CHAPITRE LXVI
Bien que compris parmi les cinq États composant autrefois la Nouvelle-Angleterre, le Vermont, dans lequel se niche Saint-Johnsbury, n'a que de fort légers rapports avec la vieille Angleterre au double point de vue de son origine et de sa population. Les dénominations y sont françaises. Vermont signifie montagne verte. Saint-Johnsbury tire son nom de M. Saint-Jean de Crèvecœur, jadis consul français à New-York.
Il est impossible de voir un plus ravissant paysage que celui qui sert de cadre à Saint-Johnsbury.
Après avoir franchi la Whîte-River-Junctîon, sur un pointqui me rappelle un des plus beaux sites delà vallée du Neckar', j'a-
1. Riviire d'Allemagne arrount le Wurtemberg et le grand-duché de Bade et tombant dans le Bbin, près de Manhcim, après an coura de quatre cent ringt-cinq kilomëlrea. {Note du traducleur.)
LA CO.fOUÊTB BLANCHE. 33
borde une gorge d'une singulière beauté ; c'est un bief de la rivière Connecticut entaillé dans de hautes montagnes de formes variées d'un éclat métallique, et dont les flancs sont couverts d'un manteau de chênes, de noyers, de pins et d'érables. Partout des maisons blanches, quelques-unes absolument isolées, d'autres groupées en hameaux, entourées de jardins, d'arbres fruitiers, de champs de mais au milieu desquels les grandes courges rouges mûrissent au soleil. Parfois, le pied des montagnes se recule pour faire place à de belles prairies. Des troupeaux de
Sainl-Jolinsbur}.
bestiaux et des bandes de chevaux paissent sur les versants ou se promènent nonchalamment dans le courant.
Mais le grand attrait de cette vallée réside surtout dans les . deux rivières qui l'arrosent, le Connecticut et le Passumpsic, qui toutes deux possèdent les charmes communs aux eaux courantes et aux torrents alpestres.
Après une courte halte, je gravis une pente et je me trouve dans l'avenue jonchée de feuillages connue sous le nom de Saint- Jobnsbury, couronne digne de cette admirable bassin.
Une chaîne de collines sépare la rivière Passumpsicdu ruissea
du Dormeur. De ta berge lointaine de ces deux cours d'eau s'élèvent, fermant l'Iiorizon, de hautes montagnes teintes de vert et de pourpre, sur lesquelles, au lever et au coucher du soleil, se produisent des jeux de lumière et d'ombre d'une merveilleuse harmonie.
Sous le règne de Georges 111 ', la région limitée par le Dormeur et le Passumpsic constituait les tristes terrains de chasse de guerriers Indiens : tristes, en elFet, compris qu'ils étaient entre le villages de deux tribus guerrières, trop faibles l'une et l'autre pour dominer exclusivement le sol. A chaque automne recommençait la lutte. Plus d'un scalp fut enlevé sur le terrain où s'élève aujourd'hui une acadéniie; plus d'une danse de guerre fut organisée sur la pelouse maintenant occupée par un musée. Quelques misérables essais de colonisation furent entrepris par une trentaine d'aventuriers écossais, qui se construisirent des cabanes dans le voisinage de la chaîne; mais le casse-téte indien rendit le séjour diflicile, même & ces tenaces étrangers.
Le Vermont était encore une contrée sauvage lorsque les treize colonies se déclarèrent indépendantes. Il fut admis dans l'Union sous l'impulsion et les idées françaises. M. Saint-Jean daigna offrir son nom aux colons écossais du ruisseau du Dormeur.
Actuellement, Saint-Jean est en France un nom vulgaire, sinon tout t fait rustique, comme celui de Hodge en Angleterre, et les colons, malgré leur désir de se montrer courtois vis-à-vis de a. Saint-Jean, demandèrent à moditier son nom et h. baptiser leur village Saint-Johns : vocable plus poétique et plus harmonieux pour des Anglais.
M. Saint-Jean fut blessé de cette proposition. 11 éprouvait pour l'Amérique une telle prédilection qu'il en avait donné le nom & sa Qlle, et ne comprenait pas que, réciproquement, l'Amérique se refusât à imposer son proprenomà l'une de ses villes. L'affaire s'arrangea diftîcilement. M. Saint-Jean s'embarqua pour la France, où, prélendait-il, il pourrait rendre aux colons des services signalés. En reconnaissance de ces promesses, les Écossais acceptèrent le nom de Saint-Jean.
Mais quand il arriva à Paris, le consul trouva ses compatriotes beaucoup trop occupés do leur révolution pour s'inquiéter des