‹ La conquête blancheChapitre 14 sur 130 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

L'histoire de Tiburcio Vasquez est celle d'une race tout entière.

Né dans le comté de Monterey, il y a trente-neuf ans, Vasquez, Mexicain d'origine, ne doit aux États-Unis ni foi ni hommage.

Son père, sang-mèlé comme tous ses voisins, vivait sur une petite ferme du nom de Los Félix, dans les environs de Monterey. 11 reçut une instruction tout à fait élémentaire, dans une pauvre école dirigée par un prêtre somnolent, k Sllpy-Hollow. Il y apprit è. lire un peu, & réciter son Credo et à maudire les hérétiques qui venaient commercer dans la contrée. S'il resta absolument ignorant des hommes eL des choses, sa force musculaire et ses appétits grossiers se développèrent prématurément. Infatigable coureur, comme ses mères indiennes, il laçait un cheval sauvage aussi habilement qu'aucun de ses pères mexicains. De bonne heure, il sut jouer du couleau; au boléro, au fandango surtout, son passe-temps de prédilection, il fatiguait toutes ses danseuses.

Le produit de la ferme subvenait largement aux besoins de son père; mais le malheureux garçon, dont le sang bouillonnait, avait de plus hautes aspirations.

Des blancs vinrent à Honterey, édiQant des maisons, construisant des roules, ouvrant des écoles. Pour lui, ces hommes étaient des démons incarnés, des usurpateurs de leur sol, des ennemis de son Église. Rudes et entreprenants, doués d'une grande vigueur et d'ime langue dorée, les étrangers avançaient sans rel&che avec des attitudes dominatrices qui exaspéraient le jeune hybride. De quel droit entraient-ils dans sa ville et envahissaient-ils ses tavernes?

Affolé par la rage et la haine, il courut sus aux « diables blancs a ; mais ceux-ci l'eurent bienfait mis & la raison.

« Quand je fus en 4ge, raconte-t-il lui-même, je fréquentai les

bals et les parties de plaisir do&nés par les indigëDes. Les Américains s'y présentaient, maltraitaient nos hommes et cherchaient à nous enlever nos femmes. Dès ce moment, je me sentis saisi par un désir immodéré de vengeance. »

Ce patriote, si jaloux de ses femmes, n'était âgé que de quinze ans!

L'année suivante — il avait alors seize ans — il ouvrit une maison de jeu, et tua son premier Américain.

Les blancs vinrent chez lui, burent ses liqueurs, gagnèrent ses piastres et lutinèrent ses maîtresses.

s Les hommes blancs, dit-il en parlant de cette époque, me rudoyaient et me maltraitaient. Ils prenaient mes maltresses par la taille et les embrassaient & mon nez et à ma barbe. Je les attaquai pour défendre ce que je considérais, non-seulement comme mes droits, mais comme ceux de mes camarades, naturels du pays. Je fus obligé de fuir et de me cacher. Les agents de police me poursuivirent. Pourquoi? Uniquement parce que je désirais jouir de ce qui m'appartenait. »

D'année en année, ses rancunes grandirent ; bientôt, il n'eut plus d'autre pensée que celle de la revanchel

« Pendant un lemps,je dissimulai, battant ceux qui m'avaient battu, veillant soigneusement sur les femmes que j'aimais, buvant où et autant que je voulais. Une nuit, après une échauffourée, je quittai Monterey. »

Il y avait eu mort d'homme. Dans le condit, un agent était intervenu, et Vasquez lui avait plongé son couteau dans la poitrine. Le meurtrier s'enfuit.

« Avec un troupeau de vaches dont je m'étais emparé, dit-il, je me dirigeai au Nord et gagnai le comté de Hendocino, à quatre cents kilomètres environ de Monterey. Là même je ne pus vivre en paix. Les hommes blancs me poursuivirent et m'attaquèrent dans mon rancho. J'eus la chance d'échapper sain et sauf, et me réfugiai dans les bois. Je me décidai alors à changer d'existence. C'est la faute des blancs et non la mienne. On m'interdisait le travail : je me fis voleur. »

Catholique fervent, Vasquez se rendit à Los Félix, où vivait sa mère, pour informer celle-ci de ses projets et appeler sur eux sa bénédiction. « Ma mère m'aime et ne me faillira pas, » se disait-il. Arrivé & la ferme, il se précipita dans la chambre de sa mère, tomba à ses genoux et raconta son histoire.

« Je vais me lancer dans le monde et courir ma chance : »

vGoogie

euphémisme mexicain qui sif^iRe écumer les routes, voler les diligences et assassiner les voyageurs.

Sa mère, Cuadalupe Cantua, métisse des monts San-Béaito qui dominent Los Angeles, était, femme à comprendre. Elle devina que son fils entendait vivre au dépens d'autnii, voler tout ce qui lui faisait envie. Elle prévoyait la On fatale d'une semblable existence ; mais, en véritable Mexicaine, elle bénit son fils, et invoqua, pour lui et ses projets, la protection des saints.

a J'avais la bénédiction de ma mère, dit le brigand. Dès lors, je pouvais commencer ma vie de vagabondage et de rapines. » ' Dans les monts San-Bénilo, où habitaient tous ses parents, il rencontra tout d'abord le capitaine Solo, et s'engagea dans cette bande de voleurs de chevaux. Bientôt 'il fut passé .'mattre dans cette honorable industrie et devint le favori du chef.

Fait prisonnier avec celui-ci, il fut condamné & cinq ans de San-Quenlin. Il s'évada en même temps que Soto ; mais, trois semaines après, il élail réintégré dans sa prison. Six années de San-Quentin ne parvinrent pas k lui rafraîchir le sang.

Quand il sortit de prison, son cousin Leiva et d'autres mauvais gars des environs de Los Félix, tous préférant le vol au travail, se groupèrent autour de lui et constituèrent une bande dont il fut nommé capitaine.

Portant aux blancs cette haine farouche qu'éprouvent seuls les métis, ces jeunes gens se donnèrent à eux-mêmes le nom de patriotes, et se vantèrent de rendre bientôt le séjour de la Californie impossible aux « démons à visage pdle ».

Ils arrêtèrent une voiture publique, et enlevèrent aux voyageurs argent, montres et bijoux.

Vasquez avait imaginé une méthode toute nouvelle pour les colons etqui rendit son nom populaire dans les ranchos et les mines de Californie. S'élançant sur la diligence, il ordonnait aux voyageurs de descendre, de s'asseoiren ligneà quelques pas et de croiser les bras et les jambes. Un d'eux remuait-il? Vasquez lui envoyait une balle dans la jambe. « Ce n'est pas pour vous faire du mal, disait-il ; c'estseulementpourmaintenir ladiscipline.» Puis, tirant de sa ceinture des lanières de cuir, il liait pieds et poings aux voyageurs, vidait leurs poches, les renversait sur le dos, leur jetait des couvertures sur le visage, dévalisait la diligence et retournait dans la moalognu, laissant ses victimes se tordre sur le sol dans leurs liens.

Cette audacieuse pratique semblait aux métis d'autant plus

LE CAPITAINE VASQUEZ. 5i

savoureuse qu'ils savaient que le regret de l'argent perdu s'effaçait devant l'ignominie du traitement.

« Comment, étant sept dans l'intérieur, deux sur l'impériale, sans compter le postillon et le conducteur, avez-vous consenti & vous accroupir dans la boue et ù vous laisser dévaliser par trois voleurs? d'emandai-je à l'une des victimes de l'aventure.

— C'est très-simple, me répondit-il; si simple, que le coup ne

Le capilaÎDe Vasquez.

manque jamais. Vous savez que, dans ce pays, nous autres,. Anglais et Américains, nous sommes des étrangers. Aussi, nul voyageur ne peut avoir confiance dans son compagnon de route. Chacune des sept personnes qui se trouvaient, ce jour-là, dans la voiture, s'imaginait que les six autres étaient des affiliés de la bande. Avant que nous ayons pu nous assurer de la vérité, nous avions tous la gorge serrée et le pistolet entre les deux yeux. •> Yasquez avait à peine atteint sa vingt-huitième année, qu'on parlait de lui dans toutes les salles de bal, d,e Sauta-Clara à Los- Aogeles.

^ Ettoulcelaje l'ai Tait seul, dit-il; moi, le brave des bravesl De beaux yeux noirs me suivaient avec amour ; des bras bronzés me servaicnl de colliers. »

Son cousin Leiva le suivait comme un chien.

Solo le supplia en vain de se joindre h sa bande, insinuant que le commerce des chevaux volés était des plus rémunérateurs au Mexique.

Vasquez jouait fous les jeux; tantôt, décimant les troupeaux de chevaux, lantôl, dévalisant les magasins et les diligences; mais, toujours, gaspillant l'argent mal acquis dans les tripots et les tavernes. Verser le sang ne lui répugnait aucunement. Toute résistance était immédiatement suivie de mort. Parmi ses assassinais, on cite celui d'un pauvre Italien qu'il vola et tua aux mines d'Enriquita.

Pendant quatre années entières, le pays resta à la merci de ce bandit. Aussi agile & la course qu'on peut l'être à cheval, aussi à son nisc en selle qu'on l'est sur un fauteuil, il déliait les agents de police autant qu'il dédaignait les hurlements de rage qui le poursuivaient.

A la fin, il se laissa prendre au piège. On ne l'accusait que de vol de chevaux, et il fut condamné à quatre ans de prison & San- Quentin. C'était sa troisième condamnation.

Au bout de trois ans, une chambre législative, indulgente pour les voleurs, passa un bill d'amnistie qui le rendit, une fois encore, à la liberté.

En sortant de prison, plus sauvage que jamais, il forma une bande dont il se fit le chef et la plia à la plus stricte discipline. Il prit Leiva pour premier lieutenant, et Chavez pour second lieutenant. Ses espions principaux étaient Castro et Moréno.

Leiva avait une jeune et charmante femme, Rosalia, qui suivait les brigands dans la montagne, partageant leurs plaisirs et leurs privations.

Nièce par alliance de la senora Canlua, m%re de Vasquez, Rosalia était intimement liée avec tous les membres de la famille du chef fixés à Los Félix.

L'amour la perdit.

La lidéUié au vœu conjugal n'est pas une vertu de sa race et, pour toutes les femmes, Vasquez était un héros. Cavalier intrépide, danseur infatigable, tireur sans rival, bandit chanceux, il possédait les qualités les plus propres A séduire le cœur d'une Mexicaine. Tout le monde parlait de lui; tout le

monde le craignait. Vivant de pillage, il ne manquait ni d'acolytes ni d'argent. Quelle métisse eût résisté à un homme si heureusement doué !

« Jamais le capitaine Yasquez n'a soupiré en vain, dit-il. Seboras, seDoritas, toutes venaient à moi. Je n'avais qu'à jeter le mouchoir. »

On croit généralement qu'il a été poussé dans sa criroinello cairière par le ressentiment que lui causa la trahison de sa jeune femme, séduite par un blanc.

C'est une erreur. Le capitaine peut dresser une liste de maîtresses aussi longue que celle de Don Juan ; mais il sourit ironiquement quand on lui parle de sa femme et de son enfant.

« Des enfants, oui; une femme, non pas, dit-il. J'aime mes filles de toute mon Ame; mais jamais femme ne me retiendra dans ses liens.

— Il est donc faux que votre femme vous ait été enlevée par un colon anglais?

— Mensonge 1 Je ne me suis jamais marié ! »

Ce profond mépris du mariage est, dit-on, la cause principale de ses succès auprès des femmes.

C'est comme chef de brigands que l'aima Rosalia, et cet amour surexcita son audace et son activité. Il voulait, à la fois, briller aux yeux et flatter l'amour-propre de sa maltresse.

Quand il fut gracié, sous promesse de bonne conduite future, on crut naïvement qu'il serait fidèle à son serment. S'il se fût fixé & Lo» Félix, l'ordre eût promptement été rétabli. Mais la présence de sa maltresse dans le voisinage lui fit tout oublier. Rosalia l'aimait à cause de son audace. Comment, en cultivant ses terres, pourrail-il garder aux yeux de sa belle les proportions d'un héros 7 Pour la conserver, il fallait regagner la montagne.

C'est ce qu'il Gt. Naturellement, il choisit les hauteurs de Los .Angeles, voisines du pic de San-Bénito; c'était là qu'était née sa mère, là. qu'erraient en nomades Leira et Rosalia.

La contrée était parcourue par quelques bandes rivales commandées par le capitaine Solo. Apprenant que les policiers de Los Angeles avaient pris la campagne, Vasquez rejoignit son ancien chef.

Un combat eut lieu, dans lequel les bandits furent rudement étrillés. Vasquez passa la frontière et se réfugia au Mexique, laissant Rosalia h la garde de son mari.

An retour, après la mort de Soto et la capture de Procopio, il cliiitlit son camp dans les grottes et dans les bois de Bock-Criquer bien résolu h venger son chef tu6, son ami emprisonné.

Il voulut signaler sa présence dans le pays par un coup hardi, susceptible de soulever la population en lui prouvant qu'il existait un chef digne de la diriger. Un crime éclatant, promptcment conçu et vivement exécuté, devait montrer à sa race quel liomme il était et lui assurer des amis dans toutes les bulles isolées, dans tous les sentiers des montagnes.

Vasquez consulta Bosalia et son mari. Tous deux donnèrent leur assentiment le plus absolu au projet de vol et de raeurtrcqui devait rendre légendaire le nom de Tres-Pinos.

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