CHAPITRE vin
En Californie, comme en Grèce et en Italie, les brigands sont les redresseurs des torts publics, ou plutôt de ce que les paysans nomment leurs torts publics. Un bandit est un malconlent qui
n'atteDd qu'uoe occaaioa pour prendre une physionomie plus mena^Dte encore.
Los Angeles et San-José, villes libres peuplées de soldats congédiés, de squaws, de négoâants interlopes, sont de véritables nids de coquins, de joueurs, de voleurs et de coupe-jarrets. C'est là que les chefs de brigands viennent tour & tour recruter leurs bandes et soudoyer leurs espions. Tout sang-mélé hait d'instinct les agents de l'autorité et de l'ordre. Jadis, il aiguisait ses dents contre les moines espagnols; aujourd'hui, il afGle son couteau contre les policiers américains. Cette lutte & outrance a surtout un côté politique; dans la jungle ou dans la montagne, c'est un combat de race contre race.
Ces bandits californiens ont acquis une incroyable notoriété.
Quel paysan hybride n'a pas envié le capitaine Soto et son hardi compagnon, le capitaine Procopio 1 Dans quelle habitation solitaire , dans quelle bruyante taverne n'a-t-on pas entendu parler des hauts faits du capitaine Senati, de la perfidie du capitaine Horéno? Quelle seKorita n'a pas versé des larmes sur les romanesques amours et la fin tragique du capitaine Vasquez, le héros mexicain ?
Ces brigands ont mis tout le pays en émoi, écumant les vallées, pillant les fermes isolées, arrêtant les voitures publiques, ravissant les jeunes filles et les séquestrant dans les Iwiti. Dans l'opinion des hybrides, chacun de ces héros possédait les qualités réunies de Robin Hood, de Dick Turpin et de Claude du Val.
Solo était le chef d'une bande de voleurs de chevaux. Détourner les chevaux d'un troupeau est un acte considéré par tes Mexicains comme le plus habile et le plus lucratif que puisse accomplir un brigand. Un voleur de chevaux doit être à la fois brave, froid et hardi, connaître le pays comme un guide de profession, — jungles, cavernes sans nom, sentiers rocailleux, — enfin, se tenir en selle comme sur un fauteuil.
Tous les Mexicains sont bons cavaliers; mais le capitaine Solo les primait tous; il Ûlait comme un ouragan, et, sans ralentir son allure, se glissait sous le ventre de son cheval ou se suspendait & l'encolure, de façon & se rendre tout à fait invisible.
Les séductions d'une existence aventureuse attirèrent au campement de Soto une foule de cavaliers non moins audacieux que lui-même. Un jour, ils banquetaient à Los Angeles avec des sehoritas; le lendemain, pour esquiver la cravato de chanvre, ils
fuyaient devant des chasseurs tels que les shérifs Rowiand et Morse.
Los Angeles, San-Bernardino et San-Diégo sont les localités choisies de préférence par les bandits pour y exercer leur honorable métier ; la frontière est là qui leur ofTre un marché avantageux et une retraire assurée.
Depuis Soto jusqu'à Vasquez, il n'est pas, en Californie, nn brigand qui n'ait trouvé au Mexique sa base d'opérations.
Le comté de Los Angeles est un pays couvert de montagnes dont les canons', au nombre d'une douzaine, dépourvus de tout sentier tracé, débouchent dans des plaines fertiles appartenant, dans l'origine, à des métis, enfants des soldats congédiés et des squaws volées.
La lutte pour la propriété du sol éclata dès l'arrivée des cotons anglais. Les premiers Bretons qui parurent k Los Angeles furent des soldats mormons sous les ordres du capitaine Cooke. Après un an de séjour, ces troupes furent licenciées à Los Angeles même. Quelques-uns des mormons s'établirent dans la ville, d'autres sur ta montagne; le plus grand nombre s'éparpilla dans les plaines.
Alors commença une ère d'ordre et de prospérité. Les Peaux- Rouges aimaient les mormons, honnêtes gêna qui voulaient des squaws, mais qui les payaient en peaux et en vaches.
La beauté du climat, la fertilité du sol attirèrent du Nord de nouveaux colons.
Si la Californie est le jardin de l'Amérique, le comté de Los Angeles passe à bon droit pour le paradis de la Californie.
Les insouciants indigènes vendirent leurs bois et leurs pâturages,— des bois où la cognée n'avait jamais retenti, des pâturages où nul animal domestique n'avait brouté encore. L'argent reçu en échange alla bientôt s'engloutir dans les tripots et les tavernes.
Le district commence à devenir blanc.
Dans la ville s'ouvrent des banques, des magasins, des hôtels ; dans les faubourg, dans la campagne, le long des cours d'eau, s'élèvent des fermes et d'élégantes villas.
La richesse abonde ; aussi la cupidité des voleurs est-elle sans cesse en éveil, d'autant plus que chacun est disposé à leur venir en aide.
I. Coupures profondes Iravcreant le« montagnes. {Kote 4u IradueUur.)
Koa géuU d« la Califoraie
Un brigand est toujours le bienvenu auprès de la population d'une vieille ville libre.
Le capitaine Solo menait une existence des plus agitées. Tantât il courait au Mexique où résidaient les clients auxquels il vendut ses chevaux volés ; tantdt il fumait sa cigarette à San-Quenlin, le Newgate californien. Un jour, il parvint à s'échapper de cette prison ; audacieux haut fait qui fait partie des légendes de ce réceptacle de démons. Mais il n'échappa pas à la justice de l'homme blanc. Surpris, au moment où il gagnait son repaire, par le shérif Morse, celui-ci le tua d'un coup de pistolet.
Le shérif Morse se dirigea ensuite vers San-Francisco ob il espérait s'emparer d'un criminel de moindre importance, le capitaine Procopio.
Après la destruction de la bande de Soto, Procopio, accom pagné d'un jeune brigand nommé Vasquez, se réfugia au Mexique. Les deux bandits n'y restèrent que quelques jours et s'embarquèrent pour San Francisco avec l'intention de se dissimuler dans le quartier mexicain. Morse était averti et a^t en conséquence.
Vasquez seul réussit à s'échapper. Procopio fut pris , jugé et condamné à la prison perpétuelle.
Le capitaine Sénati ne pratiquait que le vol, mais sur une grande échelle ; tout lui était bon, marchandises et jeunes filles. Moréno était son premier lieutenant; Los Angeles, le thé&tre de ses exploits.
Apprenant qu'un bal devait être donné à Los Angeles, par des dames de San-Francisco, Sénati, le jour fixé, se présenta avec sa bande, entoura la salle du bal et dépouilla tous les danseurs. Le souper préparé fut dévoré par ses hommes ; ensuite, chaque brigand prit une danseuse et la fit valser jusqu'à épuisement de forces. Puis, au signal donné par le chef, tous quittèrent le salon, menaçant les hommes de leurs longs couteaux et envoyant du bout des doigts, aux femmes, des baisers en signe d'adieu.
La même nuit, les brigands forcèrent une habitation; une femme y fut violée par Sénati, une montre volée par Moréno.
C'en était trop! Quelqaes habitants montèrent è. cheval et,' précédés par le prévôt de la ville, se lancèrent à la poursuite des bandits.
Sénati brûla la cervelle au prévdt, tourna bride avec sa bande, reali& à Lob Angeles, comme pour porter défi à toute la ville, pilla nombre de maisons et enleva une vingtaine de jeunes filles.
LA CORQUftTB B
Une prime de sept mille cinq cenU francs fut offerte & quiconque remettrait Sénati, vivant ou mort, entre les mains du gardien de ta prison de Los Angeles.
Celte promesse séduisit Moréno, qui, ayant déjà fait le commerce, connaissait mieux que ses camarades le prix de l'argent. Ne pourrait-il pas, avec cette somme, acheter le plus beau des clievaux et donner aux dames de Los Angeles la plus magnifique des fétesl
Les bandits campaient près du rancho du Grec Georges. Une nuit, tandis que les sentinelles étaient & leur poste et qu'il se trouvait seul, sous la tente, avec son chef, Moréno se glissa derrière Sénati et lui cassa la tète d'un coup de pistolet.
Des pas précipités se firent aussitôt entendre. Moréno eut à peine te temps de cacher son arme et de jeter une couverture sur le corps de sa victime.
a Qui a tiré ce coup? demanda Betvia, l'un des bandits, en fai- «ant irruption sous la tente.
— C'est te pistolet de Sénati qui est parti par hasard, répondit Moréno.
— Où est Sénatiî répliqua l'autre avec un sourire d'incrédulité. »
Il fallait répondre. Moréno savait qu'il s'agissait pour lui do vie ou de mort. Mais il était préparé à tout.
« 11 dort, dit-il, làl dans le coin! »
Belvia s'approcha. Au moment oii il se baissait pour soulever la couverture, Moréno lui planta son couteau entre les deux épaules.
Plaçant ses deux victimes sur une cliarrette, il se rendit à Los Angeles, alla droit à la prison, éveilla le gardien, lui montra les cadavres et réclama la récompense promise.
On lui demanda des explications. Moréno n'était jamais ii -court d'inventions.
,11 raconta que, fait prisonnier par la bande de Sénati, il avait été séquestré dans le camp des bandits; qu'il avait longtemps attendu un hasard favorable; qu'enûn, la nuit dernière, toute la bande étant en expédition, sauf le- capitaine et l'un de ses camarades, il avait attaqué et tué les deux brigands.
Le traître fut cru sur parole. Sénati était assez connu dans la ville pour que cttacun pût venir constater son identité.
Moréno, passé héros, se pavanait dans sa popularité et gaspillai! gaiement le prix du sang. Malheureusement, il lui vint à
l'idée de vendre la montre soustraite par lui quelque temps auparavaDt. UalheureuBement encore, l'horloger & qui il la proposa connaissait le bijou et envoya aussitôt prévenir la police.
Une fois arrêté, Horéoo fit des aveux complets. 11 fui condamné & quatorze ans de prison pour le vol de la montre ; quant aux deux meurtres dont il s'était reconnu coupable, on oublia probablement de les relever.
Quelle que soit la notoriété de ces bandits, elle n'égale pas cependant celte de Vasquez, le jeune compagnon de Procopio lors de la fuite de ce dernier au Mexique.
Vasquez est plus populaire, dans son pays, que Valléjo luimême.
Les poètes riment en son honneur, les femmes jurent par lui, les jeunes gens aspirent à l'imiter. Tout hybride californien voudrait être Vasquez , s'il en avait le génie et l'audace. Les basses classes, au Mexique et en Californie, sont inondées d'imprimés relatant la vie, les aventures, les arrestations de Vasquez. Aux yeux de ses compatriotes, Valléjo n'est rien, ou presque rien, en. comparaison de Vasquez. Personne n'est sûr du premier ; tout te monde est sûr du second. Le général peut continuer à faire des traités et à recevoir de l'étranger de nouvelles distinctions. Quant au brigand, il a accompli son œuvre ; enfermé, à San^oséf dans une cellule de patriote, il allund la sentence qui doit le coucher dans une tombe de patriote.
Pour le Mexicain, un brigand est de beaucoup supérieur à un soldat. Toutefois, Vasquez n'est pas un bandit ordinaire. Ses actes de violence, il les a inaugurés au nom d'un pays envahi; ses rapines et ses meurtres, il les a commis pour venger une race outragée. 11 a attaqué les convois du gouvernement et volé les blancs.
Il avait, dit-on, autant de grandeur dans les idées que de hardiesse dans leur exécution. Son audace lui attirait la conQance des métis, des mineurs et des petits propriétaires. Ses bandes étaient des compagnies destinées à devenir des régiments.
Certains pensent même qu'il aurait pu lever une armée et devenir l'Alvarédo de son époque, si, comme il est arrivé à tant de héros, la beauté d'une femme et la jalousie d'un ami n'avaient causé sa perte.