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CHAPITRE XX

Avant leur arrivée dans ces montagnes, les Mormons étaient considérés comme les amis des hommes rouges et nommés par dérision les Indiens blancs.

Ils prétendaient avoir résolu le problème qui fait le désespoir des linguistes et des ethnologues : l'origine des tribus indiennes.

D'après les révélations faites, disaient-ils, par des anges, ils affirmaient que les hommes rouges étaient les enfants de Laman ,

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les débris des tribus perdues d'Israël, les objets de la sollicitude spéciale de Uieu.

Donnant aux Indiens une large place dans l'histoire, les Mormons les représentaient comme un peuple destiné & reprendre

Shoshone américanisé.

un jour sa place et à faire grande figure dans le monde. Ils afQrinaient posséder des exemplaires d'anciens livres indiens. Une histoire de ces Indiens constituait leur évangile. Ils prédisaient une époque sainte dans laquelle chefs et prophètes à peau rouge devaient jouer un rdle éminent.

Le premier Témoin et le premier Apôtre avaient envoyé des

14ft LA CONQUÊTE BLANCHE.

émissaires auprès de ces « tribus perdues ». Une révélation avait été publiée, qui annonçait que Sion serait construite sur la terre des Lamaaites.

Pour mieux sceller ce pacte de famille avec les Indiens, une autre révélation déclara qu'aux grands jours du Seigneur les Lamanites s'épanouiraient comme la rose, que Sion fleurirait sur les collines, que les anciennes tribus et les Saints modernes se réuniraient en un « lieu désigné ».

Il ne faut donc pas s'étonner si, depuis que les Mormons sont arrivés dans la contrée du Grand-Élan, ils n'ont cessé d'y être reçus comme des amis; si les Potaouattamis leur abandonnèrent la libre jouissance de leur sol ; si les Sioux leur permirent de franchir la rivière Platte, et les Shoshones de dénuder leurs forêts; si les Utes les aidèrent à détourner les eaux des ruisseaux de leurs montagnes.

En tout et pour tout, les chasseurs et les Saints vivent en voisins, en frères se prêtant mutuellement aide et protection contre l'ennemi commun. Les Utes et les Shoshones ont reçu le baptême. D'autres indigènes se contentent d'observer les principes du mormonisme. Beaucoup de missionnaires mormons ont pris des femmes dans les wign-ams.

Certains actes de violence — le massacre de Mountain-Headow et les meurtres attribués à Rockwell et à ses Danites — ont été perpétrés par des bandes composées d'Indiens rouges et blancs. Des quatre ou cinq commissions chargées de l'instruction du massacre de Mountain-Meadow, aucune n'a été capable de décider lequel était le plus coupable, ou de Kanosh, le chef ute, ou du colonel Dame, l'évéque mormon. Tous les témoins entendus déposèrent que les assassins étaient " des Indiens ->, ou « peints comme des Indiens » ou, « vêtus comme des Indiens. » Kanosh était un Ancien mormon ; et il y a quelque chose de l'Ute dans le colonel Dame.

Il y a neuf ans, j'écrivais, à propos de ces Saints, les lignes suivantes :

« Les traces de leur système gouvernemental se rencontrent plus près que le pays d'Hauran, ailleurs que dans la sainte Bible. Bien mieux que l'antique tente du patriarche, le wigwam du Shoshone a pu donner aux Saiuts le modèle de la plurahté des femmes.... Les Saints remontent beaucoup plus haut qu'Abraham. Qa&al i moi, je suis porté à croire qu'ils ont trouvé le type de leur vie domestique dans la hutte de l'Indien plutôt que

dans la tente du père des Israélites. Comme l'Ute, le Mormon peut posséder autant de femmes qu'il en peut nourrir ; comme le Mandan, il peut épouser trois ou quatre sœurs, une tante et sa nièce, une mère et sa fille. »

Grand-Élan et Pied-Riche ont vu dans Brigham Young ce que Nuage-Rouge et Faucon-Noir y voient encore : un frère blanc, dont le grand chef, l'homme-médecine, Joseph Smith, a été fusillé dans rillinois autant pour avoir soutenu que les Peaux- Rouges appartiennent à une race sacrée, que pour avoir prêché les doctrines rouges du communisme et de la pluralité des femmes.

De son côté et à l'exemple de son chef Joseph Smith, Brigham Young considère les Peaux-Rouges comme un peuple à part, peuple d'élection, quoique châtié, et dépositaire inconscient d'anciennes et divines traditions.

Quelques-unes de ces traditions existaient dans les États de Vermont et de New- York, où Joseph Smith résida dans sa jeunesse, aussi bien que dans les prairies de l'IUinois, où il finit par échafauder son système.

Ces Indiens pratiquaient la communauté du sol, prenaient autant de femmes qu'en pouvait contenir leur wigwam, et, dans leurs querelles, appliquaient la loi du talion.

Ces principes, Smilh essaya de les infuser à la a race sacrée », en même temps que la croyance des Indiens à un Dieu personnel, leur gouvernement par des Voyants, leur médication au moyen de charmes et de sortilèges.

Il échoua au point de vue domestique. Dans ses foyers mêmes un sentiment gentil s'opposait & l'introduction de femmes supplémentaires; et des Sœurs, qui prétendent avoir été les épouses de Joseph, sont forcées de reconnaître que la cérémonie du mariage a été secrète et qu'elles ont dû accepter leur union dans le sens mystique.

Mais, une fois émigrés dans l'Utah, quand, entourés de wigwams indiens, ils purent mettre en toute liberté leurs principes en action, les Saints s'empressèrent de proclamer la pluralité 4les femmes. N'étaient-ils pas assemblés dans Sion ? Les fils de Laman ne vivaient-ils pas dans la Vallée, chacun avec deux ou trois femmes, conformément à l'antique et divine loi ?

<• Ce jour-là, écrivais-je dans la Nouvelle Amérique, les hommes rouges et les hommes blancs ont naturellement conclu un pacte verbal, car le Shoshone trouvait enfin un frère dans un visage-

U CONQUÊTE BLAHCKB. 10

pâle, et le Pawnie voyait les moeurs de son wigwam s'introduire dans la maison de l'Anglo-Saxon. »

En même temps que la polygamie, l'inceste fut adopté par les Saints.

Un Indien aime à acheter deux ou trois sœurs, trouvant qu'elles travaillent avec courage et savent retenir leur langue, tandis que des femmes étrangères l'une à l'autre négligent leur ouvrage et passent leur vie à se quereller.

Un Mormon fait de même. L'homme assez hardi pour épouser trois ou quatre femmes ne doit pas éprouver de scrupules quant à l'affinité du sang. L'habitude d'épouser des sœurs se glissa bientôt chez les Mormons, non pas comme une résultante de la révélation, comme le mariage céleste, mais par l'effet de la contagion provenant du voisinage des huttes indiennes. Cette habitude ne larda pas à être érigée en loi. C'est à universaliser ce système de pluralité et d'inceste que Brigham Young emploie toute son énergie.

« Les doubles familles augmentent t'elles dans votre Église?» demandai-je un jour à l'Apôtre Taylor.

Ce jour-là, nous nous promenions k travers le temple en construction. Quelle solidité dans les matériaux I mais quel retard dans l'érection de cet édifice qui, d'ailleurs, conformément à la prophétie, ne doit être achevé que lorsque les Lamanites en seront arrivés à fleurir comme la rose !

« Elles augmentent certainement, mais lentement, » me fut-il répondu. •

Malheureusement, tout ce que je voyais, tout ce que j'entendais se trouvait en complet désaccord avec l'appréciation de Apôtre.

Les choses sont changées du tout au tout, depuis l'habillement et les coutumes jusqu'à la manière de penser.

Autrefois, l'Église possédait une suprématie absolue. Brigham était à la fois roi et pape ; les Douze étaient princes du sang. Un évêque était un pair. Ne pas être un Ancien équivalait à vivre en dehors de la cour. Dans Main street, on ne tenait pas plus de compte d'un Gentil que d'un Sioux ou d'un Serpent conservant, même dans la pénombre, les traditions d'un code sacré. Le chemin de fer a tout bouleversé.

Depuis l'ouverture de la ligne du Pacifique, la transfonnatioD, à Sion, peut se comparer à celle de Santa-Ctara changée en Denver et passant des mains des Franciscuns en celles de Bob

WilsoQ et des jeunes divinités Norses. La ville est inondée d'éléments divers, malsains, à la fois, et bienfaisants; l'escroc, orné lie sa compagne, s'y porte en même temps que l'instituteur et

Mormons UUIant le granit pour la consiruction du temple.

le prêtre ; des cabarets s'élèvent à côté de collèges et d'écoles. La porte est ouverte à tout le monde.

Jusqu'à présent, les Saints sont restés propriétaires du sol ; d'après Daniel Wells, maire de Sion, les sept huitièmes de la ville, les dix-ûeuf vingtièmes duterritoire appartiennent encore aux Saints.

Et cependant, au bu de tous, un sentiment gentil, hostile à la

théorie mormonne de la vie domestique, se propage du haut en bas de l'échelle sociale.

Peut-être, un banquier gentil osl-il considéré comme un petit personnage auprès d'un évCque mormon ; mais les filles de celui-ci ne peuvent s'empêcher de porter des regards d'envie sur la femme du banquier.

Au Lac-Salé, les femmes des Gentils sont mieux vêtues que toutes les autres, et les Mormonnes aspirent à s'habiller comme elles. Les dollars luttent contre la grAce, la mode combat la sainteté.

Jadis, la polygamie faisait rage. Hors de là, point de saiul. Les femmes, atVeclant l'enthousiasme, luttaient d'abnégation ; c'était à. qui présenterait à son seigneur et maître le plus de nouvelles Agars.

La possession d'un harem bien peuplé caractérisait la foi parfaite, la progression vers la plus pure lumière. Un membre de l'Église qui aurait manifesté de ta répugnance à entasser femme sur lemme, tombait dans un discrédit dont il lui était impossible de se relever.

Cette folie a fait son temps.

Quelques chefs ont abandonné la pratique de la polygamie; d'autres même ont attaqué le dogme. L'Ancien Jennings n'a qu'une femme ; St«nhouse, qui n'est plus Ancien, est également monogame.

<' Pourquoi les familles multiples n'augmonteraient-ellcs pas? demande Taylor d'un accent impliquant ta question tout entière, pratique et théorie. Cette augmentation est ordonnée par le ciel. N'esl-il pas de noire devoir de manifester notre foi à la face du moude? Les vrais Saints ne s'efîorcent-ils pas d'obéir aux ordres de Dieu 7

— Hais, Ancien, je remarque que quelques-unes de mes veilles connaissances semblent rentrer dans la voie des Gentils; Jennings, par exemple. Quand je l'ai vu pour la première fois, il avait deux femmes, et l'on me disait qu'il allait probablement en prendre deux autres. Aujourd'hui, il n'a qu'une seule femme. L'une de ses épouses est morte, c'est vrai ; mais il n'a pas pris une Sœur pour la remplacer. »

Hier soir, je dînai chez l'Ancien Jennings avec sa femme et ses lllles. Possesseur d'une grande fortune, Jennings a été pressé d'épouser une troisième et quatrième Sœur, conformément à la voionlé de Dieu. Mais, ne prenant conseil que de lui-même, Il

opposa un refus formel et déterminé aux évëques et pontifes qui le sollicitaient.... pour son bien.

Jennings est un négociant. Ayant eu affaire à des gens de toute classe et de toute religion, il en est arrivé, peu à peu, à faire à son Église une opposition tacite. Jamais, afTirme-t-il, il n'introduira une autre femme chez lui. Sa compagne me semble la plus heureuse des Mormonnes de la ville.

Sans répondre directement & mon urgument, l'ApAtre dit, en levant dédaigneusement les épaules :

« Vous pouvez citer, à Sion, quelques cas isolés. Sans contredit, l'influence des Gentils pénètre subrepticement parmi nous, et les hommes d'affaires sont, plus que les autres, disposés à considérer les choses au point de vue mondain. Mais, dans les campagnes, vous trouverez une population pastorale ardente à obéir à la loi qui nous a été révélée, et à recueillir les bénédictions que Dieu prodigue à ceux de ses Saints qui lui obéissent implicitement. »

Sans aucun doute, Taylor a raison. Le système de polygamie blanche, qui tend à disparaître sous l'influence des Gentils, se propage, au contraire, chez les Serpents et les l'tcs. C'est un fait indiscutable, dont la signification absolue est à peine entrevue par Taylor et les Saints ses frères.

Aussitôt après la construction du chemin de fer, l'ouverture de la vallée et l'admission des étrangers, un changement & vue s'opéra. Quelques Anciens, parmi lesquels Godbe, Walker, Harrison, Lawrence, inaugurèrent un mouvement ayant pour objet la liberté du commerce et, comme conséquence nécessaire, la liberté de la pensée.. Ils essayèrent d'introduire la science et de fonder un journal satirique. Stcnhouse entra dans le cénacle, quoiqu'il n'eût pas encore déserté l'Église.

Avant toutes choses, il fallait détruire la croyance à la polygamie en tant qu'institution divine. S'appuyant sur les Voyants originels, les réformateurs se crurent autorisés à conclure que la pluralité des femmes était une des additions introduites par Brigham Young à l'évangile prêché par Joseph Smith.

Smith n'avait qu'une seule épouse. Cette dame, qui est encore de ce monde, aWinne que jamais le prophète n'avait eu d'autre femme qu'elle. De leur côté, les fils du prophète déclarent haute ment que la doctrine de la polygamie est une émanation de l'enfer.

Ces découvertes ne laissèrent pas que d'être assez désagréables

& Godbe. Cet Ancien, pharmacien de profession, occupait une' belle maison entourée d'un grand jardin, avec trois femmes et une ribambelle de garçons et de filles. Comment faire concorder ces faits domestiques avec sa nouvelle conviction ? Les femmes étaient ses épouses, les enfants la chair de sa chair, les os de ses os. Le passé, en bien comme en mal, n'existait plus. Hais • l'avenir? La polygamie n'étant pas d'essence divine, il ne pouvait faire entrer dans son harem une nouvelle femme tant que vivraient ses trois épouses.

Bien d'autres que Godbe se sont trouvés pris entre les cornes du mfime dilemme.

o De tous ces faits, dis-je à l'Apûlre Taylor, me permettrezvous de conclure que la polygamie, abandonnée par les Mormons riches et instruits, est reprise par les fi'ëres pauvres et ignorants?

— Non, me répond-il d'un air roguej nous ne désirons pas mettre la question sur ce terrain. Quelques hommes mondains sont fatigués d'obéir à la loi ; mais d'autres, purs de cœur, fermes dans leurs convictions, portent (rès-volontiers leur croix, ■>

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