UN VILLAGE ZAMBO
l'Indien s'inquiète aussi peu de ce qu'on pensera de lui, que le tigre de la jungle quand il bondit sur sa proie. Un Peau-Rouge était plus libre de battre son esclave qu'un Visage-Pàle de battre son chien.
Cependant, tant que rouges et noirs furent laissés h euxmêmes, ces nègres semblaient condamnés pour toujours h servir des maîtres dont la peau n'était que légèrement moins foncée que la leur.
Un jour, en me promenant aux environs de Caddo, je heurtai du pied un nid de fourmis et j'introduisis le désordre parmi les petits guerriers rouges.
Comme tout l'est et le sud, cette région sèche et baignée de soleil est riche en fourmis rouges, noires et jaunes; on y remarque surtout la variété connue sous le nom de fourmi-amazone.
Toutes les fourmis semblent vivre en tribus et nations suivant des règles qui ne changent jamais. Comme les Indiens, elles ont leurs rangs et leurs ordres, patriarcal, militaire, servile; comme les Indiens aussi, elles possèdent tout en commun. Les patriarches, tenus & part en qualité de pères et de mères, mènent une existence tranquille et meurent dès qu'ils ont accompli leur mandat. Ces chefs de la gent formique sont munis d'ailes ; ils planent, s'aparicnt, se nourrissent de mets de choix et achèvent leur carrière sans que leurs mandibules aient été souillées par un travail vulgaire.
Après eux, viennent les soldats, munis de fortes mandibules, mais aptères. Au bas de l'échelle sociale, sontlesserfs ou vilains.
II faut récolter la nourriture et construire les greniers; c'est pourquoi la majorité de la nation se compose d'esclaves, et les fourmis serviles sont des squaws. Jamais fourmi mâle ne gagne son pain quotidien. Tout travail lui semblant incompatible avec sa dignité, c'est son architecte femelle qui construit sa cellule et son fourrageur femelle qui va lui chercher sa nourriture. Ces squaws, arrêtées dans leur croissance, dépourvues d'ailes et d'ovaires, sont satisfaites de travailler sans relâche. La fourmiamazone a des instincts plus élevés. Les amazones préfèrent le combat au travail, et, comme toutes les créatures guerrières, elles deviennent les propriétaires des pauvres êtres qui aiment mieux travailler que mourir.
Généralement, une colonie de fourmis noires s'établit auprès d'une colonie de fourmis rouges. La nature a-l-elle donc destiné
tous ses enfants noirs à être les esclaves des autres races? Les fourmis rouges donnent aussitôt la chasse aux noires. Toutes deux sont de même taille et de même force quant aux mandibules ; et cependant les amazones finissent toujours par l'emporter et par réduire en esclavage la colonie noire. Cette suprématie tient-elle à la teinte rouge de leur enveloppe?
La couleur! Qui pourra jamais résoudre ce problème ? Dans tous les siècles et dans tous les pays, le noir a été adopté comme signe de deuil et de servitude. « Au jour de la colère, tous les visages deviendront noirs, ■> s'écrie le prophète.
En Espagne, le pécheur condamné était revêtu d'une robe noire. En Angleterre, le juge, avant de prononcer une sentence de mort, se couvre d'un coiffure noire. Le paysan russe nomme son seigneur le tsar blanc et ses vieux compagnons de servage le peuple noir. En Turquie, le juif devait porter un turban noir. En Bretagne, en Navarre et dans le Connaughl', les débris des races foncées éprouvent autant de haine que de crainte contre leurs compatriotes de race à peau blanche arrivés à un liant degré de civilisation et de prospérité. Cette communauté de sentiment laisse présumer l'existence d'une loi sous-»jacente.
Quelle est cette loi? L'échelle de la couleur est-elle aussi celle de la puissance?
Dans toutes les contrées de l'Europe, les hautes classes ont le leint plus clair que les classes inférieures. En Espagne et en Sicile, pays occupés par une race basanée, les plus grandes familles sont blanches. Presque tous les princes moscovites' sont blancs. Venise est la patrie des cheveux noirs ; et cependant les patriciens de cette ville artistique ont les yeux bleus et les cheveux dorés. En Styrie, en Bavière, en Suisse, ie sang lepluspur est toujours uni à la peau lapins claire. Dans toute l'Europe méridionale, où les masses sont bronzées, les rois et les empereurs ont le visage pAle. Les rois d'Espagne, d'Italie et de Grèce sont blancs, comme les empereurs d'Autriche et de Russie; lesmembres des familles royales d'Angleterre, de Belgique, de Hollande, de Danemark et de Suède le sont exceptionnellement. Les vainqueurs de Sadowa et de Sedan sont blancs. Le sultan l'est plus.que la généralité des Turcs. Le shah de Perse et le khédive le sont relativement. L'empereur du Brésil est blanc. Aucun
1. L'une des quaUe grondes divisions actuelles de llrtande, formanl cinq comtés : Galway, Hayo, SligOB, Leilrim et Itoscommon. [Noie du Iraducleur),
peuple b!»hc n'obéit à un monarque basané ; aucune classe aristocratique n'est noire.
Chez les fourmis comme chez les hommes, la couleur semble être le signe extérieur de la domination. La fourmi rouge oblige la fourmi noire à travailler pour elle; mais jamais fourmi rouge n'a été trouvée dans un nid de fourmis noires, autrement que par suite d'invasion. Une fourmi rôuge peut périr dans un combat ; mais elle préffere toujours la mort à l'esclavage.
Les Criks et les Choctaws ont asservi les nègres de la même façon que les fourmis rouges asservissent les fourmis noires. Quand une colonie d'amazones ressent le besoin d'augmenter le' nombre de ses travailleurs, elle organise une expédition, envahit un nid de fourmis noires, met en déroute les défenseurs et enlève les œufs et les larves, laissant les vieilles fourmis qui pourraient les embarrasser.
C'est ainsi qu'agirent les Séminoles et les Criks. Ils volèrent ou achetèrent des enfants noirs. Un nègre élevé sur une plantalion ne peut s'habituer aux usages indiens; il lui manque sa salle de réunion, son cabaret de village, son champ de cannes, sa dansedu soir. En le prenant jeune, au contraire, le nègre peut, aussi bien que la fourmi noire, être dressé de manière A devenir un utile travailleur '.