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CHAPITRE XXI

A la ville du Lac-Salé, comme à Los Angeles, à San-José et ailleurs, les aberrations rouges de la population blanche sont en voie de dissolution.

Comme la polygamie rouge, dont elle n'est qu'un produit hybride, la polygamie blanche s'éteint dans l'Utah; non par la force et la violence, mais par l'action des lois naturelles. Elle meurt de son contact avec les habitudes plus élevées de la vie domestique.

Va jour, j'interpellai ainsi le président Wells et l'ApOlro Taylor :

« Non-seulement d'après ce que vous me dites, mais d'après

tout ce que je vois et entends, je Buia porté & conclure qu'il exiBte cliez vous une niodiûcation , sinon dans la doctrine, au moins dans la pratique-

— Est-ce là votre impression? me demanda Taylor.

— Oui, et très-décidée, je pourrais dire absolue. Laissez-moi ajoutée que le cas me semble des plus graves. Si vous avez l'intention de rester aux États-Unis, il vous faut détruire la pratique de la pluralité des femmes, même si vous en conservez les principes. Nature, loi, hasard, tout combat vos fbéories relatives i la vie domestique. La nature a établi une égalité parfaite entre l'homme et la femme; donc elle s'oppose à l'application de votre doctrine. Dans tout État chrétien, la loi décide qu'un homme peut épouser une femme, mais pas davantage. Le hasard , qui laisse en Europe un excédant de femmes, a amené en Amérique un excédant d'hommes. En Angleterre où , .sur mille individus, il y a cinq cent quatorze femmes contre quatre cent quatre-vingt-six hommes, vous pourriez appuyer votre théorie sur une base physique. Mais dans les États et territoires ob, sur le même nombre d'&mes, on compte cinq cent cinq hommes contre quatre cent quatre-vingt-quinze femmes, ces deroières ne sont pas en nombre suffisant pour fournir une épouse à chaque homme: Même dans l'Utah, le nombre des hommes dépasse de quatre cents celui des femmes. Votre « loi " divine « de la polygamie ne peut lutter contre ces faits. »

Les Gentils ont le droit de se servir de toutes armes morales contre la pluralité des femmes et le cléricalisme personnifiés en Brighain Young.

Young est l'ennemi né de toute science, de tout système éthique, de toute croyance religieuse. Mais ceux qui aiment la justice et la liberté, plus qu'ils ne haïssent la pluralité et le cléricalisme, doivent le combattre avec des armes morales. Pas de carabine, ni de revolver ; les faits seulement et la vérité. Une bonne cause ne requiert ni loi spéciale ni juge fanatique. Les raisons effectives de l'introduction de la polygamie dans les États de l'Ouest tendent à disparaître ; mais, dans l'intérêt même de leur annihilation, il faut se garder de mesures radicales et intempestives.

Brigham Young, le restaurateur de la tradition indienne de la polygamie, est âgé de soixante-quatorze ans. Ses forces sont épuisées. L'air vif de la vallée du Lac-Salé ne convenant pas h ses poumons alTaiblis, il passe tous les hivers à Saint-tjeorges,

petit village situé sur la frontière de l' Arizona où ses deux favorites, Sœur Amélie et Sceur Lucie, le veillentavec sollicitude. Le temple et le tabernacle sont abandonnés aux soins de George A. Smith et de Daniel Wells, ses second et troisième présidents; la Maison du Lion et la Ruche sont confiées à Ëlisa Snow, son poète lauréat, son épouse par procuration.

a Malade I dit-on ironiquement. II l'est juste assez pour s'as> seoir sur son lit et se marier de temps en temps. »

Les plaisants se trompent. Brigham n'éprouve aucun besoin de recourir à de nouvelles noces.

Le plus puissant des chefs indiens se considère comme le plus fortuné des mortels s'il possède douze femmes. Brigham, qui a été abandonné par la plus Jeune de ses épouses, règne encore sur dix-huit esclaves obéissantes.

Pauvre homme! Sa dernière aventure amoureuse a eu une triste conclusion.

La dix-neuvième de ses femmes, Anne Êlisa, une jeune et charmante personne, après un essai de douze mois seulement, a quitté le domicile conjugal, renié sa foi, et, suivant le conseil des Gentils, a introduit une demande de divorce. Elle désirait plus d'assiduité et surtout plus d'argent. Se trouvant par trop négligée, Anne Élisa vendit les meubles de son mari, se réfugia à New- York, et y fil, sur les secrets du harem dont elle connaissait tous les détours, des conférences qui égayèrent prodigieusement les Gentils.

De pareils incidents prouvent à Brigham Young que, tout en gardant les clefs du ciel, tout en prétendant au pouvoir de lier et de délier, il lui est défendu désormais de gouverner le cœur d'une femme et de réfréner son intempérance de langage.

C'est une croix lourde à porter. La présence de Sœur Lucie peut bien lui faire oublier l'épouse envolée; mais aucun sourire de femme n'est susceptible de consoler ce pontife de la perte de sa puissance. Cette évasion de a maison du prophète a rompu le charme.

« Ma femme sur la terre, ma reine au ciel, soupire Brigham Young,

— Quel vieux bonhomme! dit irrévérencieusement la dame, abjurant son jargon aussi céleste que conventïopnel. Il a quarante-cinq ans de plus que moi, et dix -huit autres femmes à adorer. »

Les récits d'Anne Ëlisa ont dissipé le nimbe mystique qui en-

lotirait la (enle du prophète. Son harem est profané, le mystère et la sainteté de sa vie se sont évanouis.

Les Saints polygames ont eu à subir d'autres pertes, et plus sérieuses. Stenhouse, Godbe, Lawrence, Walker, Harrison, tous les membres de l'Église les plus libéraux, les plus riches, les plus éclairés, ont abjuré ou ont été expulsés.

Stenhouse ne s'est pas contenté de déserter; il est entré avec sa première épouse, Sœur Fanny, dans le camp des Gentils.

Quand je visitai Sion pour la première fois, les Stenhouse, homme et femme, étaient ardents partisans de la polygamie. L'Ancien avait encore deux épouses vivantes, Sœur Fanny et Sœur Bélinda ; sa défunte reine. Sœur Carrie, l'avait quitté pour " les mondes éternels ».

Fanny, Anglaise de naissance, femme instruite et d'une grande beauté, avait elle-même donné Bélinda pour seconde épouse à son mari.

Gelle-ci , rejeton d'une race sainte, était fille de Parley Pratt, le premier ApAtre, surnommé l'Archer du Paradis, et de Bélinda Pratt, le premier avocat féminin de la polygamie. Elle était orpheline quand l'Ancien l'épousa; Pratt, son père, ayant été tué dans l'Arkansas par un certain Hector Mac Lean ilont l'apôtre mormon avait converti et enlevé la femme.

Non content de ces deux jeunes et charmantes épouses, Stenhouse en cherchait une troisième; et Sœur Fanny déploya toute son éloquence pour me démontrer qu'il avait raison d'obéir à la loi n céleste ». Aujourd'hui, elle me remet un manuscrit, tout entier de sa main, dans lequel la pluralité des femmes est appréciée au point de vue gentil.

Clara, l'une des filles de Sœur Fanny, est l'épouse de Joseph A. Young, le Ois aîné du prophète. Les Stenhouse se trouvaient donc très-près du trône. Pour s'en rapprocher, davantage, l'Ancien Stenhouse demanda en mariage Zina, une des filles du prophète.

La situation de cette jeune fille était des plus étranges. Enfant, par sa naissance, de Brigham Young, elle était, par la grAce, fille de Joseph Smith. Sa mère, Zina Huntingdon, est une des quatre « saintes femmes » qui prétendent avoir été les épouses secrètes de Joseph Smith et qui, en leur qualité de veuves du prophète, vivent en mariage morganatique avec Brigham Young. Bien que celui-ci ait rempli son rôle, Zina Huntingdon n'est point considérée comme son épouse et reine. Joseph la ré-

15e LA CONQUÊTE BLANCHE.

clamera dans le monde futur, et Zina la jeune sera recueillie dans le royaume de sa mère. Aussi jolie que bien élevée, Zinn est la favorite de son père, qui la chérit d'autant plus que sa •< loi céleste » lui défend de la compter parmi ses enfants.

Avant même d'avoir parlé à Young, Stenhouse croyait avoir gain de cause. Zina était actrice. Slenhouse, critique dramatique, dirigeait un journal populaire. Il publia sur elle des articles qui. dans l'opinion de Sœur Panny, renfermaient les louanges ha plus délicates qui eussent jamais été adressées à une artiste.

Zina se montra sensible k ces éloges. Quant à Young, il ne s'opposa pas & l'union projetée; mais il y mit pour condition qu'après sa conclusion, la mère et la fille ne seraient pas séparées. Ayant toujours vécu ensemble, il était impossible de scinder leur existence.

« Il faut les prendre toutes deux, dit Brigliam.

— Brigham veut se débarraserde la vieille dame, fit observer ironiquement Sœur Fanny.

— Vous savez qu'elle ne fait pas partie de son royaume, » répondit Slenhouse sur le même Ion. *

Intérieur à Sion : Jadis.

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Zina insistant pour avoir sa mère auprès d'elle, Stenhousc consentit à ce que la veuve de Joseph demeurât avec eux dans sa « troisième maison ».

Hais les choses ne devaient pas se conclure aussi facilement. Slenhouse était faible et nonchalant, Zina coquette. L'affaire tournait mal.

Godbe et Walker venaient d'inaugurer le nouveau mouvement, et le prophète intima à Stenhouse l'ordre de les stigmatiser dans son église.

Malheureusement, Stenhouse dépendait de ceux qui alimentaient son journal, les négociants de la ville, grands et petits, qui tous étaient dans le mouvement 11 se tut. Son silence fut considéré comme un crime. Zina lui ferma sa porte, suivant vraisemblablement en cela les injonctions de son père.

Sœur Fanny alla trouver Brigham Young et le supplia de permettre l'accomplissement du mariage de son mari avec la fille du prophète.

o Zina a changé d'idée, répondit Young; je n'y puis rien; mais je ne manque pas d'autres filles. Si l'une le refuse, une autre en voudra peut-être. »

Stenhouse crut que firigham se moquait de lui et montra les dents Le prophète le frappa dans son journal dont la vente baissa rapidement. Il éprouva des pertes considérables et son caractère s'aigrit à proportion.

Voyant son mari tomber en défaveur, Sœur Bélinda adressa & Brigham une demande de divorce. Stenhouse ayant donné son adhésion, l'acte fut signé.

Un nouveau journal, organe ofQciel de l'ËgUse, fut fondé par les autorités. C'est alors que Stenhouse abjura, entraînant sa femme dans son apostasie.

« Il désirait Zina, me dit le capitaine Hooper; mais la jeune fille ne s'en souciait pas; de son côté, Brigham Young ne veut pas obliger sa fille à se marier contre son gré. Aveuglé par la rage, Stenhouse s'est séparé de nous. »

Sœur Béhnda porta dans un autre harem les trois enfants qu'elle avait eus de Stenhouse, Le bonheur ne l'y suivit pas et elle obtint un second divorce. Aujourd'hui, elle est mariée, en troisièmes noces, avec un Ancien fort riche auquel elle a imposé deux de ses enfants. Elle en avait perdu un.

« Elle a essayé de tout, murmure l'époux divorcé. J'espère qu'elle s'en tiendra là! »

Causant, un jour, avec madame Stenhouse, je lui dis :

" Votre fille Clara ne vit-elle pas avec Joseph Young?

— Oui, oui, me répondit-elle tristement; elle résidedans lesud del'Ulah, enétat depolygamie. Il ne nous est pas permis de voir notre enrant. Son mari l'adore. Si, au moins, c'était un méchant homme, capable de maltraiter une femme ! Alors, elle le quitterait et nous reviendrait ! s

De semblables naufrages sont la conséquence naturelle des orages. La tempête n'est pas encore apaisée, mais le ciel semble s'éclaircir. Qu'on laisse aller les choses , et le calme se fera de lui-même.

La polygamie tient à un état social oii les femmes accomplissent toutes les œuvres de la domesticité. Dès qu'elles auront renoncé à approvisionner leur garde-manger, à allumer leurs fourneaux, à confectionner leurs vêtements, peu d'hommes se soucieront d'entretenir cinq ou six épouses.

« Le fait qui affecte le plus notre système de pluralité, me dit un Ancien récemment converti de la polygamie à la liberté, est un agent sur lequel les carpet-baggers ' n'exercent aucun contriMe. Cet agent, c'est la mode. Il y a dix ans nos femmes s'habillaient volontiers comme des paysannes. Depuis que le chemin de fer nous a mis en communication avec le monde extérieur, elles ont remarqué comment les femmes s'habillaient ailleurs ; elles exigent des chapeaux élégants, des manteaux de soie, des robes de satin et cherchent à s'éclipser l'une l'autre. Tout cela est coûteux; et cependant un homme qui aime ses épouses ne peut les empêcher de se vêtir comme les autres femmes. Or, vêtir une seule femme, c'est autant que puisse se permettre un homme en Amérique. Dans le bon vieux temps, une épouse supplémentaire coûtait peu ou prou. Elle se contentait d'un capuchon de calicot qu'elle confectionnait elle-même. Aujourd'hui, il lui faut un chapeau, qui vaut cent francs et auquel, pour la symétrie, il faut ajouter un chAIe et une robe. Et ce que l'on accorde k une épouse, on est forcé de le donner à toutes les autres! »

Ce goât pour la toilette commence à corrompre tous les harems mormons. Jennings lui-même recule devant les dépenses néces-

1. Néologisme politique, spécial aux ÉtaU~UaU, sorvaDt à désigner un avenlurier qui arrive dao» ud Ëiai sans autre bagage qu'un sac de nuit (Carpel-Bag) et se met •< la lâte d'une faclion de mécontcnis, dans le but de faire Tortune on pScbant en eau (rouble. (JVofe du traducteur.)

latérieur k SioB : ADJoard'huî.

LA COSQUËTE BLAHCHE.

sitées par quelques jolies femmes ; et bientdt, h. la ville du Lac- Salé, Brigham Young sera le seul homme assez riche pour suhveoîr aux frais de toilette d'une douzaine d'épouses.

Vainement les Saints se réuniront-ils à Sion; vainement invoquera-t-on l'autorité divine ! Rien n'entravera l'action de cet ennemi de Brigham Young. Une femme qui s'habille comme une squaw conservera la docilité et la soumission de l'Indienne. Hais la vue d'un chapeau écarlate la ramènera bien vite au monde normal; et alors elle se présentera au combat munie des armes de son sexe*.

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