Textuel. L'auleui iiljoket. {Note du Iradueteur
coup les deux femmes, se preDant de querelle, s'éianceDt l'une contre l'autre et se mettent incontinent à s'arracher les cheveux. Les hommes naturellement se mêlent à la bataille.
« Viens te battre dehors ! s'écrie Owen en dégringolant l'escalier.
— Je descends, béte puante ! » hurle Burke en saisissant son revolver.
Owen tire deux fois ; Burke répond au feu et met bas son adversaire dont le cœur est traversé de part en part.
Cette histoire est racontée dans les journaux du matin en quelques lignes seulement.
Hais quand il s'agit d'un crime féminin — surtout de meurtre d'ami ou d'amant sur la voie publique, — oh I alors, les journaux lui consacrent des colonnes entières.
Une pistolière ' comme Laura Fair procure aux journaux du soir un tirage supplémentaire d'un millier de numéros.
Attachée en secret à un homme marié, elle s'aperçut, un beau jour, que l'amour défendu ne valait pas mieux que l'amour permis. Chargeant son revolver, elle se rendit chez son amant, et froidement, en plein jour, en présence de sa femme et de ses enfants, elle lui logea une balle dans la tête.
C'est une héroïne ! Poursuivie pour meurtre, jugée et acquittée comme n'ayant agi que sous l'empire d'un accès de folie sentimentale, Laura est devenue une femme à la mode. Elle donne des bals Irës-suivis et spécule sur les valeurs de Bourse. 11 est peu de femmes dont le nom soit aussi populaire que le sien, et les journaux s'occupent de ses faits et gestes autant qu'on le ferait ailleurs d'une dame du plus haut parage.
Cette notoriété a séduit plus d'une femme; le nombre des attentats contre le sexe fort a considérablement augmenté; et cependant pas une seule exécution de femme n'a encore eu lieu en Californie.
« Non I me disait un juge de la Cour suprême, nonl Dans ce pays, il nous est impossible de condamner une femme à mort. Ce n'est pas déjà si facile de faire pendre un homme ; et quand nous en envoyons un à la potence, il dit qu'il meurt victime de son juge et non pas de son jury. Jamais un tribunal ne pourra réunir douze hommes disposés & reconnaître une femme coupable de
1. J'ti cm devoir employer c« néologisme roor Kiidre eiademeDl le mol de l'aulenr, pitlokr. {Note du Iroducfeur.)
LES FEMMES BLANCHES. isi
meurlre volontaire, pas plus i San-Francisco que dans aucune autre ville, k l'ouest des montagnes Rocheuses. On trouve des circonstances, non pas atténuantes, mais justificatives. La jupe domine tout, jury, avocats et juges. »
Un des jours de la semaine dernière, le général Co^b, un avocat distingué, a été grièvement blessé, dans la rue Washington, par Anna Smythe.
A Londres ou h Paris, cette aventure aurait un retentissement énorme; c'est un lieu commun h San-Francisco.
Il y a douze ans, d'après son dire, -\nna vint à San-Francisco et y fit la rencontre d'un marin du nom de Smythe qu'elle épousa. De son côté, c'était un mariage d'amour. Le nouveau couple alla s'établir à Crescent-City, dans le comté Del-Norté. Avec ses économies, Anna acheta un lopin de terre et envoya son mari au Land-Oflice (bureau des domaines] pour réaliser l'acte en son nom à elle. Smythe le fit passer à son nom propre.
Habitant la ville, ne possédant ni moutons ni bestiaux, la femme du marin ne put exploiter son terrain.
Au bout d'un certain temps, un aventurier, qui se faisait nommer Juge Mason, y conduisit ses troupeaux et la défia de les en chasser.
Anna l'attaqua en justice et perdit son procès, son adversaire, assure-t-elle, étant riche et ayant corrompu les magistrats locaux.
Quand ses ressources furent épuisées, Smythe l'abandonna, la laissant sans un sou et avec cinq ou six petites bouches à nourrir.
Ayant obtenu son divorce — chose facile à Crescent-City, — elle émigra à San-Francisco avec ses enfants, qu'elle plaça tous, sauf un, encore à la mamelle, dans un asile. Puis elle se fit JttlaDchisseuse , cherchant de l'ouvrage auprès des personnes plus désireuses de venir en aide & une femme délaissée que de faire laver leur linge, mieux peut-être et plus économiquement, par Chang-Hi et Hop-Li, les blanchisseurs chinois de la rue Jackson.
Mme Cobb, l'une des dames patronesses de l'asile, apprit son histoire, prit la pauvre femme en pitié et pria son mari de s'occuper de cette affaire.
Cobb croyait avoir trouvé le moyen de lui faire rendre justice ; mais les avocats estiment avant tout les honoraires, et Anna Smythe n'avait rien. Elle rétrocéda alors sa concession & Cobb^
À la coaditiOQ que ce doîDier payerait tous les frais de justice et -qu'elle rentrerait daus sa propriété quand elle l'aurait remboursé.
Le procès dura cinq ans. Hason la combattit sur tous les points de droit. La pauvre femme, affolée de chagrin, exaspérée par ces longs délais, s'imagina que son avocat, corrompu \à prix d'argent par son adversaire, prolongeait intentionnellement le 4ébat.
« Il allait & son bureau pour me dépouiller de mon bien; mais j'espère l'en avoir empêché I »
Tels furent les premiers mots qu'elle prononça, le meurtre accompli, au moment de son arrestation.
Anna a élé laissée en liberté, la somme nécessaire pour la 'Caution ayant été immédiatement réalisée. GrAce à son crime, la pauvre blanchisseuse est hissée sur un piédestal.
On ne sait encore si Cobb survivra & la blessure qu'il a re- ■çue ; mais qu'il vive ou qu'il meure, que sa femme reste veuve, que ses enfants soient orphelins, Anna Smythe ne court aucun risque.
C'est une femme, et jamais un jury, à San-Francisco, ne con- -damnera une femme à la peine capitale.