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CHAPITRE VI

" Je gage que vous prenez ceci pour une ville, me dit & l'oreille le colonel Brown, un des colons de l'endroit. Certes, on pourrait lui donner ce Dom, si la vallée jouissait d'un peu plus de pluie et de terre végétale, en môme temps que d'un peu moins de soleil et de vent. »

Tournant le dos aux ëgouts à ciel ouvert et aux jolis balcons de Monterey, nous franchissons les dunes de sable. A trentedeux kilomètres de la mer, nous rencontrons le Rio Salinas, coulant à la base du Monté-Toro, et quelques pas plus loin, sur un ruisseau nommmé Sanjon-del-Aiisal, une nouvelle ville sortant de terre, Salinas.

Il y a neuf ans, le Rio Salinas arrosait un désert fréquenté seulement pardes daims sauvages, et par des bergers plus sauvages encore qui venaient y chercher des mousses et de l'eau. Le sol était sec, l'herbe rare. Ours, renards et coyotes disputaient tout ravin aux chasseurs. Canards et sarcelles pullulaient sur les marais et les cours d'eau. Rarement la carabine d'un trappeur éveillait-elle les échos des collines. Sauf les ruines d'une vieille mission, aucune (race de civilisation n'apparaissait entre les hauteurs du Monté-Toro et la chaîne de Gavilano.

Aujourd'hui, une charmante ville anglaise, avec maisons de banque, hdtels et églises, s'élève sur les rives du Sanjon-del-Aiisal. La rue principale, soigneusement pavée et bien construite, a un développement de huit cents mètres.

Contrairement aux hangars en bois de Monterey, les magasins et les banques de cette ville neuve sont en briques, enfonçant, pour ainsi parler, leurs racines dans le sol. Un splendide hdtel décore la grande rue dont toutes les boutiques regorgent d'articles nouveaux et utiles, exactement comme un magasin de Broadway ou du Strand. On y trouve les derniers modèles de

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chapeaux et de vêtements, aussi bien que de charmes ft vapeur et de faucheuses, d'anses de pompes et de roues hydrauliques.

Salinas possède des journaux, des cabineU de lecture et des écoles publiques. Une maison de détention vient d'y être ouverte, car les bergers du district sont indisciplinables et la prison de San-José est loin.

Des pigeons, voletant dans toutes les voies de communication, donnent & la ville un cachet particulier de poésie et de paix.

De la rue principale se détachent d'autres rues aboutissant à. la campagne oti des sortes de chalets suisses nichent dans des bosquets de pêchers, de vignes et de figuiers.

A droite de la grande rue, une première église ; & gauche, une seconde. Les fidèles qui y entrent ou en sortent sont aussi élégamment vêtus que les habitués des temples fashionnables de Londres.

o Ouvrez vos yeux tout grands, s'écrie le colon. Voici une ville ! N'est-ce pas, colonel î

— Je De suis pas colonel. Hou seul rapport avec le métier des armes consiste à servir la reine Victoria comme simple soldat dans le corps des avocats.

— Alors vous êtes l'égal d'un colonel! Sachez qu'il faut porter un titre pour échapper & l'attention, ainsi que, dans ce pays, tout homme bien élevé doit le désirer. Un jour, j'avais pris, pour passer le San-Joaquin et me rendre ici, en aval de la montagne, le gué de Firebaugh. Au beau milieu de la traversée, ie vieux passeur s'arrêta et me demanda mon nom.

— « Mister Brown, » répondJs-je.

— « Mister Brown ? » dit-il, en s'appuyant sur ses avirons et paraissant absorbé dans la recherche d'un difficile problème. « Quel nom, étranger? » répéta-t-il.

— « Mister Brown. »

Sa figure prit une expression de malaise ; mais il se tut et ne m'adressa plus la parole jusqu'au moment où, m'ayant déposé & terre, je lui présentai le prix du passage.

« Pardon , monsieur , me dit-il vivement , je ne saurais prendre votre argent. Gardez-le en souvenir de ce jour mémorable. Il y a vingt-deux ans que je suis batelier ici, sur ce gué du San-Joaquin, et vous êtes positivement la première personne qualifiée Mister que j'aie eu le plaisir de passer. » Depuis ce jour, je me suis octroyé & moi-même le grade de colonel. Cette erreur du bonhomme prenant l'offixe Mister pour une qualifl-

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cation prouve que, dans ce paya, il est nécessaire d'adjoindre an titre à son nom patronymique. Or donc, colonel, un pari I Je gage que, dans notre vieille Angleterre, il n'y a psa une ville qui l'emporte sur celle-ci. »

Et cependant Salinas est une ville anglaise par son essence même.

Dn officier de l'année britannique, le capitaine Sherwood, vint en Californie avec des fonds destinés & l'acquisition d'une propriété territoriale. Devenu maître, moyennant une bouteille d'eau-de-vie, du droit des malheureux autochtones, il acheta un pAturage dans la vallée de Salinas.

Un de ses camarades, le major Bucknoll, déterminé chasseur, vint le visiter et, le pays étaotgiboyeux, il prolongea indéfiniment son séjour.

Un jour, tout en vaguantle longde la rivière, une pensée jaillit (tu cerveau du chasseur. Ayant besoin d'une hutte pour abriter son fusil et faire cuire son gibier, le major se dit :

1 Pourquoi ne me bAtirai-je point une maison? Du bois, un marteau, un sac de clous, et c'est fait. Rien de plus facile. Une maison I Pourquoi pas une ville? »

Cette idée lui parut si merveilleuse que, le soir même, il en parla à Sherwood et lui proposa de construire leur ville sur le lac.

Pensant à son p&turage, le capitaine sourit ironiquement. Une Tille I Pour qui ? Quel misérable consentirait jamais à venir résider dans un désert tel que la vallée de Salinas , où l'on ne peut que paître des troupeaux et tirer des sarcelles ?

A cette époque, tous les occupants de la vallée de Salinas ét^ent des espèces de bédouins, à la peau tannée, aux yeux noirs, à la barbe frisée, aux oreilles ornées de boucles de similor, aussi sauvages et indomptés que les taureaux qu'ils chassaient et massacraient. Plantant leurs cabines sur la montagne ou sur la l)erge de la rivière, suivant la saison, ces pasteurs menaient une existence nomade et solitaire, vivant au jour le jour, à peu près comme leurs troupeaux. Complètement étrangers & la civilisation, ils ne connaissaient d'autres plaisirs que la danse, l'ivrognerie et les combats corps à corps. Ils vaguaient à leur aise, poussant devant eux leurs troupeaux, dans une contrée privée d'incommodes clôtures.

Sherwood avait une foule de bonnes raisons pour considérer ces gens-l& comme des voisins Tort peu plaisants et absolument incapables de se localiser dans un centre.

Hais le major Bucknall tenait & son idée, ayant la conviction que les blancs se hâteraient de venir et d'occuper les pAluragee. Sherwood lui fit cadeau d'une parcelle de terre, sur laquelle, six semaines après, s'élevait une hutte. Tout auprès, un individu, dans l'espoir d'une clientèle à venir, ouvrit un cabaret. Aussitôt, les conducteurs et les bergers y vinrent boi re. Un troisième individu installa une salle de baJ. Au bout de six mois, vingt-cinq maisons se groupèrent autour de la hutte de Bucknall. C'était un appoint de quarante k cinquante carabines. Les surprises des Indiens n'étaient plus & redouter.

Des colons anglais arrivèrent cherchant des p&turages; puis des Américains flairant des expropriations de terrains. En moins de sept ans, la cabine du major sur le lac s'était transformée en une ville de trois mille ftmesl AMJourd'hui Salinas est un centre plus important que Honterey.

Un colon blanc dispose de trois moyens principaux pour prendre possession du sol calirornien.

D'abord, il peut épouser une propriété comme David Spence. Les femmes teintées ont une prédilection décidée pour les hommes blancs. Une métisse, enlevée Jeune k sa famille et élevée à l'anglaise, devient aisément une épouse convenable. Si elle a des frères, les terres sont nécessairement partagées ; mais les garçons ne tardent pas & perdre leur légitime, surtout quand on les y aide, ce qui arrive toujours. Il est rare qu'un Anglais ne réussisse pas dans cette chasse à la propriété.

Le second moyen, pour un étranger aventureux et disposant d'argent comptant, consiste à prêter de petites sommes à des indigènes connus pour posséder des pAturages et des propriétés riveraines. Le métis, quelle que soit la nuance de sa peau, a la bourse vide et une foule de besoins. Il lui faut acheter un cheval, donner un bal, corrompre le shérif, ou jouer au double-six. ■ Tenté par la vue de l'or, il emprunte là oii il a l'espoir de ne pas rendre. Les emprunts se suivent, dépensés aussi vite qu'ils sont obtenus, jusqu'au jour oii le préleur arrête les comptes et demande son dû. Le métis n'a pas d'argent. Qu'acceptera en place le prêteur? Une lieue environ de p&turages, un terrain avec moulin et roue hydraulique, un versant de colline ressemblant à un parc anglais. La dette payée, l'étranger a un pied sur le sol qui, au bout de quelques années, lui appartiendra en toute propriété.

Voici le troisième plan. Trois ou quab% solides'gaillards, ma-

niant aussi dextrement le poignard que la carabine, forment une ligue ou club (ligue blanche, club anglo-saxon). Les membres de l'association prêtent le serment de rester unis, épaule contre épaule, carabine contre carabine, dans cette croisade contre la fortune. Après quoi, ils poussent devant eux leurs troupeaux et les installent dans le premier endroitoii l'herbe etl'eau se trouvent k leur convenance, sans s'inquiéter aucunement des propriétaires. Ils construisent une cabine, établissent une clôture et déflent qui que ce soit de venir les chasser du terrain ainsi occupé. Le propriétaire a le choix entre deux maux : la force ou la loi. S'il emploie la force, il y a effusion de sang, le sien ou celui d'autrui ; et l'indigène, tout agile et indomptable qu'il soit, a une peur effroyable des carabines anglaises. S'il en appelle à la loi, il doit avant tout prouver son droit de propriété ; et il n'y pas de droit mexicain qui puisse supporter l'examen d'un juge américain. Le propriétaire cède, et sa soumission à un seul acte de violence amène aussitôt sur ses terres une nuée d'aventuriers.

Sur l'une des grandes propriétés vit un jeune colon écossais dont l'histoire, telle qu'il me l'a lui-même racontée, est celle de la plupart de ses voisins.

<■ Dans mon enfance, — c'est lui qui parle, — j'étais un petit sauvage, et mon père, ministre écossais, pourvu d'une nombreuse famille et d'une minime prébende, ne savait trop que faire de moi. J'adorais l'équitation ; mais nous n'avions pas de cheval à l'écurie, et Dieu sait comme je m'en procurais. Mon père, fatigué de mes escapades, me conduisit à bord d'un navire en partance pour Sydney, paya mon passage dans l'entre-pont et m'envoya courir le monde avec douze sous dans ma poche.

V En débarquant en Australie, sans un centime, j'acceptai la première place qui me fut offerte. Un fermier, éleveur de bétcs à laine, m'engagea et m'emmena dans l'intérieur du continent. Cette vie sauvage était dans mes goûts. Au ^bout de quelque temps, je fis une excursion aux mines d'or; j'en revins riche. Mon ancien maître me prit pour associé et je restai avec lui deux ou trois ans en cette qualité.

o Vo individu qui arrivait de Californie me donna l'idée de m'établir dans ce pays. J'y arrivai avec un peu d'argent et beaucoup plus d'expérience. Je m'arrêtai à San-Francisco cinq ou six semaines, sondant le terrain et cherchant ma voie. Ne voulant pas me laisser dépouiller jusqu'aux os par les loups-

cerviers de la ville, je me décidai à m'acheminer vers le sud. Ayant trouvé dans cette vallée deux ou trois ranchos construits par des compatriotes, je crus l'endrott bon et je m'y fixai.

— Y a-t^il longtemps? demandai-je.

— Cinq ou six ans, alors que Salinas n'était qu'un ramassis de huttes en bois.

■ — Et maintenant vous avez une grande propriété?

— Elle part de la rivière Salinas, franchit le mont Gavilano ■et s'étend jusqu'à la rivière San-Bénito.

— Mais c'est la superficie d'un comté d'Ecosse.

— Oui certes. Mon vieux bonhomme de père sera bien étonné ^uand, un jour ou l'autre, j'irai moi-même lui apprendre ce que son vaurien de fils estdevenu en douze ans. Je ris d'avance de Ja figure qu'il fera quand, lui rappelant qu'il m'a mis dehors avec douze sous, je le prierai de venir voir ce que j'ai acheté avec ces douze sous, — une propriété en Californie, grande à peu près comme le comté de Linlithgow ! »

Les terres qui entourent Salinas sont entre les mains des Anglais et des Américains. Jackson, un des premiers colons arrivés à San-Francisco; Hebbron, jadis agent de poHceàLondres; Beasley, l'un des trois frères habitant la capitale de l'Ëtatj Spence, lepremiercolon anglais ôMonterey; Johnson, éleveur de moutons qui a donné son nom à une haute montagne ; Leese, qui a épousé la sœur de Valléjo ; Béveridge, jeune et entreprenant Écossais; voilà les grands propriétaires du pays. Tous sont d'origine britannique.

En prenant possession du sol, ces étrangers élèvent des clôtures et chassent les intrus des p&turages. Ce qui est pis, c'est qu'ils fréquentent le marché de femmes et font hausser le prix de la denrée. En surenchérissant sur les métis, ce qui n'est pas difficile, ils peuvent choisir leurs s aides, » et payent en bon argent ce que tout indigène est disposé & voler.

Dans toutes les habitations on voit de ces filles Indiennes; dans tous les bureaux on n'entend que plaintes amères et acer^ bes récriminations. Les jeunes gens, métis pour la plupart, accusent les Anglais et les Américains de leur enlever leurs plus jolies filles et de ne leur laisser que les vieilles femmes et le rebut des squaws.

« Vous admirez mes femmes, me dit ironiquement un des colons anglais ; au moins, les regardez-vous avec une attention -qui prouve qu'elles vous plaisent. »

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Puis il partit d'un immense éclat-de rire.

« QuepeDsez-vousdemoiî Que je suis un tiomme abominable, un afTreux liberUn, tout & la fois Lovelace, Lothario, Don Juan f Cette appréciation aurait droit de me flatter.... Sérieusement, c'est un lourd fardeau que je porte. Triste pays que celui où il n'existe pas de femmes blanches ! Me croyez-vous assez dénué de goût et de délicatesse pour préréfer une sordide squaw, qui prononce & peine dix mots d'anglais, à une éblouissante jeunesse du comté de Kent? Balivernes que tout celai Nos compagnes naturelles sont séparées de nous par la largeur d'un continent et l'immensité d'un océan. Que pouvons-nous faire? Ce pays nous fournit des femmes, précisément comme il nous donne des fruits et de l'herbe ; et jusqu'à ce que vous ayez eu l'extrême obligeance de m'expédier la jolie fille de Kent dont je vous parlais tout à l'heure, il faut bien que je me contente des squaws de San-Pascual. »

En voyant les étrangers accaparer ses champs et enlever ses femmes, le pasteur sent bouillonner le sang dans ses veines. Ces forêts, ces prairies ne sont-elles pas ses propres pâturages; ces filles, ses compagnes normales? Nul ne peut nier que ses p&turages appartiennent & la tribu de sa mère. N'est-il pas l'héritier légal de ces terrains de chasse, l'époux naturel de ces squaws indiennes?

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