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CHAPITRE XXIII

NaturaUser dans une société blanche le système indien de la propriété commune et la doctrine du sang pour sang, c'est plus que n'a pu faire encore Brigham Young. En vain a-t-il déployé la plus infatigable énergie ; en vain a-t-il emprunté aux Indiens l'organisation de sociétés secrètes dont tous les membres s'cn-

gagent par serment & exécuter la volonté despotique du prophète; il n'a pas réussi.

Tous ceux qui, dociles à la voix des évâques, s'astreignent volontiers à prendre deux ou trois femmes, à épouser les deux sœurs, consentent difficilement, en dépit des exhortations des Danites, des Anges Vengeurs et des Fils d'Enoch, à. délivrer à l'Église, c'est-à-dire au Président, comme « mandataire », leurs magasins ou leurs Iroupeaux, leurs mines ou leurs moulins. . En ce moment, Brigham essaye de persuader & ses sujets de lui abandonner toutes leurs propriétés privées et de vivre sur le commun, comme leurs pères Lamanites, les Shoshones et les Utes.

Joe Smith avait fait la même tentative dans le Missouri. Sur ses instances, quelques-uns de ses premiers disciples ayant déposé leurs fonds dans des banques anonymes, il créa un Capital Commun, dont ii disposa comme mandataire, et acheta des propriétés à un nom colleclif, lequel était le sien propre, Joseph Smith. Le plan ne réussit pas; il est vrai que les propriétaires ne perdirent rien, mais Smith réserva le principe en exigeant la dtme. Chaque Saint eut à payer le dixième de ce qu'il possédait dans l'Église. Tous les ans cette dtme était répétée sur le revenu du néophyte; dans toutes les assemblées on paraphrasait cette maxime : la propriété appartient à Dieu. Un particulier pouvait être considéré comme l'intendant du Seigneur; mais son intendant, à lui, c'était l'Église.

Brigham ïoung, plus rapproché que Smith de la « race sacrée », ayant toujours sous les yeux les exemples lamanites, poursuit de toutes ses forces la réalisation des prétentions de son maître; il ne cesse de proclamer qu'un Saint de foi parfaite ne peut faire autrement que de placer la totalité de ses biens terrestres en fidéicommis. Il arrive quelquefois qu'un néophyte convaincu, prêtant l'oreille à ces discours, abandonne tout ce qu'il possède; en échange de quoi il reçoit de Young la promesse d'une place éminente parmi les « dieux du ciel ».

Dans le but de stimuler cette ardeur de sacrifice, il a été créé dans rUtah un ordre honorifique, l'ordre d'Enoch. Tous ceux qui « consacrent » leur propriété à Dieu en sont membres de droit. On les nomme Fils d'Enoch; comme Enoch, ils sont « héritiers de vie v. C'est une forme d'aristocratie, un grade dans un nouveau chapitre de nobles.

Ce grade, peu de Mormons l'ont obtenu encore. Un nouveau

converti peut ^e sentir disposé à livrer tous ses biens et & se contenter de l'assurance qu'il occupera un siège parmi les trdnes les plus élevés; mais un Saint, vieilli dans la « sainteté », est rarement tenté de troquer ses champs et ses granges, ses bœufs et ses porcs, ses moulins et ses scieries, contre la promesse d'une couronne céleste. Tandis que Fox, un disciple pauvre, abandonne tout ce qu'il possède, et accepte, pour vivre et se vôlir, l'aumône que veut bien lui allouer Young, Jennings, un riche disciple, se fait construire, dans les faubourgs, une superbe villa qu'il garnit d'oeuvres d'art, de livres et de meubles précieux.

Au reste, quand de semblables transferts de propriété ont lieu, on prend grand soin qu'ils soient effectués conformément à. la loi et enregistrés dans un tribunal gentil.

L'ordre des Fils d'Enoch a d'autant plus d'attrait pour le Shosbone, le Sioux ou l'Ute, qu'il n'y voit que le droit de s'emparer de ce qui lui pialt dans la Ville Sainte.

Qu'il se nomme Chien-Boiteux ou Cerf-Agile, il entre dans un magasin, choisit ce qui est à sa convenance et se dirige vers la porte.

tt Eh! sale chenapan, voulez-vous bien laisser cela? s'écrie le marchand qui n'a pas encore eu l'iionneur d'être reçu membre de l'ordre.

— Hi ! hi I répond Chien-Boiteux ou Cerf-Agile. Moi Enoch ; vous Enoch aussi, n'est-ce pas? Moi manger votre bœuf; moi dormir daos votre wigwam. »

Le marchand, qui n'est ni Fils d'Enoch, ni héritier de vie, s'empresse de jeter l'Indien à la porte.

En pratique, il est reconnu que ceux qui n'ont rien à partager se font immédiatement communistes.

Ce que l'on reproche le plus au Mormonisme, c'est la doctrine du sang pf)ur sang, doctrine découlant en droite ligne du système patriarcal et qui a été empruntée par Joseph Smith é ses confrères sacrés les Lamanites. Elle a causé l'expulsion des Mormons de rohio et du Missouri, et le meurtre de Joseph Smith dans la prison do Carlhage.

Brigham Young est véhémentement soupçonné de la soutenir et de la propager; aussi, le rend-on, jusqu'à un certain point, responsable des massacres de Hountain-Meadow, de l'assassinat de Brassfield et de Robinson, et de beaucoup d'autres méfaits commis par les Danites.

Celte loi du talion — œil pour œil, dent pour dent, sang pour

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sang — est , non-seulement incompréhensible , mais encore odieuse & l' Angto-Saxon . Toutes les tribus chasseresses l'admettent en principe et la pratiquent consciencieusement : les Sioux, les Apaches, les Kickapous, les Kiowas, aussi bien que, dans l'ancien monde, les Bédouins, lesTartares etlesTurcomans.Chez tous les peuples sauvages le rachat du sang est considéré comme un acte légitime, et le vengeur est placé, dans sa tribu, au rang des héros. C'est ainsi qu'il est fait chef en Amérique, comme il devient cheik en Afrique.

D'après ces codes barbares, le talion ennoblit celui qui accomplit l'œuvre de sang. En Corse, l'homme qui a tué dans l'exercice d'une vendetta, se promène léte levée dans son village, objet d'envie pour les pâtres, d'adoration pour les beautés rustiques. Sur le Nil, un fellah qui va dans un hameau voisin exercer une sanglante revanche, passe pour avoir agi en roi.

Tout en essayant d'enrayer la politique du sang pour sang, les législateurs orientaux se sont vus contraints d'accepter ce principe. Sous certaines restrictions, il est admis par Moïse, aussi bien que par Mahomet. Solon comprenait parfaitement l'absurdilé de la doctrine d'œil pour œil, dent pour dent; et cependant le législateur athénien l'a laissée subsister dans son code.

L'Angleterre a constamment répudié ce principe sauvage. Une fois, il est vrai, on a essayé de l'englober dans le code; mais cette tentative remonte au règne d'Edouard IIP. Une seule année d'expérience su^it pour faire rejeter le système et rapporter la loi.

Parmi les nations élevées de l'humanité, la peine du talion a été abolie. Il ne reste plus trace de cette vieille loi barbare que Fur les frontières de la civilisation. En France, c'est la Corse ; eu Espagne, la Biscaye; en Angleterre, le Connaught; en Amérique, les prairies; pour chaque nation, c'est le soi où subsistent encore des débris des anciennes races.

Pour peu que i'ou étudie l'Amérique, on y constate la prédominance du sentiment communiste. Cette disposition à mettre le pays au-dessus de l'État, & substituer le meurtre privé à l'action de la justice, se manifeste par la constitution de sociétés secrè-

1 . L'aoUur ne dit pBE s'il s'agit d'Edouard III le Confattur, do la dynastie suoDn< qui régna de 1041 à 1066, ou d'Edouard 111, de la dynastie normande, qui mootA si le trAnc en 1317 et mourut en 1377. [Note dM traduetew.)

tes — bandés Danites, clans Eou-Kloux, cercles du Caméra, ~~ Don moins que par l'activité des comitésde vigilance et par l'application de la loi de Lynch.

Près de De Soto, ville située sur les bords de la Grande-Riviëre- Boueuse [Big-Muddy-Riverlidans la partie méridionale de l'État d'Ulinois, résidait un fermier du nom de VancUidéjà vieux et faible de constitutioD.

A la suite d'une querelle avec sa femme, cette dernière l'abandonna et alla élire domicile chez des amis, à quelque distance de la ferme. Ayant besoin d'aide, Vancil prit une femme à gages et lui conria l'administration de son intérieur.

Un jour, douze individus, masqués et déguisés, se présentèrent àlafermcetdirentà Yancil qu'ils avaient jugé son affaire etpris une irrévocable décision.

« Vous avez jugé entre ma femme et moi?

— Oui, monsieur, nous avons pesé les faits.

— Les faits! Quels faits?

— Il importe peu 1 Nous les connaissons et nous trouvons que vous avez tort.

— Eh bien ! si vous savez....

— Pas d'explications, interrompt l'orateur de la bande. Nous venons rétablir l'ordre. Il faut renvoyer votre servante , aller faire la paix avec la vieille femme, la ramener à la ferme et l'y garder.

— Vous n'avez pas d'autres ordres & me donner? répondît Vancil dont la colère grandissait.

— Si, reprend l'orateur, qui ajoute quelques observations do [teu d'importance.

— Et si je n'obéis pas?

— Gardez-vous-en bien ! Si vous n'exécutez pas ces ordres, nous vous pendrons comme un chien. Vous êtes averti ! «

Vancil se trouva, en effet, sufiisi^nment averti, car il congédia tout aussitôt sa servante, écrivit à sa femme pour la rappeler et s'empressa d'accomplir les autres recommandations qui lui avaient été faites.

Mats la femme refusa de réintégrer le domicile conjugal ; elle ne connaissait pas, dit-elle, ses champions, et ne se sentait aucunement disposée & profiter de leur intervention.

Quelques jours après leur première visite, les mêmes individus, masqués comme devant, arrivèrent à la ferme.

« Où est votre femme? s'écria l'un d'eux.

laa LA CONQUÊTE BLANCHE.

- — Elle ne veut pas revenir, soupira le vieux bonhomme. J'ai ehassé ma servante, j'ai rappelé ma femme, j'ai exécuté tout ce que vous m'avez ordonné ; mais je n'ai aucun moyeu d'obliger ma femme à rentrer au logis. »

Malgré ses explications et ses supplications, le pauvre vieillard fut arraché de sa demeure, traîné vers un arbre voisin et pendu à une branche.

Le lendemain, son cadavre fut découvert par un nommé Stewart CIup.

Ce Stewart Clup, fermier du même canton, avait vu celte troupe d'hommes masqués, et, malgré leur déguisement, en avait reconnu deux ou trois qu'il savait être membres d'une société secrète, désignée sous le nom de )a Kou-Kloux de l'Illinois.

Exaspéré par le crime commis presque à sa porte. Chip parla. Deux des membres de la société furent arrêtés et traduits devant les assises locales. Mais, avant le jugement, les seuls témoins qui eussent pu déposer contre eujt avaient été tués.

Un jour que Clup revenait avec de la farine du moulin banal de De Soto, tandis qu'il traversait un bas-fond, une détonation se lit entendre et il tomba sur ses sacs. Il était mort. Les chevaux continuèrent leur route et ramenèrent le cadavre à la ferme.

Grdce à la suppression de ce témoin, les deux inculpés furent renvoyés avec une ordonnance de non-lieu.

Aucun indice n'a été relevé contre les auteurs de ce second meurtre. Chacun, k De Soto, est prêt à affirmer par serment que ceux qui ont pendu Vancil connaissent ceux qui ont assassiné Clup. Mais comment arrêter les individus soupçonnés ? Comment recueillir les témoignages? Le shérif ne bougera pas; il est membre de la commune et doit s'occuper d'abord et avant tout de ses affaires personnelles.

L'Illinois, théâtre de ces meurtres, est cependant un pays qui a quelques droits d'être fier de lui-même.

Composé de prairies, prospère, largement peuplé, cet État, malgré sa jeunesse, s'est acquis une haute réputation par ses goûts littéraires et ses nombreuses écoles.

Il possède une douzaine d'universités et d'académies et plus de treize mille bibliothèques. En 1870, sa population était de deux millions cinq cent mille Ames; ses bibliothèques renfermaient trois millions quatre cent mille volumes. A l'exception de quatre-vingt-dix mille Indigènes et de quarante-deux mille

éh'angers, tous tes habitants de l'IlliDoie, hommes et femmes, savent lire et écrire. C'est le paradis des bouchers et des fabricants -de whisky, son commerce consistant surtout en viande et en liqueurs fermentées. Sans exagération, il fournit aux Ëtats- Uois un grand tiers de la viande qui s'y consomme et un cinquième au moins de la distillation.

C'est dans ces professions spéciales k la population de l'Illinois que ie philosophe trouverait peut-être la raison du Kou-Kloux, cette sauvage personnification de la justice qui, dans quelques cantons rouges du pays, prend les nonas de Chevau-légers et de Bandes-matinales, et, dans la plupart des cantons blanc8,'ceux de Comités de la loi de Lynch et Comités de vigilance.

En Europe, l'IlUnois est surtout connu par la tragique histoire de Nauvou, établissement mormon d'oii les Saints furent chassés par le fer et le feu. L'histoire complète des prairies, où Peaux- Rouges et Visages-Pàles sont encore en contact, fournirait une centaine de drames non moins curieux dans leurs détails que le meurtre de Joseph Smith dans la prison de Carthage.

« Une population docile à la loi 1 me dit un juge d'une expérience consommée, membre de la magistrature de l'Illinois. C'est une plaisanterie, et d'une navrante -nature.

— Et cependant votre code est marqué au coin du bon sens et des plus libérales aspirations.

— Oui, notre code suffirait, si tout le monde voulait s'y conformer. Mais nous n'avons que des prodigues qui payent leurs dettes avec des promesses. Nous faisons et nous enfreignons plus de lois qu'aucun autre peuple du globe. Obéir à la loi I Allons donc! Personne ici ne s'y croit obligé! »

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