USE VILLE CHINOISE
La septième partie de la population de San-Franciseo, la soixante-dixième partie de sa superficie, sont asiatiques. Les Orientaux s'agglomèrent plus que les Européens.
Beaucoup de villesregorgent d'habitants : Nishni-Novgorod, de Russes et de Tartares; Jérusalem, de Cophtes et d'Arméniens; le Caire, d'Arabes et d'Algériens ; mais ni en Russie, ni en Syrie, ai en Egypte, on ne rencontre une foule semblable à celle qui se trouve entassée dans le quartier asiatique de San- Francisco.
Ce terme « quartier asiatique » pourrait suggérer l'idée d'une partie de la ville séparée des autres par une muraille, comme la ville chinoise à Moscou. Il n'en est pas ainsi. Le quartier asiatique de San-Francisco est une colonie ouverte, comme May-Fair à Londres, et le second district à New- York.
Les Chinois se sont installés au cœur même de San-Francisco.
L'établissement de thé de Lock-Sin, dans la rue Jackson, peut être considéré comme le point central de ce nouvel empire asiatique en Amérique.
C'est, en effet, dans la rue Jackson, autour de la terrasse de Lock-Sin, que se groupent les banques et les magasins chinois, 'les boutiques et les marchés chinois, les maisons de jeu et les théAtres chinois; en deçà, à droite et à gauche, s'allongent les ruelles sordides, les passages sans nom habités par les coquins chinois de toutes catégories avec leur infaillible complément de femmes esclaves.
Ici, brillamment éclairés par des lanternes en papier, resplendissent les établissements de Lock-Sin et de Hing-Ri, ob, en sirotant du thé vert, on a le spectacle de danses de caractère exécutées par des jeunes Qiles. L&, pavoisé de drapeaux rouges et noirs, retentissant du son des gongs et des cymbales, s'élève Yu-He-Un-Tchoy, lethéAtre royal, o(i une grande pièce historique,
une chronique de la dynastie Hing, se poursuit depuis trois semaines et doit se continuer pendant neuf semaines encore.
En face, non moins richement pavoisé et tout aussi bruyant, c'est Sing-Ping-Yuen, le nouveau thé&tre, oii sont représentées des œuvres moins sérieuses et ne durant pas plus de trente ou quarante nuits.
Un peu plus loin, sont les tanneries et les maisons de jeuit, où les voleurs et leurs hideuses compagnes risquent follement leur dernier dollar sur un coup de dés. Auprès des tanneries, les antres h opium ; c'est là que les joueurs éperdus viennent risquer plus follement encore leur santé et leur virilité sur les vapeurs de l'extrait de pavot.
Au détour d'un carrefour se dresse la grande pagode, vaste hangar tapissé d'écrans et de bannières, peint en rouge et en or, où se trouve une idole, — non point une divinité mongole, à la face imberbe, aux yeux bridés, —mais un Teuton au uez droit, aux moustaches blondes, à la barbe en pointe. Devant cette idole étrangère, le thé fume et les baguettes odorantes brûlent jour et nuit.
La ville chinoise menace d'absorber San-Francisco, s'étendant, comme elle le fait, de l'est à l'ouest et du nord au sud. Les Asiatiques déjà se sont emparés d'une bonne partie de la rue Dupont et de la rue Kearny, ont envahi la rue du Pin, la rue Stockton, la rue du Pacifique, et abordé la rue de Californie. Quelques-unes des maisons de ces voies publiques sont devenues la propriété des Mongols.
Quand les Asiatiques pénètrent quelque part, les Européens sont bicntdt forcés de déguerpir; ils ne peuvent résister aux émanations infectes, aux immondices et aux bruits discordants. Ainsi, échoppe par échoppe, rue par rue, se glisse dans la ville une nuée d'êtres propres et malpropres, si étrangement amalgamés que les blancs, épouvantés et écœurés, se reculent comme devant une compagnie de lépreux. Aucun homme blanc ne consent & passer la nuit sous le même toit qu'un jaune ; aucune femme blanche ne passe volontiers dans la rue Jackson. Qui no s'écarte des truanderies et des dépotoirs î
Bravant les miasmes épidémiques, entrons dans quelquesunes de ces maisons et observons les Asiatiques chez eux.
Non loin de l'établissement de thé de Lock-^in s'élève un vaste édiHce, jadis connu sous le nom d'hdtel du Globe.
C'est une maison de quatre étages, avec six fenêtres de façade
Rue da Marché k Sui-FraDci»co.
UNE VILLE Chinoise. 467
et contenant cinquante chambres, soixante, y compris les mansardes.
En raison du voisinage immédiat des mauvais lieux chinois, cet hôtel du Globe est devenu inhabitable pour les gens qui se respectent. II a été loué à Li-Si-Tut, un riche Chinois qui le sousloue aux moins mauvais ^c ses compatriotes, — boutiquiers, garçons de salle, employés. Li-Si-Tut n'accepte que des locataires d'une incontestable moralité, et ferme impitoyablement sa porte aux voleurs, aux escrocs, aux rddeurs de nuit et aux femmes fardées, il ne permet chez lui ni jeux de hasard, ni querelles.
Autant qu'il est permis de se lier à des règlements intérieurs, l'ordre règne parmi les locataires de Li-Si-Tut, et l'hôtel du Globe peut être considéré comme le Khan royal, le palais d'été de l'empire chinois en Amérique,
J'entre ei j'appelle Li-Si-Tut, qui veut bien me faire les honneurs de son caravansérail.
A chaque pas, ma suffocation augmente. Des émanations écœurantes ; des monceaux d'ordures qui tapissent tous les paliers. Comparée à cet hôtel du Globe, sous l'administration de Li-Si- Tut, une prison turque ou espagnole est une solitude. Les rampes et les couloirs suintent; de tous les murs dégoutte un limon noir et fétide. Et quelle fourmilière humaine devant les portes et sur les escaliers! pfllcs et mélancoliques créatures expectorant sans vergogne aucune leur poison narcotique. Tous les recoins de cette maison semblent hantés par des horreurs innommées; iln'en est pas un oii l'on ne voie luire les yeux glauques d'êtres abrutis par l'absorption de drogues stupélïantes.
Chaque chambre, appropriée, & l'origine, pour un seul locataire, est, ou partagée en six ou sept sections par une série de nattes, ou garnie de planches fixées tout autour des parois. Cette dernière organisation est adoptée de préférence, personne ne se souciant de payer la privauté; et une chambre qui, divisée en sections, n'admettrait que six ou sept individus, en reçoit une douzaine avec le système de planches. De la cave au grenier, ces chambres, noires de fumée, vrais réceptabies d'immondices de toutes sortes, regorgent de locataires.
Ce paradis chinois abrite nuit et jour non moins de quinze cents créatures spectrales !
J'avais vu déjà des logements insalubres, bondés outre mesure — notamment it la foire d'EinsidIen, dans une maison de fous à Naples, dans un transport d'émigrants à Liverpool, dans
un baraquement sur le Nil ; — mats rien, dans ce genre, n'égalait le spectacle ofTertà mes yeux par l'hàtel du Globe. D'après son dire, Li-Sî-Tut héberge huit cents locataires, ce qui donne, pour soixante chambres, y compris les caves et les greniers, treize individus par chambre. Mais il est volé, assure~t-il, de la moitié de ses loyers, ses vauriens de locataires sous-louant leurs planche pour une demi-journée.
Je vérifie le fait et j'en constate l'exactitude. Ki-Wgok, n'occupant sa planche que pendant douze heures, la cède à. Li-Ho, qui s'y installe le reste du temps. Dans quelques chambres, trois séries de locataires se succèdent sur les planches, chacune pour huit heures.
Et cependant ceux qui logent dans cet hôtel jouissent encore d'espace et de lumière , en comparaison de leurs congénères habitant le labyrinthe de ruelles et d'impasses dont l'allée Barllelt est entourée. C'est le que s'établirent quelques-uns des premiers colons blancs de San-Francisco. Ce quartier n'a jamais été drainé ; les maisons de bois y ont été édifiées en toute hAtc et avec la plus stricte économie. C'est dans ces repaires fiévreux, s'écroulant de vétusté, infectés d'immondices, inondés de vermine, que les Mongols sont venus s'instoUer en légions, s'introduisant dans les caves, escaladant les toits, s'enfouissant dans le sol. Dans des niches, dont les chiens ne voudraient pas, on voit, étalées sur des planches, dix ou douze créatures émaciées, les regards perdus dans l'espace, essayant de se plonger dans le paradis des fumeurs d'opium.
Pire encore — si, dans « l'extrême profondeur », il existe une « plus grande profondeur » — est le quartier des voleurs, qui s'étale en dehors et en dedans de plus respectables quartiers, avec un rare mépris des conventions sociales. Dans ce quartier, il est bon, indispensable même, d'avoir un guide et une escorte, car les voleurs chinois ont des mœurs originales et l'excursion dans leur domaine doit êU-e faite pendant la nuit.
Les repoires de ces déclassés — sordides greniers, terrasses en ruines, bouges souterrains — englobent l'allée Bartlett. A chaque porte brûlent quelques allumettes de bois de cèdre. Sur le sol, des haillons achevant de pourrir ; un air empoisonné par l'odeur des trîpailles; pour chaussée, une boue fétide qu il faut traverser sur des planches; k droite et à-gauche, des échoppes souterraines oit sont exposées des guenilles de toutes sortes ; dans ces trous humides et infects, une foule d'Asiatiques dont on aper-