LES HYBRIDES
pour réaliser un certain pécule en cuirs eten peaux. Nul ne songeait & devenir propriétaire terrier, ni & considérer Monterey comme une nouvelle patrie. Une patrie! Il n'y avait pas une Temme anglaise dans toute la province ; à peine y comptait-on une dizaine d'Espagnoles. Les visages pâles — je parle des femmes — étaient aussi rares que l'or; on n'en apercevait que dans la maison de quelque haut fonctionnaire. Parmi les hommes, même les plus riches, il n'y en avait pas un sur cinquante qui pût entretenir l'espoir d'épouser une Européenne.
— Vous avez eu la chance d'être un de ces élus?
— Vous avez raison, c'est une chance. Ma femme, une doQa cl une seEiora, s'il vous platt, est Glle d'un officier; elle devint amoureuse de mes yeux bleus et de ma blonde chevelure. Beaucoup de mes rivaux d'alors ont pris des squaws et fait souche de sang-mélé.
— Est-ce un usage du pays?
— Oui, un usage indien ; mais les blancs l'adoptèrent promptement et s'y attachèrent avec une surprenante opiniâtreté.
— Et ils l'observent encore?
— Certes, la vente déjeunes Indiennes aux blancs sepratique sur une si vaste échelle, que, dans certains comtés du voisi> nage, il est absolument impossible â un Peau-Rouge de se procurer une femme. »
De Santa-Barhara à San-Juao, de Santa-Clara â San-Prancisco, les choses se passent & peu près comme dans les montagnes; les mêmes causes produisent partout les mêmes effets.
Vivant dans une solitude sauvage , au milieu de tribus indiennes, les pères franciscains se virent obligés d'installer quelques soldats dans chacune de leurs missions pour sauvegarder leurs personnes et leurs biens. Ces hommes, généralement beaux, bien faits, vigoureusement découplés, attirèrent les regards complaisants des squaws. La morale relâchée des Indiens, chez qui le mariage est inconnu, fît le reste. Bientôt apparut une nouvelle race d'hybrides.
Les résultats de ce croisement de sang blanc et de sang rouge reçurent le nom de métis. Les femmes de cette race, les métisses, sont souvent fort belles. Ils ont hérité des défauts de leurs auteurs ; la sauvagerie de l'homme n'est égalée que par le dévergondage de la femme.
Aucune puissance humaine ne fut capable d'arrêter ce commerce ou d'enrayer l'extension de cette postérité hybride. Si un
indigène se permettail de munnurer, les soldats l'expulsaient brutalement de leur poste. S'il osait lever la main, on lui brisait les os et l'on incendiait sa hutte. Tout ce que pouvaient faire des saints personnages pour empêcher ces scandales, les franciscains l'ont essayé ; malheureusement, ils avaient affaire nonseulement à un usage indjen, mais encore & des officiers aussi dissolus que leurs soldats.
Ou eut grand soin de se tenir aux termes de la loi. Jamais un Indien ne prétendit que sa Ûlle était déshonorée parce qu'un blanc l'installait dans sa case. Il se plaignait seulement qu'on ne la payftt pas son prix.
Tous les généraux, tous les capitaines avaient des squaws. En leur qualité de chefs, ces ofliciers avaient des droits qu'ils n'étaient disposés que trop & faire valoir, se moquant des reproches de leurs confesseurs et y répondant par cette maxime de routier : « Saint j>ëre, des soldats ne sont pas des moines. » En bonne conscience, il était difficile aux franciscains d'obtenir de tels ofliciers de mettre un frein à la licence de leurs hommes.
En prenant des compagnes indiennes, en élevant leur progéniture à l'entour des campements, ces soldats espagnols enfoncèrent dans le sol des racines si profondes qu'à l'expiration de leur temps de service il leur devint impossible de bouger. Leurs familles ne pouvaient être emmenées en Espagne, ni même au Mexique.
C'était, pour le vice-roi, une question scabreuse & résoudre. D'après les instructions de l'Église, il devait exclure du sol les colons blancs; politique toute de prudence, mais & la condition que les indigènes seraient convertis et sauvegardés. Sauf les moines, personne n'avait le droit de devenir propriétaire en Californie. Personne, sauf les soldats, envoyée expressément pour garder les moines et exécuter leurs ordres, personne n'avait le droit d'élire domicile en Californie. On n'y connaissait ni lois civiles, ni magistrats civils. La Californie était considérée et traitée comme une terre sainte, un paradis pour les moines, un patrimoine de l'Église. Le roi d'Espagne et le Conseil de Madrid n'avaient cessé d'appuyer cette politique cléricale. Un pape avait donné la Californie h l'Espagne et l'Espagne éprouvait le plus ardent désir de la faire entrer dans le giron de l'Église.
Mais comment forcer des vétérans, vieillis au service dans des pays d'outre-mer, de répudier des enfants aimés, malgré la
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couleur de leur peau , et de les abandonner & tous les hasards ■de la TÎe sauvage?
La politique cléricale hésita, par crainte autant que par miséricorde. Abandonnés, ces hybrides, enfants de la honte, preuves vivantes de la fragilité humaine, vagueraient perpétuellement autour des missions. Exclus de toute tribu indienne, ils vivraient «D parias; exposés à toutes les insultes, ils ne chercheraient leurs moyens d'existence que dans le vol et le meurtre.
Prenant un terme moyen, et choisissant de deux maux te moindre à sou avis, le vice-roi installa trois camps de refuge qu'il nomma villes libres ; le premier , t Los Angeles , dans le sud, le second, près de Santa-Cruz, dans le centre, le troisième, à San-José, dans le nord. Ces camps étaient régis par la loi martiale et placés complètement en dehors de la grande association firanciscaine. A Los Angeles , on plaça les réfugiés de San-Diégo et de Santa-Barbara ; à Santa-Cruz, ceux de San- Carlos, de San-Juan et de Solédad ; & San-José, ceux de Santa- Clara et de San-Francisco. Les vétérans devaient habiter ces camps avec leur sauvage progéniture ; mais il leur était interdit d'en passer les limites, sous peine du fouet, de la prison ou de la mort.
Quelques étrangers vinrent s'adjoindre aux colons de ces villes libres. Ils étaient en petit nombre et de situation abjecte : charlatans, joueurs, proxénètes, cabaretiers, toute l'écume, en un mot, d'uQ camp espagnol. C'est de cette source impure que sortent presque tous les hybrides du pays.
Avec le temps , leur puissance s'accrut de telle sorte qu'ils devinrent ingouvernables ; rien n'avait plus d'action sur eux, ni les exhortations du prêtre, ni les menaces du capitaine. De Los Angeles, Us se sont répandus dans les plaines de San-Femando; de Santa-Cruz, ils ont remonté le Pajaro et le Satinas; de San- José, ils ont envahi les deux rives de la rade de San-Francîsco.
Pour la plupart, ces métis sont complètement illettrés. Un sur dix à peine est issu d'un mariage régulier, les blancs, d'après l'usage indigène, remplissant leurs cases de squaws qu'ils seraient honteux d'épouser. Le peu de jugement qu'ils possèdent est oblitéré encore par les plus grossières superstitions. Sachant parfaitement qu'ils ne sont ni rouges ni blancs, qu'ils n'ont leur place dans aucune des tribus indiennes, ils abhorrent la race de leur mère autant qu'ils exècrent la couleur de leur père. En eux se confondent tes vices de deux races hostiles : l'orgueil et
la cruauté de TEepaguoI, la paresse et la licence de l'Indienne.
Le Eol, disent-ils, leur appartient. Ils ne sont ni des étrangers, comme les soldats du gouvernement, ni des sauvages, comme les indigènes. Sous les vice-rois, ils se battirent contre les soldats, volèrent les missions et enlevèrent les squaws. Dans toute insurrection, ils sont les premiers à prendre part & la lutte et les derniers à l'abandonner.
Pendant la guerre de l'indépendance mexicaine, ils combattirent contre la couronne d'Espagne; quand la guerre fut terminée, ils se tournèrent contre leurs camarades. Mobiles comme l'onde, ils se rangèrent sous le drapeau de l'Etoile-Unique, et après avoir causé des ennuis sans nombre à la jeune république californienne, ils s'abritèrent sous celui des États-Unis.
Cette trahison amena dans le pays des hommes auprès desquels les Mexicains n'étaient que des petits garçons et les Indiens, des illles. Alertes et vigoureux^ ces étrangers ont bon marché des indigènes. Fervent amateur du jeu et de la danse, l'hybride s'amuse ; pendant ce temps, on clôture ses champs, on enlève ses bestiaux, ou détourne ses ruisseaux. Les intrus ne dorment que d'un œil. Que peut faire l'iiybride ? Il sait que les tribunaux américains sont entre les mains des étrangers. Quant & affronter ceux-ci corps & corps, il n'ose. Lui faut-il donc se prosterner à leurs pieds et ramper comme un reptile î
Jamais j Les forêts lui restent ; il s'y réfugie, se fait bandit et venge ainsi les injures dont il est trop faible et trop pusillanime pour demander à force ouverte le redressement.