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CHAPITRE LXVII

On ne voit à Saint-Johnsbury ni bar, nicabaret, ni café; o» m'assure de plus qu'il n'y existe ni maison de jeux ni maison de tolérance. C'est l'exacte vérité, si l'on s'en rapporte du moins au témoignage oculaire.

Un jour, dans une de mes promenades, je crus découvrir un défaut dans la cuirasse de ces bons Templiers. En sortant de la rue occupée par les étrangers, où Jacques néglige quelque peu ses clôtures et od Pat s'inquiète peu des immondices accumulées devant sa porte, j'aperçois une affiche invitant le passant à pnlrer dans le « Bazar oQ l'on fume et se divertit ».

« Allons ! me dis-je, voici au moins qui sent la dissipation ! »

Descendant quelques marches que surplombe une voûte s'enfonçant sous la « maison » de l'avenue et qui réveille dans mon esprit les souvenirs de la cave de Gœthe à Leipzig, du Saint- Esprit de Mayence et de nos salles & souper de Covent-Gardeu, je me trouve dans une vaste chambre vide. Le parquet est propre, les murs sont peints à, i'huîle et vernis.

1. Est-ce le nom du ftnieui vin blanc ucueecui de l'Ardéche? {A'o/e du Ira-

Dans une encoignure se dresse un petit kiosque où se débitent des cigares ou cigarettes et où trône une matrone de bonne mine attcu'Jant ses clients, lesquels oe semblent pas témoigner beaucoup d'empressement 4 se présenter.

« On vous permet de vendre du tabac, madame?

~- Oui, monsieur.... présentement du moins, soupire la patiente créature. 11 yen a qui veulent abolir'la vente du tabac à fumer et & priser, comme ils ont aboli celle du gin et de la bière. Ici même, la semaine dernière, un conférencier a parlé sur ce sujet, et, dans un an peut-être, la majorité des votes sera acquise & la prohibition.

— Et votre commerce sera anéanti ?

— Certes.... et absolument.

— Alors vous serez la dernière de votre race.

— Il faut bien que quelqu'un soit le dernier en toutes

En la quittant, j'emporte l'idée qu'après tout ce bazar ne peut être une occasion de péché.

Le cas est dur pour ceux qui n'ont pas contribué à l'adoption de la loi. L'assentiment n'entralne-t-il pas après lui d'incalculables conséquences I Certainement, un collier est un enviable ornement ; mais non pas un collier semblable à celui que portait Gurih le Saxon ' — rivé par force autour du cou.

Quant & moi, ayant parcouru beaucoup de pays, j'ai appris à me plier aux mœurs locales. J'ai mangé de la glace avec un Druse du Liban, et sucé un melon d'eau avec un chef Khirghiz ; j'ai bu du kwass avec l'archimandrite de Péchensk, absorbé la lie d'une outre avec un sheik arabe, dégusté, bien malgré moi, l'eau de la mer Klorte, et reculé avec un profond dégoût devant les nauséabondes effluves du ruisseau Amer. Je me suis abreuvé dans le Nil et j'ai visité les fontaines de Loja. A défaut de vin, je sais boire de l'eau avec un bon Templier et me contenter de thé et de lait. Hais un de mes voisins de table, un gradué d'0.xtord, élevé dans le pays de la paume et du cricket, demande de la bière.

« Pouvez-vous me procurer une pinte d'ale double? »

Intempestive requête ! Du coin de l'œil j'examine la physionomie du garçon de salle.

1. AllaaioQ db potclier scrrCnrlb, l'on des penonnages du roman db Wal ter ScoU, tvanhoi. [Kote du traducltur.)

a C'est possible, monsieur.

— Alors, hâtez-vous de me l'apporter.

— Oui, monsieur, mais pas tout de suite. Cela demande du temps. li faut que je l'envoie chercher.

— L'envoyer chercherl Où?

— Chez le commissaire.

— Et, dites-moi, qui est ce commissaire?

— Qui est ce commissaire!

- Oui. Pardonnez-moi ces questions,jenesuis qu'un étranger.

— Eh bien, monsieur, ce commissaire est l'officier municipal nommé pour vendre des poisons, comme à Londres, m'a-t-on dit, des pharmaciens sont patentés pour débiter de l'aconit et de l'arsenic.

— Alors, donnez-moi une bouteille du poison connu sous le nom de Bass'pale aie. »

Le garçon s'esquive et revient bientôt, du papier et une plume à la main.

<■ Il faut que vous soyez assez bon pour écrire la commande d'ale et que vous y apposiez votre signature.

— Signer! Et pourquoi?

— Pour qu'il en soit pris note. Le commissaire est forcé d'enregistrer le nom et l'adresse de toute personne à qui il vend une bouteille de bière.

— Alors, en punition de mes péchés, j'aurai une place dans les archives de Saint-Johnsbury?

— L'aie sera certainement portée à votre charge, » répliqua le garçon en sortant.

Nous avions presque fini de diner, lorsqu'il revint avec une couple de bouteilles.

« Vous avez été longtemps en route ; mais votre commissaire a fait preuve de libéralité. Nous ne demandions qu'une bouteille, il nous en envoie deux.

— Le fait est, monsieur, répond le valet avec un sourire narquois, que c'est 4 moi qu'en revient l'honneur. Vous êtes deux; une bouteille est à peine suffisante pour un, et notre commissaire n'oserait pas vous servir deux fois en un jour. Je lui ai dit que la commande signifiait une bouteille pour chacun de vous, o

Mes propres observations me donnent la conviction que ce garçon a raison.

Les boissons enivrantes sont classées dans la catégorie des

poisons, comme le laudanum et l'arsenic; mais dans tout pays civilisé, la médecine se servant de toxiques, on y autorise la vente du laudanum et de l'arsenic. Tel est ici le cas pour l'eaude-vie, la bière et te vin qui sont soigneusement inscrits sur des livres et tenus sous clé. Ces poisons sont débités, & la discrétion du commissaire, en petites quantités, à peu près comme la belladone et la noix vomique sont délivrées par une pharmacie de Londres.

a Ne pouvez-vous obtenir une bouteille de cognac pour votre usage particulier ? demandé-je au colonel Fairbanks, directeur de l'usine métallurgique.

— Je puis faire, par écrit, la commande d'une pinte de cognac, laquelle, naturellement, me sera envoyée ; mais mon ordre sera enregistré et la livraison sera portée sur les livres publics ailn que chacun puisse l'y voir.

— Ce système doit vous sembler par trop inquisitorîal ?

— A dire vrai, non ; il a pour objet l'intérêt général, et chacun se soumet à une règle imposée pour le bien de tous. Ayant librement voté la loi, nous y obéissons sans murmurer. En ce qui me concerne, la prohibition est lettre morte, aucune boisson enivrante n'entrant chez moi. »

En parcourant l'usine du colonel Pairbanks, je remarque diverses classes d'artisans. Ils sont au nombre d'environ cinq cents, répartis dans les difTérents ateliers. Le travail est dur toujours, en certain cas très-dur même. La chaleur est souvent insoutenable. Les ouvriers sont à l'œuvre de sept heures du matin k midi et de une heure à sept heures du soir. Les écarts de temperature sont fort pénibles, le soleil d'été étant brûlant et la brise d'hiver très-piquante. Les ouvriers de ces usines, néanmoins, passent pour ne boire ni bière, ni whisky, ni gin. Il leur est interdit de fumer dans les ateliers. Leur boisson est de l'eau, leur passion le thé. Et cependant, tout le monde est d'accord pour affirmer que ces hommes travaillent parfaitement, jouissent d'une santé excellente et vivent aussi longtemps que les gens de leur classe employés dans les fermes.

V Ces hommes, dis-je, qui alhnenteat les fournaux, qui transportent le métal brûlant, qui stationnent autour des creusets, passent-iis vraiment toute la journée sans boire un verre de bière?

— Ils n'en absorbent pas une goutte et n'en réclament jamais. Ils ont auprès d'eux une caque d'eau dont ils préfèrent le goûl

à la saveur de la bière; ils n'en trarailleot qu'avec plus d'ardeur. »

Et, par le fait, j'ai acquis la conviction que ces ouvriers soni les plus fervents avocats de la loi prohibitive. Leur vote, qui lui fut acquis dès le principe, n'a jamais variédepuis. Us deviennent même plus fanatiques de jour en jour. Depuis sa promulgation, la loi a été considérablement développée par la législation de l'État. Elle est devenue une questipn de parti, et les intelligents travailleurs ont toujours voté pour ceux qui en promettaient l'exécution. Ils semblent disposés à abolir une fois pour toutes la liberté de vente des liqueurs enivrantes, et j'ai d'excellentes raisons pour croire, avec mon ami l'avocat de Cincinnati, que quelques-uns d'entre eux n'bésitcraient pas à assimiler cette vente à un crime capital.

« Vous avez pu vous apercevoir, me dit le colonel Fairbanks, que nous constituons une race nerveuse autant que fougueuse. L'air que nous respirons est sec et vif; nous menons une existence des plus actives. Quand nous travaillons, c'est avec conscience; nous buvons de même. Quand nous nous abstenons, il est tout naturel que nous le fassions rigoureusement.

— N'avez-vous pas de protestations ?

— Pas une. D'année en année, on voit augmenter le nombre de ceux qui viennent constater les avantages de notre règle. Les plus déterminés buveurs sont devenus les partisans les plus convaincus de la réforme. Autrefois vêtus de haillons, ils commencent & s'enrichir. Pour la plupart ils sont propriétaires des maisons qu'ils habitent. Tous assistent au service divin et envoient leurs enfants à l'école. »

Ce n'est pas avec des sarcasmes qu'on détruit de pareils faits, trop faciles d'ailleurs k tourner en plaisanterie.

Au moment de me coucher, je dis à mon hôte, le sobre successeur du capitaine Barney :

« Faites-moi le plaisir de me donner un verre de soda.

— Désolé de vous refuser, monsieur, je n'ai pas de soda chez moi.

— Alors un verre d'eau de seltz.

— Je n'en ai pas non plus.

— Pourquoi ? Ce n'est pas là des boissons enivrantes défendues par la loi.

— Oh ! non ; on en vend chez les pharmaciens^

— Vous seriez bien aimable de m'en envoyer chercher.

— Pardon, monsieur, il est trop tard. La boutique du pharmacien est fermée. »

C'est ainsi. Je demande à mon Mie pourquoi il ne tient pas lui-même des eaux de soda et de seKz.

« Je n'aurais pas de consommateui'S. I! n'y a que les gens qui boivent de l'eau-de-vie qui demandent des eaux gazeuses. »

Quand un étranger s'enivre — ce qui arrive quelquefois — CD le saisit comme un &ne errant, on le plonge dans un bassin et on l'enferme jusqu'à ce qu'il ait cuvé sa boisson.

Dès qu'il revient & lui, un agent municipal lui demande oJi il s'est enivré. Quand il l'a dit, on le met en liberté, et la personne qui lui a vendu la liqueur est arrêtée, jugée et condamnée pour le délit de l'ivrogne. Le vendeur et non l'acheteur est responsable de cette infraction & l'ordre moral.

Il en est exactement de même lorsqu'on a donné la liqueur au lieu de la vendre; de sorte que celui qui reçoit à dîner répond devant la justice de la conduite de ses hotes.

Voilà la contre-partie des bénéfices dont la loi sur les liquides a gratifié le Vermont. Qu'en reste-t-il? Le paradisdu travailleur: un bourg qui a tout l'aspect d'un jardin, où la plupart des ouvriers sont propriétaires ; un centre de cinq mille habitants, où l'ordre moral est plus frappant que la prospérité matérielle, où tout citoyen considère qu'il est de son devoir le plus strict, en mémij temps que de son intérêt personnel, d'obéir à la loi.

L'autorité est invisible & Saint-Johnsbury. Aucun policeman dans les rues ; il n'aurait rien & y faire les jours ordinaires. Six constables sont embrigadés ; mais ils travaillent dans les fabriques, et si, à de certains jours, ils endossent leurs uniformes, c'est uniquement pour les faire voir.

Quelques-uns de ces bienfaisants résultats doivent être rapportés à la métallurgie, industrie spécialequi demande des hommes actifs et qui, eu leur attribuant un salaire comparativement élevé, les aide à s'enrichir. La perspective d'une maison et d'un jardin : rien de tel pour affermir un ouvrier dans les bons principes. Hais la loi d'abstinence est I& qui fortifie l'œuvre et la complète.

Je jette un regard sur la rue, si attrayante au clair de lune; je compare les résultats flagrants à ma privation de soda, je suce des morceaux de glace pilée, et je vais me mettre au lit en songeant qu'après tout, c'est une bonne loi que la loi du Vermont.

LA CONgHSTE BLAKCHE.

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