CHAPITRE XXIX
Les nègres esclaves étaient libres ; mais libres sur te territoire indien, au milieu des campements des tribus sauvages!
La proclamation du président Lincoln ne dit pas un mot des dix mille nègres alors retenus en esclavage sur le territoire indien. Cette contrée est en debtirs du giron de la république. Dix mois à peine après la bataille de Pea-Bidge, la proclamalion d'affranchissement fut promulguée; mais la lutte s'était poursuivie si sérieusement sur d'autres points qu'on avait complètement oublié le cri de guerre et les mutilations de Pea-Rîdge. Par le fait, on nes'étaitaucunementinquiété des esclaves des Peaux- Rouges.
Seuls avec leurs ci-devant propriétaires, trop loin de Washington pour en espérer aucune assistance, que pouvaient fûre les nouveaux affranchis? Théoriquement, ils étaient libres ; pratiquement, ils n'avaient que la liberté de mourir de faim.
Ils ne possédaient ni tentes, ni armes à feu, ni chevaux, ni une parcelle de terre ; ils avaient perdu leur place dans la tribu. Oubliés sur le Potomac, les nègres ne trouvaient aucune modiflcation dans leur sfluationsur l'Arkansas et la rivitoe Rouge. Les
gens de couleur sont faibles par tempérament; et leurs maîtres, qui reculent devant le moindre détachement de blancs, attaqueraient sans hésiter une armée de noirs.
Quand la nouvelle arriva & Fort-Gibson et à Fort-Stott de la fin de la guerre et de l'affranchissement des esclaves, les Chérokis et les Choctaws, furieux de leur perte, expulsèrent brutalement les nègres de leurs campements.
Qu'allaient devenir ces malheureux auxquels ni Boston ni New-York n'avaient les moyens de porter secours, quand bien même on en aurait éprouvé le désir? Je le répèle', en théorie, ils étaient libres; mais, n'ayant ni tentes ni loges, où trouveraient- Us un abri contre la neige et les pluies? Sans fusils et sans che* vaux, comment chasseraient-ils le daim et l'élan? Ils ne possédaient ni filets pour pêcher le poisson, ni pièges pour prendre les oiseaux. Bepoussésde toutes les tribus, ils n'avaient le droit de résider sur aucun des points du territoire indien. Les facultés d'invention et d'entregent, dont sont doués les hommes familiarisés avec la bataille de la vie, leur faisaient absolument défaut. Élevés avec les squaws, ils en avaient adopté les habitudes. Dressés A arracher des racines, à couper du bois, & planter et à rouler des tentes, à sécher et à préparer des peaux, ils musaient tout le long du jour et travaillaient aussi nonchalamment que possible en murmurant des malédictions.
Devant la tâche nouvelle qui leur était imposée, ils hésitèrent. Leur paresse et leur timidité natives s'effrayaient d'un travail plus relevé, d'une vie aventureuse accompagnée de dangers. Rarem,ent un nègre est monté à cheval. Il en est fort peu qui connaissent l'usago des armes & feu. Jamais les Indiens n'ont appris & leurs esclaves à chasser, la chasse étant l'apanage de l'homme libre, le passe-temps des guerriers, des sorciers et des chefs. Jamais un nègre n'a abordé le sentier de guerre et ne s'est mis en embuscade pour enlever des chevelures, l'our les Griks et les Séminoles, un nègre était une squaw et non un brave.
La servitude abrutit l'homme et le rend incapable de comprendre comment il faut agir pour vivre indépendant. Doué d'aussi peu d'initiative qu'un poney ou un enfant, le nègre se trouva tout à fait désorienté. Esclave, il avait sa place sous la tente et dans la tribu, comme membre de la famille d'un chef; - homme libre, il perdait son droit au logis et se trouvait réduit à la situation d'exilé. Il ne tenait à personne. Devenu étranger
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à la cominuDaulé, expulsé du pays, cheicun avait le droit de le pourchasser et de le tuer. Pour lui, ni loi, ni Iribuoal, ni juge.
Partout ailleurs, dans les États-Unis, la liberté du nègre était garantie et protégée; mais le territoire indien est un paysà part où la législation blanche n'a aucune action. Le Peau-Rouge a ses lois auxquelles le noir qui vague sur son territoire doit se soumettre quand bien même elles auraient pour organes une flèche empoisonnée, un sabot de cheval ou une charge de petit plomb.
Les Criks et les Chérokis ont adopté quelques-uus des usages des pays civiUséa. Us possèdent des assemblées législatives, des écoles, des tribunaux, tous d'un comique plus ou moins achevé. Quelques chefs réclament la propriété individuelle. D'autres, en petit nombre, ne se refusent pas & ce que leurs garçons apprennent l'alphabet anglais et le catéchisme chrétien. Hais tous ces bienfaits sont refusés à l'esclave affranchi, résidant encore sur territoire indien.
Un nègre n'est pas électeur. Il ne peut envoyer son enfant à l'école, ni ester en justice. Il ne possède pas un centimètre de terrain. Chassé comme un intrus de la loge indienne, il n'a d'autre abri, d'autres moyens d'existence que ceux que lui fournit le désert. Dénué de tout, il vague çà et 1& avec la pauvre vieille squaw qu'on lui a donnée pour femme. H n'ose mettre le pied sur le sol indien ; car quoiqu'il ail été déclaré homme libre par le Président, son ancien maître peut le tuer comme jadis et sans s'exposer & ce qu'un juge ou un shérif vienne demander compte du sang répandu.
11 ne faut donc pas s'étonner si les nègres émancipés ont disparu du territoire indien, k peu près comme un troupeau de chevaux poursuivi par des chasseurs disparaltdans les prairies.
Quelques centaines de ces esclaves affranchis se réfugièrent dans l'Arkansas et le Te^as, espérant que les blancs leur accorderaient, au moins, l'exercice des droits civils.
Règle générale, la classe pauvre ne trouve nulle part un point d'appui. Comme les animaux et les plantes, elle doit puiser son alimentation dans le sol même. Pour un grand nombre de fugitifs des loges choctaws et des lentes chickasaws, Caddo est dévenu une patrie.
L'emplacement sur lequel ces exilés se sont agglomérés est un terrain déserté par les Caddos, petite tribu qui jadis péchait et chassait dans ces parages- Voyant leur population diminuer de
jour en jour, les Caddos émigrërent dans le payB de Washila, abandonnant leurs terrains de chasse aux coyotes et au^i loups.
Administrativement, ce district appartient aux Ghoctaws; mais ceux-ci n'ont jamais occupé la vallée, et même, lors de l'établissement du chemin de fer, les familles voisines sont ailées planter plus loin leurs tentes.
Abandonné au cheval-vapeur et à l'esclave afFranchi, Caddo se transTorma en ville.
Un nègre n'a pas légalement le droit de s'établir à Caddo. Mais qu'importe aux gens vivant en dehors de la légalité! Et c'est une aspiration qui n'est pas spéciale aux esclaves non émoncipés. Na-l-on pas ici un journal, CÈloile <POklahoma, publié par un individu qui, ni Choctaw, ni nègre, ni zambo, est un simple pirate du désert, un Bob-Roy littéraire?
Sauf accidents, VÈtoile parait «ne fois par semaine. Je réclame le dernier numéro et j'apprends qu'il n'a pas paru « par suite de la maladie de l'imprimeur ». Sachant par expérience qu'en pareil cas, l'imprimeur est toujours responsable, je n'en demande pas davantage: mais, en parcourant le numéro que j'ai entre les mains, je trouve l'explication du mystère. Le rédacteur en chef de VÈtoile est un nommé Granville Mac Pherson; or, ce Granviile Mac Pherson venait de se marier et était allé passer sa lune de miel au fort Wasliita. Ce fait intéressantétait annoncé comme suit aux habitants de Caddo et à tous les heureux occupants des terrains de chasse situés entre la rivière Bouge et Limestone- , Gap :
«. Quand, obéissant aux lois de la nature, le rédacteur en chef d'un journal, s'étant marié, se trouve dans la nécessité d'en informer un public curieux, la modestie lui commande de le faire aussi laconiquement que le permet cet acte solennel. Aussi, nous contenterons-nous de dire que, le dix-huit du courant, au fort Washita, C. N. Granville Mac Pherson, du territoire indien, et Mme Lydia Star Hunter, d'Oskalousa, se sont unis par les liens du mariage... Des choses étranges arrivent quelquefois ; pourquoi pas pour nous aussi bien que pour les autres? >>
Choses étranges en etfeti Pour obtenir le droit de s'établir dans le pays choctaw, Granville Mac Pherson aurait dû prendre pour femme une ûlle de la tribu; au lieu de quoi il épouse Mme Star Hunter, d'Oskalousa, dans l'État d'Yowa.
Hais c'était écrit! Le rédacteur en chef de l'Etoile d^Oklahonta
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devait nécessairement être forcé, puisqu'il était chassé par une veuve du nom de Slar Hunter '.
Comme leur origine permettait de le prévoir, les citoyens de Caddo sont radicaux, pour ne pas dire révolutionnaires. Les në^es et les zambos, leur progéniture, n'étant pas autochtones, et se trouvant, par suite, en dehors du système indien, la population désire modirier absolument l'état de choses actuel; elle demande l'abolition de la nationalité Indienne distincte, de la distribution des Indiens en tribus et en familles, de l'exclusion des étrangers du territoire indien, des guerres intestines indiennes, du gouvernement despotique et du communisme territorial.
« En fait de changement, que désirez-vous ? demandai~je à un politicien nègre.
— Tout! me répond le radical noir. Nous voulons détruire les tribus, fonder un gouvernement régulier, ouvrir le territoire au travail et au capital, abolir le gouvernement patriarcal, la traite dessquaws et la propriété commune du sot. Voilà ce que nous demandons pour les autres; mais nous réclamons aussi quelque chose pour nous. Écoutez! Jusqu'à présent, nous ne jouissons d'aucuns droits. Nous nous sommes établis à Caddo, mais seulement par tolérance. Nos champs ne nous appartiennent pas légalement. A tout moment, nous pouvons être expulsés, sans qu'il nous soit payé un centime pour nos travaux d'amélioration.
— Quelques chefs choctews m'ont assuré qu'ils se montreraient équitables envers vous.
— Ils en ont l'intention peut-être; mais pourront-ils mettre leurs promesses Àexécution?0'ailleurs, il nous faut beaucoup plus que des promesses de chefs. Nous vouions le droit de vote, le droit aux emplois, le droit de posséder, le droit de juré, le droit d'envoyer nos enfants à l'école; et surtout que tous ces droits nous soient assurés par des lois du Congrès et non pas par des promesses de chefé choctaws. »
Tel est le sentiment politique de Caddo, village peuplé de nègres et de zambos; tels sont les principes propagés par l'Étoile tSOktahoma.
1. Celte plaitBitUrie, d'une uvear eueDlieHemenl britanDique, repose sur un Jco de moli : Slar étoile, Hanter cbeesenr ; Slar HitnUr, chasseur d'étoiles.