‹ La conquête blancheChapitre 9 sur 130 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Nul ne saurait dire si la famille Valléjo — dont le chef est Don Mariano — descend d'Hercule ou de Jules César. Rien, en fait de généalogie, ne surprend chez Don Mariano, prétendit-il faire remonter son origine jusqu'à Adam, comme l'ont imaginé des hérauts d'armes pour son compatriote Charles-Quint.

a Youlez-vous connaître l'histoire de la Californie? Étudiez ma biographie! «

Voilà ce qu'il dit à tout le monde, et, dans un sens, il a raison.

L'histoire de Don Mariano est celle de presque tous les MexicaiDs d'un rang élevé.

Jadis, — il y a trente ans! — c'était le plus riche propriétaire foDcier de la Californie. Outre son domaine de Monterey, siège de la famille, il possédait un immense p&turage sur le San- Bénilo, cent kilomètres de terrain dans la vallée de San-Joaquin, un comté tout entier sur la baie de San-Pablo, et des parcelles moins considérables dans beaucoup d'autres localités. De hautes chaînes de montagnes étaient comprises dans les limites de ses propriétés. Presque tous ces terrains sont passés entre des mains étrangères.

Issu d'une vieille souche, ne comptant parmi ses ancêtres que des nobles et des chevaliers, Mariano se consacra à la profession des armes dès qu'il se sentit la force de conduire un cheval et de manier une épée. Engagé dans une troupe de coureurs de prairies, il ne tarda pas à se faire remarquer.

De mœurs dissolues, comme tous ceux de ses compatriotes qui vivaient dans le voisinage de wigwams indiens, il aimait au jour le jour, s'inquiétant peu de la couleur de la peau de sa divinité du moment ; mais tl n'était pas fait pour se livrer exclusivement au culte des squaws et des sefioritas.

Passionné pour le travail, il passait à étudier le temps que ses compagnons gaspillaientdans les maisons de jeu et les tavernes. Devenu aussi hardi cavalier qu'habile tireur, à vingt ans il était capitaine. Depuis lors, il prit part à tous les soulèvements, sachant toujours tirer son épingle du jeu. Tantôt, il aidait les radicaux à saper la puissance de l'Espagne; tantAt, avec les jésuites, il combattait les radicaux. Quand l'évéque de Honterey proclama la nouvelle république, Mariano, catholique et mexicain, ne crut pas devoir désobéir à son pasteur et entreprît avec lui la guerre civile.

Fait prisonnier, il fut chargé de menottes. Indigné de ce traitement ignominieux, il coupa sa barbe, abjura son titre de don espagnol, et fit le serment que, dorénavant, il se raserait et porterait la face aussi lisse qu'un marquis anglais.

Quand il eut contribué, avec Alvarédo, à fonder un nouveau gouvernement, l'heure du succès fut l'instant le plus critique de sa vie.

Que devait-il faire de la Californie, qui n'était pas susceptible de se soutenir par elle-même? Quatre puissances réclamaient sur elle des droits : — l'Espagne, l'Angleterre, la fiussie et les États- Unis.

L'Espagne en était, depuis un siècle, la propriétaire nominale. L'Angleterre invoquait le droit de première découverte; Drake avait donné au pays le nom de Nouvelle-Albion et l'avait annexé au royaume d'Elisabeth. La Russie avait été longtemps maltresse de quelques points du littoral, en particulier des collines commandant la Porte-d'Or. Les États-Unis s'appuyaient sur le voisinage et sur une cession consentie par le gouvernement mexicain.

C'était une impasse. Comment Mariano devait-il en sortir?

Les évëques inclinaient vers l'Espagne, leur patrie et le boulevard de leur Église. Toutes les autres puissances étant hérétiques, un bon catholique ne pouvait hésiter.

Mais Don Mariano, catholique avant d'être mexicain, était Valléjo avant d'être catholique. Doué d'une prodigieuse activité, il veillait tandis que dormaient ses pasteurs. Il apprit l'anglais, et lut d'un œil prévoyant les journaux de Londres et de New-York.

L'Espagne n'avait pas de vaisseaux; sur la cdle, une Qotte anglaise; dans l'intérieur, une armée américaine.

Il comprit que la jeune république devait pencher vers l'une ou l'autre de ces deux dernières 'puissances. Mais laquelle?

Don HariaDo, qui se rasait comme ud marquis anglais, se tourna vers Londres, tout en prenant bien garde de froisser ses voisins de New-York.

D'après un mémoire secret préparé pour le président Polk : <t Hariano est un homme de grande famille, assez instruit (pour un Mexicain) et paraissant retiré du service militaire, quoiqu'il entretienne & sa maison de campagne une troupe de

soldats. Jadis raide et orgueilleux, il est aujourd'hui doux et poli, mais conserve toujours le grand air qui convient au rejeton d'une si longue lignée d'aïeux. Sa porte est ouverte à. tout venant; mais il étudie ses hdtes, et ne se livre qu'& ceux dont il'a constaté la réputation ou la naissance- Son inOuence est universelle en Califomie, et le comté de Solano, oii il réside habituellement, est mieux régi, au point de vue de la sécurité individuelle, que toute autre localité du versant du Pacifique. Il ne demande

rien. L'argent ne saurait le tenter. Personne ne connaît le fond de sa pensée. Peulrèlre accepterail-il un litre ou uo emploi. »

Tel est, en substance, le portrait de Don Mariano dessiné il y a trente ans.

Ne pouvant le créer marquis, Polk en fit un général. Dès lors, en dépit des prêtres et des évéques, Don Hariano se rangea sous le drapeau strié et étoile.

Cette sorte d'apostasie fut punie par ceus-Ià mêmes qui l'avaient encouragée

Désirant voir la capitale de la Californie établie sur ses domaines, il fonda, sur la baie de San Pablo, une nouvelle ville qu'il nomma Valléjo, et offrit à l'État non-seulement de lut abandonner les plus belles de ses terres, mais encore de faire construire à ses frais le tribunal et la place publique.

L'État accueillit avec reconuaissance ses offres généreuses. Mais quand Hariano eut dépensé en travaux publics, à Valléjo, UD million et demi de francs, la capitale fut transférée à Sacrameoto.

Don Hariano était ruiné.

Depuis cette époque, il remonte un courant dont les eaux sont aussi profondes que rapides.

« Il n'y a pas un Mexicain de sang, me dit-il dans une de nos excursions, qui ait pu conserver ses terres. Ma situation est dure; pas autant, néanmoins, que celle de beaucoup d'autres. , Dans vingt ans aucun don Espagnol oc sera citoyen des États- Unis.

— Voulez-vous faire entendre que les Espagnols émigreront ?

— Oui; ils gagneront le Mexique où ils espèrent pouvoir faire encore figure. »

Les immenses propriétés de don Hariano ont presque toutes glissé de ses mains par un grand nombre de fissures. Sa fille et sa sœur ont pris pour époux des Anglais. La majeure partie de son domaine est palissadée et plantée au béaéGce et au nom des Frisby et des Leese qui, dans un temps donné, souriront ironiquement en comparant leur solide prospérité à la vanité boursouflée et à la pauvreté prétentieuse de leurs ancêtres Hexicains.

« Vous assisterez à notre bal de celte nuit? me demande don Mariano.

— Un bail Quel balî

— Le bal des cascarons.

— Je ne comprends pas.

— C'est vrai; j'oublie que vous n'est pas catholique!... Un bal de cascarons est un bal de coquilleâ d'œufs. Cascaron, coquille d'œuf. Comprenez-vous maintenant? C'est un divertissement indigène très-populaire parmi le» bons catholiques et les Mexicains. »

Doo Mariano me met sous les yeux un programme imprimé de ce festival; soirée splendide, salle magniflqne, orcheslre choisi, souper merveilleux.

Inulile de dire que je m'empresse d'accepter l'invitation.

En regagnant ma chambre, j'entends les charpentiers dresser leurs échafaudages, les fleurisles disposer leurs caisses. La salle de bal étant contiguë & mon appartement, je puis, du seuil, surveiller tous ces apprêts.

Tout autour d'une enceinte planchéiée, ayant l'apparence et les dimensions d'une grange, sont disposés des bancs de bois ; sur les parois, peintes en bleue, sont disséminés des nœuds de rut>aas, des bouquets de (leurs en papier et une vingtaine de lampes. L'orchestre est des plus élémentaires; un violon et un piano. Vis-à-vis de l'orchestre sont rangées des femmes vêtues de robes aux couleurs éclatantes et dont les provoquants sourires transportent les jeunes gens au septième ciei et leur font tout oublier.

Cavalier galant, j'escortais deux dames, lorsqu'une jeune lille, passant derrière moi, brise un œuf sur ma tète. Cet œuf, vidé, était' rempli d'un papier coloré et coupé si fin qu'il tombait en neige.

Ce haut fait eut un succès de fou rire.

C'était un déli.

Un œuf brisé sur la tête donne le droit de réclamer une danse, pendant laquelle on peut écraser son cascaron sur la chevelure de sa danseuse.

La seQora se sauve; le don la poursuit; et pendant ce temps les œufs continuent à tomber drus comme grêle de chaque balcon.

- A mesure que vient ta nuit, les femmes pressent le jeu, nonseulement parce qu'elles y prennent plaisir, mais parce que l'obscurité donne un lustre nouveau à leurs tresses noires et k leurs yeux éblouissants. C'est h ce point, qu'au moment du souper, dons et caballeros, absolument hors de garde, doivent se rendre à merci.

Le souper vaut le bal. On s'y rend processionnellement pour absorber des potages épais, des gftteaux rassis, des sandwichs de jambon et du thé froid.

Et cependant, caballeros et sehoritas mangent, boivent et sourient, afin de prouver à tous qu'un bal de coscaroDS est le nec plut ultra du bon ton.

Qu'on se garde de rire de ces murailles nues, de ces fleurs en papier, de ce rare luminaire, de ce banquet de g&teaux et de noix. Après le souper, dona et caballeros courent aux tavernes où trois ou quatre doses d'eau de feu sufiisent pour éveiller les démons qui sommeillent dans tout Mexicain.

Don ou caballero, chacun porte un poignard dans sa ceinture.

« Bons catholiques, vrais caballeros ! me dit don Mariano en prenant congé. Voyez comme nous observons les fêtes de notre religion I

— Bon catholique d'abord, vrai caballero ensuite, n'est-ce pas don Hariano?

— Oui,sefior. Un sang mêlé peut être Mexicain d'abord, ensuite catholique. Un gentilhomme espagnol tient avant tout à sa religion. Vous connaissez notre proverbe : la religion es la creencia, la creencia pertenece al espiritu, y al espiritu nadie lo manda'.

Vivant en grand chef, à la mode du pays, don Mariano a gaspillé ses biens pour satisfaire ce que l'on pourrait nommer des fantaisies. Il est possédé de la passioD de la construction. Outre la ville de Valléjo, il a édifié le port et la ville de Bénicia, qui portent le nom d'une épouse aimable et trop négligée. Ses ranchos sont en ruines, ses pâturages convertis en places publiques ; par-dessus tout ses propriétés se dissolvent en procès. Un étranger lui conteste ses droits ; un juge les révise.

Par nature, les Mexicains sont processifs, et don Mariano ne plaide jamais sans perdre une parcelle de son patrimoine.

Don Mariano est le type, non-seulement de la capitale perdue, mais de la race qui disparaît.

J. L'auteur cite cet apophtegme sans le traduire. [1 aigniOe littéralemept : la religioD c'est la toi ; la Toi appartient à l'eeprit et l'esprJl no reconnaît pas de maître. (.Vote da tradueltur.)

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