‹ La conquête blancheChapitre 128 sur 130 · CHAPITRE LXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXX

De New-York à San Francisco, de Chicago à la Nouvelle Orléans, chaque ville, chaque hameau, en Amérique, soufTrede la panique, — terme vague, non scientiûque, n'expliquant rien -et évoquant de fausses espérances.

Une panique passe pour un accident. Or, les accidents vont et viennent, et, comme les vents et les vagues, sont traités de phénomènes placés en dehors de tout contrôle humain.

Ce qu'on ne peut guérir, il faut le supporter, dit-on .

En ce qui concerne notre bien-être personnel, nous agissons d'après un instinct plus sage. Personne ne s'avise de considérer la goutte et l'indigestion comme des accidents. Quand la nature nous inflige une douleur en punition de nos excès, nous savons que nous avons mal agi et nous profitons de l'avertissement.

Cette panique en Amérique ne serait-elle pas autre chose qu'une pause, un arrêt naturel?

Quels sont les secrets du développement américain? La popu- Jation et le sol.

[Jusqu'à ce jour, il y a eu approvisionnement sans cesse renouvelé de colons et de terrains habitables : des colons en apparence innombrables, des terrains sans limites en apparence. L'Europe envoie les premiers; l'Amérique fournît les seconds. Ces deux sources d'alimentation sont-elles inépuisables ?

Et d'abord la population.

Depuis la guerre de l'Indépendance, l'Europe a versé en Amè' rique plus de sept millions d'àmes.

Lors du reœnaement de 1870, il existait dans Tes États-Unis cinq milIioDS cinq cent mille individus nés h l'étranger, et près de onze millions ayant reconnu descendre d'un père et d'une mère de naissance étrangère. Un sur sept était donc étranger de naissance, et un sur trois étranger d'origine. Aucun autre pays ne renferme un nombre si considérable d'étrangers.

Sur un total d'environ huit millions d'émigrants débarqués en Amérique de tous les points du globe, plus de cinq millions proviennent des Iles-Britanniques et de l'Amérique anglaise j près de deux millions et demi de l'Allemagne, y compris la Prusse et l'Autriche, mais exception faite de la Hongrie et de la Pologne. Les chiffres de la France et de la Suède sont moins élevés.

Parmi les nations non européennes, c'est la Chine qui a fourni le plus grand nombre d'émigrants. Viennent ensuite les Indes- Occidentales et le Mexique. Mais l'approvisionnement de colons d'Italie, d'Afrique, d'Australie et d'Amérique (non compris les individus de race anglaise) ne dépasse pas un sur douze. Il en résulte que la colonisation de l'Amérique est due surtout & des individus venus de ports anglais ou allemands.

Ces émigrations anglaises et allemandes semblent-elles devoir , continuer dans les mêmes proportions ? II est impossible de le supposer. Des signes nombreux , généraux et particuliers , annoncent la fin de ces immenses arrivages de colons anglais et allemands.

Pendant quarante ans, de 1820 ù. 1860, le chiffre de l'émigration anglaise s'éleva de décade en décade. Durant la première décade, il arriva des ports de la Grande-Bretagne cent cinquante-deux mille individus. Dans la suivante, le chilTre monte à près de six cent mille; dans la troisième, à sept cent mille; dans la quatrième, à deux millions et demi.

Il y eut alors un temps d'arrêt. Pendant deux ans, les chiOï^s baissèrent. Quand la guerre éclata, beaucoup de pauvres gens émigrèrent, tentés qu'ils étaient par une haute paye et des rations copieuses, et tant que la République continua à consacrer cinq millions de francs par jour aux hommes et aux munitions, les Irlandais affluèrent à New- York. Et cependant, même dans cette période, les anciens chiffres des arrivées à New- York ne furent jamais atteints. Les sources de celle augmentation s'épuisaient.

La législation anglaise n'a rien fait et ne fait rien encore pour enrayer le mouvement de noire population vers l'Amérique. Nos

miigistrats considèrent la liberté d'émigrer comme un des droits imprescriptibles de l'homme,

La science et la politique se sont entendus pour favoriser l'émigration de nos concitoyens. Grftce à la vapeur, le voyage est rapide et peu coûteux. Les progrès de la construction navale, et un système d'inspection plus scrupuleusement organisé, ont réduit à néant, pour ainsi parler, les périls d'une traversée de l'Atlantique. Des sociétés sont constituées qui procurent aux indigents les moyens de partir, La dernière restriction imposée au libre déplacement des individus — l'antique loi de nationalité : « un Anglais doit toujours rester Anglais " ~- est abolie ; de sorte qu'aujourd'hui Saxons et Celtes peuvent devenir citoyens américains, et prendre parti pour leur patrie adoptive contre leur pays natal, sans crainte d'être considérés comme des traîtres.

Cependant, en dépit de la science, de la politique et do la charité, le mouvement se ralentit. Plus d'un capitaine expérimenté m'arfirme que le courant s'est détourné.

Des nuées d'émigrants retournent en Europe, et il en partirait plus encore si les moyens pécuniaires ne leur faisaient défaut. De Portiand' à la Nouvelle-Orléans, nos consuls soiit assiégés de demandes de passage gratuit auxquelles ils ne peuvent faire droit faute des fonds nécessaires. Les sociétés de Saint-Georges qui existent dans presque toutes les villes de l'Union, et qui ont conservé vivace le bon vieux sentiment anglais, sont assaiUies jour et nuit par des personnes anxieuses du retour. Chacun des ports d'embarquement pour Liverpool fourmille de gens implorant la faveur de compenser par leur travail le prix du passage. Presque tous les navires ont leur entre-pont plein à comble.

Je n'ai pu m'assurer si le chiffre des partants équilibre celui des arrivants; il n'est publié aucun document qui rende compte des innombrables retours. Mais tout ce que je vois et entends me démontre que les gens qui cherchent à se rapatrier appartiennent à toutes les industries, à la ville comme h la campagne : terrassiers, ouvriers habiles, petits fermiers, tâcherons irlandais, domestiques, commis de banque.

Notre gouvernement ne fait rien pour activer r^ rellux. En tant qu'émigrant, un individu ne reçoit aucune assistance pour revenir à son point de départ; et cependant, il y a des milliers, des

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