CHAPITRE II
Si moines et prêtres oDt déserté les autels de San-Carlos, les abandonnant aux hiboux et aux lézards, quelques-uns de ceux qu'ils ont convertis sont restés fermes dans leur foi.
Une bande de Mexicains, porteurs d'actes judiciaires appuyés par des carabines, expulsèrent le frère José Maria, prieur des* moines du Carmel. Mais ni actes ni carabines ne purent chasser f capitan » Carlos, le patriarche du camp du Carmel.
En ce qui concernait le frère José Maria, la lAche des libérateurs était facile; il ne s'agissait que de fermer l'église, de disperser les moines, de saisir les champs et les vergers.
Quant au chefindigène, on ne pouvait ni affranchir sa tribu, ni anéantir les enseignements de ses prêtres, ni reconduire du sanctuaire de son saint patron.
Cédant à la force, le frère José Maria se retira il Mexico, où il apprit k servir un nouvel autel et perdit le souvenir de sa mission à la baie du Carmel.
Cramponné à lu foi avec toute l'ardeur d'un nouveau converti, capitan Carlos continua à rôder autour de ses anciens pénates, ne voulant pas connaître un autre temple, fidèle au saint patron dont il porte le nom. Pour lui, comme pour ce qui resie encore de sa Iribu, San Carlos est un puissant chef, et le porche de son église est l'entrée du pays des âmes.
Ce patriarche indien affirme avoir accompli sa cent vingt-cinquième année; prétention de longévité assez ordinaire dans la contrée. Dans tout village, on cite des centenaires, et dans beaucoup d'annales conventuelles sont enregistrés des individus ayant vécu cent vingt ans. 11 y a du vrai dans ces relevés et ces traditions.'
Dans ces répons, l'air est doux, la nourriture saine, la vie tranquille; l'été n'a point de feux qui brûlent la peau, l'hiver point de froids qui glacent le sang. Pas de révolution de saisons ;
un printemps perpétuel ; c'est mai en hiver, et seulement juin en été.
Chez les indigènes, la vieillesse est un honneur ; un chef porte sa couronne d'années aussi fièrement que les grands arbres. D'après l'appareDce du patriarche, il est impossible de deviner son âge ; si son regard a conservé toute sa vivacité et tout son éclat, son cr&ne est chauve, son visage creusé de rides profondes, sa peau flasque et affaissée. La vie ne semble tenir à lui que par un fil des plus ténus. L'été, il habite les bois ; l'hiver, il rôde autour des fermes. Connu de tous les colons, il est sûr de ne pas souffrir de la faim. Il peut encore tendre un piège et lancer une hachette ; mais le pauvre vieillard est si bien resté un sauvage, qu'il aime mieux mendier que voler, et voler que travailler. Vieux, mais peu vénérable, il se plante devant les cabarets et implore des étrangers un verre de whisky ; sa passion pour les liqueurs spiritueuses semble être la seule qui ait survécu à ses cent vingt-cinq ans.
Il faut prendre l'Indien pour ce qu'il est — un débris de la nature, comme l'autel de San-Carlos est un débris de l'art. Pour un franc dépensé en whisky, il raconte son histoire, qui est, en même temps, le romancero de sa tribu.
Tout jeune encore, au moment oii les Espagnols arrivèrent pour la première fois à Monterey, capitan Carlos assista au débarquement des moines du P. Junipéro Serra et des troupes de don José Rivera.
Déjà les Espagnols avaient établi une mission à San-Diégo, et s'avançaient dans la direction de la Porte-d'Or ; mais jamais encore un Indien du Garmel n'avait aperçu le visage d'un blanc. Les moines érigèrent une croix; les troupes arborèrent un drapeau. On entonna un psaume; on tira le canon; cérémonies qui, prétendaient les nouveaux venus, donnaient le peuple à Dieu, le pays au roi d'Espagne.
Ces étrangers construisirent un fort sur la colline, au-dessus' de l'emplacement, oti avait été plantée la croix. Ce fort fut entouré de murs que l'on garnit de canons, et sur lesquels des sentinelles se promenaient jour et nuit.
Comme tous leurs congénères du versant du Pacinque, les Peaux-Rouges étaient une population douce et pusHIanime, se nourrissant de glands tombés des chênes, de racines arrachées au sol, de poissons péchés dans les étangs. Quelques individus, plus aventureux, se hasardaient à chasser le renard et & tendre
des pièges aux fouisseurs. Les hommes aimaient les peaux; mais il fallait de l'audace pour s'en procurer. Leur vêtement, & l'exception de celui des chefs, se composait uniquement d'un morceau d'étoffe noué autour des reins et d'une plumée fichée dans les cheveux. Et encore un seul sur vingt pouvait-il se per mettre ce luxe.
Les femmes restaient à peu près nues ; leur vêtement d'été se composait uniquement d'un jupon d'herbes; celui d'hiver, d'un débris de peau à demi séchée. Quant aux enfants, ils n'étaient pas habillés du tout. Le sentiment de la pudeur était aussi inconnu dans une loge indienne que dans une colonie de phoques.
Ces Umides sauvages habitaienl des huttes de paille. Groupés dans les bois comme des hardes de daims, ils se lavaient rarement, jamais ils ne se peignaient. Une très-légère couche de couleur, voilà en quoi consistait leur coquetterie. Les femmes . tatouaient leur visage, leur cou et leur poitrine; les hommes étendaient sur leur face une peinture quelconque. Tous vivaient de chenilles et de vers, au jour le jour, sans s'inquiéter du lendemain.
Un jour, capitan Carlos vit une bande de moines franchir la chaîne dominant Monterey, et planter une croix sur le sol appartenant à sa tribu.
La croix semblait être le totem' de l'homme blanc. Non-seulement une grande croix était arborée, mais encore chacun des pères en avait, pendue au cou, une petite qu'il portait à ses lèvres chaque fois qu'il s'arrêtait pour chanter ou qu'il s'agenouillait pour prier,
Les pères élevèrent un autel, le recouvrirent d'un drap, et, quoique le soleil fût replendissant, allumèrent des bougies.
Ils déployèrent une bannière portant l'effigie d'une magnifique femme blanche; c'était, disaient-ils, la mère d'un puissant prince qui, dans un pays bien au delà de la mer, avait été crucifié pour sauver les âmes des hommes.
Ils entonnèrent va psaume qui, aux oreilles de ces enfants des forêts, résonna comme un chant de la terre des Esprits.
Tout d'abord, les Indiens se tinrent h l'écart. Ces étrangers avaient traversé tes mers comme des oiseaux ; personne ne savait d'oii ils venaient.
1. Signe diilincur, sorte de palladium, sdopld par chaque Iriba indienne. C'eA génériiement une Cigare d'animal tatouée lur la poitrine du cher. {Note du IradiKleur.)
Et cependant, quaad les pères déployèrent le portrait de cette belle femme, quand ils chantèrent la musique de la terre des Esprits, les hommes rouges arrivèrent en foule pour admirer celte image et écouter ces psaumes.
Peu & peu leurs craintes se calmèrent. En voyant les bons pères donner des aliments aux affamés, des vêtements à ceux qui en manquaient, des médicaments aux malades, leurs cœurs soupçonneux s'ouvrirent.
La bonne nouvelle apportée venait, leur disait-on, d'au delà des nuages; le Grand-Esprit, pour leur ouvrir une voie plus rapide et plus sûre au pays des dmes, leur donnait San Carlos pour guide et pour patron.
Quelle réponse faire & de pareils enseignements ? Les Franciscains avaient un verbe entraînant, des mœurs austères. Jamais un mensonge ne s'échappait de leurs lèvres. Ils respectaient le bien d'autrui, ne ravissaient aucune femme, n'enlevaient aucun indigène. Tous leurs actes semblaient prouver qu'ils étaient les amis des Indiens.
Ces étrangers imposèrent aux localités des désignations nouvelles : la rivière reçut le nom de Rio Carmélo; la chaîne de montagnes, celui de mont Carmel ; la belle femme fut appelée Notre-Dame du Carmel.
Tout sauvages qu'ils fussent, les indigènes étudiaient altentivement les agissements des moines. Ils s'aperçurent bientôt qu'aucun des secrets du sol ne leur était étranger. Si les racines devenaient rares, les pères savaient en trouver sous les taillis. Si le poisson manquait, ils jetaient dans ta baie leurs filets qui revenaient pleins.
Petit à petit, ils enseignèrent à l'Indien à ameublir son sol, à pêcher dans ses cours d'eau, à tendre des pièges dans ses bois. Bienidt l'indigène, renonçant aux chenilles et aux vers, vécut de lièvres et de bécassines, de canards et de truites. Les pères lui enseignèrent l'art de cuire ses aliments; de sorte qu'au lieu d'avaler ses racines et ses reptiles comme une brute, il sécha ses graines sur des pierres et rôtit son gibier dans des fours.
Les pères construisirent une église sur l'emplacement où ils avaient planté la croix, et y placèrent leur image de Noire-Dame du Carmel. Des champs furent appropriés et ensemencés de blé. On fabriqua des briques; on débita des cèdres. Entre l'église et ia vallée, une pente fut convertie en vignoble. On créa un verger
de poiriers, de pommiers et de noyers, et un bois d'oliviers, en mémoire de la montagne de Syrie.
Quel spectacle pour les Indiens ! Tandis que les hommes, les yeux tout grands ouverts, considéraient ces travaux, les fenîmes, plus impressionnables, amenaient leurs enfants aux pères qui les instruisaient dans la foi de l'homme blanc et les marquaient au front du signe de l'homme blanc.
Un nouveau converti vint à mourir. Les hymnes de la terre des Esprits furent chantées sur son tombeau.'Iamais Indien n'avait vu ni entendu de semblables cérémonies funèbres.
Les indigènes vinrent en foule demander le baptême.
Un Indien s'était glissé dans l'église, réclamant son adoption par le saint de l'homme blanc.
« Agenouille-toi, dit le père en souriant. Maintenant, écoule mes paroles et répète-les après moi :
a SANTISSIUA TRINIDADaI « DIO?,
» lESU cnniSTO,