I. Gollioe d'Or. {Sole du IraducUur
ingurgité son verre de whisky, l'un de ces dignes citoyens s'écria en s'adressant à ses confrères :
o Si nous exhumions ce capital I »
« Celte idée fut adoptée à l'unanimité, et une société fut fondée
Ancien établiBsemenl de miaaiOD à San-Prencisco.
dans le but d'extraire des caisses d'épargne l'argent déposé. » Ces citoyens connaissent parfaitement les fermiers, négociants *tdétaillants qu'ils ont l'intention de dépouiller. A San-Francisco, on est habitué aux variations subites dans la valeur des actions, surtout des actions minières. Avec l'imperturbable sang-froid d'un Peau-Rouge, le Californien blanc engage sa fortune sur une
rumeur, éditée par n'importe qui, émise pour n'importe quoi, sans s'inquiéter si le fait lancé est vrai ou faux. 11 est possédé du démon de la spéculation ; ivresse qui a plus d'un rapport avec celle de l'eau-de-vic qu'il absorbe si volontiers.
Il n'existe pas ici de classe moyenne aCtachée au foyer domestique & l'ombre duquel elle est née et a été élevée ; gens payant leurs dettes, fréquentant les églises, obéissant au décalogue, routiniers par nature, observateurs instinctifs de l'ordre établi. A San-Prancisco, quelques individus, membres de diverses associations, sont excessivement riches. La fortune de Sick, de Latbam, d'Hayward, de Sharon est estimée, pour cliacun, à TÎngt-cinq millions de' francs; celle de Rease, de Ralston, de Baldwin, de Jones et de Lux à trente-cinq, cinquante, soixante millions de francs. On prétend que Flood et Fair, Mackey et O'Rrien sont plus riches encore.
Quant aux pauvres, ils le sont extrêmement ; non pas, peutélre, dans le sens absolu du mot, mais parce que leurs ressources sont bien loin d'être en rapport avec leurs aspirations.
Un pauvre a besoin d'argent, et cet argent il faut qu'il se le procure le plus promptement possible. Cartes, dés, jeux de bourse, il use de tout tour & tour. 11 aspire à devenir un Sick ou un Ralston, propriétaire d'un vaste hôtel, directeur d'une maison de banque prospère; mais il n'est capable ni du travail ni de l'abnégation qui ont valu à ces spéculateurs leur couronne d'or. Pour lui, la vie n'est qu'une série de hasards heureux ou malheureux ; il cherche les dollars dans les cloaques et dans les égouls; ses épargnes, quand il en a,- il les aventure sur un coup de hausse.
Ces intelligents citoyens, qui buvaient fraternellement leur whisky dans la taverne de la rue Hontgomery, avaient expérimenté depuis longtemps le fort et le faible de leurs concitoyens. Us ne tardèrent pas à se mettre à l'œuvre.
Un beau jour une rumeur circule qui trouve un écho dans tous les journaux du soir. Une grande et merveilleuse découverte vient d'être faite dans les mines Virginia. « Qu'est-ce? » demande une foule curieuse. Jouant ta surprise, les propriétaires de ta mine répondent avec un sourire expressif :
« Ce que c'est?... Que voulez-vous dire î... Bah! Méflez-vous des bavardages de clubs et des mensonges de journaux I » Des ventes ont lieu ; on organise une hausse. La coulisse flaire
en secret que les associés — Ans matois — dierchent&déguiser.
Le lendemain, les reoseignements aflluent. On croit le savoir, ce secret si bien gardé par trois ou quatre compagnies minières ; c'est la découverte d'une nouvelle veine d'argent dans la mine Virginia ; une veine de pur métal, si fÎD, si compacte qu'on pourrait le monnayer sur place tel qu'il est extrait de la mine.
« Bonanza I s'écrient les auditeurs. Superbe bonanza I
— Bonanzai Qu'est-ce que cela?
— Un mot de marin, me répond le banquier, qui signifie vent favorable, ciel serein, traversée beureuse. Dans la bouche de nos mineurs, il équivaut & chance, spéculation avantageuse, coup de fortune. Bonanza, c'est la grande déesse' californienne dont le temple s'élève rue de Californie. »
C'est dans la rue de Californie que se trouve la Bourse.
11 pouvait y avoir une ombre de vérité dans l'histoire de cette découverte d'une veine argentifère ; en moins d'une semaine, cette ombre prit un corps. On s'arracha les actions ; les prix haussèrent de jour en jour. Puis, vinrent les parieurs. Si l'on ajoute foi aux dires des habitués des tavernes, les actions qui sont cotées aujourd'hui de trois cent cinquante à quatre cents francs, vaudront, dans un mois, deux mille cinq cents francs. Les journaux relèvent ces cours, afin de démontrer qu'ils sont au courant. Alors, tout le monde se met à parier ; tout parieur est un croyant, il achète. Le hasard est aveugle ; on se fait aveugle comme lui.
Les mines limitrophes de la grande bonanza participent au rayonnement. Personne n'oserait prétendre que des découvertes nouvelles ont été faites k Ophir, & Crown-Point, k Yellow-Jacket ; mais personne, aussi, n'oserait jurer que les mines de Comstock ne sont pas exclusivement composées d'argent pur.
On a entendu un mineur expérimenté afûrmer que le mont Davidson est, partout, également riche en minerai. Aussitôt, toutes ces mines montent — Mexicaine, Ophir, Crown-Point, Yellow- Jacket. Les mines excentriques prennent feu, et, s'il est permis de s'exprimer ainsi, brillent, comme autant de planètes, autour d'un soleil commun.
En six semaines tous les San-Franciscains sont devenus riches.... et fous.
Passionnée pour l'argent, mais plus nerveuse encore que cupide, la population se complaît autant dans une fortune rapide que dans une ruine subite. Quelles merveilleuses histoires on
l'D mineur calJforDieD : lavage par la méthode hydraulique.
€ateDd raconter partout! Le pauvre de ce matin est millionnaire ce soir; le millionnaire d'hier sera exproprié demain. C'est le drame.... et c'est la vie I
Quatre fois, dans l'espace d'une douzaine d'années, San-Fraocisco a été atteint du délire qui l'affole et le consume aujourd'hui. Des fortunes ont été gagnées et perdues aussi rapidement que si elles avaient été jouées sur un coup de dés.
Un individu possède cent actions des mines Belcher ; — c'est son unique avoir. Aujourd'hui, ces actions valent cinq francs — total cinq cents francs. Demain, elles montent h deux mille cinq cents francs — total, deux cent cinquante mille francs.
C'est un exemple. On en raconte mille semblables é l'Union- Qub et au Pacifie-Club.
Il y a deux ans, au moment où les cours haussèrent subitement, les actions de la mine de Crown-Point montèrent, en quelques semaines, de douze francs cinquante centimes à deux mille trois cents francs. Un San-Franciscain de ma connaissance était porteur de mille de ces actions. S'il les avait vendues en mars, il n'aurait reçu que douze mille cinq cents francs ; les réalisant en octobre, il encaissa deux millions trois cent mille francs. En sept mois, il était passé de la pauvreté relative à la richesse absolue, gr&ce & l'un de ces coups de fortune que le joueur préfère, et de beaucoup, à l'argent monnayé.
Quoique ces exemples soient assez communs, les favorisés de celte pluie d'or sont encore les propriétaires de mines. On prétend que les deux cent cinquante miUions de francs retirés des caisses d'épargne sont actuellement en possession de cinq ou six financiers de San-Francisco.
« Nos richesses nous sont fatales, me dit, un jour, un sage du Pacifie-Club. Un moins rapide essor nous permettrait de prendre racine ici. Et cependant, notre développement n'est pas une merveille aussi grande qu'on se plaît aie croire. Il est lent même, en considération des avantages dont nous nous targuons : le sol et le climat, les havreset les mines. Oui, lent l Nous ne pouvons lutter contre Chicago et Saint-Louis, encore moins contre Philadelphie et New-York. Nous avons voulu faire plus que ne le permettaient nos forces ; la croissance s'est faite trop vite. Notre chemin de fer nous a donné la fièvre. — Vous riez I — Il en est ainsi pourtant I Dès que le premier wagon fit son apparition à Oakland, la rage de la spéculation envahit toute la rade. Nous nous imaginions que l'univers entier venait à nous. Oii habite-
LA COHQUiTE BUlNCHB. S
rait cçHe population ? Pourquoi ne pas lui préparer des logements et tirer bénéfice de cette entreprise? Aussitôt, oo acheta des terrains, on déboisa les forêts, on constniisil des villes dans l'espoir des nuillions à venir. Voyez, k chaque échancrure de la rade, ces villes imaginaires, ces ombres de rues, de squares, de tbéAtres et d'églises r Malheureusement, les millions ne sont pas Tenus ; et depuis cinq ans, chaque citoyen de San-Francisco porte le poids d'une ville mort-née. — La grande bonama est un autre de nos accès. Il y a du vrai dans la découverte faite aux mines de Comstock.... Mais si le monde est plus riche qu'il y a cinq mois, nous sommes, nous, plus pauvres que nous ne l'étions il y a cinq ans. Jamais Peau-Rouge ne s'est montré plus insouciant pour son chien, sa hutte, sa squaw, que ne l'est, pour sa fortune, l'homme blanc de San-Francisco.