CHAPITRE XXIV
Dans l'Illinois, chacun s'imagine que la loi est incarnée dans sa propre personne et croit devoir s'arroger le droit de l'appli-
-quer & autrui. Une justice sauvage, comme dans les -wigwams indiens, tel est le genre de répression que l'on préfère, si, toutefois, il est permis de donner le nom de répression h ce -qui n'est, à proprement parler, qu'une simple revanche, le talion — œil pour œil, dent pour dent. Conformément & cette doctrine indienne, des individus aux instincts violents assument le droit de répudier le code public, et même de résister à la justice.
Généralement, dans riUinois, l'autorité est formaliste et son action est limitée; les agents de la justice, du juge au coroner, du shérif au policeman, n'exercent qu'en vertu du suffrage universel; aussi sont-ils tous tenus à une obéissance passive vis- -à-vis de leurs électeurs.
Une seule autorité est organisée, l'autorité individuelle. Le porcher et ie cabaretier interprètent le code suivant leur passion du moment, et en appliquent les articles avec la carabine et le couteau-bowie. Une fois prise, leur décision fait loi. Juge, shérif et coroner — choisis par le peuple, et pour un temps déterminé — n'ont pas & hésiter; il faut qu'ils soient les serviteurs dociles de ceux qui les ont placés à leurs postes et qui ont la faculté de les en renverser.
Ces fonctionnaires sont rarement riches, leurs services étant parcimonieusement rétribués. A peine un seul, sur cinq, a-t-il assez de sens moral ou d'énergie pour exercer son mandat suivant les principes élevés du droit public. En général, un shérif est un citoyen tout comme un autre. Vivant au grand jour, oc- ■cupé du soin à donner à ses étables ou à sa distillerie, il n'a qu'une préoccupation : toucher régulièrement sa solde; après quoi il ne s'inquiète aucunement du monde extérieur.
« Notre shérif, me dit en riant un philosophe en jaquette de cuir, est un homme tout rond. Qu'une rixe ait lieu, Frank détourne la tête et laisse aller les choses à la grâce de Dieu. >
Le shérif Frank est un type.
Entre fermiers, bouchers et cabaretiers, les divergences d'opinions se résolvent en combats singuliers. Nécessairement, il y a un vainqueur, et la loi, conjme toujours, n'est que la brutale ■expression de la volonté générale.
Un samedi soir, le 12 décembre 1874, le colonel Sisney, shérif du comté de Williamson, était chez lui, près de Carterville, Jouant aux dominos avec son beau-frère, Georges Hindman. Les rideaux des fenêtres étaient abaissés, et la l»mpe se trouvait
ainsi placée que la silhouette des deux joueurs s'y profilait comme sur ud écran.
Une détonation retentit; les vitres volèrent en éclat, et les deux beaux-frères, atteints par les projectiles, sautèrent sur leurs pieds.
Deux carabines se trouvaient à portée; chacun en saisit une, se tenant prêt à la riposte.
Des pas précipités se faisaient entendre en dehors de l'enclos.
Quoique couvert de sang, Sisney s'élança vers la porte, l'ouvrit et se précipita au dehors.
Le bruit des pas résonnait encore dans l'éloignement; mais l'obscurité et les blessures qu'il avait reçues empêchèrent le shérif de se mettre en chasse.
Les secours arrivèrent. On reconnut que Sisney était grièvement blessé. Il avait un bras brisé en plusieurs endroits; ses flancs et sa poitrine étaient criblés de grains de piomb. flindman, plus sérieusement blessé encore, ne semblait pas devoir passer la nuit.
Le lendemain matin, tout fut en rumeur à Cartervilie, et la population se leva comme un seul homme.... Un scrupuleux examen du terrain permit de constater que l'assassin s'était déchaussé. Gr&ce à cette précaution, il avait pu s'approcher sans bruit de la maison, s'assurer de la position de ses ennemis et les viser tout à son aise. Il emportait évidemment dans sa fuite la conviction de les avoir tués tous les deux.
On connaissait parfaitement le meurtrier; mais personne ne se souciait de le dénoncer. C'était une vieille haine, disaitron; une querelle de famille, comme celle dos Guelfes et des GibeUns, des Utes et des Serpents. Dernièrement, la victime était un Bulliner; aujourd'hui, c'est un Sisney. Les deux familles veulent poursuivre l'œuvre du sang. Personne n'a le droit de s'interposer.
<> Quel jour sommes-nous? demandent les paysans. Le 12 décembre. N'est-ce pas la date anniversaire de l'assassinat de Bulliner? Un seul des membres de la famille Sisney a-t-il été inquiété pour ce crime? Ce n'est qu'un rendu pour un prêté. »
Ainsi raisonnent tous les administrés du shérif Frank. Un meurtre a été commis l'année dernière. Il est naturel qu'un membre de la famille BuUiner ait choisi précisément ce Jour pour tuer un Sisney.
En approfondissant les faits, j'apprends une histoire deven-
184 LA CONQUÊTE BLAMCHB.
detta de prairie qui ne le cède en atrocité ni aux veDgeances corses d'Ajaccio et de Monté-d'Oro, ni aux sanglantes querelles des deux fractions de la race Ghérokie, localisée & Vinta, ayant respectivement pour chefs, Stand Watie et Jacques Boss.
Le colonel Sisney et Georges Bulliner habitaient chacun une ferme dans les environs de Carterville. Celle du premier embrassait cent quarante-cinq hectares; celle du second comprenait^ outre les bâtiments d'exploitation, une scierie et un moulin & laines.
Indigène du pays, Sisney avait servi pendant la guerre de la sécession, et était parvenu au grade de capitaine. Comment il avait obtenu celui de colonel, c'est ce que tout le monde ignorait. Bulliner était un nouveau venu, ayant quitté le Tennessi, son Ëlat natal, pendant la guerre civile.
Sisney avait trois flls, dont l'alné, Jean, élait marié. Bulliner amenait ses deux fils, Jack et Dave, et son frère, plus jeune que lui, et pourvu aussi d'un fils, nommé Georges.
Sisney et Bulliner étaient plus ou moins liés avec tous les colons du voisinage ; Sisney avec les Russells et les Hendersons, Bulliner avec les Hinchclifîes et les Crânes.
Non loin de là résidait une famille du nom de Stocks, qui possédait trois jeunes et jolies filles, sœurs et cousines germaines, courlisées par tous les jeunes gens d'alentour.
L'IUinois est un de ces États où les femmes blanches sont extrêmement appréciées, le nombre des hommes blancs y dépassant de près de cent mille celui des femmes de même couleur. Une maison qui renferme trois ou quatre jolies hlles devient bientât un centre très-fréquenlé et le thé&tre de jalousies sans nombre.
Sallie et Nellie Stocks étaient sœurs. L'aînée, Sallie, une effrénée coquette, acceptait les hommages de Jack Bulliner, dont le frère, Dave, aimait passionnément Nellie.
Jusque-là, tout allait bien, et les étrangers semblaient devoir rester maîtres du terrain. Mallicureusement, Sallie, qui voulait avoir plus d'une corde à son arc, se mit à coqueter avec Tom. Bussell, son cousin. Il ne manquait pas de mauvaises langues pour afQrmer qu'en dépit des encouragements qu'elle donnait à Jack Bulliner, elle finirait par épouser son cousin Tom.
Une discussion s'éleva entre ces voisins, relativement à la propriété d'un lot d'avoines. Ce lot, Sisney l'avait engrangé; Bulliner, de son côté, prétendait qu'il l'avait acheté et payé.
On s'adressa au tribunal local, qui doûna gain de cause à Sisney.
Quelque temps après, Dave Butlïner entra chez un forgeron établi sur le terrain de Sisney, et, y rencontrant cedernier, l'accusa d'avoir gagné son procès au moyen d'un faux serment. Transporté de colère, le shérir saisit une pelle et s'élança sur Dave dont il entailla le bras.
Tout d'un trait, Dave courut raconter à son père, à son frère Jack et à trois autres individus qu'un assassinat venait d'être tenté sur sa personne par Sisney.
Aussitôt, les Tennessiens saisirent leurs carabines et leurs revolvers et se rendirent & la demeure de Sisney. Celui-ci, en voyant arriver ces cinq hommes, s'arma de son fusil, sortit par une porte de derrière et se dirigea vers un enclos planté de quelques arbres.
Au moment ob il franchissait la palissade, ses ennemis firent feu. Bien que blessé, Sisney continua sa course, se mit & l'abri derrière un arbre, épaula son fusil et leur ordonna de s'arrêter. Les BuUiners obéirent; sachant que Sisney était fort habile tireur, ils parlementèrent. Les assaillants s'engagèrent & quitter la ferme, sous la condition que Sisney promettrait de ne pas tirer sur eux pendant leur retraite.
De part et d'autre on résolut d'en appeler aux armes. Mais le juge du district, habitué à des scènes semblables, se montra si éloquent, que les parties consentirent à retirer leurs causes du râle, même à payer chacun une amende de cinq cents francs.
Si l'action de la justice était éteinte pour le moment, la soif de la vengeance restait aussi ardente que devant. Chacun des adversaires entraîna dans sa querelle ses amis et ses voisins : Sisney, les Hendersons et les Russells; Bulliner, les Hincbcliffes et les Crimes.
Un dimanche, à Carterville, dans l'église, Sisney et son Ûls se rencontrèrent avec quelques-uns des Crânes, et, à l'issue du service, une bataille eut lieu dans la rue. B&tons, pierres, cou * teaux, tout fut mis en jeu. 11 n'y eut pas mort d'homme; mais Sisney et son fils furent sérieusement contusionnés.
L'affaire fut portée devant le tribunal de Carterville et, le jour de l'audience, les deux camps aRluèrent. Dave Bulliner et Tom Russell se rencontrèrent face à. face. Ce dernier jura par tous les saints que jamais un Bulliner n'épouserait sa cousine, Sallie Stocks. Les jeunes gens en vinrent aux mains; les au-
ciens prirent part ii la bataille; l'autorité fit les sommations d'usage, et les deux partis se dispersèrent, tout en jurant qu'ils prendraient leur revanche.
La première victime fut Georges Bulliner le père. Un jour qu'il se rendait à Garbondale, suivant tranquillement la route au pas de son cheval, on le fusilla du haut d'un arbre. Des voisins trouvèrent son cadavre baignant dans une mare de sang.
L'opinion publique imputa ce meurtre à Tom Russell, et une accusation formelle fut déposée entre les mains du shérif. Ce dernier n'en tint aucun compte et, deux ou trois jours après, Tom disparut. Il ne fut pas poursuivi, et l'on sut bientôt qu'il n'avait pas quitté les environs.
Quelques semaines après, un fermier, qui assistait h l'office du dimanche soir dans l'église de Carlervillc, vit & une fenêtre le visage de Tom Russell. Au même moment, à une autre fenêtre, un second fermier aperçut Gordon Clifford, une sorte de vagabond, plus connu sous le nom de Jack Texas. Dave Bulliner et ses frères étaient dans l'église avec une de leurs tantes.
Après le service, en rentrant avec la vieille dame, les Bulliners furent assaillis par une décharge partie du couvert. Dave tomba. Monroe, un de ses jeunes frères, tira un pistolet de sa ceinture et fit feu. La riposte ne se fit pas attendre. La tante poussa un cri perçant; elle avait été atteinte d'une balle dans le flanc.
Dave expira deux jours après. Sur son lit de mort, ii fil serment que, parmi ceux qui avaient tiré, il avait parfaitement reconnu Tom Russell, son rival en amour auprès de Saille Stocks.
Les présomptions contre Tom semblaient de la dernière évidence. Entre lui et l'homme assassiné il existait une haine mortelle; on l'avoit aperçu aux vitres de l'église, épiant sa victime; il avait été reconnu par son rival en amour, son ennemi de famille.
Il y avait d'autres preuves. Un agent, en fouillant le bois, trouva un débris de cartouche, et, en dépliant le papier, reconnut qu'il provenait d'un numéro du GUtbe, journal publié à Saint-Louis.
Hinchcliffc, maître de poste àCarterville,dépOBaqueTomRussell seul recevait ce journal. Ce dernier fut arrêté. On trouva chez lui un fusil chargé; on retira la cartouche et on constata que l'enveloppe se rapportait exactement au fragment de popler trouvé dans le bois.
Et cependant Tom ne fut pas traduit en justice.
Une autre de ses cousines, nommée MalUe, vint affirmer, sous la foi du serment : l* qu'elle était en visite chez son oncle Russell le jour de l'assassinat de Dave ; 2' que son cousin Tom n'avait quitté la maison ni pendant le jour ni pendant la nuit; 3' que le soir même, vers huit heures, Tom avait souhaité le bonsoir à tout le monde et était allé se coucher.
Le squire Strover, chargé de l'instruction, trouva le témoignage suffisant et mît le prisonnier en liberté.
Cette justice de prairie n'était pas faite pour satisfaire lee BuUiners. Us prirent leurs carabines et se désignèrent leurs victimes.
On réserva Sisney pour le jour anniversaire de la mort de Georges ; quant h Henderson, son principal acolyte, il fut tout de suite expédié.
Jack Bultineret deux compagnons se rendirent dans le champ où Henderson était occupé à labourer; au moment oii le fermier tournait sa charrue, ils lui lancèrent une volée de plomb & chevreuil.
Henderson ne survécut à ses blessures que quelques jours. Avant de mourir, il déposa sous la foi du serment que Jack fiulliner était un de ses meurtriers.
Un individu nommé Ditmore, qui travaillait dans un champ voisin, avait entendu les coups de feu. Avant la lin de la semaine, Ditmore fut assassiné.
Vint ensuite le tour d'Hinchcliffe. Celui-ci, qui cumulait la profession de médecin avec l'emploi de maître de poste, avait liréquemment & circuler la nuit pour aller visiter ses malades. Un soir, tandis qu'il revenait d'une tournée, des coups de feu partirent de derrière une futaie et retendirent raide mort. Son cheval fut également tué.
Le meurtre d'Hinchcliffe est attribué au cousin Tom et à Jack Texas; mais ces deux dangereux personnages ne sont pas gibier facile à. saisir, et aucun shérif ne se soucie de les poursuivre.
Cet assassinat a produit une vive émotion dans le pays, od Hinchclitfe était fort aimé ; et cependant, jusqu'à ce jour, il est resté impuni.
Par le fait, on cessa de s'en occuper jusqu'au jour anniversaire de la mort de Bullincr; la tentative de meurtre contre Sisney était le réveil de la vendetta.
Le colonel Sisney a émigré à Carbondale avec sa famille.