CHAPITRE XXU
Nuage-Rouge est un exemple, mais un exemple unique, d'un Brigham Young rouge.
Sur les bords pittoresques de la rivière Verte, dans le territoire d'Utah, j'ai recueilli les détails d'un drame dont chaque scène serait la parodie du pape mormon, si Brigham Young luimême n'était la parodie des voyants indiens.
Au mois de mars 1874, un prophète indien se rendit dans un campement d'Utes nomades, près de Terre-Jaune (Tierra-Amarilla), dans le Nouveau-Mexique. Il apportait à cette tribu, de la part des Utes, un message reçu du Grand-Esprit.
Cet homme , jouissant d'une immense réputation chez les siens, était considéré comme un saint, à la fois derviche et magicien, qui avait traversé des cercles nombreux et avait eu ce rare privilège de converser avec Dieu.
I^es Utes, chasseurs vivant sous la tente, obéissaient à deux grands chefs, Sabéta et Cornéa, et à plusieurs autres
1. Celle cause dirimaDte de la polygamie est relevée en termes catégoriques par Mme J. Steohouse, dans ees Mémoires iPune mo'pmonne : «Mais le luxe croissant cl l'extravagance des moJeB rendent de plus en plus diflicile aux hommes de forLuntmédiocre l'enlrtlien de plusieurs femmes. La coquelterie est devenue une euDeniic jurée (te [a po1)Koi3ie. • (.Vote du traducteur.)
chefs de moindre importance. Leur camp était admirablement situé, le long d'un coure d'eau, au milieu de prairies verdoyantes, & l'ombrage de cèdres et de cojonniers.
Dans chaque wigwam séchaient des quartiers d'élan ou d'antilope. La chasse d'hiver était terminée, et l'époque de la chasse
LES VOYANTS INDIENS. 16b
d'élé n'avait pas encore été fixée ; aussi les jeuaes hommes désiraient-ils ardemment une razzia; plus que tous les autres, un nommé Manuel, le plus turbulent des membres de la bande de Cornéa.
Stanuel aspirait & devenir chef. Déjà, sur les frontières, il était connu comme le plus déterminé voleur du Mouveau-Mexique; mais jusqu'alors son ambition avait été déçue. Les chasseurs
La riTière Veric.
avaient besoii; de repos et voulaient jouir des loisirs que leur donnait le printemps.
Tandis que Sabéta, Cornéa et les autres chefs fumaient tranquillement le calumet de paix, Manuel et les plus jeunes hommes se prélassaient au soleil, surveillant le travail de leurs squaws, ou folâtrant avec leurs rejetons basanés.
Les vieilles squaws faisaient sécher des peaux et broyaient du mais; les jeunes ramassaient des branchages et allumaient les feux.
Le campement ute offrait l'image de la vie pastorale telle que la pratiquent toutes ces tribus païennes.
« Levez-vous, enfant»! s'écria le voyant; suivez-moi dans le
pays qu'arrose la rivière Verte, — notre ancien terrain de chasse. L&, vous serez face à face avec le Grand-Esprit. Là, vous foulerez des gazons épais, vous vous abreuverez à des sources pures. Là, vous trouverez des chevaux agiles et du gibier en abondance. Venez, je vais vous conduire à la rivière Verte et vous faire voir le Grand-Esprit! n
Cet appel fut entendu non-seulement par Manuel el les jeunes lionimes, mais par Cornéa, Sabéta et les autres chefs.
l'a établi saemeni agricole dane la Pniric califoraicDDe.
La rivière Verte, le principal cours d'eau du territoire ute, nrrose l'immense dépression du sol qui s'étend des montagnes de rÉIan (Elk-Mountains) à la chaîne de Wahsatch. Les Utes, considérant cette vallée romme leur ancienne patrie, trouvèrent tout naturel que le Grand-Esprit les invitât à la réoccuper. Leurs pères, d'ailleurs, n'avaient-ils pas, maintes fois, reçu de semblables messages divins? D'après les légendes indiennes, le voyant ne faisait que les convier à revenir sur les beaux terrains de chasse qu'ils avaient été contraints d'abandonner.
Cornéa prêta l'oreille à cet appel, comme s'il émanait du ciel
même. Une émotion extrême agitait sa tribu. Obéissant h l'impulsion générale, il donna le signal du départ.
Les Indiens plièrent leurs tentes et empaquetèrent leurs quartiers d'antilopes et leur mais pulvérisé.
Mais ils manquaient de chevaux, et le voyage était long et difficile.
« Allons en voler! s'écrièrent Manuel et les jeunes hommes.
Près de la rivière Verle.
— Non ! interrompit le voyant ; contentez-vous d'emprunter ce qui vous manque. »
Dociles à cette recommandation, Manuel et ses compagnons se précipitèrent vers les établissements blancs et empruntèrent une trentaine de chevaux et autant de bétes & cornes; puis, partant pour la terre promise, ils poussèrent devant eux le troupeau volé, s'emparant, sur leur roule, de tout ce qu'ils trouvaient à leur convenance.
ie8^ LA CONQUÊTE BLANCHE.
Furieux de leurs perles el s'inquiélant peu 4u-.Cran(l-E8prit, les blancs, ogriculteurs et mineurs, se rendirent à la Terre-Jaune, résidence de l'agent indien John S. Armstrong, et demandèrent h ce fonction nairc de les remettre en possession de leurs bestiaux.
Un agent indien est responsable des tribus placées sous sa juridiction; et la rivière Verte est non-seulement une station du chemin de Ter, mais encore l'artère principale des établissements blancs sur la montagne.
Annstrung Ht venir un interprète métis du nom de Chacen.
<' Suivez la piste, lui ordonna-t-il, et quand vous aurez rattrapé les voleurs, ramenez-les ici avec les bestiaux. »
Chacen ne tarda pas à rejofndre la tribu. Fort en faveur près des blancs, il était en même temps trÈs-respocté par les Utes. En tout autre temps, ces derniers auraient écouté ses observations et suivi ses conseils. Actuellement, transportés d'un saint zèle, iis l'invitèrent & déguerpir. « Ils obéissaient, disaient-ils, à l'appel du Grand-Esprit, et ne voulaient plus courber le front devant les blancs. »
Sabéta était aussi ardent pour la lutte que Manuel et les jeunes braves.
Cliacen revint et fit son rapport. Armstrong appela des troupes qui envahirent aussitât la Terre-Jaune, sous le commandement du capitaine Stevenson.
La collision ne se fit pas longtemps attendre.
Enflammés par l'orgueil aussi bien que par la prophétie d'une éclatante victoire sur les diables pâles, les Indiens firent volteface et se jetèrent sur les établissements. Sabéta attaqua ouvertement l'agence, tandis que Cornéa, invisible aux blancs, se tenait en embuscade à quatre ou cinq kilomètres en arrière.
Sabéta devait surprendre l'agence, scalper les officiers et s'emparer de tous les approvisionnements. A sa grande surprise, il se heurta contre un détachement de cavalerie, et, au lieu de frapper, fut contraint de parlementer.
V Rendez les bestiaux et livrez-nous les voleurs I » dit le ca{>itaine Stevenson d'un ton impérieux.
Sabéta n'était pas encore prêt pour la lutte; il répondit qu'il rendrait les bœufs et les chevaux, mais qu'il ne pouvait livrer les voleurs, attendu qu'ils avaient fui dans les montagnes et qu'ils ne faisaient pas partie de sa tribu.
Quelques-uns de ces voleurs, et des plus audacieux, étaient là,
à cheval, aux cdtés de Sabéla. Arinslrong ie savait; mais la nuit approchait, et il déBirait arriver & son but san» efTusion de sang, s'il était possible. Sa troupe, d'ailleurs, était de beaucoup inférieure en nombre à celle de Sabéta.
B Campez cette nuit, » dit-il, afin de gagner du temps.
La HuBao du Géanl, au bord de la rivière Verte.
Un emplacement, pourvu de bois et d'eau, fut désigné auprès de l'endroit ou Cornéa se tenait caché.
Les Indiens ayant adhéré à cette proposition, Stevenson les congédia en leur donnant pour escorte un escadron de cavaliers.
En arrivant près du campement, les Indiens se débandèrent, appelèrent leurs camarades et se formèrent en ordre de bataille.
L'interprète voulut parler; on lui imposa silence. A quoi boa parlementer quand ie moment de combattre est venu?
Deux braves saisirent Chacen et l'accablèrent de coups; ud troisième brave, tirant un pistolet de sa ceinture, s'écria, d'un ion superbe, que les Utes allaient fustiger el scalper les soldats.
Dès que l'interprète, dégagé des mains de ses tourmenteurs, fut à l'abri, les soldats ouvrirent le feu sur les Utes; ce fut comme un signal qui fit sortir Cornéa de son embuscade, mais qui attira les réserves militaires.
Le combat dura une heure environ. La nuit seule mit Un au feu et & la poursuite. Les troupes avaient eu un homme tué et deux blessés. Les pertes des Indiens furent beaucoup plus sensibles; mais, à la faveur de l'obscurité, ils réussirent à traverser la rivière Charma, emportant leurs morts.
Au delà du Bio-Charma, Us rencontrèrent un berger mexicain qu'ils scalpèrent, et dont le troupeau leur permit de vivre quelque temps. Harassés sans rel^he par les Apaches, après avoir perdu presque tous leurs bestiaux et leurs chevaux, ils regagnèrent, au bout de cinq à six semaines, la Terre-Jaune, dans un état complet d'épuisement et de démoralisation.
Pour prévenir le retour d'événements semblables, Arrastrong décomposa la tribu, et en envoya les fragments non pas dans rutah, sur la rivière Verte, mais dans les réserves du Colorado. Sur leur promesse de s'abstenir désormais de tout pillage, Sabéta et Cornéa reçurent la permission de se retirer, le premier 4 Los- Pinos, le second à Pagota-Springs. Par ce divorce, on punissait les Utes d'avoir prêté l'oreille aux paroles d'un voyant et d'avoir obéi à l'appel de la divinité.
Affaiblis, ruinés, domptés, les Indiens partirent pour leur destination. Sombre était le visage des chefs; les braves s'avançaient baissant la tète comme des squaws. Nul ne songeait & s'écarter de la route tracée; nul, excepté Manuel. Hais, quand celui-ci proposa de diriger une razzia, Cornéa lui imposa silence. N'élait-il pas la cause principale des hontes infligées à la tribu? Les jeunes hommes mêmes fermèrent l'oreille à ses sollicitations.
Outré de colère, l'indomptable pillard jura de partir seul.
Manuel avait, dans la bande, un sien cousin qui lui était trèsattaché, et comme il possédait deux chevaux, il espérait que son cousin, excellent cavalier, l'accompagnerait dans son expédition.
Le cousin se montra inflexible; non pas qu'il craignit pour luimême; mais il songeait aux squaws et aux enfants de la tribu. Cornéa, ayant engagé sa parole, était responsable des faits et gestes de chacun des membres de la communauté.
Hanuel était prêt à partir. Son cousin et quelques braves se glissèrent en rampant vers sa tente, la carabine en arrêt. Les deux chevaux étaient entravés près d'un arbre. Ils firent feu, et les animaux tombèrent morts.
Au bruit de l'explosion, Manuel se précipita hors de sa tente et se trouva face à face avec ses compagnons qui avaient sauté sur leurs pieds.
• Vous avez tué mes chevauxl s'écria-t-il avec un geste hautain; maintenant, tuez-moi I »
Sans répondre un mot, le cousin tira un pistolet de sa ceinture, s'avança vers Manuel, et lui brûla la cervelle h bout portant.
Puis la tribu reprit sa marche vers le Colorado.
Comme Brigham, Nuage-Rouge a été porté au pouvoir par un vole populaire; comme Brigham, un vote populaire peut le renverser; mais, jusque-là, il règne par la grâce de Dieu, et c'est avec l'aide du ciel qu'il exerce son mandat.
D'après la légende indienne, quand une tribu, d'essence divine, s'assemble en conseil, chacun des membres est censé obéir à un guide invisible et infaillible.
« Prenons Nuage-Rouge pour chef! » s'écrie un guerrier.
A quoi tous répondent par le guttural yep! yep!
C'est le cri du ciell
il en est de même quand les Saints sont assemblés dans leur égli^, d'origine divine; chacun d'eux est censé animé du Saint- Esprit.
« Pignons Brigham Young pour prophète, voyant et révélateur! u s'écrie quelque ancien.
Et le chœur tout entier, femmes et hommes, de répondre : A rnen!
La voix du peuple est la voix de Dieu. Des dissidents peuvent quitter le campement des Sîoux ou l'Église des Mormons; mais, déposer un chef indien, est une entreprise aussi difQcile que de détrôner un voyant mormon. Taureau-Assis s'est séparé de Nuage-Rouge, entraînant avec lui un millier de loges de la tribu ; David Smith a rompu avec Brigham Young et a détourné un millier de familles saintes. Et cependant Nuage-Rouge reste le chef des Sioux, comme Brigham Young reste le voyant des mormons.
Les dissidents ne peuvent enlever la gr&ce, ce nimbe du chef d'élection. Non-seulement le voyant converse avec le Grand- Esprit , mais il est sur terre l'exécuteur de ses jugements.
Un Indien tombe malade. Aussitôt il a recours & son chef, qui, d'un mot, peut le faire vivre ou mourir.
Il en est de même des Mormons à l'égard de leur pape.
Uq Indien malade croit qu'il est puni parce qu'il a péché, et qu'un démon a pris possession de son corps. Que, par suite des fatigues de sa vie de chasseur, il éprouve des accès de fièvre ou
des douleurs articulaires, il va trouver son sorcier, qui grogne (les prières, gesticule avec les mains, et place le pécheur sous la bénigne influence de ses charmes et de ses conjurations.
Les Saints des derniers jours professent exactement la même superstition. Un mormon est fermement convaincu que toute indisposilion est un signe de péché, et qu'un organe attaqué, soit au physique, soit au moral, est possédé d'un « malin esprit ». Jout évoque est médecin ; ses remèdes consistent en prières et
en invocations; son but unique, en s'adressant an det, est de chasser le démon qui tourmente son frère.
Toutes ces notions sont inhérentes an sol et k l'atmosphère du territoire indien. C'est un fait que le voyageur est & même de constater.
A Santa-Clara, Fray Tomas trouva un homme-médecine qui gouvernait par droit divin et patriarcal, en qualité de voyant et de père de sa tribu. Fray tomas prit sa place; mais il laissa subsister la loi en vertu de laquelle régnait le patriarche. Le changement de personne ne modifia en rien le système : le despotisme resta le même. Quoique choisi à l'élection, l'Indien exerçait son autorité au nom de son firand-Ësprit. Il en fut ainsi de Fray Tomas, qui gouverna au nom de sa sainte Trinité.
Telles sont les méthodes, telles les prétentions de Brigham Young. Il n'y a qu'une différence : c'est que le prophète mormon a été beaucoup au delà d'un instituteur comme Fray Tomas, là oii Fray Tomas est; resté au-dessous d'un chef tel que Nuage- Rouge.
Et cela se comprend. Dans l'exercice de son autorité, le moine chrétien ne saurait se détacher entièrement du souvenir de ses vœux, ni des habitudes et des exigences de la vie civilisée. Ce frein est lettre morte pour le voyant indien aussi bien que pour le pontife mormon. Mais un mandat, même «divin», a une limite qu'il n'est pas permis de dépasser; le voyant et le pontife l'ont éprouvé, tout comme le prieur franciscain.