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CHAPITRE XXVIII

Posséder un lot de nègres : telle était l'ambition suprême de tout chef crik ou chéroki ; le nombre des nègres, comme celui des squaws, offrant la plus éclatante évidence de sa richesse et de son rang. II préférait même les premiers ; car cette propriété lui était commune avec les blancs.

1. Cette corieiue démoostnitioD de la fatalité de h couleur n'est pis uusi paradoiale qu'on poDirail le croire. Voir, fc ce tujel, Hiuecle de Micliclet; clmp. ii : Iab foarmii, leur* troupeaux et leurs aclaaes, p. 319-320 de l'édition Hachette et (!'', 1876. {Note du Iradxtcleur.)

LA COHfiUftTB BLAHCHB. '^

Dans sa jeunesse, il avait vécu dans la Géorgie ou la Caroline, dont la société ne reconnaissait que deux catégories : les hommes libres et les esclaves. Lui était un homme libre comme tous les membres de sa tribu ; les esclaves appartenaient à une race moins martiale et de peau plus foncée.

S'étant familiarisé avec les habitudes des blancs, il fit à ces derniers l'honneur de marcher sur leurs traces ; mais, en vrai sauvage, il n'achetait ses esclaves que quand il ne trouvait pas l'occasion de les voler.

Lorsque, sous la pression des planteurs blancs, le chef crik ou * séminole dut abandonner ses terrains de chasse de la Géorgie ou du Tennessi, il emmena ses nègres, les obligeant à partager les fatigues d'un long voyage et & braver tes dangers d'une nouvelle et distante pairie.

Les misères qui incombèrent au Peau-Rouge assaillirent cent fois plus cruellement son esclave. Aux yeux de l'Indien, un nègre n'avait pas plus de valeur qu'une mule. Malgré le vent et la pluie, il couchait en dehors de la tente. Quand le gibier était rare, il se nourrissait de débris et mouraitlittéralement de faim. Les travaux les plus abjects et les plus pénibles lui étaient dévolus de droit. Tout nègre esclave était régi par une squaw ; et rarement l'Indienne éprouve le moindre sentiment de bienveillance pour une créature plus faible qu'elle. Elle l'envoyait brutalement & sa tâche et, pendant le travail, ne cessait de le maltraiter de la voix et du geste. Bête de somme elle-même, la squaw n'avait aucune espèce de pitié pour le serf, acheté ou volé comme elle. Elle le faisait travailler sans paix ni trêve. Selon son langage imagé, il devait « marcher en dormant et meurtrir ses pieds sur les cailloux et les rochers ». S'il résistait à un mot, même à un regard, la bastonnade ; s'il ripostait, un coup de hachette sur le crâne. 11 est rarement arrivé qu'un blanc ait* mis à mort son esclave. Un Peau-Rouge, quand la colère lui monte au cerveau, n'hésite pas plus à tuer un nègre qu'à assommer et scalper son ennemi.

Toutefois, la fécondité des créatures réduites à l'état de servitude est telle qu'en dépit de toutes ces misères, les nègres se multiplièrent, si rapidement même, qu'au bout de vingt ou vingtcinq ans, leur nombre menaçait de dépasser celui de leurs sauvages propriétaires. On n'essaya pas, comme en Caroline et en Virginie, de les élever pour le marché. Les jeunes et jolies négresses étaient réservées pour le wigwam ; on laissait aux escla-

ESCLAVAGE SAUVAGE. su

ves les femmes vieilles et laides, qu'elles fussent noires ou rouges.

Et cependant, tant que le gibier abonda dans les campements, la race nègre s'accrut cbez toutes les nations indiennes. Quand la guerre de la sécession éclata, les Séminoles avaient un millier d'esclaves ; lesChérokis et les Chickasaws en possédaient quinze cents chacun, I^ Criks et les Choctaws environ trois mille.

Les nations rouges comptaient moins de quatorze mille Indiens pur-sang contre dix mille nègres esclaves. Le nombre des Indiens diminuait aussi rapidement qu'augmentait celui des noirs.

Ces nègres étaient à la fois un danger et une malédiction pour chacune des cinq nations rouges. Tout autour de leur territoire, se propageait un régime contre lequel les Peaux-Rouges ne pouvaient lutter avec le tomahawk et le couteau à scalper. Le Kansas, leur voisin immédiat au nord, était un sol libre. Les, établissements du midi s'érigeaient en États libres. De temps & autre des partisans du sol libre venaient sur leurs terrains de chasse , flairant l'air, regardant les esclaves et menaçant les sauvages d'une guerre d'affranchissement.

Longtemps avant la guerre, certains chefs, comme Jack Ross, White-Catcher et Lucy Mouse, avaient appris & méditer sur « la grande institution de l'esclavage africain ». De Richmond et de la Nouvelle-Orléans, ils apprirent qu'un des objectifs du Nord était de détruire l'institution sur le territoire indien, de convertir ce territoire en sol libre, et, comme •complément, d'implanter des villes libres sur l'emplacement des campements indiens. Catcher et Mouse formulèrent hautement leur opposition; plus vieux et mieux avisé, Ross conseilla k ses guerriers de rengainer, pour le moment, leurs couteaux.

La guerre éclata ; c'était désormais au sabre qu'il appartenait de résoudre un grand et difficile problème social.

JelTerson Davis dépêcha un agent vers les loges des Peaux- Rouges, dans le but de surexciter les appréhensions des Criks et desChérokis et d'entraîner les chefs indiens dans une ligue avec les États confédérés.

Par son physique aussi bien que par sa réputation, Albert Pike, cet agent, était parfaitement approprié & la mission qu'on lui confiait. D'une taille imposante, le visage rosé, la tête couronnée d'une épaisse chevelure blanche retombant en cascades sur son cou et sur ses épaules, il réunissait, en apparence, la jovialité de la jeunesse à la sagesse du vieillard. Tour à tour com-

aii LA. CONQUÊTE BLANCHE.

mis, poète, procureur, pionnier, trappeur, maître d'école, ofncîer de cavalerie, journaliste, il avait essayé de' plus d'un métier et étudié le monde sous plus d'une face. Comme cavalier, buveuret h&bleur, il était peu d'hommes qui pussent lui être comparés. Certaines de ses œuvres poétiques ont obtenu du succès, même en Angleterre, spécialement son Ode à l'oiseau Tnoqueur et ses Hymnes aux dieux. Grâce à un séjour de quelques années sur la rivière Rouge et dans l'Arkansas, il connaissait les Chevaulégers et la ligue de l'Épingle, et il était passé maître dans l'art diflicile de séduire les tribus sauvages.

Allant d'un camp 4 l'autre, Pike dit aux guerriers que l'ancienne Union n'existait plus ; qu'elle avait disparu pour jamais comme l'antique ligue indienne des Six-Nations ; que le drapeau était en lambeaux, la hampe brisée en deux morceaux; que toute alliance était désormais impoiîsibte entre les honnêtes gens du Sud et les exploiteurs sans vergogne du Nord.

« Faites voire choix, s'écriait-il, en vous souvenant que l'esclavage est la pierre angulaire de la nouvelle confédération. »

Puis, montrant un groupe de nègres, il ajoutait :

« Vous avez tout à conserver avec les planteurs de la Géorgie et de la Louisiane, tout à perdre avec les marchands de Boston et de New- York. Jadis vous avez eu avec les planteurs des dissentiments fondés; il faut les oublier, car, dans cette nouvelle guerre, vos intérêts, votre avenir môme, sont indissolublement liés à ceux du Sud. Cette guerre est suscitée par la cupidité et le fanatisme du Nord contre l'esclavage africain, les franchises commerciales et la liberté politique. »

Pour atteindre son but, Pike eut recours à d'autres moyens. Cavour eut le mérite de reconnaître que ses compatriotes ne désiraient que deux choses : un drapeau uniforme, des cigares h bon marché. L'unité italienne ne se fût peut-être pas établie sans le cigares Cavour» & cinq centimes. Ainsi fit Albert Pike. Quand ses arguments étaient trop légers, pour rétablir l'équilibre, ii jetait dans la balance des fioles de whisky.

Il n'y a pas chez les Indiens de plus impérieux besoin que celui d'un marché hbre de boissons enivrantes. Le droit d'achat et de vente d'esclaves n'appartenait qu'à un petit nombre de chefs ; tandis que toute la population d'un campement indien, hommes et femmes, aspirait au droit d'acheter et de vendre des liqueurs spiritueuses.

, En garantissant aux Indiens la liberté du commerce en es-

claves et en whisky, Albert Pike assura au Sud une immense majorité de voix.

OpolhleyoJo, un des chefs criks, essaya d'opposer une digue à ce courant, dans la persuasion que le commissaire esclavagiste conduisait son peuple tout droit h un ptége, c'est-à-dire à un conflit avec un trop puissant adversaire. Toute son éloquence fut dépensée en pure perte et son camp se souleva au cri de : Des esclaves et du whisky I Obligé de se retirer k Bushey-Crik, près de la rivière Verl-de-Gris, ilfut suivi par une foule de guerriers demandant h grands cris la liberté du commerce des esclaves et du wliisky. Pour sauver sa vie, il dut gagaer en toute h&te les établissements blancs du Kansas.

L'article quatre-vingt-dix-sept du traité d'alliance signé par Jack Ross, au nom de la nation chérokie, et par Albert Pike, au nom des États confédérés, est ainpi conçu :

« Il estentenduque l'institution de l'esclavage est légale, puisqu'elle existe de temps immémorial ; que les esclaves sont considérés comme bien personnel ; que les droits originels de propriété, de quelque nature qu'ils soient, sont déterminés par les lois et coutumes de la nation, et seront transférés sans contestation aux héritiers naturels. »

Même sous la plume d'Albert Pike, cette rédaction a droit de surprendre. L'esclavage légalisé dans une nation indienne ! Hais les Indiens n'ont pas de coJe; jamais, chez eux, l'esclavage n'a été sanctionné par une loi. L'institution existe parmi les rouges depuis une époque immémoriale! Hais, au temps du graiid-pèrc de Ross, l'esclavage était absolument inconnu dans les tribus.

Des faussetés de cette nature ne se rencontrent pas dans les documents confédérés livrés k la publicité en Europe. Extrêmement réservé, Davis parle de l'esclavage comme d'un fait, mais seulement dans ce sens. Stephens, plus hardi, sortant du domaine des faiU et abordant celui des principes, aflirme que l'esclavage noir « est basé sur une grande vérité physique, philosophique et morale •>. Et cependant, il n'a jamais osé dire que l'esclavage noir existait depuis un temps immémorial sur le continent américain. En réaUté, le fougueux orateur, convaincu que sa proposition ne pouvait s'appuyer sur aucune base historique, proclama carrément que sa théorie de la pierre angulaire était une « vérité neuve », le plus récent « progrès des temps ■>, que son gouvernement « inscrivait le premier sur un drapeau national ».

ËDlralaés par leur penchant pour les liqueurs spiritueuses aussi bien que par leur tlésir immodéré d'esclaves, cinq mille guerriers indiens, armés de haches et de couteaux, se rangèrent sous l'étendard arboré par Albert Pike. Celui-ci, s'empressant aussitôt d'abjurer son emploi civil de commissaire indien, se couvrit la télé d'un chapeau à plumes, endossa un uniTorrae brodé, ceignit un grand sabre, et se transforma en général Pike. Deux armées opéraient sur la frontière; l'une de fédéraux, au nord, commandée par Curtis, l'autre de confédérés, au sud, sous les ordres de Van Dorn. Conformément aux instructions du ministre de la guerre de Richmond, Pike conduisit ses guerriers à Van Dorn : mouvement qui introduisit un élémeot comique dans la sanglante et indécise bataille de Pea-Ridge.

Tant qu'il n'avait fallu que parader, les Indiens trouvèrent que le métier ne manquait pas de charme. Leur soldft était élevée, leur nourriture excellente, et Pike se montrait assez coulant quant à la discipline et à. la manœuvre. Le whisky coulait à flots. Mais quand l'ennemi parut et ouvrit le feu de ses canons, les enfants des bois rompirent leurs rangs. Quelque intrépide qu'il soit d'ailleurs, l'Iodien est incapable d'affronter une guerre sérieuse.

Ils s'élancèrent au pas de course; accueillis par des décharges soutenues, ils reculèrent. Tout était nouveau pour eux, ce qu'ils voyaient, ce qu'ils entendaient. Jamais le bruit de l'artillerie n'avait retenti à leurs oreilles; un seul & peine sur cinquante savait ce que c'était qu'une fusée. Ils prenaient les obus pour des aérolithes. Leur cri de guerre s'éteignait dans le bruit général ; la fumée les emiiôchait de distinguer l'ennemi. Les troncs des pins et des chênes n'étaient pas un abri suffisant, les obus éclatant parmi les arbres et lançant leurs éclats dans toutes les directions. Prenant le seul parti compatible avec leur nature, ils se jetèrent à plat ventre, se couvrirent d'une épaisse couche de sable et de cailloux et attendirent le soir dans cette position.

Dès que la nuit se fut faite, Us se glissëreut sur le champ de bataille, passèrent à travers les soldats endormis, scalpèrent les blessés et les morts et rentrèrent au camp avec leurs hideux trophées. Ce fut la seule et unique fois que les Indiens combattirent pour la possession de leurs esclaves noirs.

Leleademain, les soldats chargés d'enterrer les cadavres s'aperçurent de la mutilation qu'ils avaient subie. Dans l'un et l'autre camp américain, un cri de réprobation s'éleva contre

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l'emploi de ces bandes sauvages. Curtis en écrivit & Van Dorn ; et, pour éviter des représailles, le général confédéré fut obligé de renvoyer son contingent rouge.

Du même coup, Pike perdit son habit brodé et son cbapeau û plnmes. Quant & ses guerriers criks et cbérokis, gorgés de wbisky, ils attendirent que les blancs eussent décidé, sous les murs de Ricbmond, si les Peaux-Rouges vivant sur l'Arkansa^i .avaient ou non le droit de maintenir leurs Jrëres noirs dans un état de servitude.

La chute de la capitale de la confédération du Sud afEranchit les esclaves de cinquante campements indiens.

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