CHAPITRE XXX
Oklahoma est le nom que les radicaux criks et chérokis ont proposé de donner aux régions indiennes, le jour où les tribus auront été constituées en population homogène et les terrains de chasse convertis en Élat : ce qui est le rêve de certains enthousiastes, comme Adair et Boudinot.
Les Indiens, incapables de cicatriser les plaies de leur propre tribu, impuissants ft obtenir de leurs seize mille Chérokis qu'ils vivent en paix, entretiennent cependant l'espoir de réconcilier Criks et Séminoles, Choctaws et Chickasaws, et de les réunir sous une même bannière. Ils poussent même l'illusion jusqu'au point de croire que le moment est prochain où les tribus encore sauvages et païennes, — Chéyennes, Apaches, Kiowas et autres Méchants-Visages, — cesseront de voler les bestiaux et les squaws, enterreront le tomakawk et le couteau à scalper, connaîtront la valeur conventionnelle du numéraire et apprendront à boire du whisky comme les blancs.
Cet heureux jour se fera longtemps encore attendre.
Le président Grant vient d'adopter i l'égard des Peaux-Rougcs une « nouvelle politique », pour achever leur fixation au sol et leur conversion. Analogue au régime institué par les franciscains, cette politique est adaptée aux principes de l'État séculier et à l'ordre de choses actuel. A l'avenir, les Indiens seront considérés comme « en tutelle ■>. Parqués dans des locahtés définies par la force des baïonnettes, ils sont placés sous la direction morale de certaines sectes qui les nourrissent et les catéchisent, et sous la surveillance matérielle de certains officiers (jui les guettent et les fusillent quand ils s'avisent de dépasser la ligne de démarcation.
Les instituteurs, envieux de plaire à leurs sectes et de « réaliser les volontés de Dieu », ont créé un pays indien de convention, couvert d'habitations, de plantations, d'écoles et d'églises
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plus imaginaires les unes que les autres. Sur le papier, toute réserve indienne possède un « fonds scolaire » ; mais quelques colonies seulement ont un hangar décoré du nom d'école.
Quant & la force armée, c'est une autre affaire. Les commandants militaires s'inquiètent peu de théories. Lorsqu'une habitation blanche a été saccagée, comme à la rivière du Serpent, ou qu'une famille blanche a été scalpée, comme à Smoky-Hill, leur devoir est de poursuivre et de combattre les sauvages. Pas d'illusions possibles dans un poste de frontière.
La vérité — autant au moins qu'il m'a été permis d'en juger — est qu'aucun officier ayant servi dans les prairies ne croit l'Indien pur-sang susceptible de civilisotion.
Jamais un Peau-Bouge ne comprendra le code blanc.
Qu'on prenne, par exemple, la dernière décision du chief justice' Waile et de ses savants confrères de la Cour suprême, et qu'on se demande comment un Crik ou un Chéroki, pour ne pas dire un Usage et un Kickapou, pourrait en pénétrer le sens.
II y a déjà longtemps, les Indiens, étant le parti le plus faible, furent soumis à une loi générale autorisant leur déplacement, par l'Ëtkt, d'un point à un autre du territoire. Si leurs terrains de chasse étaient convoités par des fermiers blancs, ils étaient forcés de les abandonner ; mais leur droit de propriété restait intact; on ne le leur déniait point et on leur offrait toujours quelque chose comme un équitable échange de terres.
En quittant la Géorgie, les Chérokis obtinrent un emplacement plus avantageux sur la rivière Vert-de-Gris. En échange de leurs anciennes résidences, on donna aux Criks et aux Choctaws des terrains de chasse sur l'Arkansas, aux Sénécas l'Alléghany, aux Oaéidas la Baîe-Verte, aux Omahas, aux Corbeaux et aux Shoshones des terres sur le Missouri, la rivière de la Pierre-Jaune et la rivière du Serpent. Aucune tribu ne fut éloignée de son campement sans qu'on lui en promit un plus beau ailleurs. Personne donc, de Penn à Ogie, de Story à Chase, n'avait contesté que la propriété originelle du sol appartint aux Peaux-
Cette doctrine a été subitement modifiée par Waite et ses doctes confrères. Ces magistrats ont décidé que les Indiens ne sont pas les propriétaires originels du sol, et que même ils ne tien-
1. En Aagleterre et aux ÉlaU-Uois, premier juge, ronlioDB éi|uivalant à peu prés k celles de premier président de la Cour de cassation en France. (Xole du Iratlucleur.)
nent pas en fief leurs propres terrains. Selon eux, le véritable propriétaire c'est le gouvernement des États-Unis !
S'il n'est pas de Crick ni de Choctaw capable de se rendre compte de l'argumentation de Waite, l'Indien le plus borné comprend parfaitement que son champ ae lui appartient plus en propre, qu'il n'est que simple locataire, et qu'il lui est désormais interdit d'abattre et de vendre un pin.
D'après la « nouvelle politique », qui convertit la guerre rouge en pieuse idylle et côndsque tout le pays au profit du gouvernemeut, les Indiens sont répartis en quatre grandes
1° Indiens absolument intraitables sauf sur un point : l'acceptation, des mains du gouvernement, de couvertures et de rations ;
2° Indiens convaincus de la nécessité du travail, la comprenant virtuellemeat, et plus ou moins disposés à accepter, k cette fin, la protection et l'assistance des agents du gouvernement;
3* Indiens devenus propriétaires de terres, ainsi que des bestiaux, outils et instruments appartenant k un établissement lixe; 4° Indiens errants et nomades.
En chiffres approximatifs, ces tribus renferment : la première, .({uatre-vingt-dix-huit mille Ames, comprenant, entre autres, les Sioux, les Utes, les Apaches, les Eiowas, les Cbéyennes, les Comanches et les Arapahos; la seconde, cinquante-deux mille âmes, Usages, Kickapous, Pai-Utes, Shoshones, Pawnies, Navajos et autres; la troisième, cent mille flmes, Criks, Choctaws, Cbérokis, Séminoles, Chippéouas et autres. Quant A la quatrième classe, d'une estimation plus dinicile, elle se composerait de vingt à (rente mille individus, principalement des Winnébagos, des Sacs, des Pottaouatomis et quelques bandes détachées de Shoshones et d'Utes, comme celles de Sabéta et de Coméa.
Ces divisions et ces chitTres peuvent contenter les sectaires qui se livrent, dans les plaines, à l'expérience chrétienne tentée par les franciscains en Californie. Mais cette classification trop vague, trop peu raisonnée, n'est admise que par les théoriciens. En pratique, on ne reconnaît que deux catégories : 1' Indiens sauvages ; 2" Indiens demi-sauvages.
Toutes les grandes familles et tribus sont sauvages : Sioux,
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Utes, Ghéyennes, Arapahos, Navajos, etc. Gëux-là sont les iDdiens restés indomptables. PaleDs, pillards et nomades, au nombre d'environ deux cent mille, ils constituent les véritables Peaux- Rouges, au sang pur de tout mélange, inébranlables dans la foi de leurs pères.
La seconde catégorie comprend les familles indiennes moins importantes qui, par suite de leur contrat avec les blancs, sont & moitié soumises et fixées au sol : Indiens des missions de Californie, Indiens de l'Arizona, Sénécas de l'État de New-York, Chippéooas du Michigan, Winnébagos du Nébraska, Cboctaws et Chérokis d'Oklahoma, etc. Ces Indiens, presque partout englobés au milieu d'établissements blancs, comptent environ cent mille âmes; ils sont les derniers représentants de puissantes nations disparues. Si on les a domestiqués un peu, on a, par contre, beaucoup éclairci leurs rangs. Par le fait, l'Indien éprouve une répugnance instinctive À accepter les « us et coutumes » des blancs; il est convaincu, en effet, qu'en se pliant & notre civilisation, il se perd lui-même, au physique et au moral.
Le colonel Stévens, officier distingué et très-familiarisé avec les mœurs sauvages, avait été chargé, comme ingénieur de l'État, de construire dans les plaines des maisons en pierre pour les chefs indiens, app&ts destinés & attirer leurs tribus. Dans l'espace de six mois, toutes ces habitatioDS avaient été vendues aux blancs pour quelques barils de whisky.
Un puissant chef, nommé Grande-Antilope, avait conservé la sienne. Stévens se rendit auprès de lui, espérant avoir affaire à un caractère mieux trempé que celui de ses congénères.
Il trouva Grande-Antilope fumant dans une tente dressée contre les murs de sa maison.
u Pourquoi vivre sous la tente, Grande-Antilope, quand vous possédez une habitation confortable?»
Grande-Antilope sourit et répondît :
« Maison bonne pour les chevaux.... Pas bonne pour un guerrier.... Ughl »
En effet, en entrant dans la maison, Stévens trouva le cheval de Grande-Antilope installé dans la salle à. manger.
J'appris ce fait de la bouche même du colonel, qui ajouta :
■ Voyez-vous I jamais Indien pur-sang ne comprendra l'utilité d'une maison. La seule notion qu'on puisse faire entrer dans sa cervelle, c'est que la vie sédentaire consiste à s'envelopper d'une couverture chaude au lieu d'une peau de t>éte, à prendre des ra-
L& CONQUÊTE BLANOIB. 1&
lions à l'agence au lieu de chasser, et à passer son temps à fumer et à boire au lieu d'enlever des chevelures. »
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