UN VILLAGE CÉLESTE
Comme Paddy Blake, l'Irlandais, et Juan Chico, le Mexicain, Hop-Li et Hong-Chi semblent être des animaux sociables, heureux de se sentir coudoyés par la foule et de s'entasser dans le plus petit espace possible. Ainsi que la plupart de leurs semblables, Irlandais et Mexicains, ils aiment les ruelles étroites et aspirent avec délices les plus abominables odeurs. Au lieu de camper en plein air, comme ils le pourraient faire, ils se creusent des terriers dans le sous-sol des maisons des grandes cités, se tapissant dans des tranchées, des caves, des cloaques et des égouts. ils établissent une sorte de cour des Miracles au cœur de chaque ville qu'ils envahissent.
Au Lac-Salé, ils grouillent autour de la place du marché; en Virginie, aux environs des mines. A San-Francisco, c'est dans le plus vieux quartier qu'ils ont fait élection de domicile. Quand ils atteindront New-'Vork, ils se caseront aux Cinq-Pointes; en arrivant à Londres, ils s'établiront aux Sept-Cadrans. Si une ville renferme un quartier sordide et infect, les Fils du ciel le flairent aussitôt, s'y rassemblent et s'en emparent absolument. On dirait qu'ils obéissent à un instinct spécial. En arrivant à Rome, ils chasseront les juifs du Ghetto; à Naples, les lazzaroni devront leur céder la Marinella. C'est ainsi qu'ils ont expulsé les prolétaires irlandais et mexicains de leurs vieilles tavernes de San-Francisco. Combien ces amateurs d'immondices se délecteraient sur les quais d'Alexandrie, dans l'enceinte sacrée de Nablous, dans la léproserie de Jérusalem!
Et cependant, dans leur pays, il existe une population fluviale habitant dans des jonques, vivant de poisson et se rendant rarement dans les villes. Dans les cinq provinces, cette population fluviale se compte parmillions d'Ames. N'yenduraitil pas sur le versant du Pacifique?
J'apprends qu'à Monterey, quelques Chinois, venus de San-
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Francisco, se soot établis comme pêcheurs sur la falaise qui avoisine la pointe des Pins. Ccnirairement à leurs congénères, ils dédaigoent les métiers servilesj ni blanchisseurs, ni cuisinierfi, ni terrassiers, ils soat considérés comme des hommes libres ne devant rien aux cinq compagnies, et, par conséquent, n'étant astreints à aucune obligation de service. Maîtres de leur choix, à la Télidîté de la ville ils ont préféré les brises vivifiantes de l'Océan. Ils ont avec eux leurs femmes et leurs enfants. Habitant la cdte en dehors du centre blanc, aFTranciiis de l'embauchage européen, ils se sont fait, grâce à la pêche, une existence heureuse pour eux et leur famille.
N'y avait-il pas là, pour un observateur, un fait intéressant à -constater? Une colonie d'Asiatiques ne demandant rien au.\ blancs, attendant tout de la nature, entreprenant la bataille de la vie en soldats, non en parasites. Bien différents des travailleur» mexicains, peu t peu refoulés de la Californie et du Nevada par les jaunes, voici donc des gens qui, pour vivre, savent se passer -des blancs.
Un sentier conduit de Monterey à ce village asiatique, par la croix de Frère Juaipéro et le château de don Rivera ; mais ce sentier n'est qu'une piste indienne non praticable pour les chevaux, «ncore moins pour les voitures, et qu'il faut arpenter à pied.
Une course de trois kilomètres , à partir de la vieille jetée mexicaine, me mène jusqu'à une pile de rochers, au détour de laquelle je suis en Chine, auprès d'une agglomération de huttes en bois et de perches-séchoirs, fourmillant de chiens, imprégnée de l'odeur de poisson mort et de la fumée du bois de santal.
Les premiers arrivants semblent s'être établis un peu à l'aventure, partout où le sol était de niveau et le bois de construction à portée. L'accès de ce labyrinthe n'est pas difficile. Il sulflt de suivre les senteurs du bois de santal, d'écarter les chiens errants ■et d'enjamber les marmots nus. S'y diriger est une autre affaire, un travail aussi compliqué que le dressage d'un jeu de patience chinois, et qu'un Anglais, quelle que soit son adresse, est incapable de mener à bonne fin.
Ici, en face, une étable à cochons avec les victuailles ordinaires. Cette bâtisse d'osier, c'est le poulailler flanqué d'une mare où barbotent des canard^ et des oies. Quelles immondices ! Une centaine de huttes délabrées et de chenils, servant d'habitations, de magasins et de greniers, voilà de quoi se compose cette -colonie libre.
Ces constructions sont si frêles que quelques-unes d'entre elles sont renversées par le moindre souffle de vent ou la plus légère averse. Une brise un peu forte balayerait la colonie toute entière et la noierait dans la rade. Heureusement pour les habitants, cette c6te est celle du Paci6que oîi les orages sont pour ainsi dire inconnus. ■
C'est dans ce coin du continent américain que quatre ou cinq cents Asiatiques vivent en demandant leur maigre pitance à la mer et au rivage. Ils pèchent des bancs d'éperlans et récoltent des myriades de coquillages. La pêche & la baleiné est une besogne trop pénible pour eux, mais ils réussissent quelquefois & ramener quelques cabillauds. La seiche est leur mets favori. Pendant l'été, ils vivent fort bien, à ce que m'assure Ah-Tim, un des colons. La forêt leur fournit le combustible et la rade ne les laisse jamais manquer de poisson. Les petits terrains défrichés à l'entour de leurs habitations leur donnent du piment, des choux et des légumes. Eu faisant sécher une partie de leur pèche, ils s'approvisionnent pour l'hiver, alors que la houle est trop dure pour qu'ils osent la braver. Le surplus de leur consommation, ils. le vendent, ce qui leur permet d'acheter un peu de thé, de bois de santal et d'opium. Tout le reste, le Chinois le voit en rêve ; pour être le plus heureux des hommes, une pincée d'opium lui suffit.
Sous la conduite d'Ah-Tim, je visite quelques huttes. Construites & peu près sur le même modèle, petites mais propres, elles ressemblent plus & des chambres de poupées qu'& des habitations humaines. Presque toutes ont, collés sur les parois, des placards en papier rouge : annonces de loterie, affiches de théâtres, avis de services religieux dans la grande pagode de San- Francisco. En Amérique, tout Mongol considère San-Prancisco comme sa capitale, et la grande pagode de cette ville comme son temple.
Ainsi que la plupart de ses compatriotes, Ah-Tim possède uq grand fonds de piété. Aucune pagode n'a été élevée dans le village de la pointe des Pins, les pécheurs n'étant pas assez riches pour s'olTrir le luxe d'un prêtre ; mais dans chacune des huttes du promontoire on voit un Bouddha sur le manteau de la cheminée, comme on trouve une croix dans une bicoque basque et une iconographie de la Vierge dans toute cabane russe. Quelque pauvre qu'il soit, un Mongol a toujours, devant son autel domestique, une petite tasse de thé mijotant et quelques baguettes de cèdre enflammées.
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