CHAPITRE XVII
Les blancs ont appris beaucoup de choses des Indiens ; pourtant, ils ne se sont pas encore avisés, ft l'instar des Utes et des Bannocks, & risquer leurs femmes sur un coup de dé.
Sur le versant du Pacifique, les femmes blanches restent encore à l'état d'oiseaux rares, de bijoux précieux; trop rares et trop précieux même, disent certains individus qui, dans leur cynique égoîsmc, font volontiers litière des exigences sociales.
La nature a mis les sexes par paires sur la terre; c'est l'homme qui détruit l'équilibre — au prix de la dégénérescence morale.
En Californie, il a cinq hommes blancs contre deux femmes blanches; dans l'Orégon, la proportion est de quatre hommes blancs contre trois femmes blanches ; dans le Nevada, elle est de trois contre une, et, dans le Washington, de deux contre une.
Par suite de cet anormal état de choses, sur tout le verscmt du Pacifique, une femme blanche est considérée et traitée, non
pas comme l'égaie et la. compagne de l'homme, mais comme une créature étrange et coûteuse, mise, en raison de sa rareté, 6 l'abri des atteintes de toute législation. Il faut qu'un homme
Rue de Sacrameato, à San-Francisco.
soit bien pressé par la faim pour qu'il ose porter la dent sur cet oiseau de paradis.
Les mineurs et les colons de San-Francisco se trouvent exactement dans la même situation que les trappeurs et les négociants de Honterey. Tous veulent des femmes ; mais, sur le marché, les demandes dépassent de beaucoup les oiTres.
Partout surabondance d'hommes et, par suite, trouble pro-
fond dans les relations sociales. Le maria^ est une sorte de course au clocher; il en a toutes tes péripéties : mariage, divorce, secondes et troisièmes noces, unions indétenniDées, transmissions éhontées.
L'union conjugale est l'objet de plaisanteries et de sarcasmeB sans nombre, oti la femme, néanmoins, unit toujours par avoir le dernier mot.
Un jeune homme, entraîné par la passion, se jette sur une jeune fllle et t'embrasse; puis, il s'excuse en prétendant qu'il est sujet à des accès de folie intermittente. La demoiselle lui tend la main en signe de pardon et d'un air de componction : « Pauvre garçon, dit-elle, dès que vous sentirez revenir un de ces accès, accourez ici; votre infirmité y est connue, et on tâchera de vous en guérir! »
Une jeune fille va acheter des gants dans un magasin de la rue Hontgomery. « Quel point? demande le commis. — Six, répondelle en souriant; mais vous pouvez voir que ma main fond. » Et le galant commis de lui chercher et de lui livrer aussitôt du cinq «t demi.
Dans une des rapsodies d'Hélène H. Coke, une demoiselle de San-Francisco découvre ce mirillque apophthegme : des baisers sur le front, voilà le plus riche diadème pour une femme! « Il me semble que ces baisers sont un peu maigres (thin), s'écrie ironiquement l'ingénue; et je gage que Nellie Coke elle-même ne les choisirait pas de préférence. »
Et voili comment disparaît tout sens moral I
v Supposez que mon mari s'avise de me faire la cour et -cherche à se rendre agréable — autant que possible, » dit une charmante jeune femme d'un ton de raillerie affectée mais profondément significatif. — « S'il échoue, il n'en manque pas d'au- 4xes qui sauront réussir. >>
Non-seulement le divorce s'obtient à peu de ft-ais, mais encore avec la plus entière facilité. Certaines sociétés légalement constituées n'ont pas d'autre but; elles se chargent de tous les détails et aplanissent toutes les difficultés. « La question de domicile n'est pas obligatoire », disent, entre autres clauses, les circulures et annonces publiées à l'intention des personnes qui désirent rompre le lien conjugal.
Les instances sont, pour la majeure partie, introduites par les femmes; la moindre allégation de leur part suffit pour -convaincre les juges. Un mari qui plaide en divorce,
LES FEMMES BLANCHES. lld
comme demaDdeur, est généralement considéré comme un insensé.
Dernièrement, un Irlandais Gt de son mieux pour prouver qu'il était maltraité et que le divorce, pour lui, devenait une aflaire d'urgence. Le magistrat fronça les sourcils.
« Eh bien, mon juge, s'écria le pauvre homme à bout d'arguments, je ne veux plus rien dire contre la femme ; seulement je souhaite que vous viviez quelque temps en sa compagnie. »
Cette raison parut péremploire au juge qui s'empressa de délivrer au demandeur son acte d'affranchissement.
Pour peu qu'on soit observateur, on remarquera, sur le versant du Pacifique, une tendance marquée à l'indulgence pour les crimes féminins. Si la raison de cette indulgence est difficile & déAnir, le fait n'en est pas moins pertinent. Les plaisanteries * les mieux accueillies dans le monde sont celles qui ont rapport h. quelque meurtre domestique, — une femme qui empoisonne son mari dans une tasse de thé ou qui lui brûle la cervelle pendant son sommeil.
Une jeune Californienne, récemment divorcée, se plaint & une amie, veuve de vingt-cinq ans, des propos indignes que son exmari tient sur son compte.
« Et il n'y a pas, dans tout cela, un mot de vrai?
— Oh! chère! pouvez-vous le demander.
— C'est seulement pour la forme. — Ha chère enfant, j'ai eu trois maris ni meilleurs, ni pires que les autres hommes ; mais tous trois sont morts. Voyez-vous, ma petite, un époux défunt ne raconte plus d'histoires. >>
Certaines personnes prétendent que cette extraordinaire indulgence n'est autre chose qu'une sorte d'hommage rendu & la rareté des crimes commis par les femmes comparés à. la fréquence des crimes dont les hommes se rendent coupables. Et, en effet, le nombre de ceux-ci est tellement énorme que le sentiment public en est blasé; un meurtre d'homme passe absolument inaperçu.
La nuit dernière, un Irlandsùs fut tué dans Broadway, non loin de la prison.
Dick Owen et son camarade de lit, Jim Burke, buvaient en compagnie de leurs maîtresses, et les deux couples s'abandonnaient aux absurdes épanchements qu'inspire le gin. Tout à