LE TRAVAIL CHINOIS
Plus sérieuses sont les questions soulevées, à San-Francisco, par la facilité avec laquelle les Chinois apprennent tous les métiers. L'exode des Mongols en Amérique a inauguré l'ère de la lutte ouvrière entre les mangeurs de bœuf et les mangeurs de riz.
Se nourrissant exclusivement de riz, se contentant, pour tout luxe, d'une bouffée d'opium et d'une pincée de thé, le Chinois ^ohn travaille à beaucoup meilleur compte qu'un mangeur de
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bœuf, auquel il Taut uo dîner solide, et qui ne saurait digérer sans fumer sa pipe, ingurgiter son pot de bière et arroser le tout d'une lampée de whisky. Là où celui-ci mourra de faim, l'autre trouvera le moyen de vivre et même de faire des économies.
Les premiers émigrants chinois étaient des hommes de peine; leurs premiers compétiteurs furent des matelots et des manœuvres irlandais. La concurrence ne dura pas longtemps. Nonseulement John travaillait davantage et à plus bas prix, mais encore il charmait ses patrons par son incessante et silencieuse activité. C'est lui qui construisait les chapelles, les banques, les hûtels et les écoles. Désormais, l'inhabile paysan irlandais ne peut plus trouver à s'embaucher h San-Francisco, et te courant de l'émigration irlandaise a cessé de se diriger vers ce versant du Pacifique. Dans un ou deux hôtels, on garde Pat pour le service de la table; mais, dans ces hôtels mêmes, la buanderie et la cuisine sont conûées à Hop-Ki et à Li-Sing.
« Dites-moi, Pat, vous querellez-vous quelquefois avec ces Chinois? demandé-je à mon garçon de chambre du Grand- , Hôtel.
— Mon capitaine, répond Pat, voudriez-voua que je me compromisse avec une sordide créature à quoue-de-cochon?
— Mais il avilit les prix du travail sur les docks et les chantiers?
— Malédiction sur lui, — la bête puante! Avant qu'il eiitt montré son sale visage dans la rue du Marché, un brave garçon pouvait hardiment gagner ses trente francs par jour. C'est à peine, maintenant, s'il en obtient dix. Vingt francs par jour de perte! Et & cause des queues-de-cochon I 11 y a des patrons qui ne valent pas mieux que ces putois; ils refusent de donner & un blanc plus que le double de ce qu'ils accordent & une brute jaune. Sainte Vierge t Comme si un chrétien pouvait vivre avec lieux mesures de riz, parce qu'un païen peut mourir de faim avec une!
~ C'est au Chinois que vous attribuez cette diminution de salaire?
— Je n'en puis accuser d'autres, capitaine. Avant l'arrivée de ces brutes, ma vieille femme avait assez d'ouvrage, comme repasseuse et blanchisseuse, pour acheter de temps en temps une goutte de liqueur; aujourd'hui, ces gredins volent tout le monde, les femmes aussi bien que les hommes. Si je ne crai- •
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guais pas de me salir les mains, je les jetterais volontiers la tète la première dans la rade, du haut de la pointe de Hunier.
— n faut que tout le monde vive. Cette maxime n'esl donc pas la vôtre. Pat?
— Vivre! Mais, capitaine, ce n'est qu'un païen chinois, — un véritable païen! Que vient-îl faire ici? La Chine n'est-elle pas assez grande pour lui?
— Allons, Pat! n'Ctes-vous pas venu vous-même du comté de Cork?
— C'est vrai, capitaine. Mais ce pays-ci est à nous ; nous l'avons conquis sur les Indiens et les Mexicains. Que les Chinois essayent de nous l'enlever! Par saint Patrick] Vienne le jour de la bataille! Och! Abominable païen chinois! »
John ne recule devant aucune espèce de travail. Il fait la cuisine et creuse une carrière , balance une chaise à bascule el nourrit les bestiaux, taille les arbres et fond le minerai. Quand il a le choix, il préfère les travaux domestiques; mais il est apte à tout, et, après avoir vu faire une chose, il est capable de la faire convenablement lui-même.
Ho-Ling arrive à San-José par le chemin de fer. C'était la première Face-de-lune qu'on eût jamais vue dans cette ville libre. Il loua un petit appartement, et accrocha sur la devanture une enseigne portant ces mots : « Ho-Ling, blanchisseur et repasseur. « 11 est probable qu'il y avait à San-José beaucoup de linge sale, car Ho-Ling fut bientôt occupé jour et nuit. 11 fit venir son ami Tchou-Ping. Les deux Mongols se trouvaient bien à l'étroit dans leur petit laboratoire, mais ils continuèrent à travailler avec ardeur, el Ho-Ling réalisa de notables bénéfices.
Trois- mois après son arrivée à San-José, il convoqua un charpentier, el lut demanda ce que lui coûterait l'érection de dix b&tisses en bois sur une pièce de terre située derrière la Grande- Rue. Il devait fournir les planchers et les 80liveau.\.
« Pour dix maisons, cent dollars.
-~ C'est cher!
— Non; c'est très-bon marché.
— Dix maisons — dix dollars chacime — cent doltars?'demanda Ho-Ling.
— Oui, répondit le charpentier, sans réfléchir & ses paroles.
— Alors, faites! »
Quand le charpentier se mit à l'œuvre, sept autres Faces-de- • lune arrivèrent par le traîn, et, après avoir conféré avec Ho-
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Ling, 36 dirigèrent vers la rue détournée ofa commençait à s'élever la nouvelle ville mongole. Chacun d'eux, accroupi sur le sol et mâchant sa noix de bétel, ne perdait des yeux aucun des mouvements du charpentier, tandis qu'il enfonçait ses perches ' et clouait ses planches.
« Bonne bâtisse — dix dollars, grimaça Ho-Ling quand la première maison eut reçu sa toiture.
— J'aurai bientôt élevé les autres, dit le charpentier en empochant son argent.
— Non; je n'ai plus l)esoin de vous. Je les ferai toutes moimême. »
Dans sa nouvelle patrie, Face-de-Lune doit employer des matériaux nouveaux. Chez lui, le bambou sert à tous les usages; ici, c'est le cèdre. Dans son pays, il construit sa maison en bambou, — plancher, parois, toit. Avec le bambou, il fait un pont et un éventail, du papier et une charrette, une pipe et une charrue. En Amérique, il doit travailler le cèdre d'après des principes différents et avec d'autres outils. Mais il s'instruit vite.
Ed surveillant, d'un œil endormi en apparence, le charpentier de San-José, il apprit & enfoncer de^pieux, à poser des planchers et des toitures. Le charpentier le couvrit de malédictions; autant en emporta le vent.
Non-seulement Ho-Ling a construit sa rue, mais, devenu expert dans l'art du bftliment, il est parvenu, grâce à la modicité de sa main-d'œuvre, à remplacer son compétiteur dans tous les chantiers de construction de San-José.
Par le fait, le commerce du bâtiment passe aux mains des Chinois.
Il en est de même pour beaucoup d'autres industries. La fabrication des cigares, la plus importante des industries de San- Francisco, et qui occupe des milliers d'ouvriers, apparlient absolument aux Chinois. Ils sont également en possession de la presque totalité du commerce de la cordonnerie, des manufactures de draps et de la fabrication des conserves de fruits.
« Vous avez besoin dune paire de bottes? me demande un ami au club du Pacifique. Adressez -vous à Yin-Young de la rue Jackson; c'est le meilleur bottier de Californie.
— Le moins cher, voulez-vous dire? ricane un des assistants.
— Le meilleur aussi bien que le moins cher, je l'atteste ! » répond le premier interlocuteur.
Remontant la rue Jockson, je m'arrête devant la boutique de '
Yin-Young, et je reste surpris de la beauté des marchandises exposées en montre; les bottes et les souliers sont aussi élégants et semblent aussi solides qu'aucun produit des fabrications ri- ■ vales, et les prix marqués sont de beaucoup inférieurs à ceux demandés ailleurs.
11 n'y a pas bien longtemps, Yin-Young ne savait ce que c'était qu'une botte anglaise, n'en ayant jamais vu de sa vie. Le mandarin porie des mules, le commerçant des chaussures d'étoffe à semelles de bois. Pour Yin-Young, une botte à l'écuyère représentait un mystère aussi étrange que le serait, pour un Anglo- Saxon, un jeu de patience chinois. Mais il lui fallait du riz pour vivre, et ayant lu sur une affiche, dans la rue Kearney, qu'on demandait de « bons ouvriers » chez un certain Aaron Isaac, bottier, il offrit ses services. Cooune, en fait de salaire, il ne réclamait pour ainsi dire rien, le digne Israélite l'installa sur un tabouret et lui mit entre les mains un marteau et une boule de cire. Un juif ne s'inquiète que du prix de la main-d'œuvre ; la question de race et de religion est le moindre de ses soucis.
Il sait parfaitement que John connaîtra bientôt et s'appropriera tous les secrets de son métier; mais il pense qu'il aura fait fortune avant cette éventualité. Que certaines exploitations passent des mains des blancs k celles des jaunes, que lui importe à lui, juif, citoyen du monde? Il aime le docile Mongol qu'il peut gronder & l'aise et même battre sans craindre de recevoir coup pour coup. Aussi les ateliers hébreux sont-ils pleins d'hommes jaunes.
C'est dans ces relations intimes avec les juifs de San-Francisco que John a puisé la singulière idée que les Mélicains ont crucifié le Christ — crime qui lui a inspiré la suspicion et la haine qu'il éprouve pour tous les Américains.
Yin-Young introduisit ses compatriotes dans l'atelier d'Isaac, ce qui permit à ce dernier de donner pendant un an à son commerce de chaussures anglaises une extension considérable, d'avilir les prix courants et d'obliger les autres fabricants à employer des ouvriers chinois.
Qu'importait au juif? Il abaissa le prix de la main-d'œuvre, et, l'un après l'autre, ses ouvriers blancs partirent Isaac les remplaça par d'autres Chinois, Yin-Young étant devenu assez expert pour leur enseigner le métier. Puis, à son tour, Yin-Young le quitta et entreprit la fabrication pour son propre compte.
Aujourd'hui, c'est un personnage, ses magasins sont splen-