UNE VILLE CHINOISE
çoil à peine le pAle visage aux lueurs incertaines d'une lampe fumeuse.
Chez tout Mongol, l'œil reflète la crainte, le visage garde l'empreinte de la désespérance.
A mesure qu'on avance, on entend des portes qui se ferment, . des verrous qui claquent; on sent que, derrière ces planches, des brigands, alarmés par le bruit des pas et des voix, se tiennent au guet, la hache levée, la carabine armée.
« Ouvrez la porte ! » s'écrie mon guide d'un ton péremptoire en s'arrëtant devant une cabane en bois.
On reconnaît la voix et on ouvre. Je jette un coup d'œil dans la tanière. Elle n'a que les dimensions d'une armoire et renferme cependant cinq ou six individus, hommes et femmes. Le sol est couvert d'objets volés, mais je n'aperçois ni couteau ni fusil.
Nous frappons à une autre porte. Non-seulement on ne nous ouvre pas, mais nous entendons des murmures et le cliquetis d'un chien de carabine.
« Sauvons-nous I » me dit mon compagnon en prenant le pas accéléré.
C'est dans l'allée de Stout et dans les préaux qui entourent cette sentine d'immondices et d'iniquités qu'habitent les compagnes de ces voleurs et de ces meurtriers : les femmes esclaves. Quel paodémonium! Et comme je fus heureux d'en sortir ! 11 était deux heures du matin. Nous entr&mes dans l'établissement de Lock-Sin et demand&mes une tasse de thé.
« Maintenant, me dit l'ami qui m'avait accompagné dans mon excursion, vous avez un aperçu de notre quartier chinois. Ce que Vous avez vu à San-Francîsco, vous pourriez le voir à Sacramento, à Stockton, à San-José et dans d'autres villes. Partout où John met le pied il construit une ville chinoise et la peuple avec ses filles de joie, ses criminels et ses esclaves. 11 est vrai que nous y gagnons une main-d'œuvre économique, et nos financiers prétendent que le pays ne se « développera » qu'à cette condition. Mais, je vous le demande, à quel prix obtiendrons-nous ce développement?»
Tandis que nous prenons notre thé, des hurlements se font entendre. Bataille de Chinois !
Ah-King, un chenapan chinois, est employé par l'autorilé municipale en qualité d'espion. Dans l'argot mongol, ceux qui exercent cette honorable profession sont désignés sous le nom d'esprits. Or, cet esprit a, tout récemment, montré trop de zèle, au
jugement de ses compatriotes, même pour un espion payé, el deux Asiatiques qui viennent de sortir de prison tombent sur lui, armés l'un d'une hachette, l'autre d'un couteau. Toutes les portes s'ouvrent, la foule s'amasse, les lanternes s'agitent comme autant de feux follets.
• Voulez-vous permettre ?» me dit mon guide.
Et, sans attendre ma réponse, il s'élance dans la rue.
Ah-King s'évanouit.... comme un esprit. L'homme à la hache s'échappe juste au moment oii mon guide arrive sur le champ (le bataille. L'homme au couteau est arrêté et conduit au poste de police. On examine son arme. C'est une lame longue et effilée munie d'une gatne de drap fin ; de sorte qu'en cas de blessure le sang est aussitôt essuyé et le couleau sans tache est replacé sous la robe blanche, aussi innocent en apparence que l'œil placide de l'Asiatique qui l'a plongé dans le cœur de son frère.