CHAPITRE X
VIE DE BRIGANDS
Pour l'exécution de son projet, Yasquez se dirigea vers les Trois-Pins, hameau dont les maisons blanches frangeaient le cours lin Rio San-Bénito.
La malle chargée de dépêches traverse chaque nuit le hameau, qui comprend un bureau de poste, uoe taverne, une écurie, un cabaret, une forge et une grange.
Léandro Davidson était maître de l'hôtel ; André Snyder dirigeait un magasin. Snyder était riche et, tout en prenant sa revanche, Vasquez pouvait compter sur une bonne récolte de dollars et de chevaux.
Partant de Rock-Crique, mais laissant Bosalia à San-Embro, les brigands suivirent la vallée de San-Bénito jusqu'à une certaine distance des Trois-Pins. Arrivés là, ils changèrent de coiffures et de manteaux et jetèrent un dernier coup d'oeil sur leurs armes.
Leiva et Gonzalez se dirigèrent vers le hameau, avec ordre de s'introduire l'un après l'autre dans te cabaret, de demander à boire, de compter les consommateurs, en prenant note de ceux
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suscepUblesde combattre, et de s'inrormerde l'eDdroUoùSDyder cachait son or.
Horéao les suivit. Vasquez et Gbarez se dissimulèrent de leur mieux.
En arrivant aux Troîs-Pins, Leiva aborda Snydcr et, après l'avoir salué, l'invita & boire avec lui ; proposition qui fut immédiatement acceptée.
L'établissement contenait une douzaine d'individus, dont deux, au moins, amis de Leiva, devaient lui apporter l'appoint de leurs couteaux.
Gonzalez ayant entravé son cheval prit son poste.
Sur ces entrefaites, arriva un chariot appartenant à. un nommé Haley. Snyder y chargea ses marchandises, et ses voisins, pour la plupart, l'aidèrent dans cette opération.
11 n'y avait plus dans le cabaret que cinq ou six individus.
Horéno entra par une porte latérale le pistolet au poing.
1 Ventre &. terre I sif(la-t-il entre ses dents.
— A terre I à terre ! » répéta Leiva.
Cet ordre ayant été aussitôt exécuté, Horéno donna son pistolet & Leiva, se précipita sur les buveurs, les garrotta prestement et leur tourna la tête contre le mur. Par surcroît de précaution, chacun d'eux fut recouvert d'une loque d'étoffe, et Leiva, avec d'affreux blasphèmes, jura de brûler la cervelle au premier qui bougerait
Snyder, pendant ce temps, bavardait sur la route avec Haley.
Cliavez vint le prévenir qu'il y avait, dans le sac aux lettres, une dépêche à son adresse.
A peine avait-il dépassé le seuil qu'on sauta sur lui.
« A bas ! » rugit Leiva.
Snyder leva les yeux et vit, braqués sur lui, les canons de duq ou six revolvers.
« A bas ! cria Moréno, si vous ne voulez pas que nous vous cassions la tête. »
Quelques secondes après, Snyder était ficelé et encapuchonné comme les autres.
Alors commença la razzia. Marchandises, vêtements, victuailles même furent en un clin d'oeil ramassés, empaquetés, prêts & être chargés sur des mules. Gonzalez veillait & l'étable et à la grange.
Dn coup de feu retentit ; un cri d'angoisse suivit sans qu'on sût qui l'avait poussé.
eo LA CONQUÊTE BLANCHE.
Personne n'osa bouger.
Eacore une détonation, puis un autre gémissement.
Le sang avait coulé. Les prisonniers le comprirent et frissonnèrent d'autant plus qu'ils étaient réduits à l'immobilité et & la cécité.
Vasquez avait tué deux tiommes ; les nommés Hill et Adford, des étrangers dont le seul crime était la couleur de leur peau.
Davidson essayait de fermer la porte de son établissement, lorsque Vasquez, apercevant ce mouvement, leva sa carabine et abattit le malheureux cabaretier.
Puis, se tournant vers le conducteur Haley :
u Coucbe-toi ! lui cria-l-il.
•■ — Pourquoi ? ■■ demanda Haley.
Sans répondre, Vasquez le renversa d'un coup de crosse sur le cr&ne.
« Tiens-toi tranquille ! hurla-t-îl en le garrottant, en vidant ses poches et en l'attachant aux pieds des chevaux.
— Est-ce fait, là-bas? » cria le capitaine à ses complices restés dans le cabaret.
C'était -fait et bien fait ; une cargaison de marchandises et de vêtements, huit chevaux, deux montres d'or étaient devenus la proie des brigands.
Quant & de l'argent monnayé, rien !
Pas d'argent ! Jésu Maria ! Tant de sang répandu et pas un dollar!
S'élançant dans le cabaret, Vasquez saisit Snyder, le dressa sur ses pieds et, lui posant un pistolet sur la tempe :
" Je veux ton argent, dit-il ; donne-le, et je te laisse la vie sauve; sinon, tu es un homme mort ! »
Snyder le conduisit à l'appartement de sa femme.
« Y a-t-il U-dedans quelqu'un d'armé?» demanda Vasquez en s'arrétant devant la porte.
Une femme se présenta.
« Ma chère, on demande notre argent, dit Snyder.
— Qu'on ne vous fasse pas de mal ] Le voici 1 » Et elle livra le trésor convoité.
Snyder, ramené dans la salle basse, fut garrotté de nouveau. Après quoi, les brigands ramassèrent leur butin, montèrent à cheval et décampèrent.
En sortant des Trois-Pins, la bande se dissémina. Les acolytes de Leiva s'éloignèrent les premiers ; ensuite, partirent Moréno et
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Gonzalez. La poursuite devait être chaude, et Tasquez pensa que, pendant quelques semaines, chacun de ses hommes devait penser & soi-même.
Sans ralentir l'allure de leurs chevaux, Vasquez, Leiva et Cbavez coururent tout d'une traite jusqu'à San-Emhro. Bosalia, qui y attendait sou héros, raccueillit avec des transports de joie bien dus à l'exploit qu'il venait d'accomplir.
Ces transports causèrent la ruine de la bande.
Ivre de bonheur et d'amour, la maîtresse du bandit se montra tellement indiscrète dans la manifestation de son ravissement que le mari fut forcé d'ouvrir les yeux.
Leiva commença & surveiller son cousin et sa femme.'
EnserendantdeSan-Embro à Rock-Crique, il en vit assez pour se convaincre que sa femme le trompait.
Il ne souffla mot. Dissimulé comme tous les métis, il resta à Rock-Crique, partageant la vie de sa femme adultère et de son faux ami. Calme en apparence, il attendait impatiemment l'occasion de tirer de la trahison dont il était victime une vengeance éclatante.
Ëniin, il apprit qu'Adams, shérif de Santa-Clara, et Rowland, shérif de Los Angeles, s'étaient mis en campagne et battaient le pays à la recherche des assassins. Aussitât, il s'esquiva et se porta au-devant des agents de la police, tout prêt è. se livrer luimême et, moyennant récompense, & conduire les shérifs au repaire des voleurs.
Quand il s'aperçut de la fuite de son lieutenant, Vasquez plaça Rosalia sur une mule et la conduisit en un lieu de refuge, près du lac Elisabeth. Puis il revint à son camp de Rock-Crique où il avait remisé ses chevaux et caché son butin.
Un jour, il fut dépisté ; mais, après une lutte acharnée, il parvint â s'échapper et à s'enfoncer dans les bois. A El Monte, il eut avec les agents une seconde escarmouche, et la poursuite devint si chaude qu'il commença à craindre de se voir enlever Rosalia. Il courut au lac, prit la jeune femme en croupe et se rendit à Rock-Crique;' c'était à son sens la plus sûre des retraites.
Jusque-là, aucun des limiers acharnés & sa poursuite ne s'était montré dans le voisinage de la petite rivière, Leiva n'ayant pas rencontré Rowland ; et, même après sa fuite, le bandit ne supposa pas un moment que son lieutenant pAt le trahir & propos d'une femme.
Les deux amants, toujours aux aguets, attendirent, espérant que la chasse se dirigerait d'un autre cblé. ■
Quelques jours s'étaient ainsi passés, lorsque des espions apportèrent la nouvelle que les policiers de Los Angeles remontaient le cours du ruisseau à toute bride et en nombre écrasant.
Vasquez et Itosalîa étaient seuls.
« J'entends le pas de leurs chevaux, » dit Yasquez en sortant de la grotte, et en s'avançant sur la route, suivi pas à pas par sa maltresse.
« Épargnons-leur le chemin ; allons à leur rencontre, » ajouta-t-il d'un ton de défi.
Mais dès que les cavaliers furent en vue, il saisit la main de Rosalia et s'éclipsa avec elle sous bois.
La grotte fut découverte, le campement capturé. Trente-six chevaux furent repris et rendus & leurs propriétaires originels, en même temps que la plus grande partie des marchandises volées aux Trois-Pins.
Leiva, qui continuait à vaguer dans le voisinage, réussit à rencontrer Bowland, qui, après l'avoir entendu, l'engagea immédiatement comme espion et comme guide. Décidément, la chance se rangeait du câté de la loi.
Parfaitement tenu au courant de ce qui se passait, Vasquez conduisît Rosalia dans la hutte d'un berger. Elle y resta cachée trois ou quatre mois, pendant lesquels son amant lui rendit quelques visites k la dérobée. C'est là qu'éclata entre eux la zizanie.
Vasquez avait une douzaine de favorites qu'il fréquentait alternativement et qui lui tenaient autant au cœur l'une que l'autre. Aussi, quand Rosalia se plaignit de la rareté de ses apparitions, lui répondit-il brutalement qu'il était las d'elle et qu'il allait la renvoyer à ses parents.
Pour lui constituer au moins un douaire, il s'embusqua dans la chaîne de Firebaugh, sur le (leuve San-Joaquin, route seulement fréquentée par des magistrats et des officiers supérieurs. 11 y garrotta et dépouilla dix blancs et un jaune, apporta leurs habits et leurs bourses à Rosalia, installa celle-ci sur une mule et l'adressa sous escorte à son père.
Convaincu qu'il avait fait tout ce que doit un homme à Id femme qu'il n'aime plus, Vasquez s'empressa d'oublier Rosalia. Le souvenir seul du mari le préoccupait. Il espérait que son cousin, sachant que tout rapport entre lui, Vasquez, et Rosalia,
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avait cessé, reprendrait sa femme en même temps que sa pla:e de liculcn^nt dans la bande.
Mais ce n'est pas impunément que la rancune s'allume dans
Buinoi» et crique (raissean].
le cœur d'un métis. Exespéré par la trahison de son ami et l'abandon de sa femme, Leiva, au lieu de rallier le campement, s'acharna contre Vasquez. N'osant l'attaquer en face, il se glissa
sur ses pas, épia ses allées et venues, guidant les policiers plus courageux que lui et attendant l'occasion de le prendre dans un traquenard.
Gr&ce aux avis de Leiva, Rowlaud resta toujours sur la bonne piste. Plus d'une fois, pour éventer les chasseurs, le bandit dut se tapir dans les buissons. Doué de l'agilité d'un chat sauvage, il savait grimper sur un arbre ou se terrer dans un trou.
Un jour, en gravissant une colline pr&s de San-tiabriel, suivi de près par Rowland et une douzaine de ses hommes, il rencontra un bel attelage conduit par John Osborne, Gharicy Miles et deux autres habitants de Los Angeles.
« Halte ! » cria Vasquez.
Osborne, ignorant à qui il avait afTaire, se mit à rire, rendit les rênes et poussa son attelage vers trois individus de la bande qui, par hasard, chevauchaient derrière leur chef.
Yasquez épaula sa carabine.
« Videz vos poches et vite I J'ai douze hommes qui vont arriver! »
Osborne déclara qu'il n'avait pas d'argent.
<' Alors donnez-moi vos montres, » répondit Vasquezavec impatience.
Mlles et Osborne se regardèrent. L'un portait un chronomètre d'argent, i'autre une montre d'or à répétition.
« Vile! vite! s'écria Vasquez, qui en tournant la tête avait constaté que la troupe des policiers n'était plus qu'à un millier de mètres de dislance. Je prends les deux monires. Bonjourl »
Voyant qu'il ne pouvait atteindre le bandit, Bowland, obéissant au conseil de Leiva, feignit de renoncer à la chasse.
Vasquez crut l'orage passé.
Ses espions, qui ne quittaient ni jour ni nuit le shérif de Los Angeles, le voyant, assis sur son siège, donner ses audiences en fumant tranquillement son cigare, s'imaginèrent qu'il avait abandonné la partie et que le drame des Trois-Pins, comme beaucoup d'autres crimes mystérieux en Californie, se trouvait désormais enterré dans les annales du passé.
A seize kilomètres de Los Angeles, au pied d'une chaîne de collines, s'élève le rancho solitaire appartenant au Grec Georges — Jorge et Griégo. — Vasquez y établit son repaire. Les abords de cette maison sont commandés par des fenêtres ; d'un belvédère, on peut surveiller au loin la route.
Une douzaine de pistes, inconnues aux étrangers, donnent
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accès dans des collines abondamment pourvues de blocs de rochers et d'excavations. Toute surprise y est impossible.
Le Grec Georges se trouvait à Los Angeles, surveillant les mouvements du shérif et avisant son supérieur que lout allait bien.
Dn certain soir, un peu après minuit, le sous-shérif Johnson partit k cheval de Los Angeles avec sept hommes. Au point du jour, ils mirent pied à terre et dressèrent leur plan à loisir. Quelques-uns des compagnons escaladèrent une éminence, et,
Plan de l'eadroït ob Vasquez a élé arrélÉ.
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S Col da Cajuogi.
aa moyen d'une lunette de campagne, examinèrent la maison du Grec Georges et ses environs.
Dn cheval, souvent monté par le chef, était attaché & un arbre. Vasquez lui-même se tenait debout près de la maison. Un cheval blanc appartenant & Chavez galopait dans la prairie, et un cavalier lui donnait la chasse.
Il n'était plus permis d'en douter, le sous-shérif se trouvait en face du gibier. Mais comment s'en emparer? La batterie était masquée, la garnison inconnue. Dans le cas où quelque sentinelle se trouverait postée sur les hauteurs, Vasquez, prévenu de l'approche de l'ennemi, serait hors d'atteinte en moins de dix minutes. Des fenêtres mêmes, on verrait la troupe à plus d'un
L\ CONQOâTË BLAMCHE. i
kilomètre de distance, ce qui donnerait le temps aux meurtriers de cherctier un asile dans les bois.
Le hasard vint au secours du sous-shérif. Un wagon américain arrivait lentement, venant du rancho de Georges, Johnson s'en saisit, ordonna à ses hommes d'entraver leurs chevaux, de se glisser dans le chariot et de s'y coucher & plat ventre, chacun tenant sa carabine prêle à faire feu.
Posant un pistolet sur la tempe du conducteur, Johnson l'invita d'abord à garder le silence le plus absolu, puis à faire volte-face et à reprendre le chemin du rancho.
Quelques minutes plus tard, le chariot atteignait l'enclos et s'arrêtait. Les hommes s'en élancèrent aussitôt. Deux d'entre eux tournèrent du côté de l'ouest; quatre marchèrent vers la façade.
Une femme parul sur la porte. Voyant un sî grand nombre d'hommes armés, elle poussa un cri et essaya de s'enfermer; mais les limiers de police furent plus agiles. En entrant dans la maison, ils aperçurent Vasquez se glissant à travers une fente du mur de pisé.
Au moment oii il sortait de la crevasse, une balle l'emeura.
c< Le voilft qui se sauve par la fenêtre, » s'écria l'homme qui avait fait feu.
Vasquez, en effet, avait sauté dans le jardin. Il s'arrêta un inslant, tournant de tous côtés un visage perplexe. Ici, son che^ val; mais lui serait-il loisible de se mettre en selle? Là, le couvert; mais aurait-il le temps de s'y enfoncer?
Ce moment d'hésitation le perdit. Atteint d'une seconde balle, il chancela et tomba. Bondissant presque aussitôt sur ses piedi^i comme un chat sauvage, il porta tour à tour ses regards du rancho à la route, du cheval à la forêt.
Une troisième balle le renversa.
Le sang coulait à flots de sa face et de son côté. C'en était fait. Il leva les mains tfn signe de soumission.
« Vous êtes habile, scîlor, dit-il seulement au sous-shérif. Je suis joué; mais c'est ma faute- »
Sd mort paraissant imminente, on le plaça sur un grabat, dans la cour. Dans sa veste, on trouva une boucle de cheveuxi noirs liés avec un ruban bleu et les photographies de deux en- ^ants. " Ces enfants sont les miens, » dit-il. Quant h la boucle de cheveux, il ne voulut fournir aucune explication; mais il là donna & Johnson, « un brave comme moi, » murmura-t-il A plit-'