Noie du Iradueleur
herbagers et des bûcherons du ruisseau du Dormeur. Se croyaol dupés, les Écossais adoptèrent décidément le nom de Sainl- Johns.
Nouvelle complicalion ! Il y avait plusieurs Saint-Johns dans le voisinage, un notamment sur la rivière Richelieu .
L'AUiânieuni, k Saint-Jobosbury.
Pour distinguer le leur, ils le nommèrent Saint-Johnsbury, forme sous laquelle l'étymologie française disparaît complètement.
En dépit de ses beautés naturelles et de ses magnifiques cours d'eau, Saint^ohnsbury progressa lentement. Les routes étaient
mauvaises, les marchés d'approvisionnement trop éloignés. De temps en temps, un fermier construisait une cabane, un éleveur clôturait un champ. Une chute d'eau engagea quelques familles à entreprendre l'expicitation des bois. Une auberge fut perchée sur la montagne et pompeusement baptisée hôtel Saint-Johnsbury; elle était tenue par un certain dipitaine Barney, rude buveur, batailleur plus rude encore, joyeux convive chez lui, cherchant querelle à tout le monde au dehors.
Avec une population d'Écossais grands amateurs de whisky et sous le gouvernement d'un homme tel que le capitaine Barney, la sobriété était une vertu peu pratiquée h Saint-Johnsbury. Et cependant la vie y resta monotone, la stagnation presque absolue, jusqu'au jour oti Tbadéus Fairbanks, un réformateur par tempérament et par profession, vint lui donner l'impulsion qui en a fait l'une des villes les plus curieuses des Élats-Unis.
Saint-Johnsbury est un jardin; mais sa beauté physique est moins attrayante que sa perfection morale.
On n'y rencontre ni vagabond, oi mendiant, m ivrogne; pas de recoia qui ne soit de la plus scrupuleuse netteté, pas d'odeurs nauséabondes. L'indigence semble y être inconnue. Je n'y ai vu ni un enfant en haillons, ni une femme qui ne fût décemment vêtue.
Les hommes sont au travail, les filles et les garçons à l'école. Les maisons, isolées l'une de l'autre, peintes en blanc ou en brun, se dressent au centre d'un large espace gazonné. Le blanc, la plus coûteuse et la plus gaie des couleurs, est un signe d'ordre et de prospérité. Peu de cottages sont badigeonnés en brun. Je n'observe ni vitre brisée, ni toiture endommagée, ni cour mal tenue.
Les habitants de ces cottages envoient leurs enfants & l'école primaire de la Grande-Rue, établissement public ou l'instruction est gratuite. L'école est bien située, l'enseignement excellent, la cour de récréation immense. Les enfants des deux sexes y reçoivent l'instruction élémentaire suffisante pour qu'ils puissent choisir plus tard toule carrière, sauf la carrière professionnelle.
La population de Saint-Johosbury se compose presque entièrement d'ouvriers. Ce village ressemble aux établissements que aous cherchons & fonder dans le parc de Sfiaftesbury pour procurer des logements sains et commodes aux classes laborieuses, dons l'espûir de les engager d'abord à réaliser des économies,
puis à les employer à l'acquisition des maisons dont ils ne sont que locataires.
Ici, le problème a été résolu. Dans beaucoup decas— je pourrais dire dans presque tous — les ouvriers possèdent les cottages
L'Académie, à&BÎnL-JubnsLur}.
qu'ils habilcnt. A l'intérieur, chaque demeure est un modèle de propreté et de confort.
Quel est le secret de ce paradis? Pourquoi cetle ville est-elle si nette, la population si bien logée et nourrie? Pourquoi les enfants sont ils si brillants de santé et si proprement vêtus? Tout le monde me répond que cetle rare quoique si enviable situa
tion est uniquement due à la stricte application de la loi prohibant le débit des boissons.
Ces ciloyens du Vermont ont adopté celte loi que certains Anglais désignent plaisamment sous le nom de « Loi des liqueurs du Maine ». Les adversaires de la « joyeuse aie » constituent une forte majorité. Désirant boire de l'eau, ils ne permettent à personne de boire de la bière. Issus d'une vigoureuse race de frontières et doués d'une abnégation exemplaire, ils sont possédés de la rage de sauvegarder de la cruche de whisky leurs frères moins bien trempés. Par excès de vertu, ils ont aboli la fabrication des gâteaux et de l'aie.
«Nous appartenons, disent-ils, & une république oii tout homme est libre ; mais la loi est une pour tous, et ce que nous voulons faire vous serez obligés de le faire aussi. »
tlurrab I pour la majorité.
La loi des liqueurs du Maine est appliquée avec une impitoyable rigueur. Actuellement, pas un seul débit de boisson» n'existe à Saint-Jobnsbury, et un étranger, qui a l'habitude de prendre & ses repas du vin ou de la bière, n'en peut acheter ouvertement une seule bouteille. Aucun citoyen n'est autorisé à vendre des boissons enivrantes sous quelque prétexte que ce soit.
Il y a dans le village deux tables d'hôtes destinées aux voyageurs et aux touristes comme moi : la maison Saint-Johnsbury et la maison de l'Avenue. On évite soigneusement les désignalions d'hâtels et de tavernes qui sentent le mauvais temps passé, alors qu'un individu pouvait s'enivrer assez pour se faire loger dans un hospice d'aliénés et faire envoyer ses enfants en prison. Ma taverne est donc une « maison ». Si j'emploie le terme table d'hâte, c'est parce que, au double point de vue du manger et du boire, elle offre une parfaite ressemblance avec une table d'hôte des bords de la Dwina ou du Nil. C'est une maison oti l'on boit de l'eau.
Parmi les agréments de la ville, imprimés sur des cartes de façon & attirer l'œil des touristes qui visitent les montagnes du Vermont, se trouvent en première ligne les deux suivants : d'abord on y respire un air pur, ensuite on y boit de bonne eau. Ailleurs, une auberge est réputée pour ses truites, une autre pour son gibier, une troisième pour son madère, une quatrième pour son Champagne. Dans le Sud, aucun hôtelier n'a songé encore à vanter les mérites de son eau de pompe. Mais
à SainWohnsbury, c'est l'esprit des eaux qui règne en mollrt
Dans un autre ordre d'idées, un poëte américain a dit : « Avant de m'agenouiller pour prier, mes yeux se tourneront vers Saint-Péray' ».
Un tel poète ne persuaderait à personne de l'accompagner au ruisseau du .Dormeur. Quoique logeant dans l'établissement même qui a retenti des chansons joyeuses du capitaine Barney, nous sommes actuellement les zélateurs d'un saint beaucoup plus rigoureux que Saint-Péray.