LES HYBRIDES
Causant un jour avec Don Hariano du mélange de sang qui contaminait sa province, l'hidalgo me dit en soupirant ;
« Hélas I le mal est irréparable I Les Franciscains ont essayé de l'enrayer en isolant les hommes blancs et les femmes rouges. Leur échec a découragé ceux qui avaient la bonne volonté de marcher sur leurs traces. C'en est fait désormais ! Nous ne le voyons que trop! Ce mélange de sang européen et indien produit une race aussi viciée qu'indéterminée. »
Les femmes blanches sont d'une extrême rareté dans les régions méridionales de la Californie ; il y a trente ans, elles ne dépassaient jamais l'enceinte des stations militaires. Les Espagnols sont inhabiles à coloniser des États libres. Ils vinrent uniquement pour s'emparer du pays pour leur Boi, de la population pour leur Église, et non pas pour établir dans une nouvelle patrie des hommes aspirant à l'espace et à la liberté. Ne cherchant que de l'or et des épices, ils quittaient la câte dès qu'ils en avaient assez recueilli pour compléter le chargement de leurs navires, laissant derrière eux une compagnie de moines pour convertir les indigènes et une compagnie de soldats pour occuper le sol. Puis ils regagnaient l'Espagne.
Règle générale, aucune femme ne quittait la mère patrie. Les hommes restés dans le pays, moines, soldats et trappeurs, étaient tous célibataires. Ni soldat ni moine n'avaient la permission de se maner. Naturellement, cette irttcrdiction ne s'appliquait pas aux trappeurs; mais dans un pays absolument dépourvu de femmes blanches, ils ne pouvaient s'adresser qu'à une squaw. L'étranger qui se construisait une maison prenait sa compagne dans le wigwam indien.
Tout gouverneur de Monterey avait le droit d'amener de Mexico sa femme et ses enfants ; mais ce luxe était particulièrement réservé aux gens de haute naissance ou pourvus d'un emploi officiel.
« Quand j'arrivai dans ces régions, me dit David Spence, les Eeuls hommes blancs, dans te voisinage de Monterey, étaient les pères de San-Carlos et les soldats de la citadelle. Aucun autre blanc n'avait le droit de résider à Monterey. Nous achetâmes nos patentes de négociants; mais une foispayéesà beaux deniers comptants, elles restaient à la disposition du gouverneur, qui, au moindre caprice, nous embarquait sur un navire de la flotte, ou nous chassait dans la montagne. Nous ne possédions aucun droit civil. Quand nous nous éloignions ducamp, seulement d'une portée de fusil, les soldats nous y faisaient rentrer; à. l'heure du couvre-feu, les mêmes soldats nous forçaient d'éteindre nos feux et dos lumières. La communauté, dans une semblable existence, ne pouvait être proposée à aucune femme de notre race.
— Vous étiez campés et non établis dans le pays?
— Oui. Personne parmi nous ne songeait & prolonger son séjour au delà d'une dizaine d'années, juste le temps nécessaire