LES JESUITES
« Leur l&che accomplie, ils sont partis ! » m'a dit le P. Varsi, principal du collège des jésuites de Santa-Clara et membre éminent de la Compagnie.
Grave, concentré, d'une taille au-dessus de la moyenne, avec des traits taillés sur l'antique, le P. Varai semble avoir pris k tiche de dompter ses forces vives par le jeûne, la prière et la mortification. Il a habité plusieurs couvents, voyagé en divers pays et possède une grande connaissance du monde. Tout
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«s LA CONQUÊTE BLANCHE.
eo semblant vivre dons la retraite et se désintéresser de ce qui se passe liors des murs du collège, il est parfaitement au courant de toutes les nouvelles, de Londres & Berlin et de Paris & Rome.
Et il a besoin d'avoir l'œil et l'oreille ouverts. 11 a une lourde tâche à remplir, son Église ayant perdu l'ancienne prépondérance qu'elle exerçait sur la cdte, et les jésuites de Californie ayant reçu l'ordre de restituer cet empire au saint-si^.
« Quand je vins & Honterey pour la première fois , me disait Spence l'autre jour, tout le monde était catholique. Les femmes surtout pratiquaient avec ferveur. L'atmosphère était saturée d'ultramontanisme. On ne pouvait pas plus se dispenser d'assister  la messe, le matin, que d'aller coucher au fort, le soir. Aucun autre culte n'était toléré dans la ville. Bon gré, mal gré, il fallait se soumettre è. la règle et se reconnaître sujet du pape.
— Vous n'étiez pas catholique, cependant?
— Non, j'étais presbytérien, comme mon père ; mais le séjour de Honterey étant interdit à un presbytérien, je fus bien forcé de me dire catholique, afin de rester et d'exercer mon commerce. »
Quand Spence voulut se marier, il dut pousser plus loin encore l'hypocrisie. Malgré ses yeux bleus et ses cheveux blonds, jamais sa se&orita n'aurait consenti & épouser un hérétique ; son confesseur lui défendait de commettre un tel crime. Pour obtenir sa fiancée, Spence dut demander son admission dans la congrégation catholique.
Acluellemeot les choses ont changé. Quoique le catholicisme soit puissant encore, et malgré les objurgations de quelques vieilles dames, personne n'aurait l'idée d'exiger d'un Américain d'abjurer sa croyance pour obtenir la main d'une femme.
Il y a, aujourd'hui, dans le comté de Monterey, une haute société sur laquelle les prêtres et les jésuites n'exercent aucune domination. Les jeunes filles recherchent des fiancés anglais, sachant parfaitement que leurs maris les feront changer d'Église.
Dans d'autres comtés, Rome est moins puissante encore qu'A Honterey. Stockton et Sacramento sont aussi strictement évangéliques que Pittsburg et Cincinnati. Oakiand et San-Francisco vont de pair avec Brooklyn et New-York. Santa-Clara même a cessé d'être une ville catholique. Là où jadis Rome était tout, elle n'a plus qu'un sceptre brisé et quelques points du sol où elle puisse appuyer le pied. Encore ces points sont-ils fort exposés , et elle n'a pas d'armée indigène pour les défendre. Ses postes sont gardés par des garnisons étrangères.
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Là est sa foibleese, et c'est aussi pour elle une soarce de douleurs. Qui a exilé ses ordres religieux? Non pas ses ennemis, mais ses fils; les enfants qu'elle avait nourris, les élèves qu'elle avait formés. Qui lui a permis de rapatrier ses moines ? Non pas ses fils, mais ses ennemis, ceux-là mêmes qui luttent contre sa politique et s'opposent à son développement.
« Partezia s'écrièrent ses enfants qui haïssent la prétrocratie * plus qu'ils n'aiment la liberté et la justice.
« Nos potls sont ouverts, même pour vous t » s'écrièrent ses ennemis qui aiment la liberté et la justice plus qu'ils ne craignent la prétrocratie.
Comment, avec de si tristes alliés, les jésuites osent-ils aOronter d'aussi rudes adversaires ?
Ils ont tout & eréer et & mettre en mouvement. Ces hybrides sont înc^>ables de leur fournir un prêtre convenable, bien moins encore un professeur intelligent. Règle générale, les prêtres sont tous des étrangers. L'évêque de Monterey est Français, le curé, Suisse. A Sauta-Clara, les chaires professionnelles appartiennent & des Anglais, des Irlandais, des Français et des Italiens. Pas une seule n'est occupée par un Hexicùn. C'est vraiment un grand malheur pour les Pères ; aucun peuple, sur la surface du globe, n'étant aussi susceptible, an point de vue de l'influence étrangère, que le peuple espagnol. Mais le P. Varsi ne peut remédier & cet état de choses. Étranger lui-même, il s'aperçoit que des étrangers seuls peuvent suppléer le défaut d'instruction, de loyauté et de foi des indigènes:
« L'Église a beaucoup à faire et à défaire. Elle doit dresser ses agents à. commander et & obtenir l'obéissance. Elle a en face nn ennemi, armé non-seulement de la force physique, mais encore de connaissances profondes en législation, en sciences et en arts libéraux. Pour remplir son but, il lui faut des caractères bien trempés. Dans une bataille semblable à celle que livre Rome sur la céte du Pacifique, tout camp doit être un collège, tout capitaine un savant. »
Jusqu'ici, les jésuites ont su se frayer leur chemin. Hais en croyant avancer, ne reculenUils pas, et ne reviennent-ils pas au terrain sur lequel les frères de Saint-François ont combattu et perdu la victoire?
1. Cest nn ntelogiaoïe; mus il rend exactomeDl et sans périphrase le seDS impUqné par le mot anglsig pi-itêlcraft. {Noie dit tradacUi^r.)
Je parcours le jardin des franciscains. De l'ancienne fontaine, l'eau continue ù tomber en cascades ; les vieux oliviers sont en pleine malurité. Quel décor que ce pan de mur tapissé de rosiers montants ! Avec quelle grâce ces claies et ces treillis supportent le fruit! Quelle vigueur, quel port oriental dans ces cyprès et ces palmiers!
Regardant tour & tour la fontaine espagnole et les palmiers syriens, je demande au père jésuite s'il est certain que l'œuvre catholique a réussi.
« Nous avons fait pour le mieux.
— Votre Compagnie ne tentera-t-elle aucun nouvel effort?
Ancienne habitation des TranciBcains, avec la façade nouvelle, i Santa-Claïa.
— Ni ici , ni en ce moment. Les temps ne sont pas favorables. Ce ne sont pas des leçons d'agriculture et d'élève dulbétail que réclame la population de ces vallées. Au Paraguay et en Algérie, nos pères ont enseigné aux indigènes à cultiver la terre et à récolter le grain. Nous avons autre chose à faire à Santa-Clara. La race indigène, objet de la sollicitude des frères de Saint- François, a disparu. Maintenant, notre champ de bataille n'est plus le même. »
Le P. Varsi a raison. La lutte qu'il a entreprise est transportée sur un autre terrain que celui sur lequel a combattu Fray Tomas le franciscain.