‹ La conquête blancheChapitre 108 sur 130 · UN VILLAGE CÉLESTE · texte numérisé non relu

UN VILLAGE CÉLESTE

« Il vaut mieux, me dit Ah-Tim, ee passer de riz et d'opium, que de laisser Bouddha sans thé et sans bois de cèdre. »

Dans une des huttes, cinq ou six hommes vont se mettre & table devant un repas composé de choux préparés au suif et de coquillages frits, chacun tenant en main les baguettes qui lui servent de cuillers et de fourchettes. Avant de s'asseoir, ils jettent un CDupd'œil sur l'autel pours'assurer que le thé est chaud. En se levant de table, ils allument quelques brins de cèdre et les laissent se consumer. Mais ces cérémonies du culte sont accomplies sans révérence aucune, sans rien de ce respect profond qui assouplit et adoucit les traits du Moscovite, quand, après chaque repas, il se signe en adressant àsa sainte image l'exclamation r B Slava Bohou 1 »

Pauvres gens I Quelle piètre nourriture ! II n'y a pas d'ouvrier celte, de paysan mexicain qui pourrait s'en contenter. L'Africaio le pourraît^il ? Quand deux races vivent sur le même sol, celle qui mange le moins doit naturellement chasser l'autre. La vache maigre mange la vache grasse, l'épi maigre dévore l'épi gras.

En examinant le jeu de baguettes des convives, je me rappelais ce que disait Glarke, l'ijistituteur nègre de Cincinnati. Selon lui, les noirs peuvent soutenir la lutte contre les Celtes, jamais contre les Chinois.

« Pas de Chinois I » s'écria Clarke , quand je lui demandai quelle influence pourrait exercer sur ses congénères l'introduction de quelques milliers d'ouvriers Chinois, «pas de Chinois! Pour rémunération de leur travail, ils se contentent de centimes quand il nous faut, à nous, des francs. Ils se nourrissent de rognures et d'immondices, quand le nègre a besoin de la même alimentation qu'un Américain. John et Sam ne sont pas nés pour vivre mutuellement en paix. John travaille dur en se contentant de riz et de thé, et fort peu de l'un et de l'autre ; à Sam, il faut des viandes rôties et en grande quantité. »

Sous un système d'égalité légale, le nègre serait incapable de se maintenir, comme travailleur, en Amérique, en présence de son actif, docile et intelligent frère de la race jaune.

Ah-Tim m'introduit dans sa hutte où sa femme prépare le thé tandis que ses deux petits garçons se roulent et se vautrent dans la boue dont le parquet est comme matelassé.

Ah-Tim est une personnalité originale. Flegmatique, positif, méthodique, il a cette intelligence dure ei calleuse que les poètes

américains ont, non sans raison, attribuée au o païen chinois ». Contrairement h la généralité de ses compatriotes, il s'occupe de politique. Ne devant rien aux compagnies, il n'a aucune raison de les craindre, ni elles ni leurs espions. Né sur le sol américain, Canton lui est parfaitement indifférent. Il veut jouir de ses droits, Cire électeur et voir ses voisins le devenir également.

Tim est le premier Chinois qui soit né en Californie ; en sa qualité d'indigène, il peut concourir à tous les emplois. S'il était en possession de ce qui lui est dû, il pourrait, conformément h la constitution américaine, se porter pour la présidence en opposition au général Grant. Hais, c'est l'opinion d'Ah-Tim, la population blanche de la Californie viole la Constitution en prétendant que la maxime légale : " Tout individu né sur le sol américain est citoyen Américain, > ne s'applique qu'au blanc.

« Réclamez-vous formellement votre droit de citoyen ?

— Oui, monsieur, je suis né en Mélica, je m'y suis marié, j'y vis, mes enfants y sont nés. N'est-ce pas tout un 7 »

Quand fut rédigée la constitution américaine, cette noble assertion : a Tous les hommes naissent libres et égaux », était conGnée à la race blanche. Un noir n'était pas un homme libre. Un rouge n'était pas un égal. Mais les événements ont donné à ce principe une immense extension. Un nègre né sur le sol jouit des droits d'un citoyen libre.

Pourquoi n'en serait-il pas de même d'un Mongol? La race africaine serait-elle plus noble que la race asiatique?

Si l'on croit Zété Fly digne de l'émancipation, pourquoi refusct-on le même privilège à Ah-Tim ?

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