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CHAPITRE XIX

LE HORHONISHE ROtfOE.

De WiDDemucca, village indien de l'État de Nevada, ft Brigham, cité prospère de la vallée du Lac-Salé, la route traverse un pays de montagnes intéressant au double point de vue physique et ethnologique. En quittant un plateau de treize cent trente mètres d'altitude dominé par des pics aux neiges éternelles, elle escalade, jusqu'aux palissades, des bois de sapins- A Péquop — hauteur du mont Dore * — elle commence à descendre et, par les Puits de Humboldt et le désert américain, se dirige en droite ligne vers Brigham, dans le pays de Sion.

Il y a dix ans, tout ce pays, d'un dévetoppemeut routier d'environ six cent quarante kilomètres, appartenait à des tribus indépendantes dUtea et de Shoshones dont les ancêtres païens avaient chassé le bison, fait la paix et la guerre, poursuivi la vendetta, depuis les montagnes couvertes d'un étemel manteau de neige jusqu'aux vallées arrosées par la rivière du Serpent et aux chutes du Shoshone. Aujourd'hui, ces tribus ne possèdent pas un are de leurs anciens terrains de chasse.

Beaucoup de ces rouges sont Mormons.

En général^ les tribus indiennes que fréquentent les prédicateurs mormons accueillent les évangélistes avec plus ou moins de bienveillance ; mais les Utes et les Shoshones ont été presque tous baptisés et englobés dans l'Église des Saints. Pour le plus grand bénéfice de ces montagnards, des évéques rouges ont même été consacrés.

il y a oeuf ans, me trouvant dans la ville du Lac-Saléj et étudiant le système introduit par Joseph Smith et Brigham Young parmi les Européens d'origine, j'écrivais ceci :

1. Partie la plna dievde des montagnes d'Auveigae ; allitade laSS mitrea. (A'tif du froduetew.) . .

« A quel résultat sont arrivés les Saiots des derniers jours? Au milieu d'un peuple libre, ils ont fondé un pouvoir despotique. Dans un pays qui n'admet pas la religion d'État, ils ont placé leur Église au-dessus de la loi. Ils ont assujetti une so-

La rivière du Serpent.

ciété d'Auglo-Saxons i quelques-unes des idées, à la généralité des pratiques des Dtes, des Shoshones ou des Serpents. »

Une étude plus approfondie des Indiens n'a fait que confirmer cette première appréciation. Oui, <■ quelques-unes des idées » et « la généralité des pratiques » adoptées par les Mormons de la ville (lu Lac-Salé sont d'origine indigène; elles existaient avant

l'arrivée de Brigham Young, avant la révélation de Joseph Smith.

Sauf l'esprit de dévotion, le sentimenl de l'ordre et l'amour du travail, vertu» de la nouvelle et de la vieille Angleterre indestructibles chez les hommes de race anglo-saxonne, les Mormons semblent avoir puisé dans le wigwam indien leurs idées et leurs pratiques fondamentales.

Examinons les points sur lesquels les hommes rouges diffèrent

, Masque de Jo« Smith.

des blancs, — de tous les blancs, à l'exception des Saintsdes derniers jours :

1° Les hommes à peau rouge ont un dieu matériel, un dieu qu'on voit et qu'on entend, non-seulement dans le nuage et le vent, mais encore sous l'apparence et le verbe de l'homme;

i' Ils ont une classe de voyants et de chefs, doués du pouvoir surnaturel d'envisager Dieu, d'entendre ses conseils et d'apprendre sa volonté ;

3* S'ils s'assemblent en conseil, chacun des assistants est possédé du Grand-Esprit, et guidé par lui dans le choix du voyant ou du chef;

4° Le chef, ainsi nommé par l'inspiration commune, gouverne

au nom du ciel, d'après un droit divio et patriarcal, et sod autorité s'exerce sur le corps et l'âme tout & la fois;

h' Leur orgaoisation, d'essëoce divine, les a constitués en une seule nation, et les a séparés du monde extérieur par des barrières, infranchissables autrement que par adoption;

6" Le sol et tout ce qu'il porte appartient au Grand-Esprit, et, par délégation, à ses enfants, les membres de la tribu ; les titres de propriété sont concentrés dans le chef, comme mandataire du Grand-Esprit et de sa tribu. Aucun membre de la tribu n'a de ■droit individuel au sol et & ses produits;

7' L'offense faite i un des-membres de la nation est considérée comme faîte à tous, et la réparation en doit être poursuivie sans trêve ni relâche; c'est un prix de sang que l'on doit demander à la tribu coupable.

Toutes ces idées, quelque étranges qu'elles semblent aux blancs, quelque ignorées qu'elles soient â Londres et à Berlin, à Paris et à New-¥orl[, ont été adoptées par les Saints; non-seulement par Brigham Young et Daniel Wells, les présidents illettrés de l'Église, mais par des hommes instruits, des évéques, des acolytes ou des défenseurs, comme le délégué George Q. Cannon et le professeur Orson Pratt.

Les histoires relatives à l'assistance divine, à la présence effective de Dieu, qui circulent sous les huttes de Nuage-Rouge, un chef des Sïoux-Tétons, sont exactement les mêmes que celles qu'on entend au Lac-Salé, dans la maison du Lion et dans le Tabernacle.

« Je consulterai le Grand-Esprit, » dit Nuage-Rouge quand les commissaires indiens te pressent sur une question ou sur une autre.

Jamais, en s'adressant aux blancs, Nuage-Rouge ne manque de prendre les allures de prêtre et dévoyant : «J'obéis au Grand- Esprit ! Tout ce qu'il me dit de faire, je le fais. »

Nuage-Rouge pouvait & peine compter les loges de sa tribu. 11 y a six ans, il était maître de la plaine et de la montagne, du haut Missouri au soleil couchant. Les blancs, trappeurs, négociants, pasteurs, se présentèrent sur ses terrains de chasse, furent accueillis avec bienveillance et approvisionnés de squaws.

11 était enchanté de voir arriver dans son pays des hommes cquibles de montrer à ses jeunes chasseurs comment il fallait travailler. Hais il réserva ses droits princiers- Quand les blancs construisirent une route, ils demandèrent des soldats pour pro-

téger le tracé. Naage^Rouge ne voulut pas consentir à admettre des bandes armées aux environs de ses wigwams.

B Non, répondit-il d'un ton inspiré au commissaire, noni Pas un soldat ne traversera la rivière Flatte du Nord. »

On entama des négociations, et Nuage-Rouge se rendit à Washington et à New- York. Il conclut un traité stipulant, pour les blancs, certains droits; mais ces concessions ne reçurent pas l'assentiment de la majorité des membres de sa tribu; ils assuraient que leur chef était ivre quand il avait signé.

Une nouvelle conférence eut lieu h Laramie. Cette fois, Nuage- Rouge s'y présenta en maintenant tous ses anciens droits, nonseulement comme prince, mais comme prêtre et voyant.

Le commissaire Rrandt lui demanda de recevoir dans son pays uo a^nt blanc.

« Non, répondit-il. J'ai consulté le Grand-Esprit, et je ne veux pas avoir pour agent un étranger. *

On insista pour obtenir le droit d'installer des garnisons sur ses terrains de chasse.

Il se leva et parla en ces termes :

(■ Je suis Nuage-Rouge. Le Grand-Esprit a créé les hommes rouges et les hommes blancs. Je crois qu'il a créé d'abord les hommes rouges. Il m'a placé sur ce sol; il est à moi. Il a placé les hommes blancs au delà de la mer; et ce sol leur appartient. Depuis, ils ont traversé la mer; je leur ai fait place et il y a des visages-p&les tout autour de moi. Il ne me reste plus qu'un, lopin (le terre, et le Grand-Esprit me dit de le conserver. »

Brigham Young pourrait se servir du même argument. Le Seigneur a donné la vallée du Lac-Salé & Brigham et aux Saints, précisément comme le Grabd-Esprit a donné le Nébraska & Nuage-Rouge et aux Sioux. Le Seigneur a dit à Brigham de garder celte vallée, et Brigham la gardera tant que le Seigneur lui donnera la force nécessaire pour en tenir éloignés les Gentils. .

« Quoi que je fasse, dit Nuage-Rouge du ton si fréquemment usité dans la vallée du Lac-Salé, mon peuple fera de même. »

Qu'il demande ou qu'il refuse, Nuage-Rouge ne fait qu'accomplir les désirs de ses sujets et la volonté de Dieu.

Brigham Young a cherché à éteindre les inimitiés qui divisaient les Utes et les Shoshones ; mais s'il a agi aiosi, dit-on, c'est uniquonent pour détourner ces haines féodales contre les blancs.

Non loin de la station de Pai-Ute s'est livré, entre émigrants et indigènes, un combat qui a fait donner te nom de Hontrde-la Bataille [Battle-Hountain] à une chaîne assez accidentée. Là, comme au Mont-de-la-Prairie (Hountaio-Headow) et ailleurs, les Mormons sont véhémentement soupçonnés d'avoir inspiré l'attaque, sinon de l'avoir dirigée.

Les émigrants conduisaient des troupeaux. Supérieurs en nombre et connaissant mieux le pays, les Indiens surprirent les sentinelles, envahirent le campement et s'emparèrent des bestiaux. Au jour, les émigrants se rallièrent, s'armèrent à la hâte et suivirent la piste des ravisseurs. Vers midi, ils les atteignirent dans un vallon et les attaquèrent de face et de flanc. Les Indiens se défendirent comme des loups aux abois ; mais que pouvaient leur nombre et leur courage contre la vigueur et la discipline des blancs ? Fusillés, assommés & coups de crosse, ils tombèrent comme les épis sous la faux du moissonneur. 11 fallait ce carnage pour apaiser la rage des émigrants. Les rayons du soleil couchant illuminèrent un champ de victoire; des centaines de cadavres d'Indiens jonchaient le vallon, et les bestiaux volés étaient triomphalement ramenés au campement.

On ne connut jamais au juste l'importance des pertes subies, en ce jour, par les indigènes, les Indiens prenant grand soin d'enlever leurs morls afin de laisser aux ennemis aussi peu de scalps que possible. Mais l'été suivant, des émigrants trouvèrent . les squelettes d'un grand nombre de guerriers évidemment expédiés dans le pays des Ames par les balles des blancs.

Cette escarmouche éclaircit le terrain et contribua à la destruction de la puissance des Shoshones.

Anéantie par cette défaite, la tribu vagua çà et là, incapable désormais de prendre une décision- Les uns demandaient qu'on dépos&t A tout jamais les armes; les autres réclamaient la reprise immédiate des hostilités. Les deux partis entrèrent en lutte. Pendant ces interminables discussions, l'homme blanc se construisait des habitations et traçait sa route dans le désert. De temps à autre, une maison est pillée, une femme volée, un colon scalpé; mais dans le pays indien on s'émeut peu de semblables bagatelles, et l'habitation saccagée ne tarde pas à recevoir un nouveau propriétaire.

Parfois un attentat d'une gravité particulière arrache le blanc & son insouciance. Il se met en chasse ; alors sa poursuite est infatigable et sa revanche éclatante.

vGoogle

Sur une route, on me montra une maison qui a été le théAtre d'un de ces drames de la montagne.

Un hardi aventurier était venu s'établir sur le grand plateau avec sa femme et ses deux filles. Gr&ce & un labeur acharné, il cherchait à leur créer une situation prospère. Les jeunes filles étaient jolies et passaient pour des anges aux yeux de tous les célibataires du voisinage, mineurs et bergers.

Une bande de Shoshones scalpa la famille tout entière.

S'il faut en croire le blanc qui m'a reiconté le fait, 'non-seulement ces sauvages violèrent les femmes, mais encore ils leur fendirent le nez, leur brisèrent les membres et leur arrachèrent les yeux. Les guerriers étaient accompagnés de leurs femmes, ces actes de cruauté étant spécialement réservés aux squaws qui, dans leur état d'esclavage, éprouvent un épouvantable plaisir k assister au déshonneur et à la mort d'une femme blanche.

Avant que les colons eussent pu se rallier, les Shoshones s'étaient retirés dans d'impraticables solitudes où jamais homme blanc n'avait mis le pied.

La piste était perdue; la poursuite ne semblait pas devoir aboutir. Mais les habitants des frontières se découragent diflicilement, et le sang des femmes, fumant encore, criait vengeance.

Un éclaireur paî-ute se présenta, ofTrant de trouver la piste et de conduire les blancs au campement des Shoshones.

Aussitôt on se mît en marche ; mais quand on arriva, les braves et les guerriers avaient disparu ; il ne restait au camp que les squaws et les enfants.

Je laisse à penser les imprécations que poussèrent les colons ! Leur proie était envolée, leur vengeance déjouée ! Se l'émettre en chasse l Inutile I Un Peau-Rouge qui fuit, pour sauver sa chevelure, chargé seulement de ses armes, n'a jamais à redouter la poursuite d'un visage-pâle encombré de munitions, d'approvisionnements et d'efTets de campement.

On tint conseil pour décider du parti à prendre.

■ Quel parti? s'écria l'éclaireur pai-ute. Eh bien, faites feu sur les squaws I »

Faire feu sur les squaws ! Maltraiter une femme est un acic qui répugne généralement à. l'homme blanc.

« Pourquoi tirer sur une troupe de squaws ? fit observer un des colons.

— Ugh I exclama l'éclaireur pai-ute en haussant les épaules, avec ce mépris de l'Indien pour la clémence du blanc qui consi-

us LA CONQUÊTE BLANCHE.

dère comme quelque chose la vie d'une femme ; faîtes feu sur le campement ; tuez une vingtaine de squaws et d'enfants et vous verrez ausslUt les braves et les guerriers accourir pour les défendre. Ils ne sont pas bien loin. »

Une volée fut dirigée sur le camp, d'oii s'échappèrent des cris

sauvages et perçants poussés par les squaws et les enfants

. blessés. Presque aussitôt, dans les rochers, & travers les arbres,

apparurent les Indiens qui s'élanctrent chacun vers sa propre

hutte.

Alors commença l'œuvre de sang, d'abord avec la carabine, puis avec la baïonnette et le couteau. Le camp fut emporté ; les blessés furent achevés, les survivants massacrés, et les blancs se retirèrent, ne laissant derrière eux qu'un monceau de cadavres.

Après avoir traversé la rivière de l'Ours (Bear-River), j'arrive à Brigham, ville dont toutes les maisons sont nichées dans des bosquets d'arbres fruitiers.

J'y rencontrai, en route pour Sion, une compagnie à^i Mormons rouges conduits par un évêque rouge.

Peu satisfaits du voisinage des Gentils, les Indiens Équestres (Horse Indians) se sentent invinciblement attirés vers leurs frères à visage p&le de l'Église mormonne.

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