CHAPITRE XVIII
En raison de la disparité anormale des sexes, les femmes rouges perdent plus encore que ne gagnent leurs sœurs blanches.
Dans les huttes indiennes, le nombre des femmes est supérieur à celui des hommes; aussi, les squaws sont-elles achetées et vendues de la même manière et sans plus de façon que des esclaves ou des bestiaux.
Après avoir franchi la montagne près de Truckie à cinq ou six kilomètres du lac Donner, j'aborde la vuUée de la rivière
Humboldt, dont la hauteur dépasse celle du moot Snowdon '. C'est l'habitat de sauvages tribus alpestres, les Ut«3 et les Shoshones, que l'on désigne sous le nom d'Indiens Equestres, pour
Le Isc Donnéri
les distinguer de leurs plus pacifiques congénères du versant du Pacifique.
A Wimmenucca, ainsi nommé d'après un grand chef de guerre Poi-Ule, je remarquai un Indien d'un autre rameau de la fa-
1. NonUgiM d'Aoglelerre, dans le paya de Gallei, aur U limite des comtés de Caernuroii et de UérioDeth ; llSô mètrcsdebauteur. INotc du Iradueltur.)
lik LA CONQUÊTE BLANCHE.
mille (les Utes. Enveloppé dans un épais manteau, appuyé sur sa lance, il gardait deux squaws accroupies. Nous sommes nii
l'nc jiassc dans les monlsgnvs de la Nevada (Suinnit [raitc], itatîon militaire).
milieu de l'hiver; le froid est piquant et le plateau plus élevé que le sommet de Bon-Névis' ; et cependant les deux jeunes fem-
1. La plus haute montagne de la chaîne des GrampiauE, en Ecosse. Elle est sîlué* dans le Comté d'Inverncri, el a 1331 mèlret de hauteur. (A'ûfc du lmdueltur.)\
Lu Iniliun Pai-llc cl
mes, couchées sur le sol, n'ont pour tout vêtement que quoIqneS' haillons de cotonnade.
« Pai-Ute7 » demandé-je.
Je ne craignais pas de me tromper, ayant, à la ville du Lac- Salé, rencODtré'des membres de sa tribu doot la majeure pari;ie, séduite par le développement nouveau des doctrines mormonnés, est entrée dans le giron de l'Église des Saints du Dernier Jour.
« Pai-Ute, » me répond laconiquement l'Indien.
— Votre nom 7
— Chien-Rouge.
— Voulez-vous un cigare? »
Chien-RoQge relève un pan de sa couverture, la roule autour de son cou et allume la plante indigène. Pour le sauvage, le cigare a un attrait qui ne le cède qu'à sa passion pour l'eau de feu. Les squaws le regardent en souriant, tout en conservant leur physionomie craintive. L'une a dix-huit ans, l'autre quinze & peine; toutes deux ont la large face aplatie et les yeux noirs des Hongols.
— « Vos squawsî demandé-je par l'intermédiaire d'un de ces vagabonds qu'on rencontre toujours sur la piste des Indiens.
— Oui. Vieille squaw, jeune squaw. La grande est la vieille,^ la petite est la jeune.
— Sont-elles toutes deux vos femmes?
— Oui, toutes deux; celle-ci est ma vieille femme, celle-là ma jeune femme ; deux squaws, moi I »
Et le sacripantgrimaceuDtriomphantsourire sous son épaisse couche de peinture.
« Vous êtes Mormon, n'est-ce pas?
— Beaucoup de Pai-Utes sont chefs mormons ; les Pai-Utes sont très-amis d'Enoch, n me répond Chien-Rouge esquivant une réponse directe.
Encouragées par te son d'une voix amicale, la plus jeune des deux femmes me lance un regard qui glisse & travers ses cils; l'autre se lève, se plante hardiment devant moi et me tend la main comme une mendiante.
Ces squaws ont une ressemblance étrange avec les femmes nomades des steppes tartares, de même que leurs congénères de la rivière Tulé sont le portrait frappant des Chinoises de San-Francisco. Hais les Indiennes sont, pour leurs propriétaires, d'un
128 LA CONQliÊTE BLANCHE.
moindre rapport que leurs sœurs de Houg-Koug. Une jeune et jolie ChiDOise vaut, en moyenne, mille francs ; ce Pai-Ute n'a payé sa jeune femme que cent francs. La chance, paratt-il, n'avait pas été favorable aux parents de cette squaw; le sol était couvert de neige, les élans et les antilopes se faisaient rares, et ils l'ont cédée & un étranger comme ils lui auraient vendu un cheval ou un chien. Le prix de vente sera dépensé en boissons spiri tueuses.
11 est défendu de vendre du whisky aux Indiens. C'est la loi ; mais, dans ces déserts, y a-t-il un magistrat pour l'appliquer?
« L'eromenez-vous dans votre pays?
— Ugh I sîfQe-t-il entre ses dents, les Pai~Utes de notre famille n'ont plus de patrie. Les blancs se sont emparés de notre sol et de nos rivières. Quelques Pai-Utes possèdent des terres; mais ceux-là sont en petit nombre. Un jour, le Grand Père nous rendra nos'terrains de chasse.
— Comment vivez-vous?
— Nous attendons et vaguons çà et là, tuant du gibier — pas beaucoup, — ensemençant — très-peu. Les Pai-Utes sont pauvres. — Donnez-moi un autre cigare !
— Dites-moi, Chien-Rouge ! Puisque vous êtes si pauvre, pourquoi avez-vous acheté une seconde femme ?
— Afin qu'elle travaille pour moi. Pas de squaw, beaucoup d'ouvrage; plusieurs squaws, pas d'ouvrage du tout. Gagnant plus de dollars, j'achète plus de squaws.
— Alors, vous les failes travailler pour vous? » Le drôle sourit en brandissant sa lance.
Pauvres créatures ! 11 les épuisera sans trêve ni relâche; peutêtre louera-t-il leurs services aux entrepreneurs de routes; peut-être les conduira-t-il aux cantonnements de la rivière Huml)oldt.
Chez les Indiens des missions, plus ou moins civilisés, un indigène, dans un moment de colère, peut battre sa squaw, mais rarement il l'oblige à travailler. Ses femmes, en général, sont des esclaves volontaires, enchantées de peiner pour leur ingrat époux; mais s'il leur arrive parfois de laisser le terrain en friche, d'oubliei* d'ensemencer, leur seigneur et maître se contente de rire et de bAilIer. Comme il aurait agi de même, cette négligence, à ses yeux, n'est qu'un simple péché véniel. Un tel homme est profondément méprisé par l'Indien montagnard, qui prétend qu' « il n'a pas assez de cœur pour fouetter ses femmes ».
Femme el jeunes filles Ules.
i CONQUÊTE BLARCKE.
Ed comparaison des Apaches, des Kickapous et des Kiowas,
les Utes sont de trisles compagnons, déterreurs de racines,
atlrapeurs de rats. Et cependant le plus abruti des Utes, un
ladieas de la Mission. .
cbien incapable de scalper un ennemi endormi ou d'aborder le sentier de guerre, est brave assez pour battre et assommer une femme. Toutefois, ce qu'il préfère c'est d'héberger dans sa butte plusieurs squaws, dans l'espoir que, la jalousie aidant, elles
s'efTorceront à l'envi l'une de l'autre de le dispenser de tout ■travail.
« Pourquoi avez-vous amené votre vieille femme avec vous?
— Pour dresser la petite. Les jeunes lîlles ne sont tout d'abord bonnes à rien, pendant un mois ou plus. Quand elles quittent la hutte paternelle, elles ne font que gémir et pleurer; il faut les fustiger Jusqu'à ce qu'elles se taisent; ensuite, elles deviennent raisonnables. Quand nou^ allons chercher une jeune squaw, les vieilles aiment k nous accompagner. Elles habituent les jeunes à marcher sur les cailloux et & dormir les yeux ouverts; cela sufQt pour leur clore la bouche. »
Chien-Bouge ne vaut ni plus ni moins que ses congénères des tribus païennes. Pour lui, comme pour eux, la femme n'est qu'un souffre-douleur, une béte de somme. On en prend soia comme d'une vache et on la traite comme un chien. On l'achète, on la vend 4 son gré; personne n'intervient dans ce traflc. La loi américaine ne s'occupe en rien de ce qui se passe dans une butte indienne. Si Chien- Rouge s'avisait de battre sa femme en présence de blancs, il serait immédiatement pendu, sans forme de procès. S'il l'assassinait pendant la nuit, loin des établissements, son crime resterait impuni.
Tant qu'elle demeure dans sa tribu, une femme trouve des défenseurs naturels: son père, son frère, son Tiis. Une fois dépaysée, elle n'a plus d'autre appui que l'affection ou la pitié de son seigneur.
Autrefois, les ventes de femmes de tribu & tribu étaient rares. Maintenant, la population des tribus décroissant chaque jour, les femmes pussent fréquemment de hutte en hutte. Chien-Rouge n'est (ias le seul de sa race qui, la ceinture garnie de dollars, écume le pays & la recherche de squaws.
« Vous manquez donc de lilles dans votre campement pour venir jusqu'à Winncmucca quand vous avez besoin d'une femme?
— Oui, nous en manquons; les blancs les ont presque toutes prises. »
C'est un fait constant; fait aussi triste qu'amer pour les Indiens. Quelques petites tribus sont si pauvres en femmes qu'il est fori difticile & un chasseur de trouver une compagne; les chefs et les sorciers eux-mêmes ont de la peine & garnir leurs wigwams. C'est le cas de toute frontière où les rouges sont en contact avec les blancs. L'hybride vole, le visage-pâle achète.
Dès qu'elle a dépassé le seuil d'une habitation étrangère, la ille indieDoe est & jamais perdue pour sa tribu. L'Indien converti sait fort bien que le trafic des femmes n'est
Imliena étrangers & la MissioD.
pas admis chez les blancs ; mais jamais protestation contre les antiques us et coutumes de la tribu n'a touché l'oreille d'un païen. Quand il a voulu une femme, il l'a payée son prix. Sa
mère a été achetée, celle de sa squaw auBsi. Selon lui, une fille vaut tant de peaux, tant de dollars. S'il vient à la perdre, sa forlune est diminuée d'autant. Elle lui sert h cultiver son champ, k panser son cheval, & porter sa tente. Et si un chasseur est disposé à vendre sa fille, pourquoi n'accepterait-il pas aussi volontiers l'argent du blanc que les peaux du rouge?
Il sait que Thomme blanc est puissant et que, dans la moindre maison de colon, sa fille sera plus heureuse que dans le plus grand des wigwams indiens. S'il consulte sa fille, celle-ci lui répondra sans ambages qu'elle préfère être la squaw d'un blanc.
Mais voici un train. Chien-Rouge pousse du pied ses femmes qui secouent leurs haillons et sautent sur leurs pieds.
Dans ces vastes solitudes, la compagnie du chemin de fer permet aux Utes et aux Shoshones de s'imaginer que la ligne a été construite pour eux, qu'elle est placée sous leur protection. Tous les Utes et Shosliones sont transportés gratuitement, & la condition, facile à remplir, qu'ils se tiendront sur les marche-pieds courants.
La nuit se fait, une nuit d'hiver. A six heures du soir, la température est de — 17° centigrades, le vent souffle en brise. Et ces femmes, velues comme je l'ai dit, doivent passer la nuit accroupies, et, si elles veulent dormir, s'accrocher aux chaînes de tirage.
Pauvre petite mariée! Outre les coups et les caresses de son sauvnge acquéreur, elle aura à supporter les mauvais traitements d'une rivale. Demain matin, en quittant le train, elle commencera un voyage de cent vingt à cent soixante kilomètres, à travers les l>oues et les neiges j en arrivant au village de son mari, elle devra aussitôt assumer un travail d'esclave. Quant) Chien-Bouge en sera las, il la vendra & quelque autre Cinen.