CHAPITRE LXI
« Enlinl s'écrie, à Sacramento, un sénateur en terminant la lecture du nouveau message du Président au Congrès, dans le-' quel se trouve un paragraphe relatif à l'immigration chinoise. Notre maître, le seigneur de la Maison Blanche, a daigné détourner ses yeux de la peste noire du Golfe pour les porter sur la peste jaune du versant du Pacifique! »
Personne ne dira que le président Graiit a parlé trop tdt ou trop haut. C'est l'opinion contraire qui prévaut. On peut discourir à Washington ; à Sacramento, il faut agir. Les envahisseurs Mongols ont intligé aux principes répuhhcains une charge qu'ils n'étaient pas destinés à supporter, et, sous ce fardeau, principes et institutions se sont alTaissés.
En présence d'un mal gigantesque, les Californiens ont édicté une douzaine de lois défensives qui, toutes, violent les principes les plus sacrés de la conslitution des États-Unis!
I^a GoDslitution ouvre les ports américains au monde tout entier; les lois de la Californie règlent et limitent l'entrée des Asiatiques à San-Francisco. La Constitution accorde à tout immigrant, el & de faciles conditions, la faculté de naturalisation ; les lois de la Californie la refusent à l'immigrant chinois, & quelque condition que ce soit.
Par suite de la situation nouvelle qui lui a été faite par l'affluence de ces Asiatiques, San-Francisco a cessé d'être un port libre dans toute l'acception du mot, comme New -York, par exemple. New-York est ouvert : San-Francisco ne l'est pas. Débarquant à New- York, un Mongol peut obtenir, au bout d'une aocée, ses lettres de naturalisation ; à San-Francisco, il ne les obtiendra pas en vingt ans.
Ce conflit de principes occasionne dans la pratique une confusion extrême. Personne, dans l'Orégon, la Californie et le Nevada, ne peut se faire une idée précise de ce qui est légal ou illégal. Un tribunal, appliquant les lois locales, juge d'une façon ; un second tribunal, visant les lois générales, juge d'une autre. Lettre, esprit, décisions, tout est en contradiction.
Voici, comme exemple, un fait qui s'est passé il y a quelques semaines.
Dans la persuasion (ju'un certain navire venant de Hong-Kong était ctiargé d'indigents, de condamnés et de rebelles, transportés par de sagaces mandarins, les autorités de San-Francisco essayèrent de renvoyer en Chine ces peu désirables colons. Mettant le steamer sous le séquestre, elles s'opposèrent au débarquement des immigrants et invitèrent la compagnie à réexpédier sa cargaison à Hong-Rong. Celle-ci s'y refusa. Les tribunaux de San-Francisco afûrmërent le droit du maire et des shérifs de rejeter cette cargaison ; mais leur décision fut annulée par les Cours de circuit', agissant au nom et interprétant les principes des États-Unis.
Presque toutes les femmes qui obtiennent licence de quitter Hong-Kong viennent comme esclaves ; elles appartiennent à des maîtres qui les vendent dans la ville, exactement comme le planteur vendait jadis une de ses quarteronnes à la Nouvelle-Orléans. Les tribunaux ont actuellement & juger un cas qui prouve surabondamment ce fait, s'il n'est pas plus explicite encore.
Ah-Li, individu de bonne réputation et de mœurs honnêtes,
1. Tribunaux en lournie ; eorlc de Cour d'appel. (Note du traducteur.]
vivait avec une femme, nommée Low-Yow, avec laquelle on le croyait, par erreur, marié. S'étanl pris de querelle, ils se séparèrent; mais Ah-Li demanda, avant toul, 4 Low-Yow de lui restituer une somme de plus de deux mille francs qu'il lui avait remisfi tandis qu'ils passaient pour mari et femme. Low-Yow refusa net. « Je te forcerai bien à l'acquitter », sifda Ab-Li avec un geste menaçant.
Se rendant aussitôt au tribunal, il accusa Low-Yow d'avoir vendu pourmillc francs une jeune fille chinoise, nommée Choy- Ming, âgée seulement de treize ans, et pria le magistrat de faire appréhender et mettre en prison la vendeuse d'esclaves. Un témoin, du nom de Ah-Sing, se prétendant frère de Cboy-Uing, appuya la déposition de Ah-Li.
En conséquence, des mandats d'amener furent lancés, en vertu desquels non-seulement Low-Yow, mais aussi Choy-Ming, furent arrêtés. Celle-ci fut pourvue d'un avocat, mais elle ne comparut, en réalité, que comme témoin. Elle déposa qu'elle était esclave; qu'amenée comme telle de Chine & San-Francisco, elle avait été achetée par Low-Yow qui, ensuite, l'avait revendue au patron d'une maison de prostitution. Elle déposa entre les mains du juge un acte de vente, lequel lui avait été remis par Low-Yow, conformément aux usages de son pays.
L'avocat de Low-Yow dit que toute cette affaire n'était qu'une conspiration méchamment ourdie par Ah-Li et Ah-Sing dans le seul but de faire du tort à sa cliente. Deux vieux Chinois, demeurant dans l'allée de Stout, affirmèrent par serment que Choy- Ming était leur liUe ; qu'elle avait été détournée de leur domicile et en était restée quelque temps éloignée; que ne l'ayant pas vendue à Low-Yow, celle-ci, par suite, ne pouvait l'avoir vendue à personne. Plusieurs Chinois vinrent témoigner qu'ils avaient vu Choy-Ming avec les deux vieilles gens, d'abord au moment de leur débarquement, puis maintes fois sur la voie publique. On rappella Choy-Ming et on lui demanda si elle reconnaissait pour ses parents les deux vieillards. Elle répondit que non, qu'elle ne les avait jamais vus de sa vie et que s'ils se prétendaient ses père et mère, ils mentaient; que, d'ailleurs, son frère Ah-Sing était là pour allester la vérité.
Ah-Sing interrogé dit que Choy-Ming était véritablement sa sœur et jura par les os de ses ancêtres que les vieilles gens, absolument inconnus de lui, u'élaient pas les parents de la jeune fille.
Ne pouvant ajouler foi & aucun de ces témoignages conlradictoires, le magistrat renvoya les parties dos à dos.
Ghoy-Mîng s'en alla avec Ab-Sing et Ati-Li et on n'en entendit plus parler, jusqu'au jour où, se présentant dans l'allée de Stout, elle demanda asile aux deu\ vieillards, en qualité de leur fille. Quand on lut demanda des explications sur son témoignage, elle répondît qu'elle n'était partie avec Ah-LÏ et n'était restée quelque temps avec lui que par suite des menaces de Ah-Sing ; que ce dernier n'était pas son frère et qu'elle préférait les vieillards à, ces deux tiommes ; que Ah-Li et Ah-Sing la maltraitaient tous deux et qu'elle était fatiguée d'être leur femme.
Et, comme je l'ai dit plus haut, Choy-Ming est à peine âgée de treize ans !
Autre fait. C'est celui de la réclamation d'une cargaison de femmes, cause pendante encore devant les hautes cours de justice.
Il n'existe malheureusement pas plus de mystère à propos des femmes chinoises amenées à San-Francisco qu'au sujet des filles circassiennes jadis exposées en vente dans les marchés du Caire et de Damas. Elles sont esclaves. En arrivant à San-Francisco avec leurs propriétaires elles ne payent a la sixième compagnie aucune prime de débarquement; complètement en dehors du système familial chinois, elles n'ont pas besoin d'être renvoyées en Chine après leur décès. Comme des animaux morts, on se contente de les soustraire aux regards.
C'est souvent une bien triste histoire que celle de ces filles esclaves.
Quelques-unes sont vendues par leurs pères, les plus pauvres des paysans mongols aliénant leurs filles exactement comme les autochtbones américains aliènent leurs squaws. Beaucoup sont des enfants volés, devenus la proie de scélérats infestant les hameaux qui avoisinent la cAle. Chaque port chinois a un marché pour cette denrée humaine.
A Hong-Kong, ces esclaves sont soumises au contrôle d'un agent officiel qui, trop souvent, se contente de la plus élémentaire formalité. Un marchand en fait passer trois ou quatre pour ses filles, un autre, cinq ou six pour ses femmes. Un consul quelque peu scrupuleux au sujet de la polygamie peut refuser l'exéat & une aussi nombreuse famille; mais, dans ce cas, le traitant sait trouver, dans les maisons garnies où les émigrants attendent le moment du départ, des Faces-de-lune à chacun desquels il colloque une femme pour le temps de la traversée. Grâce
à ce biais, les filles arrivent à San-Francisco et y sont veodues, comme Choy-Ming, & quiconque désire une esclave.
Anxieux d'appliquer à un mal pratique un remède pratique, les Caliroraiens ont édicté une loi permettant aux autorités du port de visiter tous les navires venant d'Asie, et, lorsqu'elles trouvent à bord des femmes esclaves, évidemment amenées dans un but immoral, d'exiger de la Compagnie de les renvoyer au lieu d'embarquement.
Peu après la promulgation de celle loi, une cargaison arrive, car beaucoup de négociants poursuivent cet abominable trafic.
« Vous ne pouvez débarquer ces femmes, disent les agents ofliciels.
— C'est ce que nous verrons, » répondent les négociants qui avaient fait venir ces filles dans un but de spéculation et qui voulaient bénéficier sur leur marchandise.
Ils s'adressèrent aux tribunaux.
La cour de première instance de San-Francisco ayant donné raison aux autorités, ils en appelèrent au chief-justice Wallace de la Cour suprême de Sacramenlo, lequel confirma la décision de la cour locale. Frustrés dans leur dessein, les négociants portèrent la cause devant la Cour de circuit des Etats-Unis. Ils plaidèrent que les lois de la Californie étaient en flagrante contradiction avec la ConstitHtion américaine, et qu'elles devaient être nulles et non avenues à San-Francisco, partie du territoire des États-Unis. Cette argumentation fut adoptée par les juges de la Cour de circuit.
Exaspérés par ce verdict, les Californiens en ont appejé à la Cour suprême de Washington.
Mais tandis que le chief-justice Waite et ses vénérables confrères s'occupent à définir le point de droit, les femmes escla- -ves arrivent en foule, et un État libre américain n'a pas le pouvoir de se garantir contre cette lèpre morale.
Quel crime ont donc commis les Californiens pour qu'il leur soit défendu de clore leurs portes devant ces importeurs d'esclaves?
Les juges prétendent que le sol est libre, et qu'une esclave devient femme libre du moment où elle met le pied sur la terre californienne.
Mais cette loi, qui peut l'expliquer A une créature telle qu'une esclave chinoise? Comment, avec son intelligence obtuse, lui faire comprendre ce que signifie un sol libre? Esclave dans
Femmes chinoise», i
son pays, jamais elle n'a entendu parler de liberté pour les femmes de sa classe. A Saa-Francisco , elle est esclave tout comme elle l'était à Canton ou é. Pékin. Et cependant rien ne peut empêcher les marchands d'esclaves de déverser par la Porte d'Or leurs abominables cargaisons.
« Lisez ce verbiage, me dit le sénateur. Voyez la désinvolture avec laquelle le Président traite la question asiatique. Croiraiton qu'il s'agit d'une question de haute moralité? » Voici, en elTet, comment s'exprime le Président : « J'appelle l'attention du Congrès sur un fait universellement admis. La plupart des immigrants chinois qui débarquent sur nos rives ne vienneTit pas ostensiblement pour s'établir chez nous et contribuer par leur travail & la prospérité générale; ils viennent en vertu d'un contrat passé avec des capitalistes qui les possèdent en toute propriété. Ceci s'applique aux femmes chinoises dans une mesure plus grave encore. A peine en est-il quelques-unes qui se livrent à un travail honorable; presque toutes, amenées dans un but infâme, deviennent une honte pour les localités oCt elles se fixent et une cause de profonde démoralisation pour la jeunesse de ces localités. Si une législation quelconque peut enrayer cette abominable pratique, j'ep poursuivrai l'application; ce sera pour moi une satisfaction eu même temps qu'un devoir. »
Pour des Californiens, ce langage manque de netteté et de fermeté.
a Comparez ce message aux faits accomplis, poursuit le sénateur, et vous reconnaîtrez que ce n'est là que du verbiage.
« Ici, à Sacramento, nous n'entretenons aucune illusion sur cette invasion d'écume asiatique. Les mandarins vident sur nos côtes tous leurs égouts. En doutez-vous? Je vous affirme que la Chine est incapable de nourrir sa population. Aussi les criminels y sont-ils aussi nombreux que les indigents et les esclaves. Pour les mandarins la . Californie est une colonie pénale oh, grâce à notre cupidité et à notre stupidité, ils transportent leurs vagabonds, leurs criminels et leurs lilles de joie. Quels subtils gaillards que ces mandarins! Non-seulement ils se débarrassent de leur pourriture sociale, mais encore ils font payer aux proscrits les frais de transport de l'intérieur à Hong-Kong.
« Avec toute votre habileté, vous autres Anglais, vous n'avez pas réussi & persuader à une colonie australienne de recevoir vos malfaiteurs. Nous autres. Californiens, nous ne manquons
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pas d'adresse, mais nous n'avons pas trouvé le moyen de déverser dans les faubourgs de Pékin la population de San-Quentin cl du quartier mexicain de San-Francisco.
« Ces païens nous battent & plate coulure.
u Quel topique le Président trouve-t-il pour ces plaies effrayantesî Les Chinois arrivent sous la direction de capitalistes qui les possèdent en toute propriété; les Chinoises sont des esclaves qui viennent pratiquer un métier honteux. Si ces maux peuvent être enrayés par des lois, le Président nous aidera à leis appliquer!
— Votre Président se préoccupe beaucoup du Sud.
— Le Sud! Soyez certain, monsieur, que les troubles noirs du Sud cesseront longtemps avant les troubles mongols de l'Oucsl. De toutes nos luttes pour le sol, celle-ci est la plus sérieuse et la plus dangereuse. A la Nouvelle-Orléans, le fort et le faible des Africains sont parfaitement connus. Ils font face aux blancs, on en sait le chiffre, ils n'ont aucunes réserves. Les Asiatiques, au contraire, sont un mystère. On ne peut ni les compter, ni les assaillir de front ou en arrière. Ils Iraversent la mer par milliers, par dizaines de milliers; et ce n'est là que l'avant-gardc d'une puissante armée. C'est par millions qu'ils accourront un jour. »
Est-ce folie de supposer que de tels essaims d'Asiatiques peuvent franchir la Porte d'Or?
Dans des temps reculés l'Amérique a été alimentée par l'Asie. Pourquoi n'en serait-il pas de même aujourd'hui? Les émigrants sont sur l'autre rive, la mer est toute grande ouverle à leurs navires, et le voyage est rémunérateur.
« Nous ne sommes que trente millions de blancs, ajoute le sénateur; ils sont plus de trois cent soixante millions de jaunes. En nous faisant cadeau de cinquante millions d'âmes, ils ne s'appauvriraient guère; mais ce don serait notre mort à nous. »
Le sénateur a raison. Un exode de cinquante millions d'individus laisserait encore aux cinq provinces une population aussi dense que celle de l'Irlande avant la famine, et permettrait au gouvernement de Pékin de faire les frais du transport. Répandus dans les États-Unis, comme se disséminent d'ordinaire tous les travailleurs à gages, cinquante millions de Mongols auraient une majorité effective dans toutes les élections, depuis rOrégon jusqu'au golfe du Mexique.
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Oserait-OD aflirmer qu'ils ne viendront jamais? Peut-on savoir (le quoi sont capables des hommes pressés par le besoin? Ce ne serait pas la première fois que la faim se serait fait jour & travers des murailles de pierre et aurait bravé des mers orageuses.
La privation d'un tubercule a poussé en Amérique le tiers de la population de l'Irlande, quoiqu'un kern irlandais soit aussi attaché à son sol natal que puisse l'être un paysan chinois. Qui peut prévoir l'avenir de la plante de thé? N'avons-nous pas eu la maladie de la vigne et celle des pommes de terre?
Supposons que le thé vienne à manquer. Si un pareil désastre faisait de la Chine une autre Irlande, les habitants devraient quitter l'empire par millions. Qu'une septième partie de la population chinoise passe en Amérique, et les Mongols, réglant & leur gré les élections, pourront, sous une constitution républicaine, devenir les maîtres du pouvoir.