont très-développés chez le mâle. La vulve est étroite et son angle inférieur est légèrement contourné sous l'arcade ischio-pubienne. Au moment des chaleurs, les lèvres vulvaires se tuméfient plus sensiblement que chez la jument.

La couleur du pelage est bien moins variée dans l'espèce asine que dans l'espèce chevaline. La robe la plus commune est celle gris cendré plus ou moins foncé, avec une raie noire s'étendant de l'encolure à l'extrémité de la queue. Deux autres lignes noires s'étendent perpendiculairement à celle-ci, jusqu'au milieu des épaules. D'autres raies noires en forme de zébrures garnissent les membres antérieurs et postérieurs. Cette robe appartient à l'espèce la plus répandue. On la trouve partout; c'est incontestablement celle qui rend le plus de services. Sa taille est de 1» à lm,30. D'autres races, qui sont noires ou baies brunes, ont la même taille que la précédente et sont à poils ras. Le bout du nez, le tour des yeux, de la bouche et des organes génitaux sont garnis d'un duvet très-fin et de couleur blanche. Depuis le sternum jusqu'au bassin, en suivant la ligne médiane inférieure, la peau est garnie de poils blancs. Il en est de même de la face interne des cuisses et des avant-bras. On rencontre communément dans cette race des animaux de haute taille..

Le cheval hennit et l'âne brait, sorte de dissonnance formée de notes basses et élevées, fort désagréables à l'oreille. L'âne, quoique très-sobre, aime néanmoins à choisir sa nourriture. Il préfère les plantes à tiges ligneuses et dures. Il boit avec une délicatesse extrême et enfonce très-peu ses lèvres dans l'eau, dont il craint de rider la surface. Il faut que celle-ci lui soit présentée très-claire et très-propre. Tel âne qui a l'habitude de boire à la rivière ne boira pas au seau ; il préférera souffrir plusieurs jours de la soif.

De bonne heure on le livre aux travaux les plus pénibles, sans que l'usure des membres vienne dénoncer qu'on a trop utilisé ses membres.

Son énergie et sa sobriété n'ont d'égales que sa docilité et sa patience. Il obéit à tout, fait tous les travaux qu'on exige de lui, et ne se rebute jamais que quand ses forces sont vaincues par la résistance. Il n'est l'objet d'aucune éducation, d'aucun dressage. S'il lui arrive de ne pas obéir, c'est parce qu'on le commande toujours en le brutalisant : aussi le représentet-on comme un animal stupide et entêté. N'est-ce pas dans les actions des animaux qu'il faut étudier leur intelligence instinctive? Le plus souvent l'âne est conduit avec un bâton seul ou armé d'une pointe, et son maître cherche toujours à le frapper dans les endroits les plus sensibles. Les barres par lesquelles le conducteur se met en rapport avec lui pour le diriger sont usées, égarées ; leur sensibilité est émoussée par la pression saccadée, douloureuse, d'un mors lourd et rugueux. Y a-t-il véritablement entêtement à ne pas obéir à celui qui commande par de pareils moyens ? Y a-t-il méchanceté quand, fatigué de recevoir des coups, il cherche à se défendre?... L'âne ne lance jamais de ruades agressives. Ne serait-ce pas là plutôt son intelligence qui se révolterait de se voir demander un service avec si peu d'aménité?

Si l'âne était traité avec la même douceur et par les mêmes moyens que le cheval, on le rendrait aussi obéissant, et on en ferait un serviteur, sinon aussi beau, du moins aussi bon dans la mesure de ses forces. L'âne, dit le proverbe, garde longtemps un coup de pied à son maître. Si l'âne a delà rancune, c'est qu'il se souvient; s'il rue quand on le frappe, c'est qu'il

a de la sensibilité. Eh bien, c'est à l'aide de la sensibilité et de la mémoire des animaux qu'on parvient à faire leur éducation et à les dresser selon nos besoins et nos caprices.

Il rend de grands services dans le voisinage des villes et dans les pays montueux. Il est, avec la mule, le seul animal qui joigne à la sûreté du pied l'énergie et la force nécessaires pour gravir et surtout pour descendre les montagnes les plus escarpées.

Son allure la plus naturelle est le pas ; son trot est raccourci ; il prend avec peine le galop.

L'âne accouplé avec la jument produit le mulet, animal chez lequel on retrouve la fierté, l'élégance et l'ampleur des formes de la mère alliées à l'énergie et à la sobriété du père. L'ânesse (fig. 102, p. 156 de Y Atlas) saillie parle cheval donne aussi naissance à un mulet, qui est bien plus petit et moins fort, et qui a reçu le nom de bardot (1). Ce produit est toujours le résultat du hasard, tandis que le mulet issu de la jument fait partie de l'industrie agricole, et est fabriqué sur une vaste échelle dans toutes les contrées méridionales de l'Europe. L'élevage du mulet a surtout une grande importance dans le sud et l'ouest dé la France, qui comprennent la Gascogne et le Poitou.

La race d'ânes particulièrement employée au croisement avec la jument a reçu le nom de baudet, fig. 101 (2), sans doute ainsi appelé à cause de sa destination exclusive pour la reproduction. L'importance de cette variété, sa très-grande valeur intrinsèque, le mode de son élevage et la différence de sa conformation obligent à une description spéciale.

Sans qu'on puisse préciser l'époque de l'introduction des baudets dans le midi et l'ouest de la France , il n'est pas douteux qu'ils sont venus d'Espagne où ils avaient été amenés par les Maures.

Puisque c'est avec la jument poitevine que le baudet fait invariablement les plus beaux mulets, il n'est pas logique d'admettre que cette circonstance ne soit due qu'au hasard.

Le baudet mulassier a la tête bien plus grosse que l'âne de

(1) On appelle aussi bardot, dans quelques contrées, les ânes delà plus petite

espèce.

(2) Baudis, vieux mot , libertinage.

travail. L'émail de ses dents est tellement dur qu'il est presque impossible de bien apprécier son âge après la chute des dents de lait. La conjonctive est tachetée d'un pigmentum noirâtre. Les oreilles sont démesurément longues et larges; elles sont garnies de longs poils frisés qui portent le nom de cadenettes. L'encolure est beaucoup plus forte que celle des autres espèces, mais elle a invariablement la môme forme. Plus le corps est long, plus les animaux sont réputés faire de grandes mules. La poitrine est très-ample et le ventre volumineux ; les muscles des avant-bras et des cuisses sont longs et plats. Toutes les articulations sont aussi fortes et aussi larges que celles du plus fort cheval de trait. L'abondance et le développement de toutes les productions pileuses et cornées sont des qualités fort appréciées. On appelle bien talonnés^ bien moustaches, les animaux dont les poils de la partie postérieure du boulet et de la couronne recouvrent presque entièrement le sabot. Le pied est plus large que celui de l'âne ordinaire; les testicules sont très-développés ; le pénis est plus petit que celui du cheval. La femelle, au moment des chaleurs, exécute avec les lèvres une espèce de frémissement très-lascif, pendant lequel s'écoule une grande quantité de salive mousseuse.

La taille est de im,40 à i^O. La valeur de ces animaux est en raison de leur hauteur.

A l'exception de quelques baudets gris, qui sont invariablement rejetés de la production, tous sont noirs ou bais-bruns. On appelle bai-brun celui dont la robe est noire avec le dessous du ventre blanc, ainsi que le pourtour des ouvertures naturelles. Ceux d'un pelage noir-gris et qui ont le scrotum de la même couleur sont moins estimés, comme manquant d'espèce ; ceux à poils ras ont beaucoup moins de valeur. II en est quelques-uns dont on a voulu faire une espèce à part, à raison de la préférence qu'on leur accorde, et qui portent le nom, en Poitou, de bourailloux et de guenilloux. Ce nom leur vient d'une espèce de manteau feutré qui les recouvre du garrot à la queue, et qui descend jusqu'à terre par des lanières frangées et d'inégales longueurs, assez semblables à des guenilles. Cette manière de pelisse est formée par les poils, qui, au moment de la mue, au lieu d'être enlevés par l'étrille,

restent sur la peau, adhèrent à ceux qui tiennent les remplacer, et forment, avec l'aide du fumier et des sécrétions cutanées, un feutrage qui prend d'année en année une plus grande étendue. Cet ornement, d'une beauté toute conventionnelle et particulière aux baudets à poils longs et frisés, n'appartient pas plus aune variété qu'à une autre.

La durée de la gestation est de douze mois chez l'ânesse. Elle est le plus ordinairement saillie après que la monte des juments est terminée. On choisit cette époque parce que le temps qui s'écoule entre la saillie de l'ânesse et l'ouverture des ateliers, qui a lieu en mars, est suffisant pour que les baudets, ayant oublié leur jouissance sans doute plus grande pendant le coït avec leurs femelles naturelles , ne dédaignent pas les juments. L'ânesse (fig. 102, p. 156 de Y Atlas) est présentée tous les deux jours à l'étalon, et est saillie autant de fois qu'elle se trouve en chaleur. Par suite d'un préjugé funeste, l'éleveur tient presque toujours l'ânesse dans un état de maigreur voisin du marasme, sans qu'il songe à attribuer à cette cause les nombreux insuccès de cette production. On ne croirait jamais, en voyant ces femelles dans les pacages, qu'on attend d'elles des produits d'une aussi grande valeur. Le fermier du Poitou est convaincu que l'abondance et la bonne nourriture nuisent à la réussite des poulinières.

Un mois avant l'époque de la parturition, le fermier ou son fils (pareille mission ne pouvant être confiée à un étranger) couche dans l'écurie et est prêt à toute éventualité.

Le gonflement des mamelles commence plus tôt que chez la jument. Les parts laborieux, suivis du renversement de la matrice, sont fréquents. L'insuffisance de la nourriture, en minant sourdement l'organisme de la mère, fait hériter le fils d'une constitution frêle et délicate.

Les bonnes nourrices étant très-rares, les mortalités sont nombreuses chez les nouveau-nés. Les déceptions occasionnées par l'oubli des sages principes de l'hygiène ont singulièrement restreint l'élevage des baudets , malgré le prix trèsélevé que la rareté leur conserve.

Le baudet nouveau-né, appelé fedon, est entouré de tous les soins, de toutes les cajoleries que peuvent inventer les gens de

la ferme ; pendant un mois on ne l'abandonne ni le jour ni la nuit. On lui délaye de la farine avec du lait, pour remplacer l'insuffisance de celui de la mère : on le couvre de lainage. On surveille tous les mouvements de l'ànesse, pour l'empêcher de marcher sur son fils. Cette première période passée, on se contente d'augmenter la ration de la nourrice.

Le jeune baudet est sevré à neuf mois. Des panades très-nutritives servent de transition de la nourriture lactée à celle her bacée.

A l'âge de trente mois il commence son métier d'étalon. 11 prend rang dans le haras privé désigné sous le nom d'atelier. Dans chaque atelier (et on en compte quatre-vingt-six dans le seul département des Deux-Sèvres) il y a cinq, six et huit baudets, et un ou deux chevaux mulassiers poitevins.

Il commence par saillir une ou deux juments par semaine. Plus tard, à trois ans et demi, une ou deux fois par jour; enfin, à quatre ans et demi, il fournit cinq, six et sept saillies par jour. On a constaté qu'un baudet a pu s'accoupler le même jour avec onze juments, et que la dernière s'est trouvée pleine.

La saillie porte le nom de bridée, parce que toutes les fois qu'on met le baudet en rapport avec la jument, on lui passe une énorme bride dont les rênes sont formées de chaînes en fer. Quelle que soit la lascivité de ces animaux, on est souvent obligé de les exciter au coït par des moyens factices, toujours indécents; quelquefois même de leur montrer l'ànesse. On n'a recours à cet expédient qu'à la dernière extrémité. Chaque maquignon (on désigne ainsi le palefrenier chargé de diriger la monte) a sa chanson particulière pour provoquer l'érection. Cette chanson, composée des monosyllabes ira et la variés sur tous les tons, porte le nom de trelandage.

Le baudet devenu étalon est renfermé dans une loge assez large où la lumière n'arrive jamais. Il n'en sort que pour approcher la jument, et encore celle-ci est-elle placée tout près de la porte entre deux chevrons de bois fixés au mur et au sol. C'est là qu'a lieu la saillie. Afin de rendre l'accouplement plus facile et moins fatigant pour le baudet, le sol sur lequel repose la jument est creusé de 25 à 30 centimètres.

Après chaque saillie, le baudet est gratifié d'un picotin d'avoine. L'étrille et la brosse n'ont jamais effleuré ses poils.

La monte commence à la mi-février et finit au mois d'août. A cette époque, la ration d'avoine est retirée de l'hygiène. Ces changements brusques, ces soubresauts dans l'alimentation occasionnent des accidents. Les uns sont graves et sensibles, les autres sont latents et se traduisent par des déformations du sabot dues à des apoplexies du pied.

Le baudet vit très-vieux , et conserve jusqu'à vingt-cinq et trente ans les mêmes facultés génésiques et prolifiques (1). Le baudet est très-doux jusqu'à l'âge de deux ans, parce qu'il reçoit les caresses et des nombreuses visites de son maître. Mais quand il est entré dans la vie active et exclusive de reproducteur, toute relation cesse, toute distraction, tout exercice lui sont refusés ; il est tenu en charte privée. On ne le voit, on ne le touche, on De lui parle que pour le conduire à la jument, de sorte que les instincts sauvages que cet isolement développe en lui se réveillent à l'aspect des personnes qui veulent accidentellement l'approcher. Alors il cherche à mordre, rarement à ruer. Dans son impatience, il ronge avec ses dents sa crèche, sa mangeoire, et tout ce qui est en saillie dans sa loge. Si parfois il est libre , son premier soin est de se vautrer par terre et de se frotter sur le sol. Il montre ainsi à son maître combien il lui serait agréable d'être brossé et nettoyé des malpropretés qui recouvrent sa peau.

Presque tous les baudets sont atteints de fourbures chroniques, qui, en changeant la direction de la corne du sabot, rendent leur marche difficile. Le repos absolu, qui fait suite à l'activité de la monte et à l'abondance de la nourriture pendant cette période, explique ces accidents. La race entière des baudets-étalons est en proie à une maladie de la peau qui,

(1) La coutume du fermier de faire servir sa jument d'abord au baudet, puis au cheval , quand les signes de chaleur n'ont pas disparu , a donné lieu à quelques exemples fort curieux de superfétation. En voici un observé récemment : une jument est saillie le 7 mars 1855 par un baudet , et le 28, étant trouvée en chaleur, elle fut accouplée avec un cheval ; elle a mis bas Tannée suivante , dans la nuit du 14 au 15 avril, un poulain à huit heures et une mule à onze heures; de sorte que le plus vieux de la vie intra-utérine est né trois heures après à la vie atmosphérique.

dans l'âge avancé, couvre tout le corps et prend aux membres l'aspect hideux des poireaux d'où s'écoule une sécrétion sut generis d'une odeur infecte. Cette infection , de nature dartreuse, qu'on ne cherche point à déraciner par une hygiène et des soins de propreté mieux entendus, paraît faire aujourd'hui partie constituante des caractères physiologiques de l'espèce asine mulassière du Poitou.

Le baudet n'est jamais mené à la foire : la vente s'en fait chez l'éleveur avec des habitudes toutes spéciales à ce genre de commerce. Ils sont conduits en charrette du domicile du vendeur à celui de l'acheteur. Leur valeur peut être approximativement évaluée à 100 fr. par mois d'âge dans les bonnes espèces. Le cheptel des quatre-vingt-six haras privés du département des Deux-Sèvres est formé par quatre cent trentedeux baudets-étalons de la plus grande espèce mulassière. Les baudets mulassiers du midi de la France, qui n'ont avec ceux du Poitou d'autre rapport que leur spécialité, sont en grande partie tirés de la Lombardie et de la Sardaigne. Petits de corps et grêles de membres, ils font avec les juments du pays des mulets minces, qui ne peuvent, en aucune façon, rivaliser avec les beaux et puissants animaux que les marchands du Languedoc, du Béarn et de l'Espagne vont chercher en Poitou.

¥1. Le» mulets.

On donne le nom de mulets aux produits de l'hybridation, c'est-à-dire au résultat de l'accouplement de deux espèces différentes.

Nous bornerons cette étude rapide à la connaissance du produit qui naît du mariage de l'âne et de la jument ; celui qu'on dit issu de l'accouplement inverse, c'est-à-dire de l'alliance du cheval et de l'ânesse, ne devant nous occuper que pour mémoire.

La production du mulet proprement dit est une industrie considérable, mieux menée et plus prospère en France qu'en

aucun autre lieu du monde. L'ensemble des opérations qui la constituent a son langage particulier.

Ainsi l'industrie mulassière prend le nom de mulasse; F âne-étalon s'appelle baudet , la jument propre à ce genre de production est nommée mulassière; le mot muleton équivaut à celui de poulain, c'est l'expression générique appliquée à la jeunesse en général ; mais on réserve exclusivement le terme fédon pour désigner le jeune animal destiné à devenir un baudet, un reproducteur précieux. On dit mulassier le cheval qui entretient la race des juments mulassières, et r«te/icr estrétablissement où les particuliers conduisent les mulassières au baudet. Voilà bien des mots qu'on ne trouve pas au Dictionnaire de l'Académie. Si on les rejetait , les choses qu'ils désignent resteraient innomées, car ils n'ont point d'équivalents dans notre langue.

A. Le mulet.

Nous avons précédemment étudié la mère du mulet, nous venons de dire ce qu'est l' âne-étalon, son père ; il nous reste à faire connaissance avec le produit, avec le mulet (mulus). Un mot encore cependant, avant de nous y arrêter exclusivement, sur le genre de production en Poitou, foyer de la race asine la plus précieuse, berceau de la race chevaline mulassière la plus féconde.

Ailleurs que dans cette province, on ne prend pas tant de précautions pour obtenir des mulets. Un baudet du Poitou, de la Lombardie ou de la Sardaigne' et une jument quelconque, si pauvre et si défectueuse qu'elle soit, et tout est dit. Les produits naissent, s'élèvent et se casent tant bien que mal; ce sont de petits profits, et l'on en vit. Mais la mule du Poitou , c'est la production de Sèvres et des Gobelins; elle a charge d'une grande réputation, et sur celle-ci reposent tous les avantages du commerce de l'espèce. Toutes les manufactures de tapis et de porcelaines vivent à l'ombre et sous la protection des types qui sortent des établissements nationaux chargés de maintenir l'art à une grande élévation et de perfectionner le goût ; la production du

mulet en Poitou, type supérieur du genre par la convenance du modèle et la réunion des qualités, fak rechercher les mulets de France par tous les pays qui utilisent les services de ces animaux. Le mérite de la mule poitevine est la source vive de la fortune de celles de nos contrées montagneuses du centre et de nos départements méridionaux, comme le vrai Champagne fait la fortune des vins champagnisés de la Bourgogne , du Bordelais, de 1* Anjou ; comme le vrai cognac enrichit tous les producteurs d'eaux-de-vie qui se placent avec avantage , grâce au nom qu'elles empruntent ou à la fausse parenté dont elles se prévalent. Le mulet né hors du Poitou n'est quelque chose dans la consommation extérieure et le commerce que par la mule si justement renommée de cette province. Qu'estce donc que la mule ? demandait Jacques Bujault ; un animal qu'il faudrait créer, s'il était inconnu. Sa place est marquée depuis des siècles... Le bœuf, pour les marais; le cheval, pour les plaines; le mulet, pour la montagne: sobre comme le chameau, il supporte la faim, la soif, les privations avec une résignation courageuse. Il vit de peu, il aime les climats chauds et n'est jamais malade. On en use, on en abuse; il a un cœur de fer et travaille toujours. Robuste et vif, il a en lui une force incalculable. Il porte des fardeaux, laboure, traîne rapidement ou lentement une voiture, gravit ou descend une montagne, comme l'onagre du désert d'où il nous vient. Que ferait le midi de l'Europe sans la mule ? Le bœuf est lent , consomme beaucoup, et la chaleur l'atterre. Dans le midi, le cheval de l'ouest ou du nord se couvre de sueur, s'amollit et s'énerve ; gravira-t-il ces montagnes, les descendra-t-il avec un lourd fardeau? il sera usé dans une année.

Le mâle est plus fort, mieux charpenté que la femelle; plus fier, il est aussi plus indocile. Malgré cela, il vaut un quart de moins que la mule, parce que, transportée dans les climats chauds, cette dernière n'a pas besoin des mêmes soins, des mêmes ménagements que l'autre, plus sujet alors à deux ou trois maladies qui l'emportent violemment.

Le Poitou produit, et le midi de la France élève. La division du travail conduit à la division des bénéfices. Ici toutefois c'est le producteur qui gagne le moins, parce qu'il subit les

chances les plus défavorables. On ne sait pas assez ce qu'il en coûte aux éleveurs de -cette contrée pour conserver à la France le premier rang dans la production et le commerce du mulet.

Notre ancienne province fournit environ 12,000 bêtes; elle en vend les deux tiers à un an. Les départements de l'Isère et de la Drôme, l'ancien Dauphiné, achètent en grand nombre les sujets de moindre valeur, de 90 à i80 fr., terme moyen. Dès qu'elles arrivent, on jette ces bêtes sur la montagne ; elles y restent nuit et jour, jusqu'à la saison des frimas; elles grandissent rapidement. On les retire, à l'entrée de l'hiver, pour les tenir à l'étable pendant une couple de mois. On vend alors pour l'Italie tous ceux que ne retiennent pas dans la contrée les besoins du commerce intérieur et les travaux de l'agriculture. Il en est de même des départements de l'Hérault, du Tarn, du Gard, de l'Aveyron, où vont les meilleures bêtes. Les moyennes qualités sont achetées pour la Lozère, l'Ardèche, l'Aude, l'Ariége, les Pyrénées-Orientales, Tarn-et-Garonne, le Lot, la Haute-Loire et pour toutes les montagnes du Midi.

Le mulet travaille de dix-huit mois à deux ans et gagne sa vie ; on ne l'épargne pas.

L'autre tiers est vendu à deux, quatre et cinq ans, jamais à trois ; il n'en reste guère à six ans.

L'Espagne tire directement du Poitou sept à huit cents mules légères de selle ou de voiture. On sait à quel point elles sont estimées au delà des Pyrénées. L'Andalous attelle six mules à son char et les conduit sans guides ; à sa voix, elles tournent, s'arrêtent ou se précipitent.

Mais l'Espagne ne borne pas là ses importations; elle s'approvisionne toute l'année dans le Midi. Elle consomme, avec l'Italie, pour trois millions de nos mules. Nous en expédions encore dans les colonies.

L'exportation dépasse 17,000 têtes. Leur prix de vente fait entrer en France la somme nécessaire au payement des chevaux que nous importons de l'Angleterre, de la Belgique et des divers États d'Allemagne. Nous importons des chevaux, des bœufs, des moutons, des animaux de l'espèce porcine, en grand nombre pour combler les déficit de la production indigène; nulle autre nation n'exporte des mulets. Mais toute

l'importance de ce commerce est dans la production poitevine. Rien de bien, rien de mal ne se ferait en Poitou, sans que Test et le midi de la France y gagnassent ou y perdissent. C'est donc là que doivent se concentrer tous les efforts nécessaires au développement ou à la conservation de cette précieuse industrie... la mutasse.

Voyons maintenant les caractères du mulet.

Il est généralement admis que le croît résultant de l'alliance du père et de la mère représente toujours , comme caractère fondamental, la moitié du mâle et la moitié de la femelle. La production du mulet est nécessairement une justification de cette loi de nature, car elle donne une combinaison, aussi complète que possible pour un premier degré, des caractères propres à chacune des deux espèces unies et mêlées. On ne peut pas dire ici qu'il y ait lutte entre deux puissances inégales dont la plus ancienne et la mieux fondée l'emportera ; il y a simplement mélange , formation d'un composé binaire dans lequel chacun des éléments atout à la fois pris sa place, et subit une influence qui se montre toujours et partout la même.

Mais on a été plus loin dans cet ordre d'idées, et l'on a posé des principes qui ne nous paraissent pas hors de toute contestation, celui-ci entre autres : Le mâle donne au produit la série d'organes que comprend le système locomoteur, tels que la charpente osseuse et son enveloppe musculaire, les ligaments, les tendons, en un mot la forme extérieure et tous les points extérieurs qui, caractérisant l'espèce et la race, servent à classer le produit. Pour être moins ostensible, le rôle de la femelle ne serait pas moins important. C'est elle, dit-on, qui transmet au produit la série des organes intérieurs ; le cœur, l'estomac, les poumons, et en général tous les viscères et toutes les surfaces de sécrétion muqueuse; elle qui détermine l'ampleur de la cavité pectorale par le volume des viscères que cette cavité renferme ; elle enfin qui fournit l'appareil lactifère et le système lymphatique. En d'autres termes, s'il en était ainsi, le mâle donnerait l'appareil locomoteur et la structure extérieure, et la femelle les organes intérieurs, la vitalité tout entière; le père imposerait la forme, mais la mère léguerait le fond.

Et pour appuyer le fait, on analyse la structure extérieure du mulet qu'on dit être « en tous points un âne quelque peu modifié » dans ses formes. Ainsi, « les oreilles sont celles de l'âne, bien qu'un peu plus courtes; la crinière est droite et hérissée, la queue mince et dénuée de crins à sa naissance ; même peau, même couleur; les jambes grêles, , les hauts sabots étroits, en un mot toutes les marques distinctives de l'âne sont manifestes et reconnaissables au premier coup d'œil. Mais ce en quoi il diffère de l'âne, son père, c'est l'ampleur du corps et surtout de la poitrine, et la forme cylindrique du tronc qu'il tient de sa mère la jument (1). »

Ceci est plus ou moins exact au point de vue de la ressemblance. Comparant le produit à ses auteurs , sous le rapport des différences, on le trouverait tout autre, et l'on pourrait tout aussi bien dire, par exemple, à l'imitation du professeur Grognier : « La tête du mulet est plus grosse et plus courte que celle du cheval ; ses oreilles sont beaucoup plus longues, moins toutefois que celles de l'âne ; l'encolure est plus courte, la crinière moins chargée, le poitrail plus étroit...; la voix, qui n'est ni le braiment de l'âne ni le hennissement du cheval, est rauque, sourde, et peu fréquente »

Ce qu'il y a de vrai en tout ceci, c'est que rien dans cette structure mixte n'est complètement ou exclusivement cheval ou mulet, mais un composé des deux organisations mêlées, des deux natures mises en une.

Le mulet est plus sobre que le cheval , mais il a plus d'exigences que l'âne ; en toutes choses, nous trouverions ainsi un moyen terme résultant de ce qu'il présente réellement, comme caractère fondamental, la moitié des attributs respectifs des deux espèces d'où il procède. ,

Il varie donc beaucoup quant à la taille, quant aux formes, et quant à la corpulence ; car, pour obéir à cette loi de nature, il répète, comme nous venons de le dire, en se les assimilant, les caractères propres à ses auteurs. Un trait néanmoins lui appartient : il a toujours les jambes longues et apparaît ainsi haut monté. Hors cela, il est grand quand le père et la

(1) Robiou de la Tréhonnais, Revue agricole de l'Angleterre, t. I.

mère sont de grande taille ; il est corpulent quand il est élevé dans une abondance relative et nourri d'aliments succulents , de môme qu'il est petit et mince lorsqu'il sort de parents chétifs, ou lorsqu'on l'abandonne sur de pauvres brujères. Malgré tout, et relativement à son poids , on le trouvera vigoureux, supportant bien l'abstinence et résistant aux intempéries. Il est donc d'essence rustique et d'une nature énergique ; il vit longtemps. La force s'annonce en lui par l'ampleur du thorax, la largeur et la brièveté de la région lombaire , la solidité des membres dont les articulations se montrent nettes et grosses , dont les régions sont larges, dont les tendons sont volumineux et bien distincts.

Rien de tout cela n'est absolu et se produit en suffisance, d'une manière satisfaisante, sur les mulets de toutes les tailles. Comme pour le cheval, c'est une aifaire de proportion et d'harmonie. Les animaux de petite stature sont bien conformés et forts quand toutes les régions sont bien prises; les grandes dimensions n'offrent aucun avantage chez ceux, qui se montrent décousus, lors même que chaque division de ranimai présente comparativement plus de volume, plus de surface ou plus d'étendue. Il y a deux genres de force : la force relative et la force absolue ; la seule bonne est celle qui, dans chaque classe d'animaux, donne le plus de résistance à l'individu. Tel sujet de petite taille, mais bien conformé à tous égards, vivra plus longtemps et accomplira une somme de services plus considérable que tel autre aux grandes proportions dont la structure péchera par défaut d'harmonie. Ceci ne peut faire l'objet d'un doute. Pour arriver à une comparaison judicieuse ou pour obtenir une mesure exacte de la force absolue, il faut essayer des animaux qui se montrent également doués sous le rapport de la conformation. Dans ce cas, cela est certain, le plus grand et le plus corpulent l'emportera sur l'autre. L'élévation de la taille unie à l'ampleur des régions a sa valeur, une haute valeur dans toute question d'appréciation semblable ; mais il faut que ces avantages soient assurés par l'accord parfait de toutes les parties entre elles. Une grande mule du Poitou, dégingandée ou défectueuse dans quelques parties essentielles de l'ensemble , ne vaut certaine-

ment pas une jolie petite mule des montagnes du centre ; mais, à mérite de conformation égal, la mule poitevine laissera l'autre bien loin en arrière, C'est pour cela que le mulet arabe, et notamment celui de la province d'Alger, si petit, si peu développé en toutes ses parties, ne peut remplir, comme bête de somme, les exigences de notre armée d'Afrique, malgré sa supériorité relative; cela fait qu'il y a souvent pour nous nécessité d'en envoyer de France. Ceux-ci, par leur taille et leurs fortes dimensions, satisfont plus complètement à des besoins plus larges.

Jusqu'à présent c'est par ce côté seulement qu'on a envisagé la production des mulets. Bien que chaque contrée en fournisse qui lui sont propres, à raison de la race particulière de l'âne et de la jument qui les donnent , on n'en distingue la sorte que par la taille et la corpulence, c'est-à-dire par l'étendue des services qu'on peut en tirer. La mule du Poitou, grande et forte à l'avenant, ne ressemble pas plus à celle du centre que la jument mulassière de race poitevine ou la poulinière bretonne ne ressemble à la petite jument mince et grêle du Limousin ou de l'Auvergne. La mule de la Gascogne, celle des Pyrénées, hautes, sveltes et vives, ne sont plus dans les conditions de celle qui vit dans les montagnes de l'est, qu'on voit de taille moyenne . bien corsée ou même trapue. Pour la pratique, tout cela appartient à, une seule et même caste et ne diffère, nous le répétons, que par la taille, le poids et le volume. On trouve en Poitou et en Gascogne des mulets de im,55 à i",38, sans parler des exceptions; ceux d'Afrique mesurent de i^âO à lm,30. Grognier a dit que la taille du mulet s'élève plus dans le midi que dans le nord, contrairement à ce qui a lieu pour l'espèce chevaline. Cette observation n'est point exacte. Le savant professeur a été induit en erreur. Ce qui est vrai, c'est que le mulet du nord prend plus de volume, plus de corps, plus de substance , que celui des contrées méridionales, dont le peu de corpulence et l'apparence plate, étroite, montrent des jambes plus longues et donnent aux animaux le caractère désigné par ces mots : loin de terre, enlevés, hauts sur jambes. Cependant , et nous venons de le constater nous-même, il y a dans les Pyrénées et en Gascogne

une sorte de mulets qu'on peut dire grands , mais leur taille ne dépasse pas celle de la mule poitevine. Ce qui est vrai encore, c'est que le mulet subit, au même titre que tous les produits animaux, l'influence de la fertilité naturelle à la contrée où on le nourrit : l'abondance et la richesse des aliments haussent sa taille et lui donnent une ampleur de formes qu'on ne saurait obtenir, nulle part, dans les conditions opposées. Le fait est très-marqué sur des espaces très-rapprochés. Dans notre Poitou, à côté du gros et fort mulet de Saint-Maixent et de Melle, on voit le mulet des br ondes, dont la taille et la corpulence disent assez qu'il a vécu sur de pauvres bruyères. Dans la province de Mostaganem, on voit le mulet des parties montagneuses, qui atteint à peine à lm,2Û\ tandis que celui des riches plaines de l'Habra et de la Mina s'élève à im,44, et entre ces extrêmes, celui du littoral ne dépasse guère lm,30. Il en est de même de celui qui naît dans la province d'Alger.

Les uns et les autres, d'ailleurs, dans nos possessions d'Afrique, se montrent gracieux, élégants, pleins de finesse, et donnent plus l'idée de jolies montures que de bêtes de somme bien capables. La tête n'a pas, à beaucoup près, le volume et l'apparence lourde des mulets français ; elle est au contraire pleine de gentillesse et de distinction, courte et mince dans sa partie inférieure, développée et large vers le front; les oreilles n'ont pas cette longueur démesurée qui, chez les nôtres, rappelle plus le père que la mère ; les yeux, grands et bien ouverts, expriment la douceur ; les naseaux sont larges comme chez le cheval de race au vaste appareil respiratoire. L'encolure est fortement musclée, rouée, élégamment sortie ; la crinière est fine et soyeuse. La poitrine est large, spacieuse, de forme cylindrique : comme conséquence, le poitrail n'a rien d'étroit ou de serré et la côte est ronde. Le rein est court et solide; la ligne du dos est rigide, le garrot est proéminent; la croupe est oblique, mais non avalée et ne manque pas de distinction ; elle est puissante par sa musculature, et la queue, bien attachée, porte des crins d'une certaine finesse. Les membres ont peu d'ampleur, surtout dans le bas, mais leurs articulations sont entourées d'un appareil ligamenteux très-

solide. Les paquets charnus des rayons supérieurs sont trèsaccentués, comme les cordes tendineuses par lesquelles ils se terminent. Le sabot est petit, mais bien conformé, d'une corne très-dure et résistante. La robe est formée de poils fins, courts et peu abondants; la peau, fine et souple, laisse voir un réseau vasculaire sous-cutané très-riche. Le tempérament est un mélange des prédominances sanguine et musculaire.

On retrouve donc ici tous les attributs de la distinction , de la race, car la résistance est grande aussi à la fatigue et à la misère. Mais à côté de ces avantages sont les inconvénients d'une taille insuffisante pour des besoins un peu pressés, et du ^ défaut de corpulence qui , dans l'espèce chevaline , oblige à sacrifier un peu de la grâce et de l'élégance extérieures pour arriver à plus de poids, à plus de force matérielle, qualité essentielle aussi, en dépit du commun qui l'accompagne toujours à un certain degré. Ces différences se reproduisent dans toutes les espèces, et nous pourrions tout aussi bien distinguer ici le mulet de selle et le mulet de bât, qu'on distingue par exemple le dromadaire de course, bête svelte, rapide et distinguée, du dromadaire plus spécialement bâti pour le service de la somme, et qui est plus lent, plus gros, plus fort et aussi plus commun.

Adoptant cette division, nous trouverions en Afrique le mulet de selle et en France bien plutôt le mulet de bât, et les besoins de l'époque actuelle poussant bien plus à la production, à la multiplication très-active de la sorte corpulente et puissante de la France qu'à la sorte élégante et légère de l'Afrique, en toutes les espèces domestiques, notre sol paraît ainsi plus approprié à l'élevage des animaux utiles que des races distinguées. Nous ne devons pas nous plaindre de la part qui nous est échue en partage, car le commun n'est là que comme la punition attachée au défaut de soins, à la négligence, à l'abandon. En secouant notre apathie ou notre indifférence, le commun disparaîtra et le gros restera; nous nous serons défaits de l'inconvénient, et nous aurons gardé le très-réel bénéfice des avantages qui sont nôtres et qui ne sont point faciles à établir en tous lieux.

Quoi quril en soit, la figure 103, page 158 de Y Atlas,' met sous

les yeux du lecteur les portraits de la forte mule du Poitou (A) et du mulet (B) des parties méridionales de la France. Ce n'est plus l'élégance et la beauté extérieure du mulet d'Afrique, car les têtes ont une certaine lourdeur, les oreilles sont très-longues, les yeux ne sont pas tout à fait assez ouverts, les naseaux sont un peu fermés ; la physionomie enfin n'a pas une grande expression de gentillesse. Puis l'encolure est courte, le garrot est bas, la croupe est très-inclinée et la queue pèche dans son attache; enfin le poitrail est serré. Mais aussi la taille est haute et la corpulence ne leur fait point défaut; ils sont sobres et forts, réclament peu de soins, sont rarement malades, et se montrent toujours prêts à recommencer une longue étape, à reprendre un travail fatigant. Ils portent de grosses charges et traînent de pesants fardeaux. Ils sont plus communs qu'ailleurs, mais on leur accorde une utilité pratique beaucoup plus grande, et partout on les préfère aux produits plus fashionables des autres contrées, même là ou ceux-ci naissent et vivent.

Dans ces conditions, on peut facilement se consoler de produire moins brillant ; mais nous aurions une supériorité plus complète encore si nous voulions, sans nous attacher à une puérile recherche de ce qu'on nomme la distinction, poursuivre la régularisation des formes, qualité précieuse qui tient dans sa dépendance la force et la résistance. Nous produisons bon sans produire beau ; il nous serait facile d'obtenir à la fois bon et beau. Répudions le commun et le grossier dont nous n'avons que faire, et rapprochons-nous davantage encore de la perfection à laquelle nous convient tous les avantages de notre situation. La tâche n'offre aucune difficulté; quelques efforts suffiront pour atteindre le but proposé.

Ces quelques mots condamnent la pratique suivie par nos producteurs de mulets. Partout ailleurs qu'en Poitou, où le genre de production est, ainsi que nous l'avons constaté, l'objet d'une attention qu'il faudrait voir s'universaliser, on n'emploie guère que des juments défectueuses, plus ou* moins chétives, tarées et mal tenues. On utilise ainsi des non-valeurs qui deviennent une source précieuse de profits; mais le gain serait bien autre si l'on demandait à la fois au père et à la mère de concourir, l'un et l'autre, à doter richement et puis-

samment le produit. Nous ne voulons pas qu'on écarte de l'accouplement toutes les femelles mal tournées ou tarées qu'on emploie avantageusement aujourd'hui à faire des hybrides : il est trop heureux qu'on puisse en tirer de la sorte un produit quelconque ; mais nous ne voudrions pas que cette précieuse ressource continuât à fournir un prétexte de mauvais aloi à l'insouciance, et qu'on se complût dans le mauvais et le défectueux par cela seul qu'on en obtient encore quelque chose, si peu que ce soit. Nous voudrions que, pour obtenir plus, on eût quelque souci du choix de la mère, et qu'on remplaçât avec le temps, en s'aidant des générations successives, les plus mauvaises et les plus défectueuses par des bêtes un peu meilleures, et qu'on arrivât insensiblement, sans secousses ni frais extraordinaires, à ne tenir que des matrices capables de donner naissance à des produits d'un prix plus en rapport avec la valeur des fourrages nécessaires à l'élève bien entendue des animaux à l'époque actuelle.

Le muleton naît très-fort, plus fort que le poulain. Cependant son premier élevage est entouré de mauvaises chances qui en font périr un certain nombre. D'où vient cela? Ne serait-ce pas, répond M. Magne, que la poulinière l'allaite trop abondamment? Peu après sa naissance, il se lève et va droit à la mamelle. « Ne prend-il pas alors un excès de lait? Et n'estce pas à cette circonstance qu'il faut attribuer les maladies qui en détruisent beaucoup dans les trois, quatre ou cinq premiers iours de la vie ?

« Je me rappelle que chez mon père, pour élever les poulains, on leur mettait pendant quelques jours une muselière en toile. Ne pouvant teter qu'à travers ce tissu, ils prenaient peu de lait. C'était le meilleur moyen de les conserver; nous l'avons trouvé usité dans le Poitou pour l'élevage des mules.

« Laisser teter au jeune animal le premier lait, qui est plutôt purgatif que nutritif, traire ensuite la mère, afin de lui laisser peu de lait ^pour son nourrisson, est une sage pratique. Quelques éleveurs ont voulu tirer le premier lait comme mauvais et laisser ensuite teter les jeunes animaux; ils ont éprouvé des pertes considérables, c'était inévitable.

« On peut encore prévenir en partie la mortalité des mule-

tons en réglant la ration des juments, en leur donnant pendant quelques jours peu de boissons et des aliments peu nutritifs. Quelques cultivateurs du Poitou les nourrissent assez médiocrement en hiver, persuadés qu'elles mettent bas plus facilement quand elles sont maigres, et que les muletons prospèrent mieux.

« Dans le Poitou, on administre aux muletons un mélange d'huile et de vin blanc, on a pour but de les purger; l'huile seule et le sulfate de soude dissous dans l'eau ont également été administrés. La saignée quelquefois pratiquée ne nous parait pas aussi bien indiquée.

« Pendant l'allaitement, les muletons demandent plus de soins que les poulains. Ils souffrent beaucoup du mauvais temps. Non-seulement il faut les faire rentrer la nuit, mais encore pendant les pluies froides et les vents pluvieux.

« Quant aux juments, elles ne réclament aucuns soins par- • ticuliers. Trop généralement même, on les abandonne sur les bords des chemins, dans des pâturages très-peu fertiles. Il est vrai que les muletons Jes épuisent moins que les poulains. Il n'est jamais avantageux cependant de les nourrir avec autant de parcimonie. C'est à la nourriture abondante, sinon trèsbonne, qu'elles reçoivent, qu'est dû en grande partie le développement des mules dans les herbages de l'Ouest.

« Après le sevrage, qui doit avoir lieu avec les précautions que nous avons indiquées pour les poulains, on élève les mules facilement. On a toujours soin de les rentrer le soir et pendant le mauvais temps; du reste, elles sont frileuses et rentrent d'elles-mêmes ou se rapprochent de la barrière des pàquis quand le temps devient mauvais. Elles doivent trouver au râtelier ou du foin, ou de la paille, selon le temps qu'elles passent dans l'écurie, et l'abondance de l'herbe dans le pâturage. Quand les nuits sont longues et les matinées fraîches, on leur fait une distribution de fourrages le matin. En automne, ou doit leur faire cesser le régime du pâturage plus tôt qu'aux chevaux.

« Les mulets sont d'un élevage facile, peuvent rester ensemble sans être attachés : ils ne se battent jamais entre eux. S'ils sont médiocrement nourris, ils prennent un ventre avalé,

gros, ils sont maigres, ont les muscles minces ; mais leur conformation s'améliore aussitôt qu'ils sont mieux soignés. Ils mangent moins que les chevaux.

« D'un développement très-précoce, ils peuvent travailler jeunes. Dans les pays de montagnes, on les soumet au service du bât dès l'âge de 15 ou 18 mois. Ce genre de travail ne convient pas pour de jeunes animaux ; il arrête leur développement et détermine des tares dans les membres. Le tirage est moins fatigant, et c'est sans inconvénient que , dans la Charente et dans la plaine du Poitou, on les fait labourer. Toujours garantis du froid par de bonnes couvertures, ils sont du reste très-bien soignés dans ces derniers pays.

« Dans le Poitou, on soigne les mules d'une manière particulière pour les préparer à la vente. On les place dans des écuries basses, petites, chaudes, peu aérées, complètement fermées , où elles sont séparées par des demi-stalles qui divisent la crèche et une partie de l'écurie : elles ne se voient pas quoique très-rapprochées les unes des autres, et mangent leur ration tranquillement. On les nourrit copieusement et pour les engraisser on leur donne du très-bon foin , des pommes de terre cuites au four, des grains , de l'avoine , de l'orge, du mais, cuits, ramollis, entiers ou écrasés, des farines, du pain fait avec ces divers grains. On les engraisse comme des porcs, on leur donne même des tourteaux et quelquefois on les saigne. Avec ce régime, les mules qui n'ont pas été très-bien nourries se développent rapidement, prennent de la taille et deviennent épaisses.

a Les bons aliments distribués pendant la durée de l'élevage, surtout quand les mules sont encore très-jeunes , leur donneraient plus de valeur, les rendraient robustes au lieu de les ramollir. N'est-ce pas à l'état d'obésité et de pléthore dans lequel sont les mules au moment où elles quittent l'éleveur, qu'il faut attribuer les maladies graves qu'elles éprouvent en arrivant dans la Provence, et dont on ne les guérit qu'en les soumettant à temps à un régime doux, à des barbotages et même à la saignée? Mais les marchands les veulent grasses, ils les recherchent telles et les payent plus cher. Elles supportent mieux le voyage quand elles sont conduites au loin, dans les

colonies par exemple. Pendant la traversée, elles se nourrissent en partie avec leur propre graisse et sont encore en bon état quand elles sont débarquées. »

C'est à la naissance même que le muleton nécessite le plus de soins de la part de l'éleveur. L'excès du lait peut lui nuire, cela est incontestable, mais la nourrice ne lui en donne en excès que là où elle est richement nourrie et naturellement laitière abondante. Dans les pays pauvres, entre les mains de la plupart des métayers du Limousin et de l'Auvergne , il y a plutôt lieu de combattre la privation que l'abondance, car dans ces contrées la mère n'est jamais en bon état.

Quoi qu'il en soit , il faut veiller à ce que le petit qui vient <le naître ait en suffisance pendant les premiers jours de La vie; il faut veiller à ce qu'il n'ait point en excès, veiller aussi à ce qu'il ne souffre pas de la faim. Cette première période passée, on peut lui donner sans crainte en abondance, il n'en vaudra que mieux; les forces qu'un bon régime développera •en lui le préserveront d'une foule de maux qui s'attachent aux valétudinaires et privent l'éleveur de la meilleure part du profit qu'il doit retirer de l'élevage.

Bien qu'elle soit moins forte que le mâle, la mule est plus recherchée et se paye plus cher que le mulet, au rebours de ce qui a lieu pour l'espèce chevaline. Les motifs de cette préférence sont faciles à déduire dans les deux espèces. La mule •est plus docile que le mulet, moins exposée aussi aux maladies; elle n'a pas les mêmes ardeurs génésiques : elle est plus maniable, plus facile à conduire.

La stérilité qui frappe ces hybrides ne les prive pas de désirs; le mulet en est particulièrement tourmenté. Au printemps, il est plus difficile et souvent dangereux : alors son opiniâtreté naturelle est accrue au point d'en rendre les services peu agréables. Cela fait qu'on est obligé de le soumettre à la castration, mais alors on le croit moins vigoureux et moins résistant ; on va jusqu'à dire qu'il devient mou. Cette accusation nous parait excessive. Elle a été portée de même, et sans aucun fondement, contre le cheval; seulement elle doit être faite de bonne heure , avant que les mauvais instincts aient eu le temps de se développer. Tous les mulets sont hongrés, en

Afrique, au commencement de leur deuxième année, el nous ue sachions pas que les Arabes s'en trouvent mal. On sait qu'ils gardent entiers tous leurs chevaux. Ils ont donc l'habitude des animaux non mutilés; malgré cela, ils n'hésitent point et obtiennent un bon service du mulet hongre.

La castration est l'opération par laquelle on enlève à un animal la faculté de se reproduire. Elle consiste, soit dans la destruction complète des organes essentiels à la fonction génératrice, soit dans l'annulation des aptitudes propres à ces organes ; elle intéresse donc les testicules chez le mâle et les ovaires chez la femelle.

C'a été une grande hardiesse que d'essayer d'un semblable moyen sur les animaux domestiques, sur les femelles surtout, dont les organes sont intérieurs et profonds. Pourtant, si délicate que soit réellement l'opération en elle-même, un peu de pratique et d'habileté conduisent à la faire sans encombres, et rien n'est simple vraiment comme le fait de l'extinction des facultés génératives par un procédé manuel quelconque. Si simple que ce dernier paraisse néanmoins, quant à l'existence même des individus, il a sur leur manière d'être et sur leur structure une telle influence que le castrat, que la bête mutilée deviennent tout autres que leurs congénères laissés intacts ou entiers.

L'opération n'a pas d'autre but. Elle prend sa raison d'être, son excuse , son incontestable utilité dans les modifications générales ou spéciales qui, grâce à elle, naissent et se développent au sein de l'organisme. Le caractère, les formes, mieux que cela encore, les forces nutritives s'en ressentent à un degré tel que les aptitudes de l'espèce sont changées, et que les sujets en sont beaucoup mieux appropriés à des usages particuliers, aux conditions qui résultent de l'état de civilisation.

On a pu s'élever autrefois contre la castration. Les poëtes et une certaine philosophie l'ont fortement anathématisée ; mais les besoins parlent haut dans une société nombreuse et pressée. On a laissé dire les uns et se lamenter les autres ; les plus ardents critiques ont profité les premiers des avantages que parvient à développer la saine et judicieuse application des principes éprouvés de la zootechnie.

La castration est un moyen d'obtenir, à moindres frais, de certains animaux , des services plus faciles et plus durables, et de certains autres des produits plus abondants et de qualité supérieure. Un pareil résultat a son prix; il concourt, pour sa part, à la solution de l'important problème d'une vie plus large et moins chère.

Tel est le point de vue général sous lequel la castration doit être envisagée ici : son côté chirurgical appartient à un autre genre de faits, et regarde bien moins l'éleveur d'animaux que le vétérinaire, que l'opérateur, quel qu'il soit.

Cette distinction n'est pas oiseuse. En beaucoup de localités, l'opérateur est pour beaucoup dans les habitudes bonnes ou mauvaises de l'élevage. Quand le procédé de castration est simple, l'éleveur abandonne volontiers ses produits au châtreur, en temps utile, c'est-à-dire en très-bas âge, époque à laquelle les animaux, n'éprouvant aucun trouble appréciable du fait même de l'opération, en ressentent plus tard les effets les plus heureux et les plus complets. Les procédés opératoires compliqués sont nés de l'état de développement ou de perfection des parties à l'âge où les organes générateurs comptent nécessairement dans l'organisme par l'influence active qu'ils exercent déjà sur la vie entière. Dans ce cas, l'opération ne passe pas inaperçue, comme il arrive presque toujours quand elle n'intéresse encore que des organes muets ou latents; elle peut alors, au contraire, avoir des suites immédiates ou graves, ou môme funestes, et ne promet plus d'ailleurs que des effets consécutifs très-incertains, sinon regrettables. Dans ces conditions, il faut le dire, l'éleveur ne se décide que difficilement à faire opérer des produits à peu près réussis et arrivant à l'époque de leur plus grande valeur ; il craint tout à la fois de les perdre ou de leur nuire, en les voyant se déformer plus ou moins sous l'influence d une castration tardive.

Ces réflexions sont particulièrement applicables au cheval <>t au mulet, qu'on ne traite pas encore partout judicieusement sous ce rapport ; car les autres espèces sont depuis longtemps opportunément soumises à l'opération. On fait donc une exception pour le cheval, et, pour la motiver, on argue à

faux, contrairement a tout ce que l'expérience a pu enseigner. D'où vient cela ?

Originaire des climats chauds, où il est de formes légères, exclusivement apte au service de la selle, le cheval s'est peu à peu et de proche en proche répandu dans toutes les parties du monde pour revêtir de nouveaux caractères qui l'ont plus ou moins complètement approprié à d'autres usages. Il satisfait ainsi à des exigences variées, à tous les besoins de la civilisation. Mais une vie nouvelle, déterminant un nouvel équilibre des forces vitales, n'a pas seulement amené des modifications de structure , des changements extérieurs, elle a éveillé d'autres sensations et développé des instincts qui sommeillaient. Le fait est surtout appréciable chez le mâle, qu'il rend moins docile et facile à manier de tous points. Dès lors, pour faire taire eu lui les mouvements qui le poussent et qui en rendent l'utilisation moins complète, on n'a rien trouvé de mieux que de le priver des attributs du sexe ; ou l a donc mutilé pour en jouir en toute sécurité, pour l'avoir obéissant et soumis à toute heure. Le moyen est infaillible. Cependant, on était accoutumé au cheval entier, à l'animal complet, et Ton supposa que, plus tard il serait opéré, et plus il conserverait de feu, de véritable énergie, de ce qu'on appelait en lui la beauté. Là était l'erreur ; mais le préjugé a jeté de si profondes racines dans les esprits qu'il faudra peutêtre encore un demi-siècle d'efforts soutenus et d'observations suivies pour l'en arracher. La chirurgie, ayant affaire à des adultes , a étudié les modes opératoires qui peuvent convenir à cette condition de l'animal, à l'état actuel de ses organes ; or cei;i même exerce sur les habitudes contractées une intlueuce dont on ne s'est pas encore rendu compte , et qu'il y aurait proht réel à mesurer. En effet, le poulain peut être hongre par une méthode très-simple et beaucoup plus expéditive que n'est celle employée le plus généralement pointa castration des chevaux d'âge ; mais peu d'opérateurs connaissent cette méthode, tandis que tous se sont familiarisés avec les procédés les plus compliqués en usage sur les adultes.

Quoi qu'il en soit, il n'y a plus lieu de discuter sur l'utilité même de la castration; elle n'est plus en question. Ses effets

sont sûrs, ses résultats sont désormais et pour toujours acquis à la bonne pratique comme aux saines idées de l'élevage du cheval. Mais les changements qu'elle détermine dans l'organisation, dans les formes et dans les aptitudes de cet animai , offrent de notables différences et sont plus ou moins heureuses, selon que l'opération est pratiquée à une époque plus rapprochée ou plus éloignée de la naissance. C'est ce point qu'il s'agit de bien mettre en lumière.

A quel âge donc convient-il de châtrer le poulain, en vue d'obtenir par ce fait, pendant la croissance et le développement, les modifications de formes les plus favorables à l'élevage, c'est-à-dire aux aptitudes de l'animal et aux intérêts de l'éleveur?

Cette question est aujourd'hui résolue, dit un vétérinaire instruit, M.Goux, dans un excellent petit Manuel de l Éleveur de chevaux qui n'est pas assez connu. « Malheureusement les préjugés s'en mêlent, et, malgré les affirmations des observateurs les plus consciencieux, il y a des'personnes qui persistent à croire que les chevaux sont d'autant meilleurs qu'on les châtre plus tard. C'est là une idée contraire au ré- * sultat donné par l'expérience ; c'est là une croyance fausse dont il faut faire justice une fois pour toutes.

a Voici ce que nous dirons aux partisans de la castration à quatre ou cinq ans :

« A'cet âge, le cheval est adulte : les grands changements que la puberté provoque ont eu lieu ; sous l'influence des organes générateurs, les parties antérieures du corps se sont très-développées comparativement aux parties postérieures ; la force et la vigueur sont à leur apogée ; le caractère est formé et porte presque toujours un cachet d'indépendance et de fierté qui souvent le rendent vicieux ; alors la croissauce étant complète, l'organisme ayant revêtu tous ses attributs , le mouvement progressif d'assimilation, ou, pour être plus clair, augmentation, s'arrête, s'achève, et le mouvement contraire va commencer.

« Qu'on le dépouille alors des attributs du sexe mâle , voici ce qui arrive : les régions antérieures tendent à diminuer ; les parties molles perdent sensiblement de leur volume ;

l'encolure s'amincit; la tête seule, où prédomine le tissu osseux , reste grosse et forte. Supportée par un cou trop grêle , elle donne du décousu au cheval et peut fausser la régularité de ses allures. De leur côté, la croupe étroite et pointue , les cuisses plates et maigres, ne peuvent plus ' acquérir le développement qui leur manque. Dans toute 1 economie se trahit le défaut de proportions et l'absence de ces formes harmonieuses qui constituent un bon cadre de cheval. En outre, les animaux passent subitement de cette énergie factice, de cette fierté brillante empruDtée à la seule présence des organes générateurs, ils passent à un état de mollesse et d'atonie, résultat inévitable de la suppression de ces organes qui avaient déjà profondément réagi sur tout leur être. Ce qu'ils gardent seulement , c'est leur caractère souvent difficile qui les rend dangereux ou au moins peu maniables. Rarement on a obtenu un bon service d'un cheval dont les testicules ont été enlevés lorsque leur vitalité était trop éveillée, lorsque la vie presque tout entière a été concentrée dans les parties auxquelles est dévolue l'importante fonction de travailler à la reproduction de l'espèce.

« La castration tardive a donc une part très-fâcheuse dans • les vices d'éducation des chevaux. Un écrivain a dit que cette méthode était excellente pour obtenir des rosses. Il s'est servi d'une expression dont 1 expérience a démontné la justesse. M. Yvart l'a prouvé avec la dernière évidence au sujet de -la race normande. D'un côté, cette opération ne saurait alors influer avantageusement sur les formes des animaux, puisque déjà elles existent et que celles qui dépendent de la disposition du squelette sont à jamais fixées; de l'autre, elle porte un coup funeste à leur vigueur et à leur énergie, sans modifier leur caractère, s'il est déjà vicieux.

a Ainsi , au point de vue des individus, la castration pratiquée tardivement a plus d'un inconvénient. Étudiée à un point de vue plus général , nous allons voir qu'elle n'est pas moins fâcheuse, et qu'elle doit être repoussée comme contraire à l'amélioration des races et à la production des chevaux d'arme.

«Exposons les conséquences qu'amène l'habitude de conser-

ver entiers les poulains jusqu'à l'âge de quatre ou cinq ans.

« Les propriétaires de ces animaux, par calcul ou par complaisance, les livrent à la reproduction. On conçoit que ces étalons de hasard, sans quaHtés, sans caractère, issus euxmêmes d'accouplements fortuits, transmettent à leurs produits leurs vices et leur conformation défectueuse, et ne peuvent conséquemment servir qu'à provoquer l'abâtardissement et la dégénérescence.

«L'élevage de ces chevaux est d'ailleurs malaisé ; il y a inconvénient à les abandonner avec les pouliches qu'ils fécondent souvent de très-bonne heure, sans profit assurément ni pour les femelles, ni pour les fruits qu'elles donnent. On les dresse fort difficilement quand le dressage est possible , et le dressage est une considération importante qui intéresse au plus haut degré la question des débouchés et surtout les remontes.

« Sous ce dernier rapport , la castration tardive offre un autre inconvénient.

« Plusieurs faits attentivement suivis nous ont paru établir que tels chevaux, qui seraient restés propres au trait s'ils avaient été châtrés tard , sont devenus aptes à la selle ou à deux fins lorsqu'ils ont été châtrés de bonne heure. « Le cheval « non castré, ou castré à quatre ans seulement, dit M. MoU, « devient, toutes choses égales d'ailleurs, plus lourd, plus masu sif, moins propre à la selle et au trait accéléré que l'animal « castré avant l'âge de deux ans. Tel limonier serait devenu « cheval de cuirassier ou de voiture, s'il avait été castré à cette <( époque. » Or il est souvent de l'intérêt des éleveurs d'avoir un cheval de selle à vendre plutôt qu'un cheval de trait.

« Ainsi , développement irrégulier, conformation défectueuse, force et vigueur amoindries , caractère vicieux , difficultés dans le dressage, inconvénients -pour l'amélioration, telles sont les conséquences fâcheuses de la castration tardive, % conséquences qui doivent la faire abandonner comme nuisible au triple point de vue des races , des individus , des services auxquels on les destine, et par suite de l'intérêt des éleveurs.

« Puisque, pour toutes les raisons que nous venons d'émettre, raisons dont nos lecteurs apprécieront, nous n'en doutons

pas, Ja justesse, il faut se garder de châtrer tardivement : quel âge doit-on choisir en définitive?

« Si nous disions seulement : Il faut châtrer de bonne heure, ce ne serait pas dire assez. Le vague de cette expression pourrait conduire à trop d'interprétations diverses.

« Aussi serons-nous explicite, et dirons-nous clairement aux éleveurs :

« Pour éviter tous les inconvénients signalés, pour obtenir tous les avantages de la castration sans en subir les dangers, pour avoir tous les bénéfices d'un élevage fructueux , sans en redouter les accidents, défaites-vous de ce préjugé que les chevaux sont meilleurs lorsqu'ils ont conservé longtemps les organes de la génération, et faites castrer vos poulains le plus tôt possible, à l'époque la plus rapprochée de la naissance, à la mamelle enfin.

« Ce conseil, nous le donnons avec d'autant plus de conviction, que nous pouvons l'appuyer des arguments les plus irréfutables.

« Et d'abord, nous avons hâte de dire ceci, afin que la crainte de la nouveauté n'indispose pas les éleveurs, cette idée de la castration à la mamelle est une idée qui a pour elle la sanction du temps et de l'expérience. Cette pratique est vulgarisée dans certains pays. En Angleterre, on est dans l'usage, dit M. de Montendre, de faire castrer les poulains de très-bonne heure, c'est-à-dire aussitôt que l'opération est faisable. Il en est de même dans la majeure partie de l'Allemagne.

« Dans le pays que nous habitons, beaucoup d'éleveurs ont adopté cette méthode : ce qui les a décidés et ce qui en décidera bien d'autres sans doute, c'est que l'opération est alors sans le moindre danger. La castration pratiquée quand les poulains sont à la mamelle n'entraîne jamais d'accidents sérieux.

« Yoilà notre premier argument, et cet argument n'est pas à dédaigner quand on songe aux craintes dont ne peuvent s'affranchir complètement les propriétaires qui veulent faire castrer un poulain arrivé à l'âge de deux aus. À cette époque, en effet, l'opération est grave ; la mort peut en être la conséquence ; tandis que, dans le très-jeune âge, les organes

étant encore rudimentaires, elle n'offre pas la moindre gravité et n'occasionne aucune souffrance.

« On l'avouera, cette considération est de la plus haute importance. La castration à la mamelle sauvegarde les intérêts des éleveurs, et elle conserve pour tous les services, notamment pour l'armée, un plus grand nombre de chevaux.

« D'autres considérations non moiDs graves militent en faveur de la suppression des testicules au moment le plus rapproché que possible de la naissance (I).

« En eîfet, en opérant à la mamelle , alors que les organes générateurs n'ont encore pu exercer aucune influence sur l'économie , on voit les parties, dont la présence des testicules aurait activé le développement , conserver les caractères qui les distinguent chez les femelles. La tête reste légère, l'encolure et les épaules ont une conformation en tout point contraire à celle que nous avons indiquée chez les chevaux châtrés dans un âge avancé. A des formes lourdes et disgracieuses ont succédé des conditions de souplesse et d'élégance, et tandis que le développement du train antérieur est modifié dans ce sens, les parties postérieures, au contraire, acquièrent une ampleur et un développement musculeux qu'elles ne peuvent pas acquérir chez les chevaux laissés entiers ou châtrés tard.

« Les hommes de science et les hommes pratiques peuvent faire des objections graves à la castration à la mamelle.

« Les premiers diront : La castmtion à la mamelle u'est-elle pas une opération prématurée, ne nuit-elle pas au développement des membres antérieurs et surtout de la poitrine?

c< Les seconds diront à leur tour : Si la pratique de la castration dans le premier âge est généralement adoptée, l'avenir de l'espèce chevaline est compromis, et l'éleveur, par une opération prématurée , se prive de la possibilité d'avoir un bel étalon.

(1) « En thèse générale, la castration est praticable à tous les âges, depuis le moment de la naissance. Quand les auteurs disent et que les éleveurs croient que les testicules ne descendent que vers le quatrième ou le sixième mois, ils prennent l'exception pour la règle. 11 est facile de s'eu assurer : chez presque tous les poulains, la chute de ces organe» daus les bourses suit de près la naissance. Ils remontent souvent de manière à u être pas apercevables à l'œil , mais sont toujours apparents au toucher. »

« Nous allons répondre à chacune de ces objections :

« Nous n'avons jamais observé que la castration hâtive ait apporté le moindre obstacle au développement de la poitrine. Nous avons suivi des chevaux châtrés à tout âge, et généralement les poulains hongres de bonne heure se sont mieux vendus que Jes poulains châtrés à deux ans seulement. Le moment de la plus grande croissance est le premier âge de la vie, nous dhVon; n'esi-il pas à craindre que la castration pratiquée à ce moment même ne nuise à leur croissance en les rendant malades? A cet égard, nous pouvons rassurer complètement les éleveurs. Des faits nombreux nous permettent d'affirmer que les jeunes animaux ne se ressentent nullement d'une opération qui, pratiquée sur des organes rudimentaires, ne les rend jamais malades (1).

« L'expérience et l'observation sont les juges suprêmes et démontrent que, loin de nuire eu l ien à la conformation des diverses parties du corps , la castration à la mamelle donne, ou, si l'on veut, n'enlève pas aux jeunes animaux la faculté de prendre toutes les conditions de taille, d'élégance et de force, qui font les bons chevaux de service.

« C'est déjà un grand point qu'il demeure établi que la castration pratiquée à cet âge n'influe pas d'une manière fâcheuse ; rien ne démontre que les formes des chevaux , l'ampleur de leur poitrine , le développement de leurs membres en souffrent le moins du monde.

Il doit en être nécessairement ainsi : en châtrant à la mamelle, on ne dérange aucun équilibre, on ne détruit aucune harmonie dans les fonctions vitales; dans les organes qu'on enlève réside une force inerte et passive qu'on empêche de se réveiller, voilà tout. En châtrant tard, au contraire, on détruit subitement un équilibre établi , on apporte une perturbation grave dans la répartition harmonique des forces vitales sur les diverses fonctions, en supprimant tout à coup l'une des plus importantes.

« Par cette seule raison physiologique, que la castration à

(l) « Le procédé par ligature à testicules couverts est celui qu'il faut mettre en usage dans la castration à la mamelle-, c'est le plus simple, le plus facile et le moins susceptible d'occasionner des accidents. »

la mamelle ne peut nuire à la conformation des produits ni contrarier en rien leur développement, il faudrait l'adopter à cause des avantages économiques qu'elle entraîne : il faudrait l'adopter, du moment que les poulains se font mieux, que leur dressage est plus facile, leur caractère plus doux, leur éducation moins onéreuse et plus profitable, leur vente plus assurée et plus fructueuse, moins grand le nombre des accidents qui les déparent.

« Mais n'avons-nous pas de. nouveaux motifs de l'adopter, s'il est prouvé qu'à cette mesure sont attachés d'autres avan- ' tages et que la conformation des individus est heureusement influencée? S'il est prouvé que la légèreté de la teHe, l'élégance de l'encolure, la finesse de la crinière, la souplesse des épaules, la hauteur du garrot, en un mot la distinction des parties antérieures, la force et le développement des parties postérieures, témoignent des effets de la suppression des organes génitaux presque immédiatement après la naissance.

« Tout cela est prouvé par le raisonnement et par l'expérience. Beaucoup d'éleveurs, l'armée, les hippologues éminents l'ont reconnu, et quand nous faisons ressortir la nécessité de la castration très-hâtive, sommes-nous autre chose que l'écho de leur opinion ?

« C'est surtout sous le rapport du dressage et de l'élève que cette opération ne saurait jamais être prématurée.

« Dépouillés de bonne heure de l'ardeur des désirs que la nature a mis en eux, les jeunes animaux ont un caractère plus doux, plus docile, plus maniable : leur éducation est infiniment plus facile. On peut laisser les poulains en compagnie des pouliches et des juments; on prévient les accidents auxquels les exposent leur jeunesse et la violence de leurs instincts ; on évite les tares des articulations , car nous avons vu très-souvent, même des animaux de quatre ou cinq mois, se dresser constamment sur leurs jarrets qu'ils abîment, et s'épuiser en vains efforts pour essayer de saillir leur mère. Cette considération , qui n'est pas d'une mince importance pour la question de la vente, ne doit-elle pas contribuer à faire adopter la castration à la mamelle, et faire repousser tout retard?

<( Nous arrivons a la seconde objection :

« La castration à la mamelle généralement adoptée compromettrait, nous dit-on, l'avenir de l'espèce chevaline. Cela est vrai : aussi faut-il faire nos restrictions.

« L'espèce chevaline n'est pas assez avancée dans la voie du perfectionnement, pour fournir beaucoup de reproducteurs mâles. C'est par exception qu'elle en donne, et ces exceptions sont faciles à spécifier d'avance. Les juments de toute conformation, de toute provenance, qu'on livre à la reproduction, sont en général de formes communes, et n'ont pas d'origine constatée. Les éleveurs peuvent sans nul inconvénient faire châtrer à la mamelle les produits de. ces juments, la reproduction de l'espèce n'en souffrira pas. Ces poulinières ne sont pas susceptibles de donner naissance à de bons étalons.

« Mais les propriétaires qui possèdent exceptionnellement une bonne jument-mère, de formes distinguées, d'aplombs irréprochables, d'une origine bien connue, bien établie et offrant des garanties, ces propriétaires devront agir différemment. Ils garderont leurs poulains entiers jusqu'à un an. A cet âge on peut juger de l'avenir d'un cheval.

« Quant aux pays de bonne production, où la race améliorée peut fournir beaucoup d'excellents étalons, nous n'avons pas autre chose à en dire, sinon que les éleveurs de ces pays n'ont qu'à imiter l'exemple des Allemands et des Anglais : garder pour la reproduction les poulains qui doivent subvenir aux besoins de la monte et des débouchés, et faire castrer tout le reste aussitôt que l'opération est possible. »

Ces conseils n'ont rien d'étrange assurément ; ils sont puisés dans les pratiques d'élevage usuelles pour les autres espèces domestiques. On a mis sans motif celle du cheval hors la loi commune, et l'on s'en est mal trouvé. Plus judicieux que nous, les Anglais et les Allemands sont sortis de l'exception non justifiée pourTentrer dans la règle posée par l'expérience ; nous ne saurions faire mieux que de les imiter en cela, puisque les bons résultats se produisent chez eux à notre propre détriment.

Un vétérinaire anglais, M. Brettargh, écrivait en 1829 : « Depuis que j'ai quitté le collège vétérinaire, j'ai pratiqué

la castration sur un grand nombre de poulains, depuis l'âge de dix jours jusqu'à celui de quatre mois, et je suis convaincu que c'est l'époque de la vie la meilleure pour la réussite de cette opération. Pratiquée à cet Age, la castration a peu d'influence sur la.santé du poulain , et , au bout de dix jours , il ne s'en ressent plus. Les poulains châtrés de bonne heure se développent dans de plus grandes proportions que ceux qui sont coupés tard. »

On the Horse, publié en 1840, est un peu moins absolu; il dit : « L'âge auquel l'opération doit être pratiquée dépend de la race, de la forme du poulain et de l'usage auquel il est destiné. Pour le cheval propre aux travaux agricoles, l'âge de quatre à cinq mois est lè meilleur, ou au moins il ne faut pas attendre au delà de l'époque du sevrage. Il est rare que l'on ait des pertes à regretter dans les chevaux coupés à cet âge.... Si le cheval est propre au service du carrosse ou du gros trait, le fermier ne doit pas penser à le faire châtrer avant l'âge de douze mois au moins, et encore faut-il que le poulain soit scrupuleusement étudié dans ses formes. S'il est mince et maigre d'encolure et d'épaules et bas de reins, il y aura avantage matériel à le laisser encore entier pendant six mois ; mais si les quartiers antérieurs sont pleinement développés à l'âge de douze mois , l'opération ne doit pas être différée, de peur qu'il ne devienne lourd et massif du devant, et qu'il ne commence trop décidément à avoir une volonté propre. »

L'auteur de the Horse fait ici aux vieilles idées une concession que nous n'approuvons pas. L'expérience de M. Brettargh et les arguments puisés par L. Goux aux sources d'une saine pratique, déjà vulgarisée, sont bien plus positifs et mieux fondés. A-t-on jamais reproché à un cheval d'avoir l'avant-main trop légère comparativement au poids, à la masse de l'arrière? Quand la disproportion existe, elle est toujours en sens inverse. La gracilité des membres antérieurs, si commune chez le cheval entier et chez celui qu'on a laissé grandir avant de le hongrer, est bien plus rare et surtout moins prononcée chez l'animal qui a été opéré de très-bonne heure. On ne voit pas les membres postérieurs minces ou grêles quand ceux de devant ont acquis force et richesse; c'est souvent

l'opposé qu'on observe. D'ailleurs, chez le mâle, dans toutes les espèces, l'arrière a moins d'ampleur que l'avant. C'est une condition de nature. Nos besoins, le mode d'utilisation, exigeraient le contraire. Dans ce cas, c'est à l'art de modifier la structure. Or ce dernier n'a point encore trouvé de meilleur moyen de combattre cette disposition, défavorable à nos intérêts, que la castration. Sans nuire en rien au développement normal et régulier des régions antérieures, l'opération favorise le grossissement rationnel des parties postérieures, lesquelles reçoivent alors en nourriture ce qui serait allé en excès et à leur détriment sur d'autres points de l'économie. Dès lors , la conformation s'harmonise. C'est une autre répartition des forces vitales due à une plus égale répartition des forces nutritives, d'où résultent un meilleur ensemble quant aux formes et un degré de résistance égal dans les diverses parties de la machine. Mieux disposée pour des efforts soutenus et durables, celle-ci produira dans un temps donné des résultats supérieurs, et son effet utile se prolongera sans inconvénient au profit de qui l'entretient et l'emploie.

Tels sont les avantages incontestables de la castration pratiquée sur le cheval pendant la première année de sa vie, à une époque aussi rapprochée que possible de la naissance. Ceci, tout au moins, paraît un fait acquis, une question définitivement jugée, dit avec autorité un savant professeur d'Alfort, M. H. Bouley. Que les éleveurs s'y arrêtent donc et mettent encore de leur côté cette bonne chance de réussite.

Un mot à présent sur un procédé particulier de castration, celui qu'on désigne sous la dénomination de bistoumaye.

Toute manipulation quelconque, dirigée contre les testicules du mâle ou contre les ovaires de la femelle, en vue de détruire brusquement ou d'annihiler plus ou moins lentement les fonctions que ces organes remplissent dans l'économie , rayonne du point touché au cerveau , et de celui-ci à la machine entière. Mais ce n'est point un effet passager, c'est un résultat qui s'acquiert, qui s'établit profondément, qui change de fond en comble et l'animal extérieur ou physique et l'animal intérieur ou l'être moral. Plus développés chez le mâle , ces effets sont moins prononcés chez la femelle. On les a d'ail-

leurs mieux étudiés chez le premier, beaucoup plus fréquemment mutilé que l'autre, et on les a expliqués en disant que la sécrétion testiculaire, reprise par l'économie, quand elle n'est pas autrement dépensée, exerce sur la nutrition générale une action spéciale, sut generis, fécondante en quelque sorte, et communiquant à tous les appareils de la vie une impulsion qui les élève à leur plus haut développement. De là des conditions propres de force et de vigueur qui ne peuvent plus se trouver chez les individus qu'on a privés, par un moyen quelconque, des organes dont l'influence vivifiante produit cette vitalité particulière qui a été comparée à une sorte de génération : Veluti generatio quœdam.

Ce qui ressort de cette étude est facile à comprendre : mâle ou femelle , l'animal entier jouit de la plénitude de la vie dans toute sa perfection relative; mutilé, au contraire, il lui manque quelque chose de l'activité vitale départie à l'autre, et la perte qu'il a subie est de telle nature que c'est la constitution même, l'organisation entière qui en éprouve une profonde atteinte.

Cette proposition ne paraît pas contestable, et, que nous sachions, elle n'est pas contestée.

Une question se présente néanmoins : la science offre-t-elle un moyen d'éteindre l'instinct de propagation sans enlever à l'animal toute la somme de vigueur et d'énergie qui viennent de l'existence active et féconde des glandes testiculaires? La chirurgie a-t-elle des procédés d'émasculation conduisant à ce double résultat que — tantôt les effets de la castration sont aussi instantanés que complets, — et tantôt, immédiats, absolus pour l'extinction de la faculté générative , ils sont incomplets seulement, quant à la force propre dont la source est dans la vitalité plus ou moins développée des testicules? En d'autres termes : l'animal, opéré dans une certaine mesure, conservet-il, bien que plus ou moins affaiblie , partie de cette action intérieure, toute spéciale, inhérente aux organes générateurs?

La pensée générale , la tradition , la pratique vulgaire et beaucoup de praticiens éclairés sont pour Taffirniative.JLe doute est venu de la science. Certes, elle avait droit etqua-

lité pour rechercher ce qu'il y a de fondé ou non dans le trèsancien préjugé favorable à cette opinion, un peu étrange , à La vérité, qu'une force quelconque peut survivre à son générateur. Sublata causa tollitur effectus, disent les savants : il n'y a pas d'effet sans cause.

Cependant, la pratique ne s'inscrit pas contre cet aphorisme , qui est l'évidence même : elle cherche seulement à découvrir, depuis qu'on la chicane sur ce point qu'elle avait pu croire définitivement acquis , s'il ne resterait pas , dans certains cas, une certaine quantité de cause susceptible de produire naturellement une certaine quantité de l'effet désiré.

Là est tout le débat.

La pratique a deux modes très-distincts d'émasculation. L'un opère l'ablation complète des organes reproducteurs et les retranche du système violemment, d'un seul coup : pour celui-ci, il enlève bien la cause, toute la cause : partant, cela n'est que vrai : tollitur effectus. Il n'y a pas à y revenir ; il n'y a plus rien, rien. L'animal n'est plus entier, il est mutilé, il est hongre.

L'autre procède différemment : il laisse à l'animal les organes dont l'a privé le premier mode, mais il les manipule si bien qu'en changeant leurs rapports et leur position il les atteint dans leur activité propre, nous n'avons pas dit qu'il leur ôtât pour cela toute vitalité : nous aurions cessé d'être exact. En effet, s'il les modifie, il ne les tue pas ; la distinction est essentielle , nous ne voudrions pas qu'on se bornât à la trouver subtile : la viande mortifiée n'est pas de la chair corrompue, le mot a sa signification précise , et c'est à cause de cela que nous l'avons écrit. Par suite du second procédé les organes ne doivent plus vivre de la vie ardente de la veille, ils ne feront plus que végéter si l'on veut, mais ils ne mourront pas tout entiers immédiatement : seul, l'instinct de propagation aura été atteint dans une mesure suffisante pour ne plus susciter à l'avenir aucun embarras à l'éleveur, aucun ennui au possesseur; mais à côté de cette faculté d'engendrer, qui se produit par des actes extérieurs, on peut croire qu'il reste quelque chose de cette action intérieure qui est elle-même, avons-nous répété après d'autres : Veluti generatio quœdam. Ce deuxième mode

fait un animal bistourné; le premier ne donne que des castrais. Le bistournage anéantit la faculté génératrice sans enlever tout désir, tout appétit vénérien ; la castration ampute les glandes testiculaires ou éteint d'une .manière absolue jusqu'au plus vague ressentiment. Des opérations aussi distinctes produisent des résultats très-différents; des causes aussi dissemblables se manifestent par des effets divers.

Olivier de Serres , nous pourrions remonter plus haut, le pensait ainsi; de très-bons esprits partagent encore aujourd'hui la même croyance. Un vétérinaire distingué, M. Festal, s'en était constitué l'habile défenseur en 1845; il a fait défection depuis à l'opinion qu'il avait chaleureusement épousée ; mais ses arguments restent, et, dans un ouvrage très-récent , M. Magne professe la même doctrine qu'il adopte carrément, sans la discuter. Par contre, M. H. Bouley, son savant collègue , à Alfort , examine , raisonne et réfute pour conclure dans un sens diamétralement opposé.

Et d'abord il copie ce passage du travail publié par M. Festal, d'après qui le bistournage « ne priverait pas complètement le testicule d'une certaine action vivifiante sur tout l'organisme. Bien que la fonction de sécréter le sperme soit, par le fait de ce mode opératoire , 'décidément anéantie en lui , cependant l'influence de cet organe serait telle encore, après l'opération, qu'il continuerait à fournir une certaine dose de stimulus sans lequel la force et la vigueur sont impossibles. Si Ton châtrait le bœuf comme le cheval par l'ablation complète des testicules, comme avec ce dernier, on ferait une foule de rosses. »

« Cette manière de voir, dit M. H. Bouley, ne nous parait nullement fondée. Si la castration abâtardit les animaux de l'espèce chevaline, ce n'est pas par l'influence de tel ou tel mode opératoire ; cela nous semble importer peu du moment que l'organe est détruit ou ne fonctionne plus en tant qu'organe générateur; mais c'est par la modification profonde qu'elle imprime à un organisme développé pour une fin qu'il devient impuissant à remplir; c'est par la soustraction de l'influence énergique et vivifiante d'un organe qui imprègne toute la substance vivante d'un principe désormais néces-

saire aux manifestations de son activité. Voilà pourquoi la castration amollit. Pratiquez-la alors que l'organe n'a pas encore des liaisons synergiques étroites avec les autres parties, l'individu mutilé, désormais être neutre, se développera exclusivement sous l'influence des conditions que lui auront transmises ses ascendants et les agents hygiéniques dont il sera entouré. De même pour le taureau.

«Les effets différents que produit la castration doivent donc être expliqués par une autre raison que celle du mode opératoire. Comment, du reste, admettre l'opinion défendue par M. Festal, lorsque l'on a étudié par la dissection les testicules, ou mieux ce qui reste des testicules dans un animal qui a subi le bistournage? Comment concevoir que ce tissu sans nom, qui végète à peine, puisse fournir encore une certaine dose de ce stimulus interne, sans lequel la force et la vigueur seraient impossibles? Cela ne nous paraît pas admissible. Tous les bons effets supposés du bistournage ne doivent être attribués qu'à l'innocuité de l'opération à l'âge où on la pratique. » (H. Bouley, Nouveau Dictionnaire prat. de méd.^ de chirurg. et d'hygiène vétérinaires.)

Nous l'avons dit, M. Festal, y regardant de plus près, étudiant à nouveau, est revenu à résipiscence et a donné gain de cause à son habile et honorable contradicteur qui conclut en ces termes : « De deux choses l'une : ou le bistournage est réussi, ou il ne l'est pas : dans le premier cas, les testicules n'existent plus comme glandes aptes à fonctionner, et conséquemment leur influence est nulle de toute manière ; dans le second, l'animal n'est pas châtré, et s'il présente le caractère comme les attributs des animaux entiers, cela dépend de l'inefficacité du mode opératoire, et ne doit pas en être considéré comme un avantage, car le but est manqué, les animaux qui se trouvent dans ces conditions étant souvent indociles , méchants, même difficiles à gouverner et inaptes à l'engraissement. » (Loco citato.)

Trois choses nous frappent dans l'opinion formulée par M. H. Bouley :

1° L'animal émasculé très-jeune vit par ses ascendants, dont il répète les qualités. Plus tard, lorsqu'il a vécu par lui-

même, un foyer propre d'activité s'est allumé en lui, et si on vient à l'éteindre, on éteint en môme temps les facultés qui n'en étaient que le rayonnement.

Yoilà une question toute nouvelle et toute neuve, qui touche à l'hérédité et que nous ne saurions aborder incidemment ici. Tout en la réservant, nous dirons tout de suite que les preuves à l'appui ne sont pas aussi nombreuses qu'on le voudrait, et que les faits contraires se présenteront en foule pour appuyer une réfutation. Cependant, le sujet est si intéressant pour la zootechnie pratique qu'il méritera d'être élucidé avec soin.

2° M. H. Bouley raisonne d'un bout à l'autre dans l'hypothèse que, se faisant le complice de la castration, le bistournage éteint au même degré que celle-ci, non-seulement l'activité fonctionnelle, mais toute la vitalité des organes. Quand il n'en est pas ainsi, il accuse l'opérateur, car le but n'est pas atteint. Envisagée de la sorte, la question ne saurait faire l'objet d'un doute. M. H. Bouley dit vrai, tout le monde se ralliera à son opinion. Mais en serait-il de même dans l'autre hypothèse qui n'admet pas la mort de l'organe, qui arrête les effets de l'opération intelligemment pratiquée à l'extinction des appétits vénériens, et qui, tout en affaiblissant la fonction testiculaire, ne l'anéantit qu'en partie, graduellement et lentement, de manière à laisser l'animal pendant un laps de temps plus ou moins long sous sa profitable influence ? Nous ne voulons pas dire d'une manière absolue qu'il en est ainsi; mais nous penchons à croire que le grain de justice renfermé dans le préjugé favorable au bistournage pourrait bien se trouver dans cet ordre d'idées : nous pourrions dire, sans nous compromettre, dans cet ordre de faits.

3° Les recherches anatomiques qui ont été entreprises sur la substance même des testicules ne nous paraissent pas être tout à fait satisfaisantes. Il faudrait savoir bien des choses qui n'ont pas été notées. A quel degré a été poussée l'opération? quel âge avait chacun des individus soumis à la dissection ? à quelle époque de la vie remontait l'opération, etc., etc.? Puis les recherches devraient être multipliées, entreprises sur des lieux divers et par des expérimentateurs différents, nombreux...

L'opinion qui acclame le bistournage est ancienne, traditionnellement appuyée sur une somme de faits très-considérable. Nous ne voulons pas dire qu'il faille la respecter quand même, nous n'avons pas la religion des préjugés : mais nous croyons qu'avant de la repousser tout à fait, il serait bon de l'examiner sans prévention, car il pourrait bien arriver qu'elle contînt un germe de vérité capable de devenir une bonne utilité.

B. Le Bardot.

On écrit aussi bardeau (hinnus), nom sous lequel les naturalistes et les hippologues désignent le produit du cheval entier et de l'ànesse. Ce serait à vrai dire le pendant du mulet, et on les a définis l'un et l'autre ainsi : le mulet, né d'un âne et d'une jument, est en tous points un âne modifié ; le bardot, produit du cheval entier et de l'ànesse, est essentiellement un cheval quelque peu modifié.

Nous ne voulons point entrer dans cette discussion, qui n'offrirait pas beaucoup d'intérêt aux hommes de la pratique, et nous nous bornerons à la seule considération que voici.

Tous les écrivains qui ont parlé du mulet proprement dit ont consacré quelques pages à l'étude du bardot. Les ouvrages les plus récents, copiés des plus anciens traités, semblent encore renchérir sur les premiers. En les Usant , on croirait que le bardot est un animal usuel qui tient une certaine place dans l'économie du bétail. En regardant autour de soi , on n'en voit nulle part; si l'on s'enquiert, on ne trouve personne qui en ait vu. On arrive donc à cette conclusion : le bardot est un mythe ; ceux qui nous en parlent veulent bien nous en conter; ils ne le connaissent point; ils ne font que nous transmettre, sous une forme plus ou moins rajeunie, une tradition sans utilité ni valeur.

Il n'y a pas de raison pour que de l'union du cheval et de l'ànesse il ne résulte pas un produit quelconque , mais ce dernier ne s'est pas montré dans des conditions de formes, de structure, d'aptitudes assez recommandantes pour qu'on ait trouvé intérêt à le produire, à le multiplier, à le cultiver.

Voilà la vérité.

« Pas plus que vous, m'écrivait assez récemment M. Eug. Ayrault (de Niort) , l'homme le plus compétent de France peut-être en pareille matière, pas plus que vous je n'ai vu de bardots. On emploie ce mot en Poitou pour désigner la variété d'âne la plus petite, à poil café au lait et à zébrures , qui n'est ici l'objet d'aucun élevage; mais personne, que je sache, n'a jamais songé à faire subir au cheval l'humiliation d'un accouplement avec l'ànesse.

« Si parfois , dans les landes , quelque jeune poulain trop ardent a sailli une ânesse, cela n'a pu être que le résultat du hasard et nullement le fait d'une industrie quelconque que l'homme aurait voulu créer. »

Reléguons l'histoire du bardot parmi les curiosités sans nombre de l'histoire naturelle, et supprîmons-la du cadre de la zootechnie où elle ne saurait être qu'un hors-d'œuvre.

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