CHAPITRE XII
« Avec deux cent cinquante mille francs, avait dit le bandit, à San-José, j'aurais levé une armée, chassé les colons anglais et nettoyé les comtés méridionaux de la Californie, de Santa-Clara à San-Diégo. »
Des gens moins passionnés cependant que le prisonnier pensent que si Vasquez avait été malheureusement doué d'autant de génie pour les affaires que Castro ou Alvarédo, il aurait pu susciter une guerre civile et occasionner à l'État des pertes sérieuses en hommes et en argent.
Ces personnes basent leur opinion sur ce qui se passe dans un pays qui a plus d'un rapport avec la Californie, le Mexique, habité par une population de métis sur laquelle brochent quelques dons et cabalteros de la qualité de ceux qu'on voit à Mon- (ercy, circulant dans les rues ou fréquentant les salles de billards.
Sur la frontière, rien de plus facile pour un homme comme Vasquez que de soulever une émeute, de violer une église, d'expulser un gouverneur. Il est plus malaisé, pour un individu dénué de naissance ou de position sociale, d'entraîner les campagnards, dans un pays de fermes uni aux villes par des chemins de fer et des lignes télégraphiques. En Califoniie, ces
LES MISSIONS CATHOLIQUES. 7b
campagnards seraient en un clin (l'œil taillés en pièces et disséminés à tous les vents. Le feu qui dévore instantanément une hutle de chaume laisse h peine sa trace sur un mur de granit.
Les métis commencent à reconnaître . qu'ils se briseraient .comme verre contre la solide contexture de l'administration américaine. Tout Mexicain, de sang pur ou mêlé, doit, s'il veut conserver son autonomie, comme patriote et comme croyant, chercher un appui dans les collèges catholiques — Sanla-Clara,
Le collège des jéenilcs de Sauta-Clara.
par exemple — el non dans les camps de bandits avoisinant le pic de San-Bénito.
A trois kilomètres environ au nord de San-José, se dressent les clochers et clochetons de Santa-Clara. Autrefois siège de moines franciscains, centre des missions catholiques, c'est aujourd'hui un collège de jésuites, source de l'enseignement romain pour le versant tout entier du Pacifique.
Niché dans des bosquets de chênes et de cèdres, dominant l'océan, abrité par de hautes montagnes, l'établissement de Santa-Clara, par sa situation, par le paysage qui l'entoure, séduit invinciblement les yeux du voyageur qui, sa fortune faite,
aspire à une poétique demeure. Des villas sans nombre se cachent sous la feuillée ; sur la montagne s'étagent des centaines de chalets.
Un chemin de fer entoure la ville, qui possède des écoles, des églises, des banques, des hdtels, des hôpitaux, un tribunal el une université.
Santa-Clara est une ville essentiellement anglaise, où pétille l'esprit actif de la race saxonne. L'avenir est plein de promesses ; on s'en détourne, néanmoins, et l'on revient, inconsciemment peut-être, au vieux cloître franciscain, aux cellules monacales qui ont donné naissance à la ville de Santa-Clara.
Au seuil de la porte du collège se tient un Indien, voûté par l'âge, habillé d'aiguillettes et de chapelets, comme un Mexicain, el attendant le pourboire quotidien des visiteurs.
Marcello — ainsi se nomme le vieil Indien, — est le pendant du patriarche de la baie de Carmélo. Il n'était encore qu'un enfant lorsque frère Tomas de la Péîia édilia le cloître et traça les routes qui y aboutissent. Dans l'intervalle d'un siècle, il a vu l'arrivée et le départ des Espagnols, la grandeur et la décadence des Mexicains. Tour i tour, il a été sujet de FEspagne, citoyen du Mexique, vassal de la Californie, proscrit des États-Unis. Pour lui, tous ces changements constituent un mauvais rêve ; il n'en comprend pas la signification, mais en ressent vivement la blessure. Courbant le front, aujourd'hui devant un roi et un prêtre, demain devant un juge et un général, il s'aperçut que, de ces quatre tyrans, les plus soucieux de ses droits étaient encore le prêtre et le roi. Comme prosélyte de Saint-François, il était nourri et logé ; au jour de la liberté, il perdit tout et n$ fut plus qu'un mendiant dans le pays où il était prince autrefois.
Santa-Clara a été le campement, le lieu de refuge d'une congrégation de moines qui, avec un désintéressement absolu, n'obéissant qu'à un zèle pieux, ont vécu pendant plus de soixante ans au milieu de peuplades sauvages, et fait le seul effort qui ait jamais été tenté pour sauver les indigènes de la côte.
A celle bonne œuvre concouraient dix ou douze missions; missions de San-Diégo et de Santa-Barbara, de San-Luis-Obispo et de San-Carlos, de Solédad et de San-Juan, de San-José et de San-Francisco. Mais le CŒur et la tête, la règle el la méthode de cette propagande catholique se trouvaient À Santa-Clara. C'était
I& que siégait le provincial; là qu'étaleot reçu3 les étrangers; I& qu'accouraient tout d'abord ceux qui désiraient faire fortune ou prospérer à ia cour. A Santa-Glara se concenlraient les rapports des autres missions; de là partaient tous les ordres; c'était la cour suprême, la capitale de ce gouvernement franciscain.
Les frères de Saint-François ne purent réussir à fonder une communauté sacrée dans la haute Californie. Cet échec, comme ceux de l'Église anglicane en Irlande, de la République des Sept-Iles en Grèce, provient du défaut de nationalité.
Les moines étaient des étrangers, n'ayant aucune racine dans
L'ancien ét-ibliasemenl de« Franoiscains k Santa-Clara.
le sol et tirant tout leur appui du dehors. Cependant, on ne saurait se refuser à respecter leur oeuvre et à déplorer leur insuccès.
Il se peut que les frères n'aient pas mené une vie très-régulière; — étant formés de chair et d'os, ils ont dû subir les influences climatériques ; — qu'ils aient fait bon marché de l'humilité; qu'ils aient trop aimé ies liqueurs fortes et recherché des plaisirs en contradiction avec leurs vœux; que leur administration ait été assez dure pour faire dire à un étranger, comme Vancouver, qu'il ne voyait pas de différence entre le prosélyte d'un franciscain et l'esclave d'un planteur.
On doit reconnaître aussi que leur système les exposait, à hon droit, à une désapprobation générale. Ils s'emparaient du
sol, et De voulaient plus s'en dessaisir. Ils D'éreillaient dans, l'esprit des lodiens aucune idée de propriété, et respectaient les mœurs et coutumes indigènes. Peu soucieux de la liberté, ils maintenaient en servage une population qui y avait toujours vécu. Rarement intervenaient-ils dans les aiïaires de famille. Ils ne s'opposaient pas à la traite des filles, visitaient sans répugnance les polygames, et laissaient subsister les vieilles superstitions, se contentant de leur imposer de nouvelles dénomi' nations.
Quelles que soient leurs fautes, légères ou grandes, ces moines ont revivifié les tribus indigènes. Gr&ce & eux, une race de sauvages s'est soumise à un semblant de réglementation chrétienne et a acquis une connaissance superficielle des arts domestiques. Une ère de progrès s'ouvrait pour la future génération.
Trente ans après leur débarquement sur la cdte, ils avaient défriché et colonisé les plus belles localités entre San-Diégo et San-Francisco. Ils possédaient soixante-sept mille bètes à cornes, cent sept mille moutons, trois mille chevaux et mules. Lors de l'invasion mexicaine, la vallée de Santa-Ctara avait une population de dix-huit cents convertis, attachés à la glèbe, vivant de leur travail également réparti entre l'homme et la femme. Ces convertis nourrissaient douze cents chevaux, treize mille bétes à cornes, quinze mille moutons, cochons et chèvres. Comme Santa-Clara, chacune des autres missions avait sa colonie de convertis, à la fois fermiers et pasteurs.
Oîi sont aujourd'hui ces convertis? Errants dans les bois, pour la plupart, ou dormant leur dernier sommeil sous l'herbe de la prairie.
Quel ordre de choses, quelle société a eu l'idée de reprendre cette oeuvre de civilisation?
Les Mexicains chassèrent les instituteurs et partagèrent le sol entre les fermiers. Cinq ans après^ ceux-ci étaient dépossédés. Un homme libre peut aliéner le terrain dont il est propriétaire. Or, le seul usage que les Indiens aient jamais fait de leur liberté a été de vendre leurs terres pour acheter des boissons: spiritueuses.
Au moment de l'annexion aux États-Unis, ces tribus étaient depuis longtemps tombées dans l'oubli; elles y restent virtuellement encore. Dans tout le périmètre des districts occupés par les anciennes missions catholiques, il n'existe qu'une seule petite agence, une simple ferme sur la rivière Tulé. Les Indiens
ne possèdent ni terre ni bestiaux; tout a gHssé dé leurs mains.
Dans la CaiiTornîe septentrionale, au-delà des limites de la mission, il y a deux autres agences, dans la vallée de Houpa el dans la vallée Bonde; mais de Trinidad à Carmélo, c'est-A-dire sur une ligne de plus de quatre cent quatre-vingts kilomètres de développement, peuplée, jusqu'à ces derniers temps encore, par une race tranquille quoique sauvage, les tribus et les/amilles indigènes, absolument négligées, sont vouées à la maladie et A la mort.
Dans les deux agences mêmes, presque rien n'a été fait. Il y a cinq ans, l'administration et la police étaient confiées à un trappeur et & un soldat. Le premier ne réussit pas h modifler le moral des sauvages, le second è. réfréner leurs mœurs vagabondes. Ni l'un ni l'autre ne surent les empêcher de mourir dans une contrée regorgeant de gibier et dont le climat est des plus favorables à la longévité.
Si les franciscains ont écboué, c'est que personne ne pouvait réussir. Des soldats américains stationnent à. Eurêka, dans la vallée de Humboldt, comme des soldats espagnols avaient l'habitude de stationner à San-Carlos et h Santa-Clara. Qu'en résulte-l-il ? Les ofGciers et les soldats américains s'emparent des femmes rouges, à peu prés de la même façon que les oniciers et les soldats espagnols. '
Knight, un avocat californien, fut envoyé dans la vallée de Humboldt pour étudier la situation. Voici quelques-uns des termes de son très-peu flatteur rapport relativement à ces unions interlopes :
Il La vallée a été occupéepar des soldats dont le nombreavarié de cent k deux cents; j'ai la conviction que la moitié au moins de leur solde s'écoule dans cette direction. II en est de même des dix employés d'administration recevant chacun un traitement de trois cents francs par mois en moyenne. Quant aux ofliciârs commissionnés, ils se sont livrés, dans le même sens, à des dépenses exagérées. Ce qui, pris en somme, a plus que doublé l'allocation du gouvernement. L'effet de ces agissements sur les Indiens est désastreux. Une génération d'hybrides, la maladie, la perte du respect de soi-même, telles en sont quelques-unes des conséquences. Le chef a perdu son autorité, le père el le mari leur influence ; la suprématie en toutes choses a été dévolue aux femmes de bonne mine et de moeurs dissolues
Celles-ci se pavanent dans des toilettes éclatantes, tandis que les autres sont nues ou couvertes de haillons. »
Jamais fiscal de Santa-Glara n'a rien dit de plus vrai et de plus triste sur ce qu'il avait constaté & Santa-Barbara et à Solédad.
Instruits par l'exemple des franciscains, qui avaient eu & lutter contre des difiicullés sans cesse renaissantes, les Américains viennent de rendre aux Pères la justice qui leur est due. Us ont rétabli leur système, autant au moins que peuvent le faire un peuple protestant et un gouvernement séculier, en confiant l'administration des agences & des associations religieuses, principalement aux méthodistes et aux quakers.
En dépit de leur moralité relative, ces agents n'ont pu parvenir à arrêter les progrès de la décadence; à peine ont-ils pu relever, dans une certaine mesure, le caractère des vagabonds survivants.
Vieux, les Indiens restent nus; ils s'intoxiquent régulièrement. Les pères continuent & vendre leurs filles aux blancs. Une traite, plus révoltante, plus abominable encore que la traite des nègres, se poursuit, sous les yeux de juges chrétiens, avec autant d'activité qu'elle se pratiquait sous la règle des prieurs franciscains. Aucun indigène n'est électeur; nul ne peut être appelé à une fonction publique.
Les tribus sont parquées comme des troupeaux. Tout indigène qui dépasse la limite assignée est pourchassé, garrotté et ramené à coups de fouet; obligé de travailler pour les fermiers blancs, il se trouve heureux quand on veut bien lui prêter un fusil pour tuer le gibier dont il se nourrit; arbitrairement et en dépit de ses protestations, on le transfère de maître en maître et d'agence en agence.
Un homme comme Vancouver serait frappé de stupéfaction en constatant combien l'état de liberté, sous le drapeau strié et étoile des États-Unis, diffère peu de l'état d'esclavage, sous le drapeau rouge et noir de l'Espagne.
11 faut reconnaître, toutefois, que les tribus et familles rouges comprises dans l'ancien domaine des franciscains sont plus avancées, sous tous les rapports, que les autres tribus et familles de la même race.
Un commissaire indien,que le cléricalisme n'aveugle pas pourtant, écrit ceci : a Les Indiens christianisés qui, pendant un siècle, ont vécu sous l'administration des missions catholiques établies sur la cAte californienne, sont suffisamment instruits en
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apiculture pour souteDÏr la comparaison avec les tribus les plus civilisées de l'Est. »
Et il ajoute : « Les Indiens civilisés vivent de leur travail dans les fermes exploitées par les bUncs, de chasse, de pèche, de mendicité et de vol ; quelques-uns seulement vont demander des vivres aux postes militaires. »
Ces épaves, et elles sont rares, obtiennent quelque assistance des agences; quant aux autres vagabonds, ils sont absolument dénués de tout.
Une mortalité effrayante décime les convertis depuis l'expulsion des franciscains. Cependant l'État ne s'en occupe en aucune façon; et le brutal colon, uniquement soucieux de sa sûreté personnelle, en débarrasse sa voie comme il le ferait d'un loup ou d'un sanglier.
Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que le vieux Marcello considère le progrès comme une calamité. Quel que soit le drapeau qui le couvre, son peuple disparaît. Pourquoi le Grand-Esprit a-t-il prolongé son existence, puisqu'il n'a vécu aussi longtemps que pour voir sa tribu convertie, alTranchîe et détruite?
Aucun gouvernement, aucune association n'a possédé, au même degré que les franciscains, le talent d'administrer cette sauvage et paciGque race.